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LE PROLOGUE D UN DEAU MARIAGE

Durant l'après-midi de ce même dimanche, à Versailles, dans le couvent où s'était retirée madame Montagny en se séparant de son fils, les vêpres venaient de finir. Religieuses et dames pensionnaires sortaient de la chapelle. Les unes regagastent leurs cellules, les autres leurs chambres ou le salon qui leur était afîecté et où elles avaient

coutume de se réunir pour tromper la longueuides journées.

Avant de rentrer, madame Montagny voulût faire un tour do parc. Quoique l'automne battît son plein, les derniers feux du soleil qui jaunissaient le ciel répandaient encore de toutes parts une tiédeur réconfortante pour le corps ef salutaire pour l'âme à laquelle ils ne pouvaient, semblait-il, suggérer que des pensées riaùteà et douces.

C'est de ces pensées-là qu'à cette heure madanle Montagny avait surtout besoin. Peut-être esf)érait-elle qu'elle [eu trouverait quelques-unes dans ce parc ombreux et fleuri, qu'à quelques jotilrs de là, l'automne allait voiler de mélancolie, mais qui conservait comme un reflet des jours d'été, en dépit des feuilles mortes dont le sol commençait à se joncher et grâce à l'éclatante lumière qui depuis le matin embrasait les espaces.

Alors que, depuis trois ans, elle vivait dans la retraite qu'elle s'était choisie et quoiqu'elle y eût gagné cette paix intérieure sans laquelle nul de nous ne saurait être heureux, elle ne possédait pas cependant le bonheur. Le souvenir de son fils la poursuivait toujours, mais combien déplaisant et amer I

Se le rappeler, ce flls qu'elle avait tant airtié et par qui elle avait tant souffert, c'était souffrir de nouveau, parce qu'elle ne pouvait éVoijuiéi* s'oii image sans voir du même coup les traits affi^eux

par lesquels s'étaient révélées sa bassesse et sa perversité et sans que lui apparussent les douloureuses conséquences de sa conduite.

Sans doute, le temps écoulé depuis avait eu pour effet d'atténuer ces premières sensations. La vieillesse qui venait avait contribué de même à les émousser. Il n'était pas sûr que ce calme recouvré ne cachât pas plus d'indifférence que de résignation. Mais, à supposer que ce fût vrai, ce n'est pas avec de l'indifférence qu'on fait du vrai bonheur. Si la souffrance de madame Montagny n'était plus aussi cuisante qu'au lendemain de l'éclat sur lequel elle avait quitté sa maison, elle n'en restait pas moins encore très vive lorsqu'elle s'arrêtait aux déceptions de son amour maternel, à l'ingratitude dont il avait été payé et lorsqu'au vide de son cœur, elle mesurait l'étendue de la perte qu'elle avait faite en s'éloignant de ce fils trop aimé.

Il y a dans tout cœur de mère un inépuisable fond de dévouement et de bonté. Dans le sien s'élevait parfois encore une voix pour défendre l'ingrat, aux accents de laquelle elle ne pouvait rester insensible qu'en se souvenant de l'action abominable qui avait eu pour conséquence la mort de Léonide. Cette mort, elle en accusait son fils et ne la lui pardonnait pas.

Quand la voix qui le défendait devenait trop éloquente et trop pressante, elle n'avait, pour lui imposer silence, qu'à évoquer l'image de la pau-

Alors, de nouveau, la colère grondait en elle. Sa douleur se ravivait, la douleur d'avoir rais au monde un enfant dénaturé. C'est sous l'empire de cette colère que, depuis trois ans, elle s'obstinait à ne pas le revoir et ne répondait à ses lettres qu'on lui défendant de venir. Elle l'avait maudit on le quittant. Elle lui avait ensuite écrit : « Je n'ai plus de fîls. » Les sentiments exprimés sous cette form3 étaient devenus invincibles.

A toutes ses tentatives, Montagny les avait trouvés devant lui, pareils à un mur d'airain. II avait beau multiplier ses lettres, y faire montre de son repentir, essayer de se justifier, raconter les incidents sur lesquels s'édifiait son invraisemblable fortune. Il u'était pas encore pan'enu & fléchir le courroux de sa mère. Il avait dû se résigner à attendre d'avoir effectivement besoin d'elle pour tenter une démarche suprême à l'effet d'obtenir, de gré ou de force son pardon.

Ce jour-là, en parcourant seule, à pas lents, les allées du parc de son couvent, madame Montagny devait ressentir, avec une intensité particulière, les eflets de ces cruels souvenirs, car elle allait toute triste et comme accablée. En ces trois années, elle avait beaucoup vieilli. Le fardeau de ses soixante ans pesait aussi lourdement sur elle que

s*îl eût été de soixante et dix ou de quatre-vingts. Ses cheVeu^ avaient blanchi; les rides de son visage s'étaient creusées. Son corps frêle, précocement courbé, senàblait pliet- sous la douleur.

Cependant, elle était dâùs uti jour d'indulgence . Elle pensait à son fils avec moins d^amertuhie qu^à Tordinaire. La semaine précédente, elle avisiit reçu une lettre de lui où il décrivait sa situation présenté en train de s'améliorer. En terminant, il demandait à sa mère, si devant ces résultats de son travail et de son savoir-faire, elle ne se laisserait pas enfin attendrir.

Elle n'avait pas plus répondu à celle-là qu'aux précédentes. Néanmoins, elle n'avait pu, malgré ses légitimes griefs, se défettdrô de tirer quelque orgueil de l'amélioration rapide d'une situation que son fils devait à sôtt intelligence. Elle s'était dit alors qu'elle aimeï-ait à le féliciter ; elle avait regretté de ne pouvoir le faire. Elle le regrettait plus vivement encore en ce moment. Quiconque eût été le confident de ce regret y aurait vu la preuve qu'il s'en fallait de bien peu que le cœur ulcéré, si longtemps fetmé aux suggestions de l'amour maternel, Ue se rouvrît et n'y cédât.

Comttie madame Montagny, après avoir poussé sa promenade, i'evenait sur ses pas, elle aperçut là supérieure qui s'avançait à sa rencontre. Elle crut d'abord que le hasard ôeul la mettait sur soU chemin. Mais la supérieure en la voyant marcha plus vite et Tayaut rejointe lui dit :

— Je VOUS chercliais^ chère madame. On vous demande au parloir.

-^ Et c'est vous, ma mère, qui avez pri« la peine de me l'annoncer! s'écria madame Montagùy étonnée. La sœur tourière y eût bien suffi.

— C'est que la personne qui désire vous voir s'est d'abord adressée à moi. Elle craignait que vous ne voulussiez pas la recevoir et teuait à m'exposer les motifs qui l'obligent à s'entretenir avec vous. Je l'ai écoutée et je lui ai promis que vous la recevriez.

Un soupçon monta dans le regard de madame Montagny.

— Qui est cette personne? fit-elle. Pourquoi craint-elle un refus de ma part? Je reçois quiconque me demande. Je n'ai fait d'exception que pour mon fils.

-^ C'est lui qui est là, avoua la supérieure.

— Je ne veux pas le voir, je ne le verrai paisl s'écria madame Montagny. Ma porte lui sera toujours fermée. Il en est prévenu. Pourquoi vientil? Je lui ai défendu de venir.

— Il ne l'ignore pas et c'est 'même ce qui l'a déterminé à s'adresser à moi. Les circonstances sont telles paur lui qu'il faut qu'il vous voie, et, je vous le répète, je lui ai promis qu'il vous Verrait.

Loin de fléôhîr madame Montagny, cette déclardtidn fortifia sa résistance. Elle se raidissait et reprit :

— Je regrette de ne pouvoir tenir la promesse que vous avez faite en mon nom, ma mère, mais pour la tenir je devrais manquer à celle que je me suis faite à moi- môme et ce manqùemeat est impossible. Je ne recevrai pas ce monsieur. Veuillez le lui faire dire.

La supérieure ne semblait pas convaincue, ni disposée à céder.

— Je ne puis me charger d'une telle commission, chère madame, dit-elle avec fermeté, et personne ne s'en chargera. S'en charger serait se faire complice d'une dureté qui n'est pas digne d'une mère et que Dieu réprouve. Quand lui-même nous a tant de fois donné l'exemple du pardon, et quand nous avons tous si souvent besoin qu'il nous l'accorde, comment vous, sa créature, oseriez-vous ne pas pardonner?

— On voit bien, ma mère, que vous ne savez pas combien j'ai eu à me plaindre de mon fils, objecta madame Montagny, qui commençait à s'attendrir. Et si encore, il n'avait fait de mal qu'à moi! Mais il y a eu d'autres victimes...

— Vous eût-il fait plus de mal à vous et à d'autres, vous ne pouvez refuser de l'entendre, répliqua la supérieure. Quand vous le verrez comme je viens de le voir tout ému et en larmes> quand il vous parlera comme il m'a parlé, vous ne douterez pas de son repentir, et puisqu'il se repent, vous n'avez pas le droit de le repousser. Fût-il plus coupable encore, vous devriez l'accueillir..»

marche qu'il avait faite auprès delà supérieure pour arriver jusqu'il sa mère.

Loin d'être convaiacue, elle sentait graadïr sa déOance et se demandait quel piège nouveau lui tendait ce malheureux. Libre d'agir à son gré, elle eût persisté dans sa volonté de ne pas le recevoir. Si elle cédait enfin, c'est qu'il n'était pas en son pouvoir de résister plus longtemps aux instances de la supérieure qui, depuis trois ans, lui prodiguait sans mesure les témoignages d'une soUicitude affectueuse et bienfaisante,

— Vous insistez, ma mère, soupira-t-elle ; vous exigeZjj'obéis; il n'est pas en mon pouvoir de ne pas céder. Mais je cède sans conviction comme sans espoir. Je crains d'être avant peu en état de vous démontrer que j'avais raison de résister et que j'ai tort d'obéir.

Elles revenaient à pas lents dans la direction du parloir.

— Vous y serez seule avec votre fils, dit ia supérieure; j'ai donné des ordres pour que personne ne vous dérange pendant votre entrevue. Vous verrez, chère madame, que lorsqu'elle aura pris fin vous serez heureuse de ne vous y être pas dérobée.

— Dieu vous entende, ma mère ; mais je auis sans confiance.

Elles étaient au seuil du parloir. La supérieure poussa la porte et madame Montagny vit son fils. En Tentendant entrer, il était tombée tète nue, à genoux au milieu de la pièce et le visage convulsé, les yeux pleins de larmes, il tendit les bras vers sa mère, en murmurant :

— Pardon t Pardon l

La porte s'était refermée. La mère et le fils étaient seuls. Mais ils ne changeaient pas d'attitude. Toujours agenouillé, il continuait à pleurer, àgé^ mir, à supplier tandis qu'elle restait sans avancer^ comme clouée au sol, aussi glacée au spectacle de ce pécheur repentante dont les sanglots étouffaient la voix, que s'il n'eyt pas été le fruit de ses en* trailles.

' — Ce n'est pas la peine que tu me joues cette comédie, dit-elle bientôt d'une voix dure. Elle ne me trompera pas.

Le désespoir de Montagny redoubla.

— Une comédie ! s'écriat-il. Tu m'accuses de jouer une comédie ! Oh I mon Dieu ! mon Dieu !

— Ce n'est pas la première, poursuivit sa mère toujours inflexible. Je t'ai déjà vu ainsi devant le cadavre de ton père, Vaccusant de la jmort, te désespérant, jurant de réparer... Tu as réparé en tuant Léonide, comme tu avais tué ton père, en calomniant ta mère, en te conduisant envers elle, envers ta fiancée comme le dernier des drôles. J'ai

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vi| tout cela, je suis fixée et je ne me laisserai pl\is prendre à tes manifestations de cabotin...

— Et c'est ma mère qui me parle ainsi, ma mèrel...

Mais elle n'entendait pas ou feignait de ne pas entendre.

— J'étais bien résolue à ne pas te revoir. Mais tu es un habile homme. Tu a,& trouvé le moyen de forcer la porte et il m'a fallu subir ta présence. Abrège du moins ce supplice, car te revoir est un supplice pour moi. Tu as à me parler, paraît-il; qu'as-tu à me dire ?

Il fut alors visible que cet accueil consternait MontçLgny, non qu'il eut espéré reconquérir sans effort et d'un seul couple cœur qu'il s'était aliéné, mais parce que, après avoir cru qu'avec des larmes, une attitude humiliée^ des protestations émouvantes, il l'attendrirait, le disposerait à pardonner, il se heurtait à uuc rancuue irrémissible. Trois années de séparation avaient changé sa mère, Ce n'était plus la femme faible et crédule dont, en d'autres temps, il avait facilement raison. Il la trouvait plus que jamais défiante et plui^ que jamais insensible. Elle Pavait jugé et tout eu elle attestait qu'elle ne serait plus sa dupe.

Déçu, décontenancé il ^•esta d'abord sans répondre, ue sachant que faire ni comment se tirer d'une situation qui menaçait, en se prolqngeant, de devenir ridicule. Puis prenant son parti de ce qu'il n'avait pu prévoir et ne pouvait empêcher, il se

releva et les yeux secs, cynique, payant d'audace.

— Ce que j'ai à te dire, fit-il, tu vas l'apprendre. Mais, avant de te le dire, j'ai besoin de savoir si tu es disposée, oui ou non, à me venir en aide en une circonstance où ton appui m'est nécessaire. Réponds, car si je dois me heurter à un refus, il est inutile que je m'explique. Seulement, prends bien garde. Il s'agit démon avenir. Un refus de ta part peut le briser, entraver ma carrière en un moment où elle s'annonce brillante, inespérée. Ton courroux ira- 1- il jusque-là?

— Je ne pourrai te répondre que lorsque je saurai ce que tu attends de moi.

— Ohl c'est bien simple. Je suis aimé d'une des plus riches héritières de Paris. Si je demande sa main, on me l'accordera. Mais cette démarche ne peut être faite que par toi ou tout au moins avec ton consentement. Il m'est nécessaire, puisque tu es vivante. S'il était démontré que tu me le refuses, le mariage ne se ferait pas. Je n'aurais pas même la possibilité de recourir aux sommations respectueuses. La famille dans laquelle je veux entrer ne m'accepterait pas si elle me savait brouillé avec ma mère ; à moins de laisser croire que tu es devenue folle, ou tombée en enfance, je ne peux me 'passer de toi.

— Tu devras cependant t'en passer, répliqua froidement madame Montagny.

Son fils sursauta, s'élança vers elle, la colère aux yeux, presque menaçant:

solue & ne plus intervenir dans cette alfaire.

— Me diras-tu pourquoi? interrogea-t-il.

— Je ne connais pas la jeune fille dont tu'parles. Je sais seulement que si tu t'es fait aimer d'elle, c'est en la trompant, comme tu as trompé cette pauvre Léouide. Je no veux pas me faire ta complice, ni qu'un jour, lorsque tu l'auras rendue malheureuse, et elle le sera fatalement si elle devient ta femme, elle puisse m'accuscr d'avoir contribué à son malheur. Ëpouse-la si tu peux, mais ne compte pas Bur moi pour t'y aider. Si je m'écoutais, continua madame Moutagny d'un accent qui trahissait les agitations de son &me, je ne me contenterais pas de te refuser mon intervention...

— Que pourrais-tu donc faire encore ? s'écria Montagny qui ne se contenait plus.

Mais la mère devenait menaçante h son tour.

Elle laissa tomber sur lui un regard où il put lire qu'il ne parviendrait pas à la terroriser. Puiselle marcha sur lui, l'obligeantà reculer ot lui jeta ces mots:

— Je pourrais aller trouver le père de celle que tu veux épouser, lui révéler ce que tu es, ce que tu vaux, ce que tu fus dans le passé et le mettre à même de juger ce que tu seras dans l'avenir.

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Crois-tu qu'aprè8 m'avoir entendue^ il Gonsentirait à te donner sa fille ?

Il tressaillit devant ce danger qu'il n'avait pas vu, et, contraint de le conjurer, ij changea ses batteries. La menace ne lui ayant pas réussi, il y renonçait. Il se fit plus souple, et murmura non sans ironie :

— En effet, tu pourrais faire manquer mon mariage, et, comme mère, tu serais complète. Tu aurais alors le droit de te dire qu'il n'en a jamais existé comme toi.

— Les mères sont ce que les font les enfants, déclara-t-elle ; ta conduite n'a que trop justifié la rigueur du devoir que j'accomplirais ainsi. Mais rassure-toi, je n'irai pas jusqu'à cette extrémité. Ce devoir, je n'aurais pas le courage de l'accomplir; c'est cependant à la condition que tu renonces à te servir de moi. J'entends rester étrangère à tes actes. Mène ta vie à ta guise et cesse de troubler la mienne. Je t'ai dit un jour : Je n'ai plus de fils. Telle j'étais alors, telle je suis aujourd'hui. Fais, désormais, comme si j'étais morte. Adieu.

Elle s'éloignait, n'ayant plus rien à dire. D'un geste suppliant, Montagny la retint.

— Ecoute encore, implora-t-il. Ne mets pas entre nous l'irréparable. Tu ne veux pas croire à la sincérité de mon repentir et tu me tiens pour un coquin, soit. Mais, même en admettant que je ne mérite pas ta clémence, raisonnes-tu comme tu devrais raisonner ? Si tu me crois capable de tout

8ui8-je pas appliqué à redevenir honnête hqromeî N'ai-je pas gagné l'estime et la confiance de tpus ceux qui me connaissent? Ma coniluite n'a-t-elle pas été irréprochable? N'a-t-elle pas prpUYé que si je fus coupable, c'est qqe ma vie de misère pesait trop lourdement sur moi et que le succès, la fortune, le bonheur sont en train de me ni^tantorphoser ? Cette transformation, mon mariage l'achèvera, parce qu'il sera le couronnement de mes efforts. En ces conditions, quel intérêt as-tu à l'empêcher? Tout ne te commaade-t-il pas de le favoriser, puisque, à ce prix, je redeyiendrai ce que j'aurais dû toujours être.

— Ne pas m'en mêler, ce n'est pas l'empêcher, observa la mère.

— Tu te trompes, c'est l'empêcher au contraire. En me traitant comme tu me traites, c'est-à-^dira comme un mauvais fils, tu donneras de moi k ma fiancée et à ses parenta une opinion si fâcheuse qu'ils me repousseront après m'ayoir accueilli. Et ce n'est pas seulement mon managç que ta aura? rendu impossible, c'est aussi m^ position que t» auras détruite. Alors, jeretombepai dans le bourbier d'où je suis sorti et si je roule jusqu'aux plus bas-fonds, tu ne devras en accuser que toi, Réflé--

chis et tu reconnaîtras que tu fais une sottise en me refusant ton appui.

L'argument était sans réplique. Il ébranlait les résolutions de madame Montagny. Son fils le devina. Il comprit qu'elle était à bout de forces et céderait à ce raisonnement plus aisément qu'aux menaces. Il accentua son attitude de prière et resta silencieux comme pour laissera sa mère le temps de réfléchir.

Le silence dura quelques minutes durant lesquelles elle parut livrée aux obsessions les plus contradictoires. Bientôt, il sembla qu'elle se résignait.

— Que puis-je pour toi? demanda-t-elle enfin.

— Tu peux et tu dois consentir à mon mariage.

— Sous quelle forme? Je ne veux pas m'associer à tes démarches.

— Tu ne t'y associeras pas. Je me passerai de toi pour la demande. Je dirai que tu es malade, que tu vis retirée^ que tu n'as plus la force de quitter ta retraite; on t'excusera. Mais^ si^ pour la demande^ les choses peuvent aller ainsi, il n'en est de même pour ton consentement. Il est indispensable ; la loi l'exige. Je pourrais y suppléer, il est vrai, par des sommations respectueuses. Mais elles me seraient plus nuisibles qu'utiles. C'est ton consentement qu'il me faut, écrit et signé de ta main. Une fois de plus, je te le demande. Me le donneras-tu?

La réponse se lit attendre; il l'attendit anxieux. Enfin sa mère céda.

— Je te le donnerai, dit-elle vaincue. Quand te le faut-il?

— Mon notaire viendra te le faire signer au moment voulu.

— Mais j'entends qu'à cela se borne mon intervention, fit encore madame Montagny.

Son fils secoua la tête.

— Je ne te demanderai que ce qui est nécessaire. Mais il faut, et c'est aussi une nécessité, que lorsque mon mariage aura été décidé, tu reçoives ta future bru et ses parents, que tu t'excuses de ne pouvoir assister à la cérémonie. Tune peux te dérober à ce témoignage de courtoisie.

— Je ferai encore cet effort. Mais n'exige pas davantage...

— Tu n'auras pas à en faire d^autre... Tu vois que tu as eu tort de commencer par ne vouloir rien entendre, acheva Montagny. Si tu m'avais écouté au lieu de t'emporter, nous aurions évité un débat pénible.

— Il ne se re renouvellera pas, puisque maintenant nous nous sommes dit tout ce que nous avions à nous dire.

Ce fut le dernier mot de l'entretien. Montagny ne tenait pas à le continuer. Heureux d'être arrivé à ses fins, il n'éprouvait d'autre désir que celui de filer en hâte, de peur que sa mère ne revînt sur les engagements qu'elle avait pris. Elle le laissa

partir et il comprit, eu la quittant, qu'eu dépit de ce qu'il venait d'obtenir d'elle, elle ne lui par^ donnait pas.

Le lendeipain, dès le matin^ il connut le succès des démarches faites la veille par son patron auprès des Rivais. C'est M, Valmont qui le lui apprit. A l'importante nouvelle qu'il lui donnait, il ajouta des félicitations cordiales et sincères, tout heureux du brillant avenir qui s'ouvrait devant son fondé de pouvoirs.

T-^ Et cependant, si je n'avais considéré que mon intérêt personnel, lui dit-il d'un accent de regret, j'aurais plaidé votre cause avec moins de chaleur, ou même pas du tout.

— Pourquoi donc, monsieur? demanda Montagny.

— Parce que votre mariage ^ura pour conséquence de me priver de vos services et que j'aurai bien du mal à vous donner un successeur qui vous vaille.

— Mais pourquoi nous séparerions-nous 9 Ne puis-je, quoique marié, rester dans votre maison?

— Non, hélas ! mon ami . Votre place est dans celle de votre beau-père. Rivais n'avait pas de fils. En s'en donnant un, il en fera son associé, il me l'a dit.

Montagny ne sourcilla pas. Les événements s'annonçaient tels qu'il les avait voulus et prévus, Il n'en était plus à s'en étonner, Mai^, sous son

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calme apparent, une orgueilleuse joie gonflait son cœur.

— . Tout ceci est mon œuvre, pensait»-il, le résultat de mon habileté. J'ai si bien dirigé les choses qu'elles aboutissent toutes au but que je m'étais proposé.

Assuré de son pouvoir sur Alberte et du consentement des parents, ayant obtenu celui de sa mère, il ne pouvait douter du succès final et procbain de ses efforts. Il n'avait plus en quelque sorte qu'à se laisser pousser par les vents favora* blés qui se déclaraient pour lui.

Fort de cette conviction, il mit une note émue, une chaleur effusionnée dans les remerciements qu'il adressait à M. Valmont.

— Je n'oublierai jamais ce que vous avez fait pour moi, mon cher patron. Tout ce qui m'arrive d'heureux, je vous le dois, f J'espère vous prouver que vous n'avez pas obligé un ingrat.

Spontanément, M. Valmont lui tendit la main, l'attira à lui et l'embrassa. Par cette étreinte, il le sacrait son égaL et c'est |comme un égal que, désormais, il allait le traiter.

Un peu plus tard, Montagny se rendit à la Bourse. Il y allait tous les jours, pour se tenir aux ordres de son patron et suivre les opérations en*gagées pour le compte des clients. Vers deux heures, il était sous la colonnade, s'entretenant avec quelques habitués, au milieu des allées et venues bruyantes et tumultueuses, dans la rumeur des

cris, lorsqu'il vit, au delà de la grille, Jacques Rivais descendre de son coupé. Averti par Valmont que le banquier voulait causer avec lui, il l'attendait. Mais, il feignit de ne pas le voir. Il trouvait plus habile de le laisser venir.

En arrivant en haut des marches. Rivais fut aussitôt entouré par des gens qui se courbaient obséquieusement et aspiraient à l'honneur de se faire remarquer, de prouver qu'ils étaient connus de lui et favorisés des ordres de ce financier, considéré comme un des rois de la Bourse.

Rivais répondait distraitement à ces avances. Il semblait chercher quelqu'un. Bientôt il aperçut Montagny qui lui tournait le dos. Il alla vers luî, et lui touchant l'épaule, dit :

— Venez, cher ami, j'ai à vous parler.

La familiarité de l'accent et du geste eut de nombreux témoins. Le fondé de pouvoirs de Robert Valmont, déjà si haut coté, grandit encore de cent coudées. L'envie qu'il excitait s'accusa plus vivement quand on vit le banquier passer son bras sous le sien et Tentrainer. Allait-il lui faire part de quelque grosse nouvelle, lui donner un ordre d'achat ou de vente? Dans les groupes, on se le demandait. Chacun brûlait de savoir ce que pouvaient dire les deux hommes qu'on regardait s'éloigner, très absorbés l'un et l'autre par l'entretien qui commençait.

Ce fut pire encore lorsqu'on les vit tourner à l'extrémité de la colonnade, du côté le moins fré-*

qaenté, et disparaître. Assurément, il s'agissait do choses graves. Lesquelles? On dut renoncer à le savoir et au bout de quelques minutes, comme ils ne revenaient pas, on les oublia.

Pendant ce temps, Montagny écoutait :

— Hier, lui dit Rivais, dès qu'ils furent seuls, Valmont a dîné chez moi. Il m'a fait des révélations auxquelles j'étais loin de m'attendre. J'ai su par lui que ma fille vous aime et veut vous épouser.

— Il a du vous dire aussi, monsieur, que je n'ai rien fait pour provoquer les aveux de mademoiselle Rivais, se hâta de répondre Montagny.

— Il me l'a dit et je ne vous accuse pas, mon cher. Je vous tiens pour un galant homme. Je suis convaincu que vous avez été en ceci tel que je vous ai toujours connu, très correct. D'ailleurs, je sais quel est le caractère de ma fille. Ce qu'elle a fait ne m'étonne pas. Il n'en résulte pas moins que me voilà dans la nécessité ou de lui causer un grand chagrin ou de céder à sa volonté. Ce chagrin, je ne veux pas le lui causer. Elle est mon unique enfant. Je suis assez riche pour me payer le luxe d'un gendre pauvre et le consentement qu'elle demande je suis prêt à l'accorder, si c'est pour son bonheur. Ma femme qui, dans l'espèce, doit avoir voix au chapitre m'approuve. Par conséquent, si vos dispositions répondent à celles d'Alberte, je ne dis pas non.

— J'aime mademoiselle Rivais, monsieur, dé-

clara Montagny, et ce n'est pas d'aujourd'hui» Je l'aimais sans espoir. Ce secret ne serait jamais sorti de mon cœur si elle-même ne me l'avait arraché. Mais pouvais- je le contenir quand je l'ai entendue me dire qu'elle ne pouvait être heureuse qu'avec moi?...

— Vous avez fait ce qu'eût fait tout autre à votre place, fit Rivais, et je ne vous le reproche pas. Je vous le reproche d'autant moins que voua avez voulu, je le sais, que ma femme et moi fussions aussitôt prévenus. Vous nous avez dépêché notre vieil ami Robert Valmont en le chargeant de nous déclarer que vous ne re verriez Alberte qu'avec notre autorisation. Votre conduite a été de tous points parfaite et je ne vous cache pas qu'elle a été un des éléments affirmatifs de ma détermination,

-— Je ne puis vous dire assez, monsieur, combien je me réjouis de vos paroles.

— Donc, c'est entendu, poursuivit Rivais, je consens, et sans arrière-pensée, très satisfait même que le choix de ma fille se soit porté sur vous. Grâce à ce choix, j*échappe au danger d'avoir un gendre que je n'aurais pu utiliser dans mes ailaires, qui n'eût été qu'un oisif, un noceur, et dout j'aurais dû probablement payer les frasques.

— Je crois qu'avec moi vous n'avez pas à craindre ce danger, objecta Montagny en souriant,

-^ Oui, vous êtes un laborieux, un intelligent.

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Votre vie est honorable, sévère presque. Tout ce que vous avev fait esit à votre honneur. Vous ne deve» qu'à vous-même ce que vous êtes devenu. Vous mérite* de réussir. Donc je consens.

— Oh! Monsieur I Monsieur l

— J^ donne à ma fille trois millions. Ils constitueront votre mise de fonds dans ma banque dont vous devenez Tassocié. J'espère vivre assez longtemps pour vous mettre à même de m'y rempla-^ cer un jour^ dans quelques années, lorsque Vàge de repos sera venu pour moi. Est-ce dit, mon fila?

Montagny qui jusqu'à ce moment était resté en possession de son sang- froid, parut à bout de forces et hors d'état de maîtriser son 'émotion. Sa main s'empara de celle de Rivais ; il la pressa fiévreusement et, la voix tremblante, il reprit :

— Comment vous exprimer ce que votre bonté déchaîne de gratitude dans mon cœur ? Vous con» sente* à me prendre pour fils. C'est avec joie que j'accepte de l'être, oui, avec une joie infinie. Je salue en vous mon père. Depuis longtemps je le pleure; vous me le rendez... Merci. Ma mère sera bien heureuse quand elle saura ce que vous faites pour moi.

— Nous ue la connaissons pas, madame votre mère, remarqua Rivais; il faudra nous l'amener.

— Hélas I c'est une satisfaction que je ne puis me donner, avoua Montagny. Longtemps, sa santé a été pour moi un sujet d'inquiétude. J'ai dû consentir à ce que la chère créature allât vivre dans

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Crois-tn qu'après m'avoir entendue, il consentirait

k te donner sa fîlie ?

Il tressaillit devant ce danger qu'il n'avait pas TU, et, contraint do le conjurer, il changea ses batteries. La menace ne lui ayant pas réussi, il y renonçait. Il se ût plus souple^ et murmura non sans ironie :

— En effet, tu pourrais faire manquer mon mariage, et, comme mère, tu serais complète. Tu aurais alors le droit de te dire qu'il n'en a jamais existé comme toi.

— Les mères sont ce que les font les enfants, déclara-t-elle ; ta conduite n'a que trop justi0é la rigueur du devoir que j'accomplirais ainsi. Mais rassure-toi, je n'irai pas jusqu'à cette extrémité. Ce devoir, je n'aurais pas le courage de l'accomplir; c'est cependant àla condition que tu renonces à te servir de moi. J'entends rester étrangère à. tes actes. Mène ta vie à ta guise et cesse de troubler la mienne. Je fai dit un jour : Je n'ai plus de fils. Telle j'étais alors, telle je suis aujourd'hui. Fais, désormais, comme si j'étais morte. Adieu.

Elle s'éloignait, u'ayaut plus rien k dire. D'un geste suppliant, Montagny la retint.

'— Ecoute encore, implora- 1- il. Ne mets pas entre nous l'irréparable. Tu ne veux pas croire k la sincérité de mon repentir et tu me tiens pour uo coquin, soit. Mais, même en admettant que je ne mérite pas ta clémence, raisonnes-tu comme tu devrais raisonner? Si tn me crois capable de tout

POSTP BE^TANTP 287

pour réussir dan» me» entreprUes. comm^Pt ne te dis-tu pas qu'en t'obstinant dan^ toii refus tu m'aç-: cules à des résolutionp désespérées? J'ai pu ipe mal conduire autrefois et ju3tifier tes reprQçheî^^ je n'en discouviens pas. Mais depuis trois aus^ ne n^e suis-je pas appliqué à redevenir honnête hqîuiue ? N'ai^je pas gagoé l'estime et la confiance de tqus ceux qui me counaissent? Ma conduite u'a-t-elle pas été irréprochable? N'a-t-elle pas prouvé que si je fus coupable, c'est qi^e ma vie de mii^ère pesait trop lourdement sur moi et que le succès, la fortune^ le bonheur sont en train de me métan^orphoser ? Cette transformation, mon mariage Tachèvera^ parce qu'il sera le couronnement de mes efforts. En ces conditions, quel intérêt as-tu à l'empêcher ? Tout ne te commande-t-il pas de le favoriser, puisque, à ce prix, je redeyiendrai ce que j'aurais dû toujours être.

— r- Ne pas m'en m^ler, ee n'est pap Tempècher, observa la mère.

■r- Tu te trompes, c'est rempêchor au contraire. En me traitant comme tu me traite», c'est-i-^dir^ comme un mauvais fils, tu donneras de moi k ma fiancée et h ses parents une opinion si fàaheuse qu'ils me repousseront après m'avoir accudilU. Et ce n'est pas seulement mou mariage que tu auras rendu impossible, c'est aussi ma positiou que tu auras détruite. Alors, je retomberai dans le bour^ hier d*où je suis sorti et si je roule jusqu'aux plus bas-fonds, tu ne devras en accuser que toi, Réfié-^

320 POSTK RESTANTE

— Je regrette do no pouvoir tenir la promesse que vous avez faite en mon nom, ma mère, mais pour la tenir je devrais manquer à celle que je me suis faite à moi- môme et ce manquement est impossible. Je ne recevrai pas ce monsieur. Veuillez le lui faire dire.

La supérieure ne semblait pas convaincue^ ni disposée à céder.

— Je ne puis me charger d'une telle commission, chère madame, dit-elle avec fermeté, et personne ne s'en chargera. S'en charger serait se faire complice d'une dureté qui n*est pas digne d'une mère et que Dieu réprouve. Quand lui-même nous a tantde fois donné Texemple dupardon, et quand nous avons tous si souvent besoin qu'il nous Taccorde, comment vous, sa créature, oseriez-vous ne pas pardonner?

— On voit bien, ma mère, que vous no savez pas combien j'ai eu à me plaindre de mon fils, objecta madame Montagny, qui commençait à s'attendrir. Et si encore, il n'avait fait de mal qu'à moi! Mais il y a eu d'autres victimes...

— Vous eût-il fait plus de mal à vous et à d'autres, vous ne pouvez refuser de l'entendre, répliqua la supérieure. Quand vous le verrez comme je viens de le voir tout ému et en larmes> quand il vous parlera comme il m'a parlé, vous ne douterez pas de son repentir, et puisqu'il se repent, vous n'avez pas le droit de le repousser. Fût-il plus coupable encore, vous devriez l'accueillir.,.

ik

Madame Montagny ne résistait plus. Mais, si elle désarmait, ce n'est pas qu'elle crût à la sincérité de ce repentir, dont la supérieure se servait comme d'un argument irrésistible. Elle connaissait son fils, sa rouerie, ses talents de comédien, dont elle voyait une preuve nouvelle dans la démarche qu'il avait faite auprès de la supérieure pour arriver jusqu'à sa mère.

Loin d'être convaincue, elle sentait grandir sa défiance et se demandait quel piège nouveau lui tendait ce malheureux. Libre d'agir à son gré, elle eût persisté dans sa volonté de ne pas le recevoir. Si elle cédait enfin, c'est qu'il n'était pas en son pouvoir de résister plus longtemps aux instances de la supérieure qui, depuis trois ans, lui prodiguait sans mesure les témoignages d'une sollicitude afTectueuse et bienfaisante.

— Vous insistez, ma mère, soupira-t-elle; vous exigez, j'obéis; il n'est pas en mon pouvoir de ne pas céder. Mais je cède sans conviction comme sans espoir. Je crains d'être avant peu en état de vous démontrer que j'avais raison de résister et que j'ai tort d'obéir.

Elles revenaient à pas lents dans la direction du parloir.

— Vous y serez seule avec votre fils, dit la supérieure; j'ai donné des ordres pour que personne ne vous dérange pendant votre entrevue. Vous verrez, chère madame, que lorsqu'elle aura pris fin vous serez heureuse de ne vous y être pas dérobée.

la retraite. C'était indispensable, sous peine de la voir succomber. Elle est mieux portante depuis, mais, à la condition de ne pas quitter ce couvent de Versailles, où elle a trouvé des soins, dii repos, du dévouement. Je serai obligé de vous prier d'y venir avec moi pour lui présenter mademoiselle Alberte.

— Eh bien, c'est convenu ! s'écria le banquier, nous irons tous dimanche prochain, si vous voulez. Quant à vous, mon cher Roger, venez dîner à la maison ce soir. Vous causerez avec ma femme, avec ma fille. Nous avons bien des dispositions à prendre, des affaires à régler.

Toujours bras dessus, bras dessous, ils revenaient du côté où se tenaient les gens de Bourse. Leur retour attirait de nouveau l'attention. Pour que leur entretien eût si longtemps duré, il fallait qu'ils eussent traité de quelque opération importante. Quelle surprise réservaient-ils au marché? Rivais qui, depuis si longtemps, était à la hausse, allait-il se mettre à la baisse? On rôdait autour d'eux ; les commentaires marchaient ferme.

Soudain, on eut le mot de Ténigme. Allègre et de bonne humeur. Rivais s'approchait d'un groupe formé par de grands banquiers, ses pairs, tous, comme lui, gros bonnets de la finance, et leur désignant Montagny :

— J*ai le plaisir, messieurs, de vous présenter mon futur gendre et associé, dit-il.

Ce fut comme une traînée de poudre. En quel-

ques minutes, la nouvelle se répandit d'un bout de la colonnade à Tautre. Montagny vit pleuvoir les félicitations et se multiplier les courbettes. C'était à qui l'approcherait, toucherait sa main. Elle fut serrée par ses familiers et aussi par des gens à qui il n'avait jamais parlé. Tout le monde voulait le connaître, attirer son attention, se faire honneur de l'avoir félicité. Ne représentait-il pas la puissance de demain?

Il goûta en ce moment toutes les ivresses du triomphe. Payé de ses peines par cette victoire foudroyante, il ne se les rappelait plus. Les amertumes du passé, les basses convoitises qu'il avait, en de certains jours, désespéré de satisfaire, les actes indélicats suggérés par son ambition, la mort de Léonide, le courroux de sa mère, tout était oublié, emporté. Ces tristes souvenirs s'évanouissaient devant la réalité radieuse. Il la tenait, il la touchait sans qu'entre elle et lui se dressât aucun obstacle.

En abaissant ses yeux jusqu'à son point de départ, en mesurant la distance parcourue, il croyait embrasser son champ de bataille, le théâtre de ses exploits et de s'y voir vainqueur, il ressentait un orgueil incommensurable qui le transfigurait. Tel un esclave qui, longtemps asservi, se relève roi.

Bâ8 POSTE RESTANTE

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