PARTIE ENGAGEE
Dans un cabinet de toilette, vaste et clair, meublé avec tout le raffinement du confort moderne ets'ouvrantsur le parc Monceau, Roger Montagny, après avoir reçu la visite quotidienne et matinale de son coiffeur, achevait de s*habiller.
Autour de lui, allait et venait, empressé et prodigue de soins, un valet de chambre, homme d'âge et d'expérience, de tenue très correcte, type classique du vieux serviteur, accoutumé au service des plus grandes maisons et qu'il avait engagé à grands frais pour donner meilleur air à la sienne.
Sur un guéridon volant, près de la cheminée où dansait joyeusement un feu vif, nécessité par les premières fraîcheurs de l'automne, le thé était servi. Sa toilette terminée, Montagny déjeuna tout en parcourant les journaux du matin qu'on venait d'apporter. Il alluma ensuite une cigarette, et, resté seul, il s'approcha de la croisée.
De son quatrième étage, dont un ascenseur facilitait l'accès, la vue embrassait, sur toute l'étendue du parc Monceau, des amas de verdures jau-
nies, sillonnées de chemins sablés, trouées çà et là par des blancheurs de marbres et que depuis qu'il était venu, l'année précédente, s'installer dans cet appartement, il ne cessait d'admirer.
C'est même cette vue qui Pavait décidé à le louer et, chaque jour, il se félicitait davantage de s'être assuré, comme un embellissement de sa vie, ce cadre charmant et presque unique dans le populeux Paris où de plus en plus disparaissent les jardins pour céder la place aux constructions.
Là, du moins, il avait de Tair et de l'espace. Tout ce que découvraient ses yeux symbolisait le luxe, l'élégance et le bien-être dont, peu à peu, au fur et à mesure que se transformait sa manière de vivre, il s'était fait une habitude et un besoin.
Quand ses regards tombèrent sur le parc, presque désert encore à cette heure et voilé sous la brume que commençait à boire un pâle soleil de novembre^ il ressentit avec une intensité qui lui semblait toute naturelle, tant elle était vive, une satisfaction à laquelle il s'était déjà souvent abandonné, la satisfaction d'un beau rêve longtemps caressé et enfin réalisé.
Ce que durant les anciens jours de médiocrité, d'humiliations et de misères, il avait si vivement souhaité, désespérant parfois d'y atteindre, il le tenait enfin et il ne le devait qu'à lui-même, à son savoir-faire, à l'habileté avec laquelle il avait tiré parti des circonstances aussi bien quand elles étaient le résultat de son effort que lorsque seul
isard les faisait naître. Il avait appelé la for- , la vie facile, les jouissances qui a'achèteat et )S ces choses venaient à lui ou, pour mieux , il allait à elles par une route sûre, qu'il voyait irouler plane et droite, sans qu'un obstacle y son ombre.
Dut lui avait réussi au gré de ses désirs et de projets. En moins de trois ans, il avait comimeat «t absolument capté la confiance de son on, l'agent de change Robert Valmont. Entré L lui comme secrétaire particulier, il avait ré-
tant de tact, de prudence, de réserve et paraussi tant d'initiative en présence des difficultés lidiennes du métier que son influence dans la son était maintenant solidement établie, is qualités personnelles, son amabilité, son déament, l'impeccable rectitude de sa conduite, lirs graves et réfléchis, avaient eu leur part dans ésultat. Investi des importantes fonctions de lé de pouvoirs, intéressé dans la charge où ses ifices accumulés lui constituaient, en attendant IX, une première et respectable mise de fonds, ait devenu indispensable à son patron, jlui-ci ne le traitait pas comme un subordonné, i comme un ami, comme un âts qu'il semblait 'eux dee'être donné pour remplir la solitude de ie de vieux veuf sans enfants. Il n'entreprenait
sans le consulter, l'associait à ses opérations, itait à tout instant à sa table, vantait partout nérites, l'emmenait avec lui dans le monde, au
théâtre^ à la campagne. Il Tavait présenté peu à peu dans la plupart des maisons où il était reçu lui-même, chez les Rivais notamment, où Montagny en possession déjà de la reconnaissance de la femme, avait conquis sans peine la sympathie du mari, tout en s*assurant les bonnes grâces de la fille.
Mademoiselle Alberte allait maintenant sur ses dix-huit ans* Non moins belle que sa mère à qui elle ressemblait, elle réunissait, comme elle, dans sa personne, toutes les qualités de l'esprit et du cœur. Montagny lui plaisait, il ne l'ignorait pas et, bien qu'il s'appliquât à n'en tirer orgueil ni devant elle ni devant ses parents, il ne perdait aucune occasion de plaire davantage, ayant toujours en vue le but qu'il s'était proposé trois ans avant, lorsque dans l'espoir d'épouser un jour la riche héritière des Rivais, il n'avait pas hésité à sacrifier brutalement à son ambition la pauvre petite Léonide.
Tout lui souriait donc à cette heure et c'est avec un ferme espoir de succès définitif qu'il poursuivait sa marche en avant, toujours plus résolu et toujours plus audacieux, heureux et fier devant ces résultats de son savoir-faire, surtout en se rappelant rhumble position qu'il occupait lorsqu'il avait pris son élan pour rebondir plus haut.
Sans doute, sur ce riant tableau, passaient quelques ombres. Peut-être, en remontant aux évé nements anciens qui les projetaient sur son bon-
heur présent, tout autre que lui en eût conçu des regrets, des remords ou même des craintes. Retirée dans son couvent de Versailles, sa mère, quelque effort qu'il eût tenté pour obtenir son pardon, s'obstinait à le lui refuser. Il ne Tavait pas revue, depuis leur séparation : c'est à peine si elle répondait à ses lettres. Léonide était morte six mois après la rupture, victime de son amour déçu, fauchée comme une fleur. Dans la maison qu'avaient si longtemps animée sa jeunesse et son charme, deux vieillards la pleuraient et maudissaient son bourreau.
Mais, quand ces souvenirs renaissaient dans sa mémoire, il avait vite fait de les éteindre sous le flot montant des faveurs dont le comblait maintenant le destin. Il marchait sur le fantôme de Léonide morte comme il avait marché sur le cœur de Léonide vivante et s'il persistait à vouloir se rouvrir celui de sa mère, c'est que la réconciliation qu'il poursuivait était nécessaire à la réalisation de ses projets.
Puisque cette autre victime de ses méfaits n'avait pas encore quitté ce monde, il ne pouvait cacher son existence. Il fallait qu'au moment où il démasquerait ses batteries et demanderait la main d'Alberte Rivais, sa mère vînt attester par sa présence qu'il avait toujours été bon fils. Malgré tout, il ne désespérait pas d'obtenir d'elle ce mensonge. Il réservait pour le moment opportun la démarche suprême qui devait lui en assurer le bénéfice. En attendant, c'était un homme heureux. Il le consta-
tait ce matin-là, avec le contentement que donne à tout conquérant la jouissance de ce qu'il a conquis.
Ce délicieux appartement que Tart et le goût du tapissier à la mode commençaient à remplir de quelques merveilles, c'était le sien ; cette invitation à dîner pour le même soir chez les Rivais, placée bien en évidence sur son bureau, c'est à lui qu'elle était adressée et de même cet avis qu'il venait de recevoir du « Grand Crédit » le prévenant que sa part de syndicat dans le dernier emprunt contracté par cet établissement pour le compte d'un gouvernement étranger s'élevait à quatorze mille francs qu'on tenait à sa disposition.
En vérité, la vie ménage à ceux qu'elle favorise après avoir paru rebelle à leurs désirs, d'heureux dédommagements et de brusques retours. Dans la sienne, depuis i{u'il en avait provoqué la transformation, tout était prodige. Il se Tétait dit souvent et c'est toujours avec une joie nouvelle qu'il se le répétait.
Il venait de se le répéter une fois encore lorsque dans le silence retentit la sonnerie du téléphone. Il sauta sur l'appareil.
— AUôl allô !... Ah I c'est vous, mon cher patron. Comment vous trouvez- vous, ce matin? Vous toussiez un peu hier.
— Il n'y paraît plus, j'ai bien dormi. Je vous
rappelle que vous avez rendez-vous, ce matin, chez
le notaire de M. du Vernay.
— J'allais sortir pour m'y rendre.
— Montrez-vous coulant pour le règlement. L'affaire est mauvaise. J'ai su qu'il n'y a pas de quoi payer tous les créanciers de ce malheureux garçon. Vaut mieux consentir à un sacrifice que de nous exposer à tout perdre et nous perdrions tout si nous exigions trop. On aurait pu nous opposer l'exception de jeu. Facilitons les choses pour que l'idée ne vienne pas de nous l'opposer.
— Comme toujours, je ferai de mon mieux.
— Oh I j'en suis bien sûr ; j'ai confiance en vous. N'avez-vous rien de particulier à me dire ?
— Absolument rien qui ne puisse attendre.
— Moi, j'ai à vous montrer plusieurs lettres qu'on vient de m'apporter. Nous avons besoin d'en causer avant la Bourse. Je compte être au bureau à onze heures.
— Vous m'y trouverez, monsieur.
— Alors, à bientôt. Ah I un mot encore. Ne dtnez-vous pas, ce soir, chez les Rivais ? Oui, n'estce pas ? J'y dîne aussi. Madame Rivais, que j'ai vue hier, m'a dit que le dîner sera suivi d'une sauterie ; une belle occasion pour moi de m'aller coucher de bonne heure. Quant à vous, mon ami, vous vous devez aux jeunes filles ; c'est de votre âge, et comme on a besoin de danseurs, on compte sur vous.
— Madame Rivais a daigné me l'écrire. Elle n'ignore pas qu'en tout et pour tout, je suis à ses ordres.
— Entendu ; à tout à Pheure.
La conversation téléphonique prit fin sur ces mots. Elle n'était pas pour modifier l'état d'âme de Montagny, ni pour refroidir les espérances auxquelles de plus en plus il se livrait. Elle lui donnait une preuve nouvelle de l'intérêt que lui portaient tous ceux de qui dépendait son sort. L'amitié de son patron, la bienveillance des Rivais, la place qu'il était en train de se faire dans leur maison, quels atouts dans son jeu I Ne lui assuraient-ils pas le gain de la partie et IMieure n'était-elle pas venue de la jouer résolument, sans plus longtemps attendre ?
— Allons, il faudra se décider, pensa-t-il. C*est le moment, et si ce soir, l'occasion se présente de parler, je peux être marié dans trois mois, plus tôt, peut-être, que sait-on?
Prêt à sortir, il donna ses ordres à son valet de chambre.
— Je rentrerai à sept heures, pour m*habiller.
— Monsieur ne dîne pas chez lui ?
— Je dîne chez M. Rivais.
Le domestique fit deux courbettes, Tune pour l'inviteur, l'autre pour l'invité. Servir un maître qui était reçu chez les plus riches banquiers de Paris, quel honneur pour lui 1
Lorsque le soir du même jour, un peu avant huit heures, Montagny monta l'escalier de l'hôtel Rivais, personne n'eût deviné que^ depuis le ma-
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tin, il avait travaillé ferme-pour tenir tête aux innombrables exigences que lui créait Temploi qu'il occupait cbez Robert Valmont. Au terme de ses journées laborieuses, il lui suffisait pour se transformer de quitter son bureau. Il y laissait tous ses soucis et quand il avait endossé son frac^ piqué une fleur à sa boutonnière, il devenait un autre bomme. Le mondain remplaçait le spéculateur.
11 y avait, du reste, de la race en lui. Peut-être même disait-il vrai lorsqu'il prétendait descendre des comtes de Montagny gentilshommes languedociens, et avoir droit à la particule que sa famille, à l'en croire, ne portait plus depuis la Révolution seulement.
Mince et grand, paré, plastronné, parfumé, sa fine moustache relevée aux extrémités, la barbe en éventail et, pour tout dire, portant beau, il donnait au plus haut degré Timpression d'un fils de noble famille, d'un descendant d'aristocrates. Il devait beaucoup à sa mine avenante et fière. N'eûtil pas eu rhabileté de s'imposer partout où on le présentait, qu'on l'eût encore invité parce qu'il était décoratif.
Ses relations avec M. Rivais dataient des premières semaines qui avaient suivi son entrée chez M. Robert Valmont. Un jour qu'il sortait de la Bourse avec l'agent de change, ils avaient rencontré le banquier. La présentation de Montagny s'était faite tout naturellement. Grâce aux affaires,
les rapports entre le grand financier et le fondé de pouvoirs de la charge Valmont étaient bientôt devenus fréquents et intimes. Une invitation à dîner en avait été la suite.
Une fois le pied dans la maison où madame Rivais, quoique feignant, d'accord avec lui^ de ne l'avoir jamais vu, lui avait fait le plus encourageant accueil, Montagny s'était montré si serviable, si déférent, si reconnaissant^ qu'il avait promptement gagné tous les cœurs.
Celui de madame Rivais, enchaîné déjà par le souvenir du service reçu dans un jour de péril pressant, avait achevé de se prendre au spectacle du dévouement et du zèle que déployait Montagny à l'orphelinat.
Celui d'Alberte s'était ouvert dans un élan de jeunesse aux propos de ce beau garçon dont les attentions et les hommages s'enveloppaient du respect affectueux sous lequel les jeunes filles distinguent vite la sympathie qu'elles inspirent et l'attrait qu'elles exercent. En peu de temps, Montagny était devenu l'habitué et le familier, aussi bien vu par le père que par la mère et la fille. Puis, il avait doublé le prix de sa victoire par la discrétion et la réserve qu'il mettait à en jouir.
Combien il plaisait^ le sourire qui éclaira le visage d'Alberte et celui de sa mère, lorsqu'on l'annonça, l'aurait révélé à qui l'eût ignoré. Elles se détachèrent l'une et l'autre d'un groupe de femmes pour venir au devant de lui. Il se courba sur
la main de madame Rivais pour y poser «es lèvres; il serra celle d'Alberte qui lui disait toute joyeuse :
— On dansera après dîner ; il y a un cotillon ; vous le conduirez avec moi.
Allègre et rieur, il donna son consentement. Il alla saluer ensuite Rivais qui causait à l'écart avec Robert Valmont. La conversation était sérieuse. Elle le retint, l'empêcha de voir qu'Alberte l'avait suivi et qu'à deux pas de lui, elle attendait qu'il cessât d'y prendre part.
Comme il s'y attardait, la jeune fille impatientée lui toucha le bras.
— Ah ! pardon, mademoiselle, fit-il en se retournant ; je ne vous savais pas là.
— Choisissez un autre moment-pour vous entretenir avec ces messieurs. J'ai besoin de vous. Et l'entraînant : — Je veux vous montrer les accessoires du cotillon. Nous avons le temps d'y regarder. Tous nos invités ne sont pas arrivés.
Les accessoires étaient rangés dans le petit salon. Il y en avait à revendre : des cannes, des éventails, des bonbonnières, des porte-cigares, de quoi laisser à tous ;les danseurs de jolis souvenirs de cette soirée qui devait, à l'issue du dîner, réunir les amies d'Alberte, à l'occasion de ses dix-huit ans.
— On voit que monsieur votre père ne vous refuse rien et ne marchande pas quand il s'agit de sa fille, observa Montagny.
— Oui, il me gâte, répondit Alberte. Trouvez-vous qu'il me gâte trop ?
— Je 'trjDuve au contraire qu'il a bien raison. Il ne vous aura pas toujours. Peut-être même l'heure approche-t-elle où vous le quitterez. Il jouit de son reste.
— Ohl je ne suis pas pressée de me marier, car je pense que vous faites allusion à mon mariage.
— Vous avez beau ne pas être pressée, mademoiselle, reprit Montagny, vous n'échapperez pas au sort commua de la plupart des héritières. On ne les laisse pas monter en graine. Les préten* dants surgissent de bonne heure autour d'elles.
— Oui, et presque toujours, c'est la dot qui les attire et non les qualités de la femme. Il y a là un piège auquel trop d'entre elles se laissent prendre. On ne m'y prendra pas, moi. Je veux aimer mon mari; je veux être aimée de lui. S'il se présente demain tel que je le rêve, je me marierai promptement. Sinon, j'attendrai et si je ne trouve pas, je resterai tille.
— Vos parents ne le permettront pas, mademoiselle.
— Mes parents I s'écria-t-elle. On voit bien que vous ne les connaissez pas. En fait de mariage, ils se conformeront toujours à ma volonté, j'en suis sûre. J'ai leur promesse.
Sa physionomie s'était faite plus grave et ses yeux exprimèrent avec vivacité la résolution que trahissait son langage. Elle parut, en ce moment.
en possession d'une maturité au-dessus de son âge. Le développement précoce de sa personne physique, sa beauté rayonnante, les lignes pures de son buste, l'éclat de ses yeux, tout ce qui réalisait en elle l'idéal de la femme contribuait à faire illusion. Montagny en fut frappé. La tournure qu'avait prise l'entretien lui paraissait favoriser ses vues, il se décida à jeter la sonde pour savoir ce qu'il pouvait espérer.
— Ils se conformeront à votre volonté, dit-il en simulant la surprise, même si votre choix tombait sur un homme qui ne leur agréerait pas ?
— Celui que je choisirai leur agréera, déclara Albert e.
— Fût-il pauvre ou de beaucoup moins riche que vous?
— Oui, monsieur, fût-il pauvre. Qu'importerait sa pauvreté s'il m'aimait, puisque je suis riche I
Elle s'arrêta, regrettant peut-être d'avoir laissé échapper cet aveu. Ses joues s'empourprèrent, et Montagny, qui suivait sur ses traits, avec une attention passionnée, ses sensations, crut comprendre qu'elle hésitait à aller jusqu'au bout de sa pensée. Soudain, elle s'y résolut.
— Pourquoi me parlez- vous ainsi? lui demanda-t-elle, en le regardant bien en face, comme pour l'empêcher de se dérober à sa question.
— Pour rien, pour rien, pour dire quelque chose, balbutia-t-il souriant et affectant de renoncer à marcher sur un terrain dangereux.
Mais elle ne Tentendait pas ainsi.
— Vous ne me répondez pas, fit-elle. Est-ce intentionnellement que vous m'avez posé ces questions et arraché un aveu que je n'avais fait encore à personne? Est-ce le hasard qui vous les a dictées?
— C'est le hasard^ mademoiselle^ un pur hasard, répliqua-t-il en devenant grave à son tour. Un mot. en entraîne un autre; on va plus loin qu'on ne veut. J'ai parlé sans intentions préconçues, sans arrière-pensées. Je ne puis cependant vous taire, ajouta-t-il d'un ton pénétré, qu'en vous écoutant, j'enviais le sort de l'homme que vous aure:'. choisi.
Elle ne releva pas le propos, sans qu'il pût discerner si c'était volontairement ou par timidité. Ils restaient silencieux, hésitants, dans l'attitude de deux interlocuteurs qui n'ont pas épuisé ce qu'ils ont à se dire, lorsque, du grand salon, leur arrivèrent ces mots que ^jetait aux invités le maître d'hôtel, après avoir ouvert à deux battants la porte de la salle à manger :
— Madame est servie !
— Allons vite I s'écria mademoiselle Rivais. Ne nous faisons pas attendre.
Elle passa devant lui. Il la suivit,' admirant
moins encore le magnifique développement de sa
taille onduleusesous la robe blanche que ce qu'elL»
^ symbolisait pour lui de richesses et doluxe, grâco
L aux millions qu'elle devait posséder un jour.
A table;, il se trouv^a placé en face d'elle. Quoiqu'il y eût entre eux un surtout de roses, ils pou- Yaient se voir à travers les fleurs. Il en profita pour la poursuivre de ses regards. A maintes repHies, leurs yeux se croisèrent. Quand ils se rencontraient, Alberte s'empressait do détourner les sieas, non assez vite cependant pour qu'il n'y pût lire, comme une suite à la conversation qu'ils venaient d'avoir, l'aveu mystérieux et timide qu'il avait pressenti et qu'elle n'avait osé faire.
— Allons, ça mord, supposait-il; elle y vient, lentement, craintive, défiante encore; mais elle y vient tout de même.
Oui, elle y venait, oui, ça mordait. Transfiguré par les apparences de l'amour qui hésite à se révéler, Montagny, grâce aux paroles dorées qu'il avait habilement versées à ce cœur d'adolescente, produisait le même effet sur Alberte Rivais que jadis sur Léonide Tavers. Elle s'enlisait, la vierge candide, trompée par ce regard de caresse et par ce langage de séduction dont la douceur de l'accent cachait la perfidie. Elle se croyait aimée par ce jeune homme en qui elle s'était accoutumée depuis tantôt trois années à voir un ami. Bouleversée par sa découverte, elle se livrait aux entraînements de son imagination, s'excitait à parler la première, parce qu'elle était convaincue, le sachant délicat et désintéressé, qu'il ne parlerait pas, si elle-même ne l'y provoquait.
Ces émotionSy qui se résumaient de plus en plus
pour elle en un impérieux besoin de reprendre l'entretien interrompu et de le faire aboutir à une explication franclie et décisive, la poursuivirent jusqu'à la fin du dîner. Elle en était encore tout agitée lorsque dans la galerie où allait s'ouvi'ir le bal, Porchestre fit entendre son appel. Il y eut dans cette âme de jeune fille qui croyait celle d'autrui à l'image de la sienne, comme un abandon de tout elle-mcme au moment où le bras de Montagny Tenveloppa et où ils se jetèrent ensemble dans le tourbillon de la première valse.
La valse finie, Alberte, quoique un peu lasse, resta debout, au lieu de s'asseoir comme Montagny l'y engageait. Elle ne semblait pas pressée de s'éloigner de lui. Il eut vile compris qu'elle se plaisait à le retenir.
Appuyée à son bras, elle passa sans s'arrêter devant la place où tout à l'heure il était venu la prendre pour ouvrir le bal. Us arrivèrent dans la galerie de l'escalier, où ruisselaient lumières et fleurs. Les invités s'y pressaient pour respirer un air moins échauffé que celui des salons où Ton dansait.
Deux chaises se trouvèrent là tout à point, dans une embrasure de croisée.
— Reposons-nous ici, fit Alberte.
Sonintention de s'isoler avec lui était évidente. Il céda avec empressement, convaincu que des paroles graves allaient être dites. Mais il ne voulait pas les provoquer. Il considérait comme plus ha-
bile d'en laisser toute l'initiative h mademoiselle lîivals, do la laisser se livrer avant dû so livrer luimême. Quand ils furent assis, il commença donc par garder le silence. Puis, devinant à celui d'Alberte qu'elle ne parlerait pas la première, il se décida à lancer une phrase et la lit banale, à dessein.
— L'architecte qui a construit cet hôtel était un homme de goût, dit-il. Je ne sais rien de plus beau que cette galerie ni de mieux disposé pour les fêtes.
Il y eut de la stupéfaction dans lo regard que son interlocutrice laissa tomber sur lui.
— Est-ce pour me le faire constater que voua m'avez conduite ici, monsieur? demanda-t-elle. Et cbangcantd'accent, affectant de s'assouplirpour atténuer ce que sa question marquait d'un peu ironique, elle continua : — Que ne me parlez-vous comme vous me parliez tout à l'heure, avant dîner? Ce que vous me disiez était autrement intéressant que ce que vous me dites. ■
— Que vous disais-je donc î interrogea-t-il étonné.
— Vous l'avez oublié I Comment peut-on oublier de tels mots, lorsqu'ils sont sincères et traduisent ce qu'on pense? Dois-je conclure de votre oubli que les vôtres n'étaient qu'une banalité ?
— Exnliouez-vous, mademoiselle ; jo ne com-
l'avez dit que vous portiez envie à j'épouserais.
j'hésitais à le répéter, c'est que je crains de voua déplaire.
— Une flatterie délicate ne déplaît jamais, répondit Alberto avec une douceur riante, surtout quand elle nous vient de quelqu'un qu'on estime.
— Ce n'était pas une flatterie, reprit Monta^'ny jouantson va-tout, c'était la vérité pure. Quel ôtre au monde, jeune, ardent, libre de cœur, n'envierait pas celui à qui vous voua associerez pour la vie?
Il prononça ces mots tout bas, en y mettant toute son âme et avec une émotion qu'il paraissait ne maîtriser qu'en se faisant violence. Il fut alors visible p.our lui que le couji avait porté. Le visage d'Alberte s'illumina do la flamme qu'avivait dans ses yeux celte déclaration à peine déguisée,
— Vous m'épouseriez donc? murmura-t-ellc, s'efforçant de cacher sous un sourire le trouble dont elle no pouvait se défendre, en osant demander une réponse catégorique.
— Oui, mademoiselle, si vous étiez pauvre, déclara-t-il, et si je pouvais vous aimer sans qu'on suspectât mon désintéressement. Ma fortune commence à peine. Telle qu'elle est, elle n'est que misère h côté de celle que vous posséderez un jour. J'ai encore besoin d'appui, de bonté, de bienveillance. Si j'avais l'audace d'élever mes ambitions jusqu'à vous, on ne manquerait pas de dire que jetais une affaire.
— Qu'importe ce qu'on dirait,, si moi je ne le pensais pas?
Il allait répondre quand de nouveau l'orchestre se fit entendre.
— Voilà mon danseur qui me cherche, dit vivement Alberte, et votre danseuse vous attend. Revenez ici après la valse. Je veux vous parler encore; je ne vous ai pas tout dit.
Le danseur avec lequel elle était engagée se présenta. Elle prit son bras et disparut avec lui.
— Allons! décidément, c'est la veine qui persiste ! pensa Montagny.
Il se leva rayonnant. Quelques minutes plus tard, lorsqu'il revint, Alberte l'attendait :
— Ecoutez-moi, monsieur, lui dit-elle, et ne me jugez pas sur ce qu'il peut y avoir dans mon langage de contraire à la réserve que les convenances mondaines imposent aux jeunes filles. Je suis indépendante et franche et, malgré mon inexpérience, je crois être sûre que le moyen le plus efficace d'arriver à ses fins, c'est encore de s'expliquer sans réticences avec qui peut nous exaucer. L'éducation que j'ai reçue et les observations que j'ai pu faire dans le monde où je vis m'ont disposée à me décider en toutes choses, non d'après l'opinion des autres, mais d'après la mienne.
— C'est la bonne manière pour ne pas se tromper, remarqua Montagny.
— Je suis enchantée que tel soit votre avis. Vous serez moins étonné de l'assurance avec laquelle je
VOUS parie. Je vous ai dit que je n'épouserais jamais qu'un homme de mon choix et que, lorsque je l'aurais trouvé, la différence des fortunes ne serait pas un obstacle entre nous. Depuis longtemps, je vous observe et je vous compare à d'autres. De cet examen, il résulte que vous réunissez les qualités que je souhaite dans mon mari et que nul, parmi les beaux messieurs que j'ai déjà vus rôdant autour de ma dot, ne les possède au même degré que vous. J'ai pensé que nous, pourrions être heureux ensemble. Je ne vous l'avouerais pas si vous ne m'aviez laissé comprendre tout à l'heure que vous le pensiez aussi. Réfléchissez-y encore ; rien ne presse, bien que de mon côté ce soit tout réfléchi, et si vos réflexions vous confirment dans une opinion qui paraît nous être commune, vous pouvez demander ma main à mes parents... Vous ne répondez pas? Jugez-vous que c'est mal de m'exprimer envers vous avec cette franchise?
— Je serais bien fou si je la condamnais et si je n'étais le plus heureux des hommes de vous entendre me parler comme vous le faites. Mais, mon bonheur m*écrase, avoua Montagny, qui semblait prêt à défaillir. Je ne vous réponds pas parce que les mots me manquent, parce que je ne sais que vous dire... Vous demandera vos parents, moi! Il me semble que je n'oserai jamais.
— J'ai bien osé vous montrer le fond de mon cœur I répliqua mademoiselle Rivais.
— Oh 1 vous, mademoiselle, ce n'est pas la
même chose. Votre jeunesse^ votre beauté, votre fortune vous donnent tous les droits. Mais, moi^ si bas au-dessous de vous, y avez- vous songé? Vos parents ne se moqueraient-ils pas, si j'avais l'audace...?
Alberte l'interrompit avec une sorte de fougue :
— Mes parents vous estiment ; vous leur plaisez beaucoup; mon père aime les laborieux. L'ambition chez les hommes de votre âge est, à ses yeux, un mérite lorsque la valeur personnelle la justifie. Quant à maman, elle ne prononce jamais votre nom sans l'accompagner de louanges. C'est à croire que vous l'avez ensorcelée.
— Lui avez-vous fait part de vos intentions?
— Je n'en ai fait part à personne, puisque j'ignorais les vôtres. Mais ce n'est pas elle qui sera l'obstacle. Il ne peut y avoir d'autre obstacle que vous-même. Dans notre maison, tout le monde vous est favorable.
Elle n'avait rien à ajouter, et, tout en affectant une attitude indifférente pour ne rien laisser surprendre de cet entretien par des oreilles trop écouteuses, elle interrogeait Montagny des yeux, impatiente de sa réponse. Mais il n'entrait pas dans les calculs de Montagny de se hâter. Il voulait se donner l'air d'hésiter, de réfléchir.
— Je crois rêver, dit-il enfin. Ce bonheur immense qui m'arrive... Vous, ma femmel Ah! mademoiselle, ne me le laissez pas entrevoir, ce bonheur, si vous devez vous reprendre et ne pas
le réaliser I II y a si longtemps que je vous aime et que j'en contiens Taveu!...
— Prenez garde, reprit Alberte, vous allez vous trahir... J'ai parlé en toute sincérité, ajouta-t-elle en se levant, et tout ce que j'ai dit reste dit. Maman le saura ce soir même, et j'attendrai ensuite que vous ayez pris le temps de réfléchir; à moins que vous ne vouliez pas de moi, je me considère, d^.s maintenant, comme engagée envers vous.
Il courba le front, essuya furtivement les larmes dont l'émotion emplissait ses yeux et soupira :
— Je m'abandonne à ma destinée, mon amie ; je vous bénis et je fais le serment de vous aimer tendrement, toujours.
L'appel des violons lui fît écho. Cette fois^ il devait danser avec Alberte. Elle se suspendit à son bras et il l'entendit qui lui disait gaiement et toute attendrie :
— C'est donc avec mon fiancé que je conduirai le cotillon.
Tout fut ivresse pour eux jusqu'à la fin de cette soirée : Alberte^ radieuse du dénouement d'une tentative à laquelle elle pensait depuis longtemps et que les circonstances avaient précipitée ; lui, véritablement étourdi par la facilité avec laquelle son destin continuait à s'accomplir. Trop de gens, les entouraient pour qu'il leur fût possible de rien ajouter à leurs confidences et à leurs aveux. Mais ce que leur bouche ne disait pas, leurs regards le disaient. Alberte trouva véritablement divine cette
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heure inoubliable où s'épanouissait en son cœur son jeune amour fait de candeur virginale et, malheureusement aussi, d'inexpérience.
Lorsque, vers deux heures du matin, Montagny revint chez lui, par l'avenue des Champs-Elysées, Téclat du ciel constellé de cette nuit d'automne fraîche et claire ne lufparut pas égaler le lumineux éclat de celui dans lequel il venait d'entrer. Une fois de plus, il y pouvait voir son étoile. Elle brillait d'un feu plus vif que toutes celles qui éclairaient son chemin.
Il n'osait croire à son bonheur, encore qu'il Teût voulu et prévu, tant il s'était produit sous une forme inespérée. Pour gagner la bataille, il n'avait pas eu besoin de combattre et, s'il ressentait parfois encore une inquiétude, elle lui venait de la rapidité même de son succès.
Cependant ce succès était bien réel, bien décisif. Il n'ejx aurait pas douté, s'il avait pu voir ce qui se passait au même moment à l'hôtel Rivais, Dans la chambre de sa mère, où elle l'avait suivie, les derniers invités partis, Alberte agenouillée devant elle lui répétait tout ce qu'elle avait dit à Montagny et les réponses de celui-ci; elle lui racontait ses émotions durant cette soirée, ses joies, ses espoirs.
Pétrifiée par l'étonnement, madame Rivais écoutait, troublée, anxieuse et comme affolée. Elle n'osait pas plus blâmer qu'encourager, et pas davantage refuser ou consentir... Pour mettre un
terme à ces confidences inattendues, elle se déci-r dait enfin à remettre an lendemain l'examen de la situation toute nouvelle que venait de créer la brusque résolution de sa fille.