‹ Poste restante: romanChapitre 5 sur 12 · LA RUPTURE · texte numérisé non relu

LA RUPTURE

Des essayages de robes avaient retenu toute l'après-midi, chez la couturière, madame Tavers et sa fille. Six heures sonnaient quand elles rentrèrent. Craignant que Montagny, qu'elles n'avaieût pas vu la veille et qui s'était annoncé pour dîner ce jour-là, ne fût arrivé avant elles, elles avaient pris une voiture pour feutrer plus vite.

Papa Tavers les attendait. En le voyant, alors qu'elle s'attendait à voir son fiancé, Léonide ne put dissimuler son désappointement.

— Vous êtes seul ! dit elle. Roger n'est pas encore venu ?

— Il ne viendra pas, déclara gravement son père.

Elle changea de couleur et reprit, toute tremblante :

— C'est donc qu'il est malade ? Oui, fit-elle en remarquant alors sur le visage de son père un air de tristesse, il est malade, plus malade qu'on ne me l'a dit. On me cache quelque chose...

Il y avait déjà des larmes dans ses yeux.

— Rassure-toi, mon enfant; on ne te cache rien, se hâta de répondre papa Tavers. J'ai vu Roger, j'en arrive; c'est par prudence qu'il garde la chambre encore aujourd'hui. Mais il est beaucoup mieux qu'hier ; demain, il n'y paraîtra plus. Tu peux m'en croire...

— Je vous croirai quand je l'aurai vu, déclara Léonide. Nous avons le temps d'y aller avant dîner. Prenez votre chapeau, père...

Au lieu de céder à cette prière, papa Tavers restait en place, jetant sur sa femme des regards embarrassés dont elle ne comprenait pas encore la signification.

— Fais ce qu'elle te demande, mon ami, ditelle. C'est le meilleur moyen de la rassurer.

soDs mieux ; dînons d'abord ; nous irons ensuite. Léonide se résigna, trompée par le ton délibéré de son père, et convaincue qu'il lui disait la vérité. Elle alla danssa chambre, le laissant en téteà-téte avec sa mère.

— Tu me parais bien préoccupé, bien triste, mon ami, dit alors celle-ci à son mari. As-tu quelque raison d'être inquiet? Roger serait-il plus malade que tu ne l'avoues ?

— J'ignore s'il est malade ou bien portant. Je ne l'ai pas vu, ni lui, ni sa mère.

— Mais, alors, comment sais-tu qu'il ne vient pas diner ?

— Parce que je lui ai écrit tout à l'heure de ne pas venir. J'ai pris un prétexte, une visite à laquelle nous ne pouvons manquer.

— Et pourquoi cette comédîe, mon Dieu ? demanda madame Tavers qui, maintenant, s'alarmait.

Papa Tavers tira de la poche de son pantalon un papier tout froissé et le lui tendit en disant :

— Tiens, Us, et décide si nous pouvons laisser ce garçon remettre les pieds ici. J'ai reçu ce billet doux tout ù l'heure. Ah I ma pauvre femme, quelle tuile !

Brisée par l'émotion, et comme hébétée, elle

prit la lettre et la lut.

— Pas de signature I s'écria-t-elle en finissant.

— Oui une lettre anonyme, l'œuvre d'un misérable sans doute. Je l'aurais détruite si j'avais cédé à mon premier mouvement. Mais, il y a là des affirmations si nettes, des indications si précises. . .

Madame Tavers gémissait :

— Ma pauvre fille t ma pauvre fille ! Qu'allonsnous faire, maintenant ?

— Dès demain matin, j'irai aux informations.

J'espère encore qu'on a calomnié Roger, exagéré quelques frasques de jeunesse.

— Ce qu'on dit de l'irrégularité de sa naissance paraît bien positif, observa madame Tavers.

S'il n'y a que ça, ce n'est pas bien grave. Roger n'y est pour rien. Et puis, nous n'irons pas crier sur les toits ce qu'il convient de cacher. Ce qui me trouble bien autrement, c'est ce qu'on nous dévoile de son inconduite.

Est-ce vrai, après tout ? „ . . , .

C'est ce dont il faut s'assurer. Je finirai bien par savoir et jusque-là, nous tiendrons Roger à

distance. „ , • 4

— Dételles difficultés à la veille du mariage!

poursuivit la mère. Et puis que dirons-nous à Léonide? Tu viens de lui promettre de la conduire après dîner chez sonfiancé. Tu n'as pas été malin, en le lui promettant, car, enfin, il n'est pas possi-

uio i^u «nu y tiiu« avKui ijut) uoub ayuui des éclaircissements.

Papa TaverB avouait sa faute :

— J'ai été pris de court. Pour calmer son impatieucc, je lui ai dit ce qui m'est venu à l'esprit. Je n'osais lui montrer celte lettre sans t'avoit consultée.

— Il faut la lui montrer, dit résolument madame Tavers. C'est encore le plus simple, puisqu'il faudrait lui avouer tôt ou tard la cause de nos hésitations.

Elle faisait la loi dans le ménage. Quand elle avait prononcé, son mari obéissait toujours. Il n'en fut pas autrement en cette circonstance.

— Montrons-la lui donc, dit-il.

Allant jusqu'à la chambre de Léonide, il l'appela.

En entrant dans la pièce où tout à l'heure elle avait laissé son père et sa mère, elle fut glacée par leur mine déconfite. Pressentant un malheur, elle soupira :

— Qu'y a-t-il encore ?

~~ Assieds-toi et écoute, mon enfant, répondit son père. Tout à l'heure, eu t'affirmant que je ne te cachais rien, je ne t'ai pas dit la vérité.

— J'en étais sûre, ditelle frémissante. Roger est plus mal ?

— Non, ce n'est pas de sa santé qu'il s'agit. Elle ne laisse rien & désirer. Mais, il nous est venu, à son sujet, des renseignements qui nous font orain-

dre à ta mère et à moi que nous nous soyons trop pressés de consentir à ce mariage, et qui nous obligent à tout suspendre jusqu'à ce que nous ayons vérifié s'ils sont faux ou vrais.

Léonide se raidissait contre l'effroi que cette déclaration lui causait.

— Quels renseignements ? interrogea-t-elle.

— Cette lettre t'en dira plus long que je ne pourrais le faire. Après l'avoir lue, tu en sauras autant que nous. Je dois, d'ailleurs, te faire remarquer qu'elle n'est pas signée.

— Une lettre anonyme, dit dédaigneusement Léonide,en la prenant des mains de son père, l'arme des lâches, des jaloux et des méchants. Je ne sais pas ce qu'elle contient. Mais^ je suis sûre qu'elle n'est que mensonges.

— Nous le croyons comme toi, mon enfant, intervint madame Tavers. Mais, la prudence nous commande...

Elle n'alla pas au bout de sa phrase. Léonide, absorbée par sa lecture, ne l'écoutait pas, ne Tentendait pas. Quand ce fut fini, elle montra à ses parents une figure indignée et rassurée.

— Cette accusation ne prouve rien et je ne lui ferai pas l'honneur d'y ajouter foi. Elle ne mérite que le mépris. Roger est un honnête homme; mettre en doutesa loyauté serait lui faire injure. Si j'étais libre de faire ce que je veux, ce papier calomniateur n'existerait déjà plus. Mais, je vous fus toujours soumise, mes chers parents, et, connaissant votre

sollicitude pour moi, j'admets que mon fiancé, cet innocent qu'on accusé et que tout mon cœur défend, soit mis à même de confondre son accusateur. Je ne redoute ^ette épreuve ni pour lui ni pour moi. Il en sortira blanc comme neige. Portezlui cette lettre, mon /père, et qu'il réponde.

— Tu veux que je lui montre ces horreurs ?

— Peut-on faire autrement? Serait- il juste de le condamner sani l'entendre?

— Non sans doiute. Mais on pourrait, par quelques démarches/ auprès des personnes qui l'ont connu, faire la preuve de son innocence sans lui avouer que no\;is en avons douté.

— Vous en doutez donc ? fît Léonide qui semblait tomber de surprise; moi, je n'en doute pas.

Ebranlés par l'excès de sa confiance, témoignage irrécusable et révélateur de la grandeur de son amour, ses parents restaient irrésolus.

— Elle a peut-être raison^ dit enfin la mère. Lui demander de se défendre, n'est-ce pas le procédé le plus correct, le plus loyal ?

— Mais s'il conclut de ma démarche que nous le soupçonnons, n'en sera-t-il pas offensé? demanda papa Tavers.

Léonide protestait. Non, Roger ne s'offenserait pas, elle l'affirmait, elle en était sûre :

— Ce dont il aurait le droit de s'offenser et s'offenserait, c'est de toute enquête sur son passé et sur sa famille^ faite sans lui, en dehors de lui, à son insu.

Tout en se prononçant avec cette énergie, elle S'asseyait à la table de travail de son père et prenant une plume, elle traçait en travers de la lettre anonyme ces quelques lignes :

« Cette infamie m'indigne, mon cher fiancé, autant qu'elle vous indignera. Mais elle n'altère en rien mon estime et ma tendresse pour vous. C'est sur ma prière instante que mon père vous la communique. Je croirais manquer à ce que je vous dois en vous cachant l'effort qu'on a fait pour me détacher de vous. Votre honneur est désormais le mien. Qui vous attaque m*attaque. Défendez-nous. »

— Comme tu l'aimes l soupira papa Tavers en lisant sur le papier que sa fille venait de lui rendre cette fière déclaration.

— L'épouserais-je si je ne l'aimais pas ? reprit Léonide. Oui, je l'aime, et de toute mon âme, à en mourir si, maintenant qu'il est tout à moi comme je suis toute à lui, je venais à le perdre.

— Tais-toi, tais-toi, malheureuse enfant! lui cria sa mère. Tu parles de mourir pour un homme que tu ne connaissais pas il y a deux mois. Et nous^ alors ?

Sous ce reproche dont elle saisissait la douloureuse amertume, Léonide sentit se fondre l'énergie qui l'avait soutenue jusque-là. Un sanglot gonflait sa poitrine et s'en échappa en même temps qu'un flot de larmes jaillissait de ses yeux. Elle se jeta dans les bras de sa mère en murmurant :

— Ah ! maman I maman I...

De plus en plus déconcerté par cette scène^ papa Tavers ne savait que décider, que résoudre. Il consultait sa femme d'un regard où passaient ses anxiétés. Celle-ci, toute à sa fille qu'elle s'efforçait d'apaiser, ne le voyait pas. Ce ne fut qu'au bout de quelques minutes qu'elle l'aperçut errant autour d'elle.

— Comment I tu es encore là ! lui reprocha-t-elle. Qu'attends-tu pour aller chez les Montagny? Léonide t'a supplié d'y aller. Ne comprends-tu pas qu'il faut lui donner cette satisfaction ?

— Eh bien 1 j'y vais, j'y vais!

— Dinez d'abord, papa, supplia Léonide larmoyante; vous irez ensuite. Vous avez dit tout à l'heure que vous mouriez de faim.

— Oh ! c'est passé maintenant. Je n'ai plus faim. J'y vais et je reviens, continua-t-il. En attendant tâchez de vous calmer, vous autres. Ce n'est pas avec de l'exaltation qu'on résout les difficultés et qu'on se tire de peine.

Léonide le vit traverser le jardin dans la lumière jaunie des derniers feux du soleil couchant et, quelle que fût sa confiance, elle frissonna de terreur en pensant que tout à l'heure, lorsqu'il reviendrait, ce serait peut-être pour lui apprendre que c'en était fait de ses espérances.

Madame Montagny attendait son fils, sorti dès le matin. Elle devait dîner avec lui chez les Tavers. A six heures, comme elle commençait à s'habil-

V'!J?a!W!'?Sff;r'Çî3S-"»^'T^^ ■ rj^n- ^-<«l!^.f?E^- i.r^îSî-^-M 'JtViK; Vai*.

1er, on lui remit une lettre. C'était du papa Ta vers. Il la prévenait qu'un accident imprévu l'obligeant à sortir le soir avec sa femme et sa fille, il ajournait le dîner.

Le ton de la^ lettre était cordial. Mais sa brièveté étonna madame Montagny. Elle ne put même se défendre d'un peu d'inquiétude en constatant que le- signataire avait négligé de lui dire quand on se rc verrait. Elle n*était pas encore revenue de sa surprise lorsque son fils rentra. Elle pensait que la lettre lui causerait le même trouble qu'à elle. Il n'en fut rien.

— Je sais ce que c'est, dit-il. Léonide m'avait prévenu qu'elle et ses parents ne seraient peutêtre pas libres ce soir. Ils attendaient une parente de province. Elle a dû arriver et ils auront été obligés de la conduire au théâtre.

L'explication était naturelle, donnée avec tranquillité. Madame Montagny Taccepta non sans faire remarquer qu'il était cependant bien extraordinaire que papa Tavers n'eût pas fixé la date de la prochaine réunion.

— J'aurais compris qu'il nous dît à demain, observa- t-elle.

— Il n'avait pas besoin de le dire, répliqua son fils; c'est sous-entendu.

Le calme dont il témoignait acheva de la rassurer. Elle regrettait ce contre-temps, mais elle ne s'en inquiétait plus. Elle allait bien vite faire improviser un repas pour elle et Roger.

— Prends patience I lui dit-elle ; ce ne sera pas long.

Mais^ il la retint :

— Ne t'occupe que de toi, maman. Si pour une fois, tu consens à dîner seule, je profiterai de la liberté qui m'est laissée pour rejoindre des camarades à qui, depuis longtemps, j'ai promis de passer une soirée avec eux.

Ce n'était là qu'un prétexte. Montagny ne se méprenait pas aux véritables causes de la remise du dîner. La lettre anonyme était arrivée à sa destination; elle produisait les résultats souhaités et prévus par lui. Celle que sa mère venait de recevoir était le prologue de la rupture définitive, cette rupture qu'il avait lui-même provoquée. C'est parce qu'il redoutait de se trahir en restant seul avec sa mère qu'il s'était décidé à dîner au restaurant.

Mais comment eût-elle deviné la vérité, alors qu'elle était si loin de la soupçonner? Elle ajouta foi aux paroles de son fils et l'engagea à aller trouver ses amis. Un quart d'heure après, il était parti après l'avoir embrassée. Il ne comptait pas la revoir ce soir-là. Quand il rentrerait, elle serait sans doute couchée et endormie.

Restée seule, elle donna ses ordres à la bonne en vue de son repas. En attendant qu'on la servît, elle prit un journal qu'elle lut aux derniers feux du soleil couchant, assise près de la croisée ouverte.

Elle y était depuis quelques minutes^ lorsqu'un coup de sonnette la fît sursauter. Elle n'attendait personne. Elle prêta l'oreille, entendit la porte s'ouvrit* el tomba des nues en apprenant que M. Tavers désirait lui parler. Pourquoi venait il, après avoir écrit que sa soirée était prise? Elle le lui demanda.

— Ma soirée n'était pas prise, répondit-il. Mais vous allez comprendre pourquoi nous avons trouvé préférable, ma femme et moi, de ne pas recevoir M. Roger aujourd'hui. Est-il là?

— Il vient de sortir^ fit*elle, ressaisie par ses inquiétudes de tout à l'heure. Il rentrera tard.

— J'aime autant qu'il n'y soit pas, répliqua papa Tavers. Nous avons à causer d'abord^ vous et moi, chère madame. Il prenait un siège sans attendre qu'on le lui offrit, balbutiant : — Je vous demande pardon. Je suis très ému. Mes jambes ne me portent plus.

— C'est vrai que vous êtes tout pâle ; asseyezvous. Qu'y a-t-il donc?

— Il y a... Mais, avant tout, je dois vous poser une question. Est- il vrai que lorsque votre fils est venu au monde, vous n'étiez pas encore la femme de son père?

Elle chancela sous le coup et blêmit.

— Comment le savez-vous ? Mon mariage a régularisé sa naissance. Nous l'avons légitimé.

— C'est doncvrai? poursuivit papa Tavers dont l'émotion redoublait.

— Je VOUS l'aurais dit avant la signature du contrat.

— Naturellement, puisqu'alors^ il vous eût été impossible de nous le cacher.

— Cette impossibilité de vous le cacher est la preuve de ma bonne foi, reprit madame Montagny. Il est des aveux devant lesquels on recule autant qu'on peut. Celui-ci était pénible, quoique cependant je n'aie à me reprocher que de n'avoir pas su résister aux entraînements de mon amour pour Montagny. J'ai bien des excuses que je pourrais invoquer, allez. Nous étions pauvres tous les deux; sa famille s'opposait à notre mariage. Mais nous nous aimions. Il m'avait promis de m'épouser, j'avais foi en lui...

— Ne continuez pas, chère madame» interrompit avec bonté papa Tavers. Je ne vous demande pas vos secrets. Quand le cœur parle, qui de nous peut se vanter de lui résister? Je comprends toutes les faiblesses quand elles résultent d'un sentiment sincère et ce n'est pas pour une irrégularité dont votre fils est après tout innocent que nous romprons. Je ne vous reproche même pas d'avoir laissé à d'autres le soin de m'apprendre ce que vous auriez dû m'avouer dès le début. Laissons cela. Seulement, en reconnaissant que c'est vrai, vous m'obligez à me demander si d'autres révélations qu'on m'a faites ne sont pas vraies aussi et si elles l'étaient, vous devrez reconnaître que c'est bien de nature à me faire réfléchir.

— Quelles révélations ? s'écria madame Monta-

— Oh I je n'irai pas par quatre chemins ; vous êtes une brave femme comme je suis un brave homme et vous ne trouverez pas mauvais que je veuille tout savoir. Tenez, voici la lettre que j'ai reçue. Il y a là contre votre fils des accusations...

— Si elles portent atteinte à son honneur, elles sont fausses.

Elle poussa ce cri en s'emparant du papier révélateur avec une sorte de colère fougueuse. Elle le lut ensuite, dissimulant sous des protestations réitérées la terreur qui s'emparait d'elle au fur et à mesure qu'elle voyait revivre la vérité dans ces lignes accusatrices.

Sa lecture achevée, elle continua:

— Quelle infamie! Celui qui l'a commise est un menteur. Il s'est perfidement servi pour bâtir un échafaudage de calomnies, de quelques égarements de jeunesse dont mon fils n'a pas su toujours se préserver, mais qui n'ont eu ni le caractère criminel ni les conséquences tragiques dont on a voulu vous faire un épouvantail, monsieur Ta vers.

— Je m'en doutais bien un peu, avoua le père de Léonide ; mais je suis ravi de vous l'entendre dire.

— Que dois-je faire pour vous prouver que c'est la vérité? interrogea madame Montagny.

— C'est tout prouvé pour moi et je m'en tien-

drais à votre parole, ma chère amie, si je a'avais à cœur de convaincre ma femme et ma fille qu'on a calomnié votre fils. Mettez- moi à même d'interroger quelques-uns de ceux qui Tout connu dans le temps auquel cette lettre fait allusion. Je les interrogerai ; leur parole me suffira.

Il attendait une réponse. Mais madame Montagny ne l'avait pas entendu; pendant qu'il parlait, elle relisait la lettre, répétant toujours :

— Quelle infamie ! Quel est le misérable ! . . . Je ne nous connais pas d'ennemis.

Soudain une commotion la secoua de la tète aux pieds. Elle poussa un cri de surprise et de détresse.

— Mais, cette écriture, ce n'est pas la première fois qu'elle passe sous mes yeux ; je l'ai déjà vue ; quoique contrefaite, elle m'est familière. Ah I mon Dieu, je la reconnais I Oui, je ne me trompe pas ; c'est celle de Roger.

Papa Tavers bondit.

— Celle de Roger! Que me dites- vous là, madame Montagny?

— Oui, oui, c'est bien la sienne. Il a eu beau essayer de la défigurer, il n'y est pas parvenu. C'est la sienne.

Indignée et désespérée, elle gémissait.

Papa Tavers essaya de l'apaiser.

— Mais c'est impossible ; calmez-vous , ma chère amie I

— Je vous dis que c'est la sienne !

Elle courut dans la chambre de son fils et en

sortit au bout de cinq minutes, la conviction sur sa figure, et dans les mains, avec un paquet de journaux tout froissés, un cahier de notes relatives à la poste, tenu par Roger et qu*elle venait de trouver sur sa table.

— Tenez, comparez ! dit-elle en mettant ce cahier sous les yeux de papa Tavers. Quant aux mots imprimés qu'il a intercalés dans les lignes écrites, voici où il les a pris.

Elle dépliait l'un des journaux, elle le montrait lacéré de coups de ciseaux et percé de trous qui marquaient la |)lace d'où les mots avaient été enlevés. Papa Tavers n'eut pas à vérifier longtemps pour acquérir la conviction qu'elle ne se trompait pas. Le subterfuge auquel avait recouru Roger, pour égarer les recherches, était éclatant. Il en existait des pireuves irrévocables.

— Mais dans quel but a-t-il fabriqué cette lettre qui l'accuse et le déshonore? demanda-t-il.

— Oui, dans quel but? répéta madame Monta-

— C'est donc qu'il ne veut plus épouser Léonide et que ne trouvant pas de prétexte pour prendre l'initiative d'une rupture, il a voulu en fournir un?

Ce n'était qu'une hypothèse. Mais elle résultait si logiquement des découvertes qu'on venait de faire, que madame Montagny en fut comme subitement éclairée et n'hésita pas à la considérer comme la vérité.

— Vous avez trouvé, mon pauvre ami, dit-elle d'une voix que brisaient les sanglots et qui trahissait sa douleur. Ah ! je comprends tout maintenant ! Ce malheureux nourrissait des ambitions folles. Il se croit au moment de les réaliser. Il a craint que son mariage, un mariage qu'il jugeait trop modeste pour lui, ne lui créât des entraves pour l'avenir. Pour recouvrer sa liberté, il n'a pas reculé devant le crime; car c'est un crime qu'il vient de commettre, oui, un crime qui révèle sa perfidie^ sa déloyauté, la bassesse de son âme et qui me prouve combien j'ai été stupide de

' croire à la sincérité de son repentir, alors qu'il m'avait déjà causé tant de tourments, car il n'a pas menti, il ne s'est pas calomnié, avoua la mère en brandissant d'un geste d'exaltation et de désespoir la lettre que froissait sa main tremblante. Qu*ai-je fait au ciel pour avoir enfanté un tel monstre t Papa Tavers écoutait silencieux et accablé. Le

* cœur déchiré, il songeait à sa rentrée chez lui. Que dirait-il à sa fille ? Gomment la consolerait-il?

— Je vous plains sincèrement, madame, fit-il quand madame Montagny eut cessé de parler.

Mais je ne sais si je ne suis pas plus & plaindre que vous. Adieu.

Lorsque^ quelques instants après le départ de pa^ Tavers^ la bonne de madame Montagny vint

annoncer à sa maîtresse que le dtner était servi, elle la trouva à la place où le visiteur l'avait laissée^ et si déconfite^ si défaite^ qu'elle s'en inquiéta :

— Madame est-elle souffrante ? demanda-t-elle. La question tira madame Montagny de sa torpeur.

— Oui, fit-elle avec effort, j'ai été prise d'un malaise. Puis renonçant à feindre avec cette fille depuis longtemps à son service et témoin quotidien de ses préoccupations, elle ajouta toute dolente : — Ce n'est pas encore cette fois que vous verrez la noce, mon enfant. Le mariage est rompu. Une difficulté est survenue au moment de signer le contrat.

— Ça pourra peut-être s'arranger, madame,

— Non, c'est irréparable.

Elle ne disait qu'une partie de la vérité. Mais pouvait-elle l'avouer tout entière? Pouvait-elle confesser que le violent chagrin qu'elle laissait voir tenait moins à la rupture qu'aux moyens auxquels avait recouru son fils pour la provoquer? Qu'il eût manqué un établissement avantageux et renoncé volontairement à des chances de bonheur, il y avait certes lieu de le déplorer, encore qu'à son âge, il fût en droit d'espérer une alliance plus brillante. Mais que, pour arriver à ses fins, il eût usé d'armes déloyales, qu'il n'eût pas craint de révéler le passé de sa mère et qu'en s'accusant lui-même il l'eût accusée aussi, comment l'excu-

ser ? Sa conduite ne témoignait-elle pas d'une perversité monstrueuse ?

C'est de cela surtout que la malheureuse femme était à la fois offensée et épouvantée. Elle le maudissait, ce fils perfide et dénaturé. Plus elle pensait à la méchante action qu'il avait commise et plus elle sentait qu'il était perdu pour elle, que désormais, elle ne l'estimerait plus et ne guérirait pas de la blessure qu'il lui avait faite.

Quoique accablé sous le fardeau de ces cruelles préoccupations, elle se mit à table, ne voulant pas qu'autour d'elle, on pût la croire aussi profondément atteinte qu'elle Tétait et espérant encore qu'elle parviendrait à dissimuler l'étendue de sa douleur. Mas l'effort était au-dessus de ses forces. Les mets posés sur son assiette y restèrent. Après avoir essayé d'y toucher, elle les y laissa et alla s'enfermer dans sa ^chambre, pressée d'être seule et de pleurer sans qu'on lui demandât compte de ses larmes.

La solitude eut pour effet de raviver non son chagrin déjà parvenu au paroxysme, mais son indignation qu'elle avait essayé d'étouffer. Pour ce fils, objet de tant d'amour et de sacrifices, elle n'éprouvait plus qu'horreur et sur les ruines de la tendresse que depuis tant d'années elle lui prodiguait, s'éveillait et se formait peu à peu le désir de le fuir, d'élever entre elle et lui la barrière d'une séparation définitive.

D'abord vague et repoussé comme impratica-

ble,ce projet promptement se précisa. Un moment vînt où elle l'envisagea avec la ferme volonté d'y donner suite. Cette volonté, un cri la traduisit...

— Oui, je partirai, dit-elle à haute voix sans qu'aucune protestation s'élevât dans son cœur.

Partir, s'en aller, ne plus voir ce fils indigne, se délivrer de lui, voilà ce que maintenant elle souhaitait avec la violence d'une âme irréparablement blessée par l'ingratitude, et la bassesse de ce qu'elle a aimé. La rente viagère que lui avait assurée la prudence de son mari suffisait à ses besoins et la rendait indépendante. Elle pouvait [se transporter où bon lui semblerait et d'autant mieux que Roger, nanti maintenant d'une position lucrative, n'avait plus besoin de ses secours. Oui, elle partirait le plus tôt possible et pour ne pas revenir.

Ce fut rapide, net, irrévocable.

Mais où irait-elle? Anxieuse, elle se le demandait. Elle ne se le demanda pas longtemps. Peu de jours avant, madame Tavers avait parlé en sa présence et avec éloges d'une maison de , retraite pour les dames veuves, fondée à Versailles par des religieuses. Le prix de la pension était modéré, l'installation confortable et riante, au milieu d'un parc, à proximité des bois. Ce souvenir lui revenait et détermina sa résolution. C'est là qu'elle irait finir sa vie et chercher la paix que lui refusait le monde. Comme en un rêve, elle se vit ensevelie dans un exil volontaire^ libre de pleurer

fiur son infortune, de prier pour le fils coupable qui la torturait et loin de s'en effrayer^ il lui sembla que si quelques parcelles de bonheur existaient encore pour elle, c'est là qu'elle les trouve^ rait et pourrait en jouir.

Ce plan conçu et arrêté, et comme en femme pratique, elle avisait déjà aux moyens d'exécution, elle s'attendrit. Changer d'existence à son âge, changer ses habitudes [quel déchirement t

De nouveau, elle s'exaspérait contre ce fils dont elle était la victime.

Les supplices qu'elle avait endurés par sa faute revivaient dans sa mémoire. Elle se raillait avec amertume d'avoir cru au repentir de Roger, alors qu'il était l'auteur de ses pires souffrances.

— C'est au moment ]où mourut son père que j'aurais dû le fuir, me séparer de lui, se disaitelle. Que de maux je me serais épargnés t

Les heures passèrent sans modifier le cours de ses pensées. Â minuit seulement, la sonnerie de sa pendule vint l'avertir qu'à veiller ainsi plus longtemps, elle épuiserait ses forces dont elle n'avait jamais eu plus besoin qu'au moment d'exécuter des résolutions si graves. Elle se décida à se coucher, à tenter de s'endormir avant que son fils rentrât. Elle tremblait de se trouver en sa présence et craignait de ne pouvoir se contenir.

Soudain dans la rue silencieuse, un bruit de pas sur le pavé résonna. A ce bruit, succéda celui de la porte cochère qui se refermait. C'était lui ; elle

n'en douta plus^ en entendant dans Tantichambre une clef grincer dans la serrure. Alors, elle ne fut plus maîtresse d'elle; sa colère fut plus J forte que sa volonté et comme Monta^ny traversait le galon pour gagner sa chambre en marchant sur la pointe des pieds, il vit à Timproviste sa mère devant lui, un bougeoir à la main.

— Tu m'as attendu I fît-il, médusé par la pâleur de ce morne visage qui ne tirait en cet instant un peu de vie que de la flamme assombrie des yeux irrités.

— Oui, j'avais à te parler. M. Tavers est venu pour me montrer la lettre anonyme que tu lui as écrite et m'annoncer qu'il reprend sa parole. Tu n'épouseras pas sa fille. Mais, comme c'est cela que tu as voulu, tu n'en seras, je pense, ni étonné^ ni afQigé.

Prononcés d'une voix dure, avec une assurance qui semblait défier par avance de nouveaux mensonges, ces mots, en apprenant à Roger que son stratagème était percé à jour, produisirent sur lui le même effet qu'un coup de bâton. Il ne sut d'abord que répondre. Mais, bien vite se ravisant, il paya d'audace :

— La lettre anonyme que j'ai écrite I J'ai écrit une lettre anonyme, moi ! que me chantes-tu là.

— Je te chante la vérité, misérable! reprit sa mère en marchant sur lui. Allons, ne mens pas, c'est inutile. J'ai reconnu ton écriture et j'ai retrouvé les journaux dont tu t'es servi. Désor-

niais, si tune veux pas qu'on te découvre, tu prendras mieux tes précautions. Mais, pour cette fois, tu t'es découvert ; il n'y a pas moyen de nier.

Il n'osait persister dans sa dénégation, effrayé par l'attitude menaçante de sa mère et se contenta de répondre presque railleur :

— Ce n'est pas une raison pour me foudroyer de tes yeux.

Gomme en même temps il voulait passer, elle le cloua au mur, d'une étreinte vigoureuse.

— Tu avoues donc? continua-t-elle, en se penchant sur lui.

— Eh bien, oui, j'avoue. Je ne voulais pas de ce mariage et je Tai rompu par les moyens qui étaient en mon pouvoir.

— Des moyens de coquin ! lui reprocha fougueusement madame Montagny que poussait à bout ce cynisme; il n'y a qu'un coquin pour jeter le déshonneur sur ses parents, pour parler de sa mère comme tu as parlé de moi. Oui, un coquin...

Elle ne se contenait plus et leva le bras, prête à frapper. Mais la main de son fils arrêta la sienne et, non sans brutalité, l'écarta de lui.

— Pas de ça, Lisette, fit-il froidement ; je n'aime pas les coups, et puis, vois-tu, il faut te calmer; ce n'est pas la peine d'éveiller les voisins. Demain, tu seras plus calme, on s'expliquera. Bonsoir.

D'un bond, il fut dans sa chambre et contre la porte refermée avec violence vint se briser l'effort que faisait sa mère pour le retenir.

— On ne s'expliquera ni demain ni plus tard, lui cria t-elle ; je te maudis; je n'ai plus de fils.

De l'autre côté de la porte, il entendit ces paroles véhémentes. Mais, elles ne l'émurent pas; son parti était pris de toutes les conséquences que pouvait entraîner la rupture de son mariage. Néanmoins Tévénement l'avait agité. Cett agitation fut longue à s'apaiser. Il ne s'endormit qu'au matin et fut stupéfait à son réveil d'entendre sonner midi. Etonné que la bonne ne fût pas entrée chez lui, ainsi qu'elle le faisait tous les jours, il se souvint que la veille il avait fermé sa porte au verrou. Il se leva dans le dessein d'aller raisonner sa mère. Mais elle était sortie après avoir |écrit une lettre que la bonne lui remit :

« Je quitte cette maison pour n'y jamais revenir, y était-il dit. Je t'abandonne tout ce qui s'y trouve, sauf quelques objets personnels que j'ai mis en réserve et que je ferai prendre quand j'aurai trouvé un nouveau domicile. Il n'y a plus rien de commun entre toi et moi. Je désire ne pas te revoir.

]» L'infamie de ta conduite a tari dans mon co^ur la source de l'amour maternel et c'est en vain que tu chercherais à obtenir ton pardon. Je t'avais pardonné les innombrables tourments que tu m'as causés autrefois, la mort même de ton père. Je ne puis faire davantage ; ma clémence est à bout. Devenue étrangère à ta vie, je n'espère plus qu'à

finir la mienne en paix. Je souhaite que le ciel l'abrège, car tu Pas empoisonnée en me révélant de nouveau ton hypocrisie et ta perversité.

» Puisse-t-il ne pas te châtier trop cruellement I Mais tu aurais tort de croire que tu n'expieras pas, tôt ou tard ta mauvaise action et que tu pourras être heureux après avoir fait tant de victimes, ta mère, ta fiancée, ses parents 1 Tout se paie, Roger, et tu n'échapperas pas à cette loi de justice... »

En terminant sa lecture, qui Tavait impatienté et irrité, il froissa convulsivement sa lettre, se demandant s'il devait n'y pas répondre ou tenter un effort pour faire revenir sa mère sur la décision. Il n'avait pris encore aucun parti, lorsqu'on lui apporta un petit paquet qui venait d'arriver de chez les Tavers. Il y trouva un écrin, et dans cet écrin la bague de fiançailles que Léonide lui renvoyait.

C'était la rupture définitive, et dans sa satisfaction d'avoir recouvré sa liberté, il renonça à fléchir le courroux de sa mère, convaincu que plus tard^ lorsqu'il serait devenu riche et puissant, il obtien-» drait le pardon que maintenant elle lui refusait.

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