DANS LA PLACE
Sur le coup de midi, le banquier Jacques Rivais qui, suivant sa coutume, avait passé la matinée dans ses bureaux, rue de Provence, rentra chez lui. D'une exactitude méticuleuse, chaque jour le voyait revenir, à heure fixe, le matin pour déjeuner, le soir pour dîner, en homme qui, par la régularité de sa vie personnelle, tient à donner Texemple de celle qu'il exige chez les autres.
En apprenant que « Madame n'était pas là », il alla droit à la salle d*études où sa fille travaillait sous la direction de son institutrice. La leçon finissait, mademoiselle Alberte rangeait ses cahiers et ses livres. En voyant son père, elle courut à lui, se jeta dans ses bras et tendrement Tembrassa.
Ce n'était pas encore une jeune fille; mais ce n'était plus une enfant. N'eût été sa robe courte, son fourreau de lustrine noire qu'elle allait quitter pour se mettre à table, ses cheveux épars sur
ses épaules, on lui eût donné plus que son âge, encore qu'elle n'eût pas atteint toute sa croissance et que ses traits, où déjà s'annonçait la beauté de sa mère ne fussent pas entièrement formés.
— Ta mère n'est pas rentrée? lui demanda Rivais.
— Mais ne vous a-t-elle pas dit, cher papa, qu'elle serait peut-être en retard?
— En retard ! Pourquoi ? Elle ne m'a rien ]dit, fît Rivais mécontent.
— Elle a oublié, expliqua Alberte. Elle préside, ce matin, la réunion mensuelle des Dames de rOrphelinat, et comme nous quittons Paris demain et que de trois mois, elle n'y reviendra pas, elle avait à donner des instructions, des ordres... Mais la voilà.
Le roulement d'une voiture sous la voûte imprimait aux vitres une vibration. Madame Rivais rentrait. Le père et la fille allèrent à sa rencontre dans la large et luxueuse galerie à laquelle aboutissait l'escalier. Penchés sur la balustrade en marbre, qui donnait à l'hôtel une physionomie de palais, ils la virent monter, d'un pas révélateur de sa lassitude, qu'elle accéléra en s'apercevant qu'ils la regardaient.
— Bonjour, maman ! lui cria joyeusement Alberte.
— Bonjour, ma belle chérie 1 fit madame Rivais. Et s'adressant à son mari : — Vous m'attendiez ! Suis-je en retard ?
Il allait répondre ; il en fut empêché. Sa fille répondait pour lui.
— Papa rentre à l'instant.
— Je me suis bien pressée, continua madame Rivais. Mais j'avais tant à faire!
Elle atteignait la dernière marche de l'escalier. Tout en montant, elle avait défait le léger manteau passé sur sa robe, de couleur foncée. Elle le jeta à la femme de chambre accourue au bruit de la voiture et ôta la voilette attachée à son chapeau, découvrant un visage où les grâces de la jeunesse s'obstinaient à ne pas mourir, hieu qu'elle approchât de la quarantaine^ mais dont une pâleur inaccoutumée altérait en ce moment l'ordinaire éclat.
Elle embrassait sa fille et présentait spa front à son mari.
— Vous n'en pouvez plus, ma chère Denise, dit-il d'un ton d'humeur; vous vous surmenez. C'est très bien de se consacrer à de bonnes œuvres, et je ne vous blâme pas, vous le savez, d'avoir donné à votre vie un but si louable. Mais je crains que vous n'abusiez de vos forces.
— Où voyez-vous cela ? protesta-t-elle gaiement.
— Je le vois sur votre figure, dans vos yeux, dans toute votre attitude... Vous en faites trop.
Elle secouait la tête, toujours rieuse, et reprit :
— La campagne me remettra.
Rivais n'ajouta rien, rassuré pour sa femme par la perspective d'un long séjour dans leurs terres.
OÙ elle se reposerait, et bien loin de soupçonner la cause de cette pâleur dont il s'était iuquiétc. Au moment où Denise Rivais descendait de " e, le portier lui avait annoncé la visite do gny, en lui remettant la carte du visiteur, de la glisser dans sa poche, elle avait eu le d'y regarder, et ce nom suivi de ces mots :
irais des postes et télégraphes », en l'emit de mauvais pressentiments, avait déter- 'émotion dont elle n'était pas encore remise, ; ses efforts pour se dominer, quand elle 'ejoint sa fille et son mari, le lisait pour la première fois, ce nom; ja- )n ne l'avait prononcé devant elle. Mais, il lit impossible de ne pas l'associer au souda jeune employé de qui, quelques jours dans une circonstance critique, elle avait n secours presque miraculeux et de ne pas ■ ;er que ce fût lui qui s'était présenté pour r.
lui voulait-il? Que venait-il lui dire? Lui tait-il ses lettres? Comment était-il parvenu ir qui elle était? Questions troublantes bien s à lui suggérer des inquiétudes, puisqu'elle ivait les résoudre que par des hypothèses icune ne la rassurait.
i importait cependant do ne pas se trahir, mettant à table avec sa fille et son mari, agissait de toute sa volonté contre ses alar- Sn de ne pas laisser surprendre le secret
qui depuis si longtemps troublait son sommeil.
— Quels sont vos projets pour l'après-midi?
dit bientôt Rivais à qui ces alarmes échappèrent.
— Je n'en ai pas. répliqua sa femme. Tout à l'heure, Alberte ira faire, avec Mademoiselle sa promenade quotidienne. Quant à moi, je ne sortirai pas A la veille d'un départ, d'une absence de trois mois, ma surveillance est nécessaire ici.
— C'est évident. Seulement, vous allez vous fatiguer encore. Je vous connais bien. Vous êtes comme moi. Il est rare que ce que font les autres vous satisfasse. Vous voulez tout faire par vousmême, et peut-être, en l'état où vous vous trouvez, vaudrait-il mieux vous en reposer sur vos gens.
— Cela, c'est impossible. Mais soyez sans crainte. Je me contenterai de diriger, j'en prends l'engagement.
Rivais se résigna, d'autant plus aisément qu'Alberte déclarait avec gravité qu'elle abrégerait sa promenade pour aider sa mère et surtout pour l'empêcher d'en trop faire.
Une heure après, ils étaient partis, Alberte en promettant de revenir bientôt. Rivais en répétant les mots qu'il prononçait tous les jours, à la même heure, du même ton :
— A ce soir, ma chère.
Restée seule, elle donna ses ordres au maître d'hôtel. Un monsieur allait venir la demander. On le ferait entrer dans le petit salon et on la pré-
viendrait aussitôt. Sauf pour lui, la porte était
condamnée. Elle ae recevrait persoûlie. Puis elle
gagna sa chambre.
En y entrant, elle s'approcha de ta psyché et ganla. Elle se vit si pâle, si défaite, qu'elle t bouleTersée. Comment son mari, sa fille tvaient-ila pas été plus frappés? Lui surtout pçonneux, si prompt k prendre ombrage, leat s'était-il si vite rassuré et contenté de la i explication qu'elle lui avait donnée? Décitt, elle était trop impressionnable. Si elle dominait mieux, elle finirait par se trahir, in prodige qu'elle ne se fût pas trahie ce
I défaillait en se le disant et tremblait encore qu'elle dut s'asseoir. Elle tira de sa poche ;arte évocatrice de son passé douloureux, lui rappelait arec tous ses dangers jusquejurés, alors qu'elle avait prodigué tant d'efaiaoD pour l'oublier, du moins pour l'ex- Lprès l'avoir lue et relue, elle la gardait au e ses doigts, terrifiée, comme si c'eût été B de Pandore d'où devaient sortir tous les irs qu'elle avait tant redoutés, deviendrait-elle si son mari, dont elle avait elques semaines plue tôt, les anciens soupe réveiller, venait à apprendre que les itioDS de sa femme, ces protostations par les il s'était laissé convaincre de son ianoitaient, supercherie, mensonge ; s'il décou-
POSTE HESTÀNTE 111
vrait que jadis elle Tavait trompé et que l'enfant qu'il appelait sa fille était la fille d'un autre? Quels orages et quelles tourmentes provoquerait cette découverte! et la fille chérie, adorée, fée et espoir de la maison, quel serait son sort dans ce déchaînement de fureurs et de vengeances ?
— Ainsi, continuait à penser madame Rivais, c'est en vain que j'ai tant prié, tant pleuré, tant souffert; c'est en vain que j'ai brisé volontairement le lien que légitimait mon amour, le plus sincère amour; c'est en vain que, pour me racheter, j'ai renoncé, jeune femme, aux joies de la vie; que je me suis appliquée à n'être plus qu*épouse et mère, et que j'ai répandu mes bienfaits sur les malheureux, rien n'aura fléchi le ciel, et après tant d'années, quand je devais me croire pardonnée, sa colère vient me menacer dans mon honneur^ dans mes joies maternelles, dans mon repos!
Le tableau qu'elle évoquait, en le chargeant des couleurs les plus sombres, était si poignant, qu'elle n'eût pu en supporter longtemps la vue.
Mais de l'exagération de ses craintes ne tardèrent pas à sortir des réflexions apaisantes. N'était-ce pas s^épouvanter trop vite, alors qu^elle ignorait les intentions du visiteur annoncé ? Elle ne savait ce quMl venait faire et, avant de le tenir pour un être méchant et redoutable, il convenait au moins de Pavoir entendu. Quand il aurait parlé, confessé l'objet de sa visite, il serait temps de se livrer au désespoir, s'il y avait lieu.
Ce raisonnement lui rendit le sang- froid. Elle comprit la nécessité de dissimuler son trouble- devant cet homme, de ne pas lui laisser voir qu'elle se défiait de lui. Quelles que fussent ses intentions, elle devait avant tout le convaincre qu'elle n'avait pas peur, être accueillante s'il venait en solliciteur, le prendre de haut, s'il menaçait. Elle seressaisissait peuà peu, se retrouvait telle qu'elle avait été toujours dans les circonstances les plus graves 'de sa vie. Energique et résolue, elle opposait victorieusement !aux menaces sinistres qui l'avaient assaillie la conviction qu'elle était en état de tenir tête aux périls dressés autour d'elle.
Un coup frappé à sa porte l'arracha à ellemême.
— - Madame, c'est ce monsieur.
— Priez-le d'attendre ; j'y vais.
L'heure était venue de faire appel à tout son courage. Elle mit la main sur son cœur. Les battements, quoique encore anormalement précipités, l'étaient moins que tout à l'heure, preuve que peu à peu elle reprenait confiance.
Cependant, au moment d'aller recevoir le visiteur, elle regretta de ne pas l'avoir éconduit et de s'être montrée disposée à l'accueillir. Mais c'était s'en repentir trop tard. Il était là, il attendait; peut-être, si elle lui refusait sa porte, ferait-il un esclandre. Mieux valait l'entendre, savoir ce qu'il voulait et se guider d'après ses dispositions. Maintenant^ elle ne tremblait plus.
Dans le salon où on Pavait introduit, Montagny admirait les merveilles d*art qui en relevaient la décoration. Les tentures damassées^ aux couleurs assombries, tendues sur les murs, disparaissaient presque sous les tableaux accrochés de toutes parts au-dessus de marbres et de bronzes étalés là comme dans un musée, entre des meubles anciens.
Un goût éclairé n'eût pas suffi seul à rassembler ces souvenirs d*un autre âge, joyaux précieux et rares, dont leur ancienneté augmentait le prix. Il avait fallu beaucoup d'argent pour se les procurer. Leur réunion comme leur arrangement attestait la richesse de leur propriétaire.
En entrant dans Thôtel, en montant le monumental escalier, à la suite du valet de pied qui lui servait de guide, en traversant la galerie et les salons dont celui où il se trouvait terminait la longue enfilade, Montagny avait été intimidé par ce déploiement coûteux d'un luxe qu'il ne soupçonnait pas et saisi de respect pour la puissance financière qui avait mis tant de trésors dans une seule main. En même temps qu'ils avaient excité son admiration, ils avaient plus vivement encore excité son envie, ramenant en son esprit cette question qu'en d'autres circonstances, il s'était déjà posée :
— Pourquoi la richesse est-elle allée dans ces mains-là ? Pourquoi pas dans les miennes ?
Cette basse envie, qui ne s'éveille que dans les âmes perverses, précipitait Téclosion d'autres sen-
timents pires encore. EUq faisait de lui, dès ce moment, un implacable ejanerni pour les habitants de la maison dans laquelle il venait d'entrer. S'il n'eût craint de passer pour un fou ou pour un malfaiteur et de se faire chasser? il eût volontiers crié :
— C'est trop pour un seul I Part à deux !
Et de cette manière ou sous tout autre forme, l'envie butineuse qui gonflait son cœur se fût manifestée. Mais il se contenait. Son regard ne trahissait que respect, admiration, timidité, ainsi qu'il convient à un solliciteur introduit comme par miracle dans un palais et qui n'attend rien que de la bonté de ceux qu'il est vquu solliciter.
Une porto qni s'ouvrait le fit se retourner. Jl vit madame Rivais; elle refermait cette porte et s'avançait de son côté, avec l'aisance d'une femme accoutumée h recevoir et surprise de se trouver en présence de quelqu'un qu'elle n'attend pas. Elle aurait pu feindre de ne pas le reconnaître. Mais c'eût été joner nne comédie indigne d'elle et ses premières paroles prouvèrent h Montagny qu'elle ne voulait pas recourir à un tel subterfuge.
— Vous^ monsieur 1 lui dit-elle. Avez-vous retrouvé mes lettres ? Me les apportez-vous ?
— Non, madame, répondit-il, tout heureux d'entendre madame Rivais rappeler la première le service qu'il lui avait rendu et le dispenser de le rappeler lui-même. Je ne les ai pas retrouvées ; elles n'ont pas passé par mes mains et je jurerais
qu'elles ne sont pas venues au bureau. Je suis plus que jamais coni^aiaeu qu-oa no you9 le^ a pas expédiées.
— J'ai cependant quelque raison de croire le contraire.
— C'est qu'alors^ ellçs se sont égarées, probablement parce que l'adresse était mal mise, Qbjeotft Montagny. Mais vous auriez bien tort de vous en inquiéter, madame, s'empressa-t-il d'ajouter. En quelque endroit qu'elles se trouvent, elles ne tarde** ront pas à aller au bureau des rebuts où elles seront détruites, à moins qu'elles ne cûntienpent des valeurs ce qui, je le suppose, n'est pas le cas.
— - Est-ce pour me donner cette répoiiae que vous êtes venu ? demanda madame Rivais, déjà rassurée par l'attitude et le ton de son iRterlo^uteur.Puis, se reprenant, elle ajouta : — Mais avant touty je désirerais savoir, monsieur, comment vous êtes parvenu à^ me découvrir. Je ne vous avais pas dit mon nom?
Cette question qui se superposait à la première ne troubla pas Montagny. Il n'avait pas besoin de mentir pour y répondre.
— Votre nom, madame, dit-il, a été prononcé devant moi par un inconnu, hier au bois de Boulogne, sur l'avenue d© Longcl^amp, au moment où vous passiez en voiture. Ayant votre nom, i\ ipi'a été facile de me procurer votre adresse.
— Je n'ai donc plus qu'à vous prier de m'expqser l'objet de votre visite.
L'interrogation était précise. Elle mettait Montagny au pied du mur et ne lui permettait plus de tergiverser. Il fallait se dévoiler... Mais, trop habile pour se laisser prendre sans vert, il s'était, avant de venir, tracé un programme et, résolument, il l'exécuta.
— J'ai besoin de toute votre indulgence, madame, car je ne me dissimule pas combien pourrait vous paraître inconvenante ma démarche si vous aviez perdu le souvenir des paroles qu'un jour vous avez bien voulu me dire... C'est en me les rappelant que j'ai conçu la pensée de m'adresser à vous, dans une circonstance où j'ai besoin d'un peu d'appui...
Elle comprenait, ou tout au moins, elle croyait comprendre et ses craintes achevèrent de s'évanouir. Elle s'en voulait de s'être, au premier moment, tant alarmée. Elle avait devant elle un besoigneux dont elle était l'obligée. Il venait réclamer son salaire; elle aurait dû s'y attendre et surtout ne pas s'en effrayer. Quand elle aurait payé, elle n'entendrait plus parler de lui. Elle en était convaincue et sa conviction dicta sa réponse.
— Bien, que toute allusion au fait que vous rappelez doive m'être pénible, je ne peux contester que vous m'avez rendu un service, un très grand service. L'avoir oublié ou le nier serait de ma part le comble de l'ingratitude. Je suis prête à vous donner l'appui que vous réclamez et comme j'ai lieu de supposer que c'est d'argent qu'il s'agit.
si|vous voulez bien me fixer la somme' dont vous avez besoin...
Il attendait cette offre; il Pavait souhaitée, il s'y était même préparé.
— La somme dont j'ai besoin I s'écria-t-il, d'un accent de révolte. Ohl madame... Avez-vous pu croire qu'ayant été assez heureux pour vous tirer de peine, j'oserais réclamer un paiement ! C'est me juger bien mal et je ne méritais pas cette injure...
Son attitude protestait comme ses paroles. Madame Rivais, déconcertée, toute confuse de s'être à ce point trompée, sentit s'augmenter ses regrets en le voyant essuyer du revers de sa main ses yeux où brillaient des larmes.
— Je n'ai pas voulu vous offenser, monsieur, balbutia-t-elle. Si j'ai été maladroite, n'accusez que mon inexpérience, et non mes intentions....
— Oh ! ne vous excusez pas, madame ; après tout, la faute n'en est qu'à moi; ma démarche a pu me faire prendre pour ce que je ne suis pas.
Il hésitait à poursuivre. Mais elle l'encouragea.
— J'ai hâte de réparer ma bévue et de vous prouver ma gratitude. Veuillez me dire ce que vous attendez de moi, suppliait-elle.
Alors il entama son récit, racontant à sa manière l'histoire de sa famille^ la sienne, parlant de son père, de sa mère, de leurs malheurs, décrivant sa vie de pauvre employé, sans avenir, sans issue Vers la fortune et, pour finir, avouant d'une voix
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que l'émotiou faisait trembler, que lorsque la noble femme qui était alors pour lui un0 iiioo^nuo ^v^it daigiié lui dire qu'elle lui «devait spu s^lut, il s'était flatté de Tespoir qu'elle serait wu jour s^ protectrice, qu'elle rarraclier3it à sou humble condition et quQ par elle, il serait transporté sur un plus vaste théâtre.
— Je n'ai que de nobles ambitions, madame, poursnivit-il ; elles sont légitimes, puisque je me sens taillé pour accomplir de grandes choses. Ce que j'attends de vous, c'egt que vous m'aidiez à monter plus haut. Je m'épuipe sans profit dans l'administration.
C'était dit avec heaucoup d'art; des gestes heureux soulignaient les mots et là physionomi^ de pe parleur éloquent ne respirait que loyaiité, sincérité, franchise. Madame Rivais s'y trompa et de plus fins qu'elle s'y seraient trompés.
— Vous désirez donc quitter votre emploi et ejx trouver nn plus lucratif? interrpgea-t-elle.
— Ouij ma^dame, plus lucratif et m'offrant surtout de plus grandes chances d'§t venir, plus d'occasions de montrer ce que je vaux. Mes goûts me portent vers le? grandes afî^irejg. I^es choses de la Bourse me sont familières. J'avais pensé que si vous consentiez à me recommander à M- Rivals, à lui donner de mqi une assez bonne opinion pour qu'il me prenne à son service...
Elle tressaillit^ écartant d'instioct cette solution. Rapprocher de son mari ce jeupe homme que le
hasard avait initié à un épisode de sa vie qu'elle avait tant d'intérêt à cacher à tout le monde, lui semblait imprudent et dangereux. De seotir ii près de Rivais, si près d'elle, le coafid^ut et le témoin de 1^68 cr^iQteSi de m terreur. Thomme qui savait qup naguère QUPPre elle corr^^pp^d^it ayep un ancien amant, elle serait s^q9 CjBspe trop inquiète, trpp tourmentée. CQpfiftnte d(l»s la loyauté de Montagny, elle fut sur le point de le lui avouer, au risque de Toffenser de uouveau. MP^iP elle se contint k temps, ^t dissimulant le motif ppur lequel elle répugnait k adapter sqn idée, elle invoqua la difficulté d'y dpnuer suitp..
TT- Si je V0U3 riacomm^nde à mon mari, dit-elle, il voudr«^ savoir où et pomment ie vous ai connu, l'origine de l'intérêt que vous xn'ayez inspiré. Que lui répondrai-je? Je dois ménager sçs susceptibilités, prévenir ses soupçons. Vous avez pu voir naguère à quelles extrémités il est capable de se porter.
— Ce n'est que trop vrai, avoua Montagny.
Mais ne pourriez-vous, madame, supppser une rencontre, une présentation quelque part, dans une maison amie ?
— C'est à étudier. Mais, encore faut-il trouver cette maison, prévoir le cas où M. Rivais voudrait s'y renseigner sur vous, sur votre famille. Tout ceci est grave, monsieur, et mérite réflexion. Du reste, je quitte Paris demain; ce n'est pas sur-lechamp qu'il me sera possible de m-occuper de
TOUS. Mais je m'en occuperai, et avant peu, je vous le promets. Il me sera très agréable de vous venir en aide, de seconder vos ambitions.
Elle ne disait rien qu'elle ne pensât et elle le disait avec une grâce qui ne permettait pas à Montagny d'en douter.
Comme électrisé par ces promesses il se frappa la poitrine :
— Ah I madame, déclara-t-il, je n'oublierai jamais ce que vous voulez bien faire pour moi. Je vous appartiens à la vie et à la mort.
Et se rappelant une scène de comédie et le geste d'un acteur qu'il avait applaudi, il s'agenouilla, courbant le front jusqu'à terre pour baiser le bas de la robe de sa bienfaitrice.
Telle fut la spontanéité de son [agenouillement que madame Rivais n'eut pas le temps de le prévenir. Stupéfaite et troublée par ce témoignage de gratitude, rassurée aussi sur les intentions de ce jeune homme dont elle ne suspectait plus la sincérité, elle ne put que murmurer :
— Oh ! Monsieur ! Monsieur !
Mais il n'en avait pas fini avec ses démonstrations. Après avoir touché de ses lèvres le bas de la robe, il se redressa, toujours agenouillé, s'empara des mains fines et pâles qui se trouvaient à sa portée, les réunit dans les siennes et, comme s'abandonnant à une exaltation qu'il n'était pas en son pouvoir de maîtriser, il les laboura de ses
baisers et les mouilla de ses larmes, répétant fiévreusement,
— A la vie, à la mort...
A Timproviste, dans la pièce qui précédait celle où, en comédien consommé, il jouait cette scène, on entendit un bruit de pas et les accents d'une voix jeune et joyeuse.
— Ma fille ! fit vivement madame Rivais. Relevez-vous, monsieur.
Il fut debout aussitôt, calmé comme par enchantement, son chapeau à la main, dans une attitude qui ne laissait aucun doute sur son habileté à se transformer. La porte vola sous une violente poussée. Mademoiselle Alberte parut, délicieuse dans sa toilette claire. Elle rentrait de sa promenade, les yeux rayonnants de toute la lumière dil soleil qui brillait au dehors, et les joues chaudes encore de Pair qui les avait fouettées.
— Maman, maman, venez voir le joli poney que m'offre papa. On vient de l'amener... En voilà une surprise... Elle avait crié ces mots avant d'entrer. Mais, au seuil du salon, elle s'arrêta. Elle venait d'apercevoir Montagny qui se faisait plus humble. — Pardon, je vous croyais seule, dit-elle à sa mère, discrète et sans avancer.
— Je vais te rejoindre, ma chérie, répondit madame Rivais. Vous voyez, monsieur, continuât-elle après qu'Alberte se fut éloignée, combien il m'est difficile d'être seule et d'échapper à la surveillance des miens. Si vos visites se renouve-
laient, je ne pourrais les cacher ni les expliquer.
— Vous préférez que je ne revienne pas, dit-il docile et déjà résigné.
— Cela vaudra mieux. Je ^arde votre adresse.
Dès que j'aurai du nouveau à vous apprendre, je vous écrirai.
Il prit congé, réitérant ses remerciements et ses excuses, ramené par madame Rivais jusqu'à la porte du second salon qui aboutissait à l'escalier. Il le descendit comme dans un rêve. Il n'en rêvenait pas d'avoir si promptement et si [facilement réussi, rien qu'en priant, sans avoir besoin de recourir aux grands moyens. Encore un peu de temps, il aurait le pied à Pétrier et alors, mis en possession, grâce à sa protectrice, de la confiance d'un homme tel que Jacques Rivais ou de tout autre aussi puissant que)lui, où n'atteindrait-il pas? Une immense joie gonflait son cœur. Il s'y mêlait beaucoup d'orgueil. Ce qui lui arrivait, il ne le devait qu'à, lui- même, à ses calculs, à son savoir faire. Il y avait bien de quoi être fier.
Au bas de l'escalier, en débouchant sous la voûte de l'hôtel, il entendit de nouveau la voix d'Alberte qui résonnait dans la cour située à l'extrémité de cette voûte, à l'opposé de la sortie.
Il s'arrêta et regarda de ce côté. Il vit la jeune fille, Avec l'aide d'un homme d'écurie, elle s'était hissée sur le poney et, bien en selle, elle l'avait mis au trot pour l'essayer, les cheveux au vent,
raidissant les br9.s et le buste, remplissant la cour du bruit de ses cris et de ses rires.
Ce ne fut (ju'upe vision, car, ne voulant pias être importun, il reprit sa piarche aussitôt. Mais, il en av^it assez vu pour mesurer tout ce que cette petite Alberte symbolisait de richesses, de satisfactious, de relations brillantes, de vie heureuse et tous les avantages qu'elle procurerait à son mari.
Il y pensait avec envie, déjà saisi du regret de u'être pas eu situatiou de demander et d'obtenir sa main. Dans deux ans, trois ans, au plus, elle serait bonne à marier — il n'y avait qu'à la voir, râblée, solide, bien plantée et si jolie — et luimême epcorQ en âge d^ se mettre sur les rangs. Gomme un tel jnariage lui eût mieux convenu que celui qui l'attendait.
Sans doute, Léonide était charmante, pourvue d'une bellQ dot et qssurée de posséder un jour les économies du papa Tavers. Mais entre elle et la riche héritière deis Rivale, quelle différence I différence d'éducation, de fortune, de milieu social. Le mari d* Alberte remuerait l^s millions à la pelle, pourrait à son gré évoluer sur les plus hauts sommets, réaliser toutes ses fantaisies, tandis que le mari de Lépnide, quoique à son aise, serait condamné à vivre dans un milieu bourgeois, parmi de petites gens, et parvînt-il à sortir de ce milieu, traîuerait toujours après soi, comme un boulet, rhumble origine de ses beaux-parents.
II écarta ces réflexions. S*y attarder, c'eût été rêver l'impossible. Mais l'impression accidentelle qui les lui avait suggérées restait en lui quoiqu'elle parût fugitive; l'heure était proche où elle réveillerait les visées ambitieuses qu'il croyait encore irréalisables.
Arrivé en retard à son bureau, il ne fut cependant l'objet d'aucune observation^l d'aucun blâme. Depuis que son mariage, un riche [mariage, disait-on, était annoncé, il ne rencontrait autour de lui que complaisance et tolérance; il en fut quitte pour remercier celui des camarades qui l'avait remplacé pendant quelques instants.
Le même soir, il annonça à sa mère qu'un changement dans sa situation était imminent, grâce à un puissant personnage, habitué de son bureau, dont il avait su gagner la protection. L'histoire qu'il forgea était vraisemblable. Sa mère ne la mit pas en doute. Il eut une fois de plus la satisfaction de voir le mensonge lui réussir.
— Tu reconnaîtras, ajouta-t-il, que tu avais tort de t'effrayer quand je t'ai annoncé que je voulais changer d'emploi. Je suis maintenant certain d'en' avoir un bien meilleur que celui que j'occupe.
— J'y croirai quand tu te tiendras, répliqua madame Montagny, obstinée dans sa défiance.
— Ah I chère entêtée, s'écria-t-il moitié rieur, moitié fâché, me prendras-tu toujours pour un illusionné, un imprévoyant, un incapable? Sache donc que ce n'est pas un espoir que j'expriiiié^
mais une certitude. L'emploi qu'on m'a promis ne peut me manquer. La personne qui me le procure est mon obligée. C'est une dette de gratitude qu'elle acquittera et si elle manquait à ses engagements, je suis en état de la faire marcher.
Cette fois, madame Montagny fut convaincue.
Depuis quelque temps, elle constatait des changements dans son ûls. A sa nonchalance naturelle, à ses découragements, à son aigreur, succédaient l'énergie, la volonté, la confiance en soi. Elle y voyait l'heureux effet de son prochain mariage. Le langage si précis et si net qu'il tenait ce jourlà achevait de lui prouver qu'il n'exagérait pas en se disant sûr d'obtenir bientôt un poste avantageux. Il était assez déluré pour avoir trouvé et il est après tout bien vrai qu'un bonheur n'arrive jamais seul.
— Comptes-tu faire part à M. Tavers de la nouvelle que tu me donnes? lui demanda-t-elle.
— Je m'en garderai bien! s'écria-t-il. Je n'en parlerai ni à lui ni à Léonide, ni à personne jusqu'au jour où ce sera fait. Ils en auront la surprise. Si je t'en ai parlé à toi, c'est qu'il est nécessaire que tu fasses une démarche auprès de mes protecteurs, les anciens amis de mon père. On ira leur demander sans doute des renseignements sur moi. Il faut les disposer à les donner favorables.
Madame Montagny, électrisée par son fils, promit de se mettre en campagne dès le lendemain.
Quant à lui, il affecta de conduire sa vie comme s'il n'était pas à la veille de la voir se transformer. A son bureau, il fit montre du plus beau zèle. Personne ne soupçonna qu'il avait résolu de {quitter l'administration. Il fut de même chez les Tavers, toujours plus empressé auprès de Léonide, comme s'il en était plus épris, non moins déférent et affectueux envers les parents, uniquement appli(][ué à ne rien laisser surprendre de ses desseins.
La maison patriarcale où il avait accepté de s'installer une fois marié se métamorphosait. On l'avait livrée aux tapissiers. Ils s'évertuaient à la rajeunir en vue de l'établissement du jeune mé nage. Ils meublaient à neuf l'appartement qu'on lui destinait. Léonide et sa mère passaient leur temps à courir les magasins, accompagnées le plus souvent du fiancé dont elles voulaient l'avis avant de conclure aucun marché. Elles faisaient aussi de longues stations chez les couturières et leslingères. Pour l'anieublement, les toilettes, le trousseau, papa Tavers leur avait ouvert un crédit illimité. Chaque soir, elles lui rendaient compte de leurs achats. Il approuvait tout, interrogeant à chaque instant de ses yeux de brave homme affectueux et confiant son futur gendre, comme pour s'assurer de son approbatioi).
A la mairie, on procédait aux publications, ainsi qu'à l'église avec laquelle avait été pris le jour pour la cérémonie religieuse. Le lunch, les voitures étaient commandés, le texte des billets de
part, envoyé chez Pimprimeur. Madame Montagny finissait la corbeille de mariage. Toutes ses économies y avaient passé. Pour la rendre plus présentable, elle y mettait tout ce qu'en fait de bijoux et de dentelles elle avait gardé des temps de la préfecture, olor^ que gpn mari, pour la dédommager de ses privations antérieures la comblait de cadeaux.
Son fils approuvait tout, semblait s'intéresser à tout, répondait par dçs remerciements aux innombrables témoignages de tendresse et de dévouement qu'on lui prodififuait chez sa fiancée comme chç? sa njère, présentait en un mot l'image d'un homme absorbé par 1$ perspective de son futur bonheur et pénéiré de reconnaissance pour ceux à qui il (la devra.
Mais, .s'il ^paraissait tel^ c'est qu'il ne [laissait pas lire en lui. En réalité, le sentiment qui le domiuait, c'était l'impatience de l'attente. Madame Rivais ne lui écrivait pas. Huit jours après sa visite, et quinze jours avant son mariage, il était encore sansnouvelle» Il commençait 4 s'inquiéter, quoique cependant il dût s'avouer qu'il n'y avait pas de temps perdu. Peut-être, en se prolongeant, cette attente eût-elle dégénéré en colère. Mais elle ne se prolongea 'pas. Un matin, il reçut un billet de madame Rivale . Venue à Paris pour vingt quatre heures, elle l'invitait à l'aller trouver le même jour à son orphelinat qù ses occupations la retenaient.
HEUREUSE CHANCE ET MANIÈRE d'Y AIDER
Le fiacre qu'avait pris Montagny pour se rendre à Tinvitation de madame Rivais, le déposa dans lo haut de la populeuse rue de Popincourt, devant une porte au-dessus de laquelle on lisait cette simple inscription gravée dans la pierre et surmontée d'une croix : <c Fondation Rivais ». C'était le siège de l'orphelinat où vingt-cinq enfants du sexe féminin, n'ayant plus ni père ni mère, étaient élevés avec sollicitude et préparés aux devoirs de la pauvre et laborieuse existence à laquelle ils étaient voués.
Due à l'initiative de madame Rivais, cette fondation charitable fonctionnait depuis quinze ans. A cette époque, la noble femme venait de passer par de terribles épreuves. Menacée de perdre sa fille unique, encore au berceau, attribuant son malheur à sa faute, elle avait dans l'espoir de le conjurer par un sacrifice héroïque, brisé volontairement l'amour qui lui était plus cher que sa propre vie, mais non que la vie d' Alberto.
Ce sacrifice l'avait jetée, après la guérison de l'enfant, dans des idées de retraite, de repentance, et de réparation. Sous l'empire de ces idées, elle
avait conçu le plan d'une œuvre de bienfaisance qui constituerait un témoignage de sa gratitude envers la Providence^ à qui elle devait le salut de sa fille.
L'immense fortune qu'elle possédait en commun avec son mari permettait la réalisation de ce désir, auquel il s'était prêté, heureux de la voir échapper ainsi aux trop souvent futiles préoccupations des femmes du monde, au désœuvrement, aux tentations qui en résultent et qu'il redoutait pour elle.
L'entreprise fondée avec le concours de quelques amies, elle y avait consacré ses loisirs, partageant son temps entre ses obligations de société et ses devoirs d'épouse et de mère, auxquels elle ne pouvait ni no voulait se dérober, et les orphelines à qui elle tentait do faire un avenir tolérable. Quand elle était à Paris, elle venait là, sinon tous les jours, du moins deux ou trois fois par semaine plus rarement pendant ses absences d'été, mais ne se désintéressant jamais des soins que des nxaitresses de son choix prodiguaient à ses pensionnaires. Ce jour-là, un changement de directrice ayant nécessité sa présence, elle était accourue de la campagne et avait profité de la circonstance pour s'entretenir avec Montagny.
En entrant dans la cour plantée, qui s'étendait entre la maison et la rue, il vit madame Rivais. Elle causait avec la nouvelle directrice. Autour d'elle, s'étaient groupées quelques-unes des fîUet-
tes. Elles s'attachaient à sa robe, sollicitaient ses caresses, témoignaient par leur attitude de la tendresse reconnaissante qu'elles portaient à leur bienfaitrice.
Ayant aperçu le visiteur qu'elle attendait, elle les écarta d'un geste affectueux pour aller au-devant de lui. Elle s'excusa d'abord de l'avoir fait venir si loin. Mais elle n'avait pu lui épafgner cette course. Arrivée le matin, elle devait repartit à la fin de l'après-midi. Il lui eût donc été impossible de lui fixer un autre rendez-vous.
— De grâce, madame, ne vous excusez pas, supplia Montagny, alors que c'est moi qui vous dérange. M'eussiez-vous appelé plus loin encore, j'y serais allé. Et puis, je suis si heureux que vous m'ayez fourni l'occasion de vous admirer, car c'est tout simplement admirable qu'une femme comme vous consente à s'abaisser vers ces pauvres enfants.
— Je suis payée par leur affection, dit avec simplicité madcime Rivais. Puis, passant à un autre sujet, elle ajouta: — En ce qui vous concerne, monsieur, j'ai de bonnes nouvelles à vous donner.
— M. Rivais consent à m'aôcorder un emploi, tel que je le souhaite? s'écria-t-il.
— Non, pas lui, répondit madame Rivais. Les raisons qui m'empêchaient, il y a huit jours, de lui parler de vous subsistent toujours. Mais, à défaut de mon mari, j'ai intéressé à votre situation un de mes vieux amis t\ qui je ne pouvais deman-
der un service de ce genre, sans être tenue de lui expliquer comment j'étais amenée à le lui demander. Il a suffi que je lui répondisse de vous, de votre probité, de vos mérites, pour le disposer à vous attacher à sa maison. Il est agent de change ; par conséquent, mieux encore que dans les bureaux de M. Rivais, vous trouverez avec lui la position que vous souhaitez.
— Oh ! Madame, vous m'avez deviné et vous comblez tous mes vœux, protesta Montagny dans un élan de reconnaissance.
— Voici ma carte, continua madame Rivais.
Elle vous ouvrira sa porte ; il vous attend et si, comme je n'en doute pas, il vous juge tel que je vous ai montré en vous recommandant à lui, vous serez promptement pourvu d'un emploi de confiance.
Elle tendait à son protégé une enveloppe ouverte, préparée à l'avance et dont l'adresse, sur laquelle il eut le temps de jeter les yeux le mit en joie. Elle portait : « M. Robert Valmont, agent de change, rue Drouot ».
— Encore un richard, celui-là, pensa Montagny . Si nous nous entendons, ma fortune est faite.
11 rayonnait et de nouveau reprenait confiance, voyait l'avenir tout en rose.
— A bientôt, monsieur, lui dit madame Rivais. Nous nous reverrons et j'espère qu'alors, je ne serai plus obligée de faire un mystère de mes relations avec vous. M. Valmont est en rapports quo-
tidiens avec M. Rivais. Il vous sera donc facile do vous faire présenter à mon mari. Quand vous le connaîtrez, vous arriverez aisément jusqu'à moi.
— Je bénirai toutes les circonstances qui me rapprocheront de vous, madame, répondit-il. Je voudrais tant vous convaincre que vous n'avez pas obligé un ingrat I Je n'oublierai jamais...
Elle l'interrompit et dit avec douceur :
— Vous avez raison. Il ne faut jamais oublier les services qu'on reçoit. Mais, vous ne me devez rien. Je n*ai pas oublié celui que vous m'avez rendu. Je paye ma dette.
— Vous pouviez la payer moins généreusement^ ou même négliger de la payer. Aussi ma reconnaissance est-elle immense. Ne puis-je vous en donner dès maintenant une preuve?
— Mais, je ne vois pas... fit en souriant madame Rivais à qui plaisaient ces protestations et qui en était tout émue.
Soudain, elle se reprit, comme frappée d'une idée imprévue ;
— Au fait, poursuivit-elle, peut-être pouvez-vous m'ètre utile en ce moment.
— En quoi, madame, en quoi ? Dites vite,
— Je suis venue à Paris aujourd'hui pour installer ici une directrice nouvelle. Celle que nous avons dû remplacer était une très brave femme, mais désordonnée, manquant par trop d'initiative et de fermeté. Elle nous laisse une comptabilité terriblement embrouillée. Ne pourriez-vous nous aider
à y mettre un peu d'ordre et le dimanche, par exemple, nous consacrer quelques heures?
— Mais tout mon temps est à vous^ madame, déclara vivement Montagny ; disposez de moi... Je serai ravi d'être associé à votre œuvre... et d'avoir l'occasion de vous rencontrer quelquefois, ajouta-t-il plus bas.
Madame Rivais se tourna vers la directrice, une dame respectable, qui attendait à quelques pas le départ de ce visiteur inconnu et lui fît signe d'approcher.
— Voilà M. Montagny qui s'offre pour vous aider dans la vérification des comptes, lui dit-elle. Il peut disposer d'un peu de temps le dimanche e.t si vous voulez prendre rendez- vous avec lui...
La directrice remerciait et rendez-vous fut pris pour le dimanche suivant. Montagny était ravi. Cette circonstance allait rendre plus fréquents et plus étroits ses rapports avec madame Rivais. Il se promettait de faire durer la tâche qu'il venait d'assumer et de se rendre utile à sa protectrice, de manière à gagner de plus en plus sa confiance. C'était le plus sûr moyen de la tenir, d'en faire l'instrument de ses desseins. Il partit accablé de remerciements, et alla tout droit chez M. Robert Valmont.
La carte de madame Rivais, qu'il remit avec la sienne, fit merveille et lui ouvrit sur-le-champ le cabinet de l'agent de change. Il s'y trouva en présence d'un sexagénaire à physionomie avenante
et ouverte, de toufûure élégante et vigoureuse^ en dépit de sa moustache blanche et de sa calvitie. M. Valmont négligea de le faire asseoir, l'interrogea avec bienveillance, d'un toû bref, le ton d*un homme toujours occupé, toujours pressé et accoutumé à mener plusieurs affaires à la fois.
— Madame Rivais m'a parlé de vous, mon garçon, lui dit-il. Vous êtes dans les postes^ vous voulez en sortir, convaincu que vous valez mieux que ce que vous faites, et ayant de l'ambition. Elle m'a vanté vos mérites et votre honnêteté, mais elle n'a rien pu me dire de vos aptitudes. Avez-vous le goût des affaires ? Les connaissez-vous ?
— Je crois les connaître, monsieur, répondit modestement Montagny. Depuis plusieurs années, j'occupe mes loisirs à étudier les choses dé la Bourse. J'ose affirmer qu'elles me sont familières.
— Mais c'est très bien cela. Votre apprentissage n'en sera que plus bref. Avez-vous de la mémoire? Etes- vous attentif, ordonné? Pouvez-vous tenir une correspondance, rédiger un rapport ?
— Mes protecteurs, les amis de mon père qui a été préfet, mes chefs actuels, vous répondraient mieux que moi, monsieur.
— Je ne les verrai pas, répliqua M. Valmont.
Je vous reçois de la main de madame Rivais et cela me suffit. Elle ne m'eût pas recommandé un homme dont elle ne serait pas sûre. Et puis, votre mine me plait. Je crois donc que nous nous entendrons.
— C'est mon plus vif désir;, reprit Montagny avec assurance. Je veux arriver. Je le dois au nom que je porte^ à ma mère, à moi-mêuie et je me dévouerai corps et âme à qui me tendra la main.
— Eh bien I finissons-en. Vous entre? chez moi. Vous serez, pour commencer, mon secrétaire avec six mille francs de traitement. Vous ayant près de moi^ je vous jugerai mieux. Si vous êtes l'homme que je cherche, un homme digne de ma confiance^ si vous êtes capable et si votre discrétion, votre dévouement égalent vos capacités, vous n'en resterez pas là. C'est aujourd'hui le 16, ajouta l'agent de change en jetant les yeux sur un calendrier. Je vou^ accorde quinze jours pour vous préparer à votre changement d'existence. Soyez chez moi, à mon domicile privé, avenue Hoche, le premier du mois prochain, à huit heures du matiji ; je vous donnerai mes ordres. Au revoir, mon garçon.
U tendit la main à Montagny et le congédia.
L'entretien n'avait pas duré dix minutes. Mais ce peu de temps avait suffi pour imprimer à la destinée du protégé de madame Rivais une orientation nouvelle. Il en fit la remarque en se retrou^ vant dans la rue. Avoir si vite réussi en de si grandes choses ! Décidément, il avait son étoile et la chance le favorisait.
Il entra chez sa mère exultant et triomphant.
— Ça y est, maman, lui cria-t-il de la porte. J'ai décroché la timbale ; j'ai un emploi et un fameux. Pouteras-tu encore de nioi, et de mop habileté ?
Sans lui laisser le temps de répondre, il racontait sa visite chez Robert Valmont et le résultat qu'elle avait eu. Madame Montagny l'écoutait, transfigurée par la joie, n'osant croire à tant de bonheur. Dans un élan de ferveur religieuse, elle soupira :
— Dieu nous a donc pris en pitié et c'en est fait de nos peines : ton mariage, une situation d'avenir, que de changements heureux I
Elle essuyait ses yeux où la bonne nouvelle avait mis des larmes, tandis que son fils, Tembrassant, répondait :
— Ils nous étaient bien dus, ces changements, car, en fait de peines, nous avons eu plus que notre compte.
— Les Tavers vont être contents, reprit-elle, aussi contents qu'étonnés.
— Je te crois ! ricana Montagny. Maintenant ce n'est plus moi qui fais le beau mariage, c'est Léonide. Je serai quelque jour plus riche qu'elle.
— Plus riche, c'est beaucoup dire, tu ne sais pas encore-... En tout cas, nous ne devons pas oublier qu'elle t'a accepté pauvre et quand on ne pouvait prévoir que ta position allait se transformer.
— Oui, elle a eu de la chance ! observa Montagny d'un accent où passait comme un regret.
Sa mère n'en fut pas frappée. Elle était si loin de soupçonner le singulier travail qui s'opérait au même moment dans l'esprit de son fils! Si elle avait pu y lire, elle eût été épouvantée; en consta-
tant qu'il déplorait de s'être engagé trop vite, d'avoir aliéné sa liberté, d'être contraint de se marier, alors qu*il venait de se convaincre qu'en se pressant moins qu'il ne l'avait fait et qu'en attendant deux ou trois ans encore, il aurait pu épouser quelque riche héritière, peut-être même cette délicieuse Alberte Rivais, dont le souvenir le poursuivait, étincelant d'une auréole de millions.
Mais la pauvre chère femme avait trop de candeur et de loyauté pour deviner ces regrets. Fière à présent de ce fils dont si longtemps elle avait désespéré, oublieuse de tout ce qu'elle avait souffert par lui et se réjouissant par avance de la satisfaction qu'éprouveraient les Tavers en voyant leur futur gendre faire peau neuve, elle ne songeait qu'à les avertir promptement, afin de les associer à sa joie. Libre d'agir à sa guise, elle serait allée chez eux sur-le-champ. Comme elle en manifestait le désir, Roger y opposa un veto formel.
— C'est moi seul que cela regarde, déclara-t-il, et je te prie, maman, de ne pas t'en mêler. Je leur parlerai quand il faudra.
— Tu ne veux pas le leur annoncer tout de suite? s'écria-t-elle.
— J'ai des motifs pour retarder cette communication.
Il le dit d'un ton si péremptoire qu'elle n'osa insister, ni lui demander pourquoi il ne se hâtait pas de révéler un événement si propre à grandir son
prestige. Depuis quelques semaines^ elle le voyait mancBuvrer avec taut d'habileté qu'elle prenait de lui uue opinion toute nouvelle, Elle le jugeait plus capable qu'elle n'avait cru et presque intimidée en sa^préseuce, n'étant pas si^re, lorsqu'il décidait, qu'il u'eût pas raison, elle avait renoncé à le contredire ou à lui donner des conseils, Elle se résigna donc, quoique sans comprendre, h garder le silence vis-à-vis des Tavers, aussi longtemps que son iils ne l'autoriserait pas h parler.
Ce qu'elle ne comprenait pas, une personne plus perspicace qu'elle l'eût bien vite compris. Son fils, à force de regretter les engagements qu'il avait pris envers Léonide, commençait à envisager la possibilité d'une rupture et à chercher les moyens delà provoquer,
— Est-ce impossible ? se demandait-il. Tant que le maire et le curé n'y ont pas passé, suis-je irrévocablement engagé? On voit tous les jours des mariages se rompre à la veille d'être célébrés. Pour empêcher le mien, il suffirait de pouvoir invoquer une bonne raison. Mais laquelle?...
Elle était, en effet, difficile à trouver. Loin d'avoir à se plaindre de Léonide ou de ses parents, il n'avait qu'à se louer de leurs procédés, Les parents étaient allés avec empressement au devant de tous ses désirs. Ils l'accablaient des témoignages de leur confiance, le traitaient déjà comme un fils. Quant à la petite, outre qu'elle avait dit oui, dès le premier moment, obéissant uniquement à
l'irapulsiou de son cœur, elle était de plus en plus éprise et ne le cachait pas. H avait l'oreille pleine de ses roucoulements de tourterelle amoureuse.
Ou découvrir en tout cela un prétexte à rupture, alors que le mariage était annoncé, qu'on se préparait à signer |e contrat et que les fairepart allaient être expédiés? Conimpnt en de telles oonditions, oser dire qu'il avait changé d'avis, qu'il ne voulait pas se marier? II n'aurait jamais cette audace et, à force d'y penser, il aboutissait à cette conclusion qu'il faudrait que la ruptui^ vint non de lui mais des Tayers eux-mâmea.
Arrivé à ce point, il s'y tint et ses calculs se précisèrent. Il était inventif, ingénieux, disposé au mal comme au bien, subordonnant à son intérêt ses combinaisons et si dépourvu de moralité que lorsqu'il s'était proposé un but, il ne reculait pas plus pour l'atteindre devant l'emploi des moyens déloyaux que devant l'emploi des moyens honnêtes. Ainsi se forma en lui, avec la résolution de ne pas épouser Léonide, celle de faire das parents de sa fiancée l'instrument de cette résolution. Il entendait qu'ils le déclarassent indigne d'entrer dans leur famille et pour les convaincre de cette indignité, il s'était décidé à leur fournir des preuves.
Une lettre anonyme où serait raconté son passé de mauvais fils, mêlé de vagues allusions h celn' de sa mère, dont il avait surpris çà et 1^ quelque» traits, lettre qu'il rédigerait lui-mâm^ et qui se-
rait une dénonciation de sa longue inconduite, de ses débauches de jeune homme, de sa paresse, de. la part qu'il avait eue à la mort foudroyante de son père et de l'irrégularité de sa naissance, cachée jusque-là aux Tavers, et que sa mère devait leur révéler au dernier moment, après avoir arrangé les choses assez habilement pour que la révélation ne les effarouchât pas, tel fut le projet auquel le conduisirent ses calculs. Deux heures lui suffirent pour le concevoir, y réfléchir et l'exécuter.
Le soir du jour où il avait vu madame Rivais et M. Robert Vaimont, il prétexta une indisposition pour se dispenser d'aller chez sa fiancée, ainsi qu'il en avait l'habitude. Enfermé dans sa chambre, il y travailla très tard. Lorsqu'il quitta son bureau pour se mettre au lit, il y laissait deux lettres qui devaient partir le lendemain.
La première, signée de son nom, était adressée au directeur général des postes et contenait sa démission. La seconde, sans signature et d'une écriture contrefaite, était destinée au papa Tavers. Il l'avait vingt fois recommencée, pesant les mots, déplaçant les phrases, appliqué à n'y rien mettre qui pût faire découvrir sa main, intercalant dans les lignes écrites de sa plume, d'autres lignes imprimées qu'il avait découpées dans un journal et accouchant enfin d'une diatribe contre lui-même qui équivalait à un acte d'accusation.
« Monsieur, y était-il dit, un ami qui ne juge pas utile de se faire connaître croit devoir à l'a-
mitié qu'il vous porte, de vous mettre en garde contre les entraînements de votre crédulité et de votre confiance.
» Il vient d'apprendre que vous êtes au moment de marier votre fille à M. Roger Montagny, fils unique de l'ancien préfet de ce nom et commis dans l'administration des postes. Connaissez- vous le personnage à qui vous allez confier le bonheur de votre enfant? Avez-vous pris tous les renseignements qui pouvaient vous éclairer sur son caractère et sur sa valeur morale, sur celle de son père et de sa mère? Avez-vous su qu'il est venu au monde plusieurs mois avant le mariage de ses parents, ce qui n'implique pas, de la part de ceuxci, une grande rigueur de conscience et qu'il y a, dans sa vie, à l'époque de sa jeunesse, des actes d'inconduite bien propres, en dépit d'une façade de probité, à faire concevoir des doutes sur la durée des sentiments dont il témoigne aujourd'hui ?
» Le consentement que vous avez donné me fait craindre qu'on n'ait mis un bandeau sur vos yeux pour vous empêcher de connaître ce que tout le monde a su et je considère comme mon devoir de vous l'arracher, au risque de vous causer un chagrin. Si vif qu'il puisse être, il n'égalera pas celui qui vous serait réservé si vous appreniez, quand ce serait trop tard pour y parer, ce que je vous révèle aujourd'hui.
» Paresseux, libertin, joueur, atrocement perverti et doué des pires instincts, votre futur gen-
dre a été si mauvais fils qu'on peut prédire, à coup sûr, qu'il sera un détestable mari. II a désespéré son père qui mourut de la douleur d'o^voir donné le jour à un tel enfant.
X) Soit qu'elle se fasse illusion sur lui au point de le croire corrigé, soit qu'elle espère que le mariage le transformera, soit enfin que les scrupules d'une âme droite lui fassent défaut, la mère s'est appliquée à dissimuler la vérité, à faire croire que ce fils, qui l'a si longtemps torturée, ne lui a donné jamais que des joies.
» Elle est dans son rôle en sacrifiant, an désir de lui procurer une belle fortune, votre chère Léonide si charmante, si pure, si digne d'être aimée pour elle-même et non pour sa dot. Mais ceux qui vous estiment et vous aiment ne se résignent pas à laisser ce sacrifice s'accomplir et c'est pour Tempêcher que l'un d'eux vous écrit, sous le voile de Tanonymat, se réservant de se faire connaître un jour, quand vous aure? pu mesurer l'étendue du service qu'il vous rend en vous révélant ce qu'on a mis tant de soin à vous cacher. »
— Un vrai chef-d'œuvre, cette lettre I s'était dit Montagny au moment où, l'ayant finie, la plume tombait de ses mains.
L'abominable indélicatesse de son action la laissait sans remords. Il n'éprouvait qu'une satisfaction d'artiste et, pas plus que les remords qui ne lui vinrent pas, cette satisfaction ne troubla son sommeil.
Le lendemain, il se réveilla frais et dispos, allégé de tous regrets, écartant sans peine de son esprit l'image de Léonide, le spectacle de sa douleur, de celle de ses parents, se préparant à la comédie d'indignation qu'il comptait jouer, lorsque papa Tavers, armé de sa lettre, viendrait signifier la rupture.
Il relut une fois encore ce qu'il avait écrit, afin de s'assurer que rien, dans sa dénonciation, ne pouvait prévenir le dénouement qu'il souhaitait et en favoriser un autre. Puis il glissa la feuille sous enveloppe, mit l'adresse et, en une entière indépendance d'esprit, de conscience et de cœur, il alla la jeter dans la boîte aux lettres de la place de la Bourse, c'est-à-dire à une grande distance de sa maison.