DUPEUR ET DUPÉS
Quoiqu'il se fut couché à une heure avancée de la nuit, et que ce jour-là, uii dimanche, il eût pu se donner le plaisir de rester au lit, Montagny fut sur pied de bonne' heure, ainsi qu'il convient lorsqu'on est au moment de livrer un combat de l'issue duquel dépend votre avenir.
Après une adolescence pc^resseuse, l'ambition l'avait transformé et rangé parmi cette catégorie d'hommes entreprenants qui ne reculent jamais devant l'effort et que la nécessité de le tenter, quand le moment en est veuu, trouve toujours debout.
Ce qui s'était passé la veille, il l'avait prévu. Depuis trois ans, il s'y préparait. Par avance, il s'était tracé la marche qu'il suivrait aussitôt que ses prévisions comnjenceraient à se réaliser, L'événement ne le prenait donc pas au dépourvu, Toutes ses mesures étaient arrêtées et précisées.
La première consistait à mettre dans ses intérêts son patron M. Robert Valmont, et à faire de
conseil^ à vous qui^ depuis que je vous fus présenté, m'avez prodigué tant de témoignages de bienveillance.
— Ohl ne m'en remerciez pas ! se récria M.
Valmont. Je vous les ai prodigués, comme vous le dites^ parce que vous les méritiez. Vous me servez avec un dévouement égala votre intelligence. Il est tout naturel que je vous en récompense par les procédés qui sont en mon pouvoir. Quoique j'ignore de quoi vous allez m'entretenir^, soyez assuré que les conseils que vous me demandez s'inspireront de l'intérêt affectueux que je vous porte.
— C'est parce que je n'en doute pas que je suis ici, déclara Montagny. — Et après s'être recueilli pour se remémorer tout ce qu'il avait à dire, il continua. — Une occasion se présente à moi de me marier. Elle est inespérée et dépasse à ce point tout ce que, même dans la situation que je dois à vos bontés, j'ai rêvé en fait de mariage, que j'en suis encore à me demander si je ne rêve pas. Je n'aurais jamais osé lever mes regards si haut; mais, et voilà l'invraisemblable, c'est la jeune fille qui est venue à moi; c'est elle qui demande à m'épouser.
— Je n'en suis pas surpris, répondit M. Valmont. Vous êtes joli garçon, aimable, bien élevé ; vous avez une belle position, vous gagnez de Pargent; vous êtes sur le chemin de la fortune; il est tout naturel [qu'une telle ouverture vous ait été
faite. J'ai toujours pensé, depuis que je vous connais, que cela arriverait ainsi; c'était dû à vos capacités^ à votre bonne tenue, à votre honnêteté... Est-elle riche, cette jeune fille?
— Elle passe pour un des plus brillants partis de Paris. Sa famille occupe le premier rang. Ellemême est belle, intelligente... elle a tout pour elle.
— Mais, on dirait que vous faites allusion à mademoiselle Rivais, observa M. Valmont dont cette confidence excitait visiblement l'intérêt.
— C'est d'elle que je parle, en effet, monsieur. Dans la soirée d'hier, au cours d'un entretien que d'abord j'ai attribué au hasard, mais qu'elle avait préparé, ce n'est pas douteux, elle m'a positivement dit qu'elle me voulait pour mari...
Un sourire éclaira le visage de M. Valmont.
— Je la reconnais bien là, cette petite Alberte, dit-il plus égayé qu'étonné par cette révélation; elle est tout d'une pièce, allant droit au but, aussi incapable de contenir ce qu'elle a dans le cœur que de feindre des sentiments qu'elle n'éprouverait pas; c'est tout le portrait de sa mère. Je la vois d*ici dans ce rôle d'amoureuse, très fière, très digne, mais très résolue aussi, laissant parler son âme... Et qu'avez-vous répondu, mon ami?
— Que pouvais-je répondre? On a beau avoir de l'assurance, on n'en est pas moins interloqué quand vous est faite pareille proposition. Je ne me
souviens plus trop de ce que j'ai dit; je m'en suis tiré le mieux que j'ai pu.
— Cette proposition vou^ déplaisait-elle?
— Oh I monsieur^ comment eût-elle pu me déplaire? J'en ai été, au contraire, très flatté, très honoré, bouleversé même.
— Et il y avait de quoi, fit remarquer M. Valmont.
— Mais j'ai dû me dire aussi, poursuivit Montagny, qu'il était improbable qu'avant de prendre cette initiative et de me décocher cette déclaration, mademoiselle Rivais eût sollicité l'agrément de ses parents. En admettant même qu'ils eussent approuvé les intentions de leur tille, ils n'auraient pas permis qu^elle n'en fît pas elle-même. Convaincu qu'ils les ignoraient, j'ai cru bien faire en restant sur la réserve pour gagner du temps. Du reste, mademoiselle Rivais n'a pas paru s'offenser de mon attitude. J'ai même lieu de supposer qu'elle Ta approuvée, puisqu'elle m'a prévenu que tout ce qu'elle venait me dire, elle le répéterait à sa mère à la fin du bal.
— Madame Rivais doit le savoir maintenant.
— Elle doit le savoir, en effet, et je vous avoue, monsieur, que je m'inquiète un peu de ce qu'elle en pense.
— Elle en pense ce que j'en'pense moi-même, fit l'agent de change avec bonne grâce, c'est que sa fille aurait pu plus mal choisir^
— C'est votre bienveillance pour moi, mon cher
patron, qui s'exprime ea ce moment, et je ne puis vous dire à quel point j'en suis touché. N'empêche que je serais désolé si les parents de mademoiselle Alberte allaient me soupçonner d'avoir favorisé l'éclosion des sentiments dont elle m'a fait part et d'avoir provoqué^ par mes propos, ceux qu'elle m'a tenus. Il est douteux que le choix qu'elle a fait leur plaise. Je suis parti de si bas et je suis encore si peu de chose I Je n'existe que par vos bontés, ils ne l'ignorent pas. Ils ont nécessairement rêvé pour leur fille une alliance plus brillante et tout cela, vous le reconnaîtrez, rend ma situation vis-à-vis d'eux bien délicate.
Il exposait ces honnêtes scrupules, timidement, comme partagé entre la satisfaction naturelle que doit éprouver tout cœur jeune et ardent en constatant qu'il a été compris par un autre cœur non moins jeune et non moins ardent que lui et la crainte qu'on interprétât contre lui la recherche flatteuse dont il était l'objet. Mais sur ces scrupules tomba bientôt la parole cordiale de M. Robert Valmont.
— Rassurez- vous, mon enfant, dit-il. Voilà longtemps déjà que monsieur et madame Rivais vous connaissent. L'estime qu'ils vous portent n'est pas improvisée. Elle est l'œuvre du temps, de leurs observations, de vos relations avec eux. Elle suffira à vous défendre contre les soupçons que vous redoutez. Il est tout naturel que leur fille vous préfère à tant d'autres jeunes gens parmi lesquels, à
défaut de vous, elle serait condamnée à faire son choix. Si elle vous a jugé plus sérieux qu'ils ne le sont, plus délicat, plus constant, plus laborieux, plus susceptible d'assurer son bonheur, qui pourrait vous le reprocher ? Et puis, Rivais et sa femme savent combien leur fille est spontanée, décidée en tout, tenace dans ses desseins, persévérante dans sa volonté. Soyez sans crainte et ne songeons plus qu'à conduire à bonne fin l'heureux événement qui se prépare pour vous.
— Vous croyez donc sa réalisation possible, mon cher patron ? demanda Montagny du ton d*an homme qui doute encore. Vous n'êtes pas choqué parla différence des situations? On dit que mademoiselle Rivais a trois millions de dot; elle est fille unique ; elle héritera quelque jour d'une fortune immense, tandis que moi, je ne possède autre chose que ma part d'intérêt dans votre charge.. •
— N'est-ce donc rien, cela, fit vivement M. Val- * mont, alors surtout que cette part est nécessairement destinée à se grossir ? Vous avez en outre l'intelligence, la jeunesse, l'amourdu travail; vous pouvez arriver à tout et ce n'est pas d'aujourd'hui que j'ai de vous cette opinion. J'ai souvent pensé que vous pourriez être mon successeur. Entre mademoiselle Rivais et vous, les espérances que vous êtes en droit de concevoir créeraient l'égalité, alors même qu'elle ne résulterait pas des sentiments que vous avez su inspirer. Ne soyez donc pas modeste et allez de Pavant.
— Vous me comblez, mon cher patron, dit Montagny qui opposait le plus beau sang-froid à ces prédictions et à ces encouragements. Néanmoins, je crois nécessaire de m'assurer, avant de faire un pas de plus et de revoir mademoiselle Rivais, que le mariage qu'elle souhaite n'ira pas à l'encontre de la volonté de ses parents. Je veux acquérir la certitude qu'ils ne suspectent pas mon désintéressement et je vous demande, comme un très grand service, de leur faire part de mes scrupules... Je suis très résolu à ne pas contrarier des projets antérieurs s*il en existe...
— Il est très aisé de le savoir. Je parlerai aujourd'hui môme à madame Rivais et, pour plus de sûreté, je vais lui annoncer ma visite. Mettez- vous au téléphone, mon cher, et demandez la communication. Mais j'y songe, reprit l'agent de change, on s'est couché tard chez nos amis. Ils doivent dormir encore. Dites à la personne qui vous répondra que je désire voir madame Rivais et que je la prie de me fixer, dès son réveil, l'heure à laquelle elle pourra m'attendre.
— C'est madame Rivais qui me répond, monsieur, fit au bout de quelques minutes Montagny qui avait exécuté l'ordre de son patron,
— Alors, cédez-moi la place, répliqua ce dernier, en se levant pour se mettre à l'appareil.
En écoutant, à l'issue du bal, les confidences de sa fille, madame Rivais avait été bouleversée par ce qu'elles lui révélaient. Quoique Montagny
restât toujours pour elle rhomme qui Pavait secourue en un jour inoubliable, elle ne pouvait parfois encore se défendre de le craindre lorsqu'elle se rappelait le souvenir qui était entre eux et auquel ils devaient de se connaître. Aussi sa conduite envers lui, depuis trois ans, s'était-elle toujours inspirée du double besoin de payer une dette et de conjurer un péril.
Soit qu'elle redoutât de l'olTenser, soit qu'elle attachât du prix à son dévouement, elle Tavait laissé prendre pied dans sa maison, entrer dans son intimité, gagner les bonnes grâces de Rivais et celles de sa fille. Mais tandis qu'elle le favorisait ainsi, l'idée ne lui était pas venue qu'Àlberte pût s'éprendre de lui et qu'une heure viendrait où il trouverait, dans les sentiments de celle-ci, un appui pour les siens. Dans ce que sa fille lui racontait, tout était, pour madame Rivais, inattendu, stupéfiant et si contraire aux projets qu'elle formait en vue du mariage d'Alberte, qu'elle en avait été déconcertée, n'avait su que répondre et qu'afin de ne rien dire qui pût être considéré comme un engagement, elle avait remis au lendemain la suite de l'entretien. Elle voulait se donner le temps de réfléchir et surtout de se convaincre que sa fille n'était pas, en cette circonstance, victime de son inexpérience et de son exaltation.
Elle pensa, durant toute la nuit, à ce qu'elle venait d'entendre, sans parvenir à prendre un parti, ne se décidant ni à donner son consentement ni
à le refuser, se demandant dans quelle voie elle devait pousser son mari, à qui seul appartenait, à titre de père, le droit de prononcer en dernier ressort, regrettant surtout de ne pouvoir, en une circonstance si grave, consulter Tami fidèle, celui qu'elle considérait comme le vrai père, qui vivait là-bas, si loin, et qu'elle s'était condamnée depuis dix-huit ans à ne pas revoir.
D'instinct, elle inclinait à répondre à Montagny par un refus. Ce mariage ne convenait pas à sa fille. Le nom que portait Alberte, sa beauté, ses alliances, sa fortune lui permettaient de trouver mieux que ce jeune homme dont on ne connaissait pas la famille, naguère encore petit employé des postes, qui ne devait qu'à la présence d'esprit, dont il avait fait preuve un jour d'être sorti de son obscurité.
En cette circonstance, il s'était montré bon, généreux et habile; depuis, il avait révélé de rares qualités. Mais ces qualités suffisaient-elles à compenser l'obscurité de sa naissance, la médiocrité de sa situation? Garantissaient-elles son entier désintéressement ? Ne pouvait-on craindre qu'il eût provoqué lui-même les aveux que, contrairement à toutes les convenances, lui avait faits Alberte ?
Et puis, pensait encore madame Rivais, seraitce prudent de donner accès, dans sa famille, en faisant de lui son fils, à ce témoin d'un épisode de son passé que personne n'avait connu et dont la
divulgation entraînerait sa perte ? Sans doute, devenu le mari d'Alberte, il n'aurait pas intérêt à le divulguer. Le plus sûr moyen de lui fermer la bouche serait peut-être de consentir k ce mariage. Mais, ce qu'il devrait taire, sous peine de déshonorer la famille en laquelle il serait entré, saurait-il se défendre de le confesser^ à sa femme dans ces heures d'expansion où les époux se disent tout, et s'il le lui avouait, la mère qui avait failli ne seraitclle pas exposée à être jugée sévèrement par sa fille, à voir décroître sa tendresse ? Et, d'autre part, refuser ou contrarier la volonté d'Alberte, n'était-ce pas se faire un ennemi d'un homme qu'il y avait lieu de ménager ?
Madame Rivais n'était pas sortie de cet état d'indécision, lorsque au matin, sa fille vint la retrouver. La veille, Alberte seule avait parlé; la mère n'avait rien dit. Maintenant, elle était tenue de répondre et ne savait ce qu'elle devait répondre. Mais Alberte était là, pressante, anxieuse, peu disposée à accorder aux réflexions un plus long délai.
— Eh bien, maman, avez-vous réfléchi? Avezvous pris une résolution? Etes- vous disposée à défendre ma cause auprès de papa ?
Elle posait ces questions sur un ton d'impatience, comme surprise d'avoir à les poser, lorsque la réponse était si facile.
— Je n'ai rien décidé, ma pauvre enfant, dit sa mère. Je n'ai rien pu décider. Je ne suis pas rêve-
nue encore de la surprise où tu m'as]jetée,enm'apprcnant ce que tu as osé faire. Toi que je croyais si prudente, si réservée, comment as-tu pu sans me consulter t'olîrir à M. Montagny, prendre des engagements envers lui?
— Pourquoi aurais-je hésité à lui ouvrir mon cœur, demanda Alberte, quand je savais que jamais il n'oserait m'ouvrir le sien, si je ne l'encourageais pas ? J'ai voulu savoir s'il pensait de moi ce que je pense de lui et, pour le savoir, il fallait bien que je parlasse la première. Est-ce donc un crime d'avoir été franche?
— Ce n'est pas un crime, non; mais c'est contraire aux usages, aux convenances.
— Oh ! les convenances, les usages I fit Alherte dédaigneusement. C'est parce que les jeunes filles en sont trop souvent les esclaves qu'il y a tant de sots mariages. Si elles faisaient plus souvent ce que j'ai fait, si elles ne laissaient à personne le soin de leur chercher un mari, si elles se le cherchaient elles-mêmes, elles auraient plus de chances d'être heureuses.
— A moins qu'elles ne fussent la dupe de leur crédulité et entraînées à leur insu à agir comme tu as agi, parle savoir-faire d'un homme habile et roué.
Alberte se redressa, piquée au vif.
— J'espère, maman, que vous n'appliquez pas ces épithètes désobligeantes à M. Montagny?...
— Non ; je le crois honnête homme ; mais je
n'en persiste pas moins à penser que tu as été bien imprudente, mon enfant, etque tu nous mets dans un terrible embarras. Comment refuser, maintenant?...
— Mais, pourquoi refuseriez- vous?
— N'y serions-nous pas obligés si les renseignements que nous sommes tenus de prendre n'étaient pas tels que nous devons les souhaiter?
— Mais ces renseignements seront excellents; ils ne peuvent être qu'excellents. A vrai dire, môme, ils sont inutiles. Voici près de trois ans que M. Montagny vit dans notre intimité. Avezvous jamais constaté dans son langage ou sa conduite un trait quelconque qui le rendît indigne de devenir mon mari? Ne l'avons-nous pas toujours connu délicat, loyal, honnête homme en un mot ? Ne vous ai-je pas entendus, papa et vous, chanter ses louanges? Ne Tavez-vous pas toujours traité, au fur et à mesure que vous le connaissiez mieux, comme un homme qu*on estime? S'il mérite votre estime, pourquoi ne mériterait-il pas mon amour ?
— Comme tu le défends I soupira madame Rivais.
-— Prouvez-moi que je le défends à tort, maman, et je cesse de le défendre. Avez- vous un reproche à lui faire ?
— x\ucun jusqu'à présent. Mais ce n'est pas le mari que nous t'aurions choisi, déclara résolument jnadame Rivais poussée à bout par l'obstination
de sa fille ; et c'est là, sois-en sûre, mon enfant, ce que ton père t'objectera. C'est dans le monde où je suis née moi-même et où ton père, quoique appartenant à celui de la finance, est entré enm'épousant, que nous aurions voulu te marier.
— Oui^ avec un marquis ou un comte, fit Alberte railleuse, pour le plaisir de m'entendre appeler madame la comtesse ou madame la marquise, un brillant gentilhomme qui m'aurait épousée pour ma dot et Taurait dévorée en me rendant malheureuse ! Eh bien ! apprenez-le, maman, c'est d'un mari de ce genre que je ne voulais pas et c'est parce que j'ai deviné que vous ne m'en offririez pas d'autre que j'ai pris les devants pour en trouver un moi-même, à mon goût, et selon mon cœur. Je l'ai trouvé ; je me suis engagée envers lui, et c'est lui que j'épouserai ou je ne me marierai pas.
Il y avait de la révolte dans cette déclaration. Madame Rivais en fut douloureusement impressionnée.
— Oh ! Alberte, est-ce toi qui me parles ainsi, à moi, ta mère.
Ce reproche atteignit au cœur la jeune fille et la ramena brusquement dans les limites du respect qu'elle avait franchies sans s'en apercevoir. .Sa résistance se dépouilla de ce qu'elle avait trahi d'ironique et d'amer. Elle fondit en larmes et, se jetant dans les bras de cette mère dont tant de fois elle avait éprouvé la tendresse :
— Pardonnez-moi, maman chérie, dit-elle; vous
savez bien que j'ai toujours été une fille aimante, docile et reconnaissante et que j'aimerais mieux m'imposor le plus douloureux sacrilice que de vous affliger. Mais, tolérez que je vous le dise, je ne saurais vous en faire un plus grand que celui que vous semblez exiger de moi et de vous l'avoir fait, je resterais à jamais malheureuse.
Madame Rivais s'attendrit à son tour et douce, compatissante, prête à céder, elle répondit :
— Je n'exige pas de sacrifice, mon enfant. Je regrette seulement, et ton père le regrettera comme moi, que tu aies laissé aller si loin les choses sans m'en parler^ et que tu ne te sois décidée à me confier l'état de ton cœur que lorsque, dans tes résolutions, il n'y a plus de place pour la volonté de tes parents.
— Ce n'est pas l'effet d'un calcul, maman, protesta Alberte. Tout cela s'est fait plus vite que je ne pensais. Cinq minutes avant cet entretien avec M. Montagny, qui a décidé de ma vie, je ne me doutais pas que j'allais lui dire ce que je lui ai dit. Quant à lui, il ne s'attendait guère à l'entendre. Pauvre garçon! ajouta-t-elle, déjà rassérénée, quoiqu'il m'aimât depuis longtemps, il n'eût osé jamais me l'avouer. Je suis bien sûre, qu'à l'heure où je vous parle, il se demande tremblant et anxieux si en me l'avouant, il n'a pas encouru votre blâme. Il ne le mérite pas, cependant, puisque le premier aveu est venu de moi.
— Quoi qu'il ait fait, fît madame Rivais, qui ne
savait plus que répondre, il sera pardonné s'il a été sincère.
— Alors, vous consentez, maman ?
— Je consentirai quand j'aurai causé avec lui. L'entretien fut interrompu. On frappait à la porte.
La femme de chambre venait prévenir que M. Robert Valmont demandait madame au téléphone.
Madame Rivais y alla et Alberte attendit son retour. Qiiand elle revint, elle était plus càlmô; il y avait même un sourire dans ses yeux.
— Tu es plus heureuse que tu ne le mérites, dit-elle à sa fille. Vous avez trouvé un avocat, M. Montagny et toi. M. Roger Valmont prend votre cause en mains^ et si quelqu'un peut la faire triompher auprès de ton père, c'est bien lui...
Alberte riait et pleurait. Elle ne doutait plus du succès.
Bien qu'à la suite de cette explication entre la mère et là fille, les craintes de madame Rivais ne fussent pas encore entièrement dissipées, elle ne se sentait plus au môme degré disposée à la résistance. Dans le langage d'Alberte, elle puisait la preuve que Montagny ne pouvait être rendu responsable de ce qui s'était passé, qu'il n^ méritait aucun reproche, et que, placé dans la situatioti la plus délicate où un homme se puisse trouver, il s'en était tiré à son honneur.
Si quelqu'un, dans cette affaire, avait encouru une responsabilité, ce n'était ni lui ni la jeune fille, mais les parents de celle-ci. Eux seuls étaient
répréhensibles. En accueillant dans leur maison Roger Montagny, en encourageant ses assiduités^ en lui prodiguant tant de témoignages de leur intérêt, ils avaient donné de lui à leur fille une opinion favorable, et si le cœur d'Alberte s'était ouvert à l'amour, ils ne pouvaient s'en prendre qu'à leur tolérance.
La constatation de ce fait indéniable devait nécessairement jtourner au profit de Montagny et, rayant constaté, madame Rivais en arriva bien vite à envisager sans de trop vives appréhensions rhypothèse d'un mariage contre lequel elle avait d'abord protesté. Maintenant, en se rappelant les circonstances qui Pavaient mise en rapport avec ce jeune homme, elle se rassurait.
Il s'était conduit en homme de cœur, aussi bien lorsqu'il ne savait pas encore qui elle était que lorsque ensuite, il avait sollicité d'elle, sous la forme la plus correcte, la récompense du service rendu. Tout ce qu'elle avait fait pour lui, il s'en était montré aussi reconnaissant que s'il n'y eût pas eu des droits. Tel il avait été dès le premier jour, tel il était encore, serviable, empressé, déférent, sans jamais faire allusion à la cause initiale de leurs rapports. Ces précédents, révélateurs de son caractère et de sa délicatesse, ne constituaientils pas une garantie pour l'avenir et pour le bonheur d'Alberte, si l'union qu'ils souhaitaient s'acr complissait ?
Madame Rivais était dans ces dispositions lors-
qu'elle reçut la visite de M. Robert Valmont. Elle rivait connu avant son mariage, chez son père, qui recourait aux conseils de l'agent de change pour administrer sa fortune. Son mariage effectué, leurs rapports s'étaient faits plus confiants.
Denise Rivais avait alors vingt ans, Robert Valmont plus de quarante. Il semblait plus vieux que son âge. Veuf et sans enfants, il s'était fait le guide et le conseiller de cette nouvelle mariée, jolie et craintive, très courtisée dans le monde, dont il aurait pu être le père et devant qui se dressaient les périls et les embûches de Paris, accrus pour elle par le caractère ombrageux de l'homme dont elle portait le nom, par la différence de leurs aspirations et de leurs goûts, si propre à détruire cette confiance réciproque sans laquelle des époux ne peuvent prétendre au bonheur.
Depuis cette époque, elle n'avait eu que bien rarement des secrets pour Robert Valmont. Aimant à le consulter dans toutes les circonstances importantes, elle ne se souvenait pas de lui avoir jamais rien caché, si ce n'est la liaison qu'elle considérait comme le roman de sa vie et dont, àl'insu de tous, Alberte restait le souvenir tangible et vivant.
De cette aventure déjà lointaine, elle n'avait rien dit à personne et pas plus à Valmont qu'à d'autres. Mais, sauf cela, il n'ignorait rien de son passé, de ses tristesses d'épouse déçue dans ses légitimes espoirs de bonheur, de sa résignation,
ne lui marctianUait pas sa conliancc et il sullisait qu'elle le devinât favorable au mariage d'Alberto avec Montagny pour qu'elle-même (ût amenée k y consentir.
— Je sais tout, ma chère amie, lui dit-il en entrant chez elle ; Montagny m"a tout avoué et si je suis ici, c'est pour vous demander de ne pas vous opposer à ce que désirent si vivement nos amoureux.
— Croyez-vous qu'eu leur cédant nous assurerons leur bonheur? demanda-t-elle.
— Je n'éprouve pas le moindre doute à cet égard, déclara Robert Valmont. Voici trois ans que vous m'avez présenté Montagny et qu'à votre recommandation, je lui ai donné un emploi dans ma maison. En trois ans, on a le temps de juger un homme. Je l'ai observé, étudié, mis à l'épreuve et tel a été le résultat de mes observations que je lui ai accordé toute ma confiance et l'ai mis à la tète de toutes mes affaires. Je l'ai toujours vu sage, raisonnable, d'une honnêteté rigoureuse, simple, modeste et de bon conseil. Vous savez comme moi d'où il est parti, et comme moi, vous pouvez voir à quoi il est arrivé, grâce à son intelligence, h son amour du travail. Ce sont là des gages, .,
— Ils ne prouvent rien quant à ses qualités de
ccBur^ objecta madame Rivais, moins par conviction que pour ne pas paraître se laisser convaincre trop vite.
— Oh I pour celles-là, Alberte est meilleure juge que nous, répliqua Valmont en riant, et puisqu'elle s'y est laissée prendre, c'est qu'elles existent.
— Alors, vous êtes d'avis que je dois consentir?
— C'est mon avis. Un tel mariage présente tant de garanties de bonheur qu'elles doivent vous faire passer sur l'obscurité de la famille. Il y a plus de chances pour qu'un homme, fils de ses œuvres soit un meilleur mari qu'un garçon qui devrait tout à ses parents et n'aurait rien fait par lui-même. Quant à l'inégalité des fortunes, je croirais vous faire injure, ma chère amie, en supposant que vous voulez quand même pour votre fille un mari aussi riche qu'elle...
Madame Rivais approuva :
— La question d'argent ne compte pas pour laoLoi et si j'acquiers la conviction que ma fille sera heureuse avec le mari qu'elle s'est choisi, je suis prête à ratifier son choix,
— Alors n'hésitez pas, ma chère, reprit Valmont ; exaucez son désir et soyez assurée qu'elle a mis la main sur le bonheur.
— Votre langage me dispose à le croire, mon vieil ami. Mais, je ne suis pas seule à décider. Il y a Rivais. Sera-t-il aussi facile à convaincre que moi ?
— Lui? s'écria Valmont, mais je me charge
d'obtenir son consentement et si vous voulez toute ma pensée, je suis sûr de l'obtenir sans peine. Songez qu'il n*a pas de fils ; vous savez combien il l'a regrette^ Que de fois il m'en a fait l'aveu et s'est demandé devant moi à qui il cédera la direction de sa maison de banque lorsque l'âge l'obligera à l'abandonner. En acceptant Montagny pour gendre, il s*assure un successeur entre les mains duquel, soyez-en certaine, la maison ne périclitera pas. J'ai tellement foi dans la valeur de ce jeune homme que j'ai souvent pensé à lui céder ma charge. Je suis vieux, j'ai besoin de repos et je ne connais pas un homme plus digne que lui d'occuper ma place.
— Un tel témoignage est bien fait pour décider mon mari, avoua madame Rivais dont les dernières hésitations se dissipaient. Etes-vous disposé à lui répéter ce que vous dites là?
— Absolument disposé, et sans y mettre le moindre retard. Est-il chez lui?
— Il n'est pas encore rentré ; il a voulu conduire sa fille au Bois. Mais revenez dîner avec nous, mon vieil ami ; nous serons seuls et au sortir de table, en fumant, vous pourrez causer...
Vers neuf heures,?Jacques Rivais et Robert Valmont eurent ensemble au fumoir, un long entretien. Montagny en fit tous les frais. Son patron s'était mis en tête de le faire réussir et plaida sa cause par tous les moyens les mieux faits pour rallier à son opinion l'excellent père et l'homme
d'affaires consommé qu'était le banquier. Il lit très habilement valoir les avantages que Rivais retirerait du mariage de sa fille avec un homme qui rachetait par les mérites les plus sérieux l'insuffisance de sa fortune. En moins d'une heure, il eut partie gagnée. Rivais ayant maintes fois déjà, reconnu dans ce gendre qui lui tombait du ciel les qualités auxquelles il attachait le plus de prix.
Madame Rivais, qui était restée au salon avec sa fille et lisait pendant que celle-ci, assise à son piano, déchiffrait une partition, attendait avec anxiété le résultat de cette conférence lorsqu'à l'improviste, elle entendit son mari l'appeler. Elle se hâta de le rejoindre^et en entrant dans le fumoir comprit à l'attitude des interlocuteurs qu'il avait consenti.
— Valmont vient de me mettre au courant de ce qui se passe, lui dit-il. Je n'ai pas à vous l'apprendre, puisque vous êtes instruite de tout. Qu'en pensez-vous ?
— Avant de vous répondre, je voudrais savoir ce que vous en pensez vous-même, dit-elle.
— Moi, je n'ai pas d'objection. Mais je me suis placé pour décider^ à un point de vue un peu étroit, celui des services que pourra me rendre Montagny sur le terrain des affaires. Vous qui êtes la mère, vous devez avoir et vous avez d'autres éléments d'appréciation. C'est votre rôle naturel de vous en inspirer pour décider à votre tour. C'est donc votre opinion que je désire connaître. Je ne puis
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me "prononcer sans la savoir; elle complétera la mienne.
En cette minute^ madame Rivais fut maîtresse de la destinée de sa fille. Elle pouvait d'un mot créer des empêchements^ des obstacles, ou tout au moins un retard. Mais elle se souvenait de ce que lui avait dit Alberte et du service que lui avait jadis rendu Montagny. Elle ne voulait ni se donner Pair ingrat envers Montagny ni affliger sa fille. Elle foula aux pieds ses défiances, disant :
— Je ne crois pas me tromper en considérant M. Montagny comme un parfait honnête homme. Nous Tavons toujours connu tel. Tout le monde l'estime ; vous en faites aussi le plus grand cas, Valmont et vous. Il n'est pas de grande naissance; mais, cependant, son père était préfet. C'est une alliance qu'on peut avouer. Quoique ses débuts aient été bien humbles, la position qu'il a su se faire plaide en sa faveur. Enfin, Alberte Ta distingué. Entre tous les jeunes gens que nous recevons, c'est celui qui lui plaît le plus. La manière dont elle le lui a laissé voir prouverait qu'elle l'aime, alors même que je n'en serais pas sûre.
— Vous l'a-t elle dit? demanda Rivais.
— Elle me l'a dit, et pour en être venue à cet aveu, elle que nous avons toujours connue si réservée, il faut que ce sentiment soit bien ancré dans son cœur.
— Eh bien, je ne dis pas non, reprit le banquier en s'adressant à Valmont. C'est une chose à voir
^i* POSTE RESTANTE
do plus près. Demain, à la Bourse, je causerai avec Montagny.
Lorsque un peu plus tard, Valmont parti, Alberte, avant de s'aller coucher, vint, comme elle le faisait tous les soirs, embrasser son père, il la retint un moment, et, moitié sévère, moitié tendre, il lui dit :
— Toi, tu mériterais d'être grondée. Se choisir un mari sans en parler à ses parents!...
Un flot de sang monta aux joues d'Alberte. Mais elle était personne de tète et au lieu défaire amende honorable, elle interrogea :
— Me le donnez-vous ce mari que j'ai choisi ?
— On vous répondra demain, mademoiselle, fît Rivais, d'un accent où elle sentit passer une adhér sion sous une feinte de gronderie.
LE PROLOGUE d'uN BEAU MARIAGE
Durant l'après-midi de ce même dimanche, à Versailles, dans le couvent où s'était retirée madame Montagny en se séparant de son fils, les vêpres venaient de finir. Religieuses et dames pensionnaires sortaient de la chapelle. Les unes regagnfrtent leurs cellules, les autres leurs chambres ou le salon qui leur était affecté et où elles avaient
coutume de se réunir pour tromper la longueur des journées.
Avant de rentrer, madame Montagny vôillùt faire un tour de parc. Quoique l'automne battît son plein, les derniers feux du soleil qui jauùtssaient le ciel répandaient encore de toutes parts une tiédeur réconfortante pour le corps ef salutaire pour l'âme à laquelle ils ne pouvaient, semblait-il, suggérer que des pensées daîiteé et douces.
C'est de ces pensées-là qu'à cette heure madame Montagny avait surtout besoin. Peut-être ésf)érait-elle qu'elle [en trouverait quelques-unes dans ce parc ombreux et fleuri, qu'à quelques jouts de là, l'automne allait voiler de mélancolie, ûiais qui conservait comme un reflet des jours d'été, en dépit des feuilles mortes dont le sol commençait à se joncher et grâce à l'éclatante lumière qui depuis le matin embrasait les espaces.
Alors que, depuis trois ans, elle vivait dans la l'etraite qu'elle s'était choisie et quoiqu'elle y eût gagné cette paix intérieure sans laquelle nul de nous ne saurait être heureux, elle ne possédait pas cependant le bonheur. Le souvenir de soii fils la poursuivait toujours, mais combien déplaisant et amer!
Se le rappeler, ce fils qu'elle avait tant airiié et par qui elle avait tant souffert, c'était souffrir de nouveau, parce qu'elle ne pouvait évoiqùér st)il image sans voir du même coup les traits aSïeul
Montagny.
Lorsque un peu plus tard, Valmont parti, Alberte, avant de s'aller coucher, vint, comme elle le faisait tous les soirs, embrasser son père, il la retint un moment, et, moitié sévère, moitié tendre, il lui dit:
— Toi, tu mériterais d'être grondée. Se choisir ijn mari sans en parler à ses parents!...
Un ûotde sangmonta aux joues d'Alberte. Mais elle était personne de tète et au lieu de faire amende honorable, elle interrogea :
— Mo le donnez-vous ce mari que j'ai choisi ?
— On vous répondra domain, mademoiselle, fit Rivais, d'un accent oîi elle sentit passer une adhér sion sous une feinte de gronderic.