Dans la Bfivue de$ Deux Mondes du 1** juillet
secondes noces, à quarante-quatre et à trente-cinq ans, se sont adorés... » En secondes noces ^ nous dit M. Geffroy. Le secret de l'énigme est peut-être là, dirai-je à mon tour. Mais non, M. Geffroy ne s'es£ pas assez souvenu de tant de belles pages qu'il a écrites sur les femmes du xviii° siècle, quand il nous a initiés avec un art si délicat aU secret dé leurs cofrespohdàîlcës avec Gustave III. Il ne s'est pas dit qu'il est un des écrivains de notre temps qui nous ont le plus appris à les estimer et à les aimer. Il n'a pas songé à des publications ré^centes où les Montagii , les Noailles , les LafayeUe se monti^etit si gratidés dàhs la pet'sécutlon , l'exil et là mort, femmes si magnanimes, épouses si courageuses qu'elles semblent racheter le siècle de ce ridicule qu'il a jeté sur la vertu. 11 y a toujours une part d'exagération dans cette sorte de jugement t)Ublic qUi s'attache aiit désordres des classes élevées, au milieu d'un état social où l'égalité n'existe pas. L'éclat et le bruit s'en répandent par millç rayons décevants, par mille échos mensongers. Ce qui est l'exception semble la règle. Le grand nombre est flétri pour les vices de quelques-uns, sorte de contagion qui résulte de l'opinion plus que de la réalité . L'histoire est en train de réhabiliter en détail beaucoup de noms qu'elle avait condamnés en masse. Des livres tels que ceux de M . Camille Rousset, de M. de Loménie, de M.- Geffroy^ de madame Standi!<(h, contribueront pour une benne part à cette tendance de réaction toujours un peu timide contre les prégugés historiques. « On est las, ce semble^ écrit madame Stantish , des péchés du xtiu^ siècle» si cruellement et si longuement expiés. Mais cette dernière période de l'ancienne France, arrêtée dans son cours par une mort subite, la Révolution, — - séparée de nous par des bouleversements qui la reculent bien au delà des limites naturelles du temps, inquiète encore l'esprit des
générations nouvelles. N'est-ce pas un devoir de leur prouver qu'à aucune époque tout au moins la Providence n a refusé aux hommes la possibilité de la vertu, ni les grands caractères placés en quelque sorte flu sommet de la société pour indiquer la ligne droite sur le chemin de la vie?»
Le prince de Beauvau est certainenîeni un de ces grands caractères; mais nous ne le cherchons aujourd'hui que dand le reflet qui s'en détache parmi tant de pages touchantes consacrées à sa mémoire par la piété de sa femme; nous ne l'étudions que sous cette forme passionnée et pourtant iôUjoUrs vraie que lui donne l'amour conjugal. I Totit ce qui est violent me blesse 9, dit-elle quelque part. Et \iset aussi cette charmailte réflexion qtii termine le récit d'une des plus nobles actions delà vie du maréchal :
< En 1771, la destruction du Parlement de Pàrii fut résolue e le roi tint un lit de justice à Versailles. Les capitaines des gar*des, ainsi que les autres charges de la oduronnei ont voix déli<bérative à ces lits de justice. Treize des pairs présents votèrent codu^e redit de suppression. M» de BeaUvau» qui avoit toujours pensé qu*au défaut d'une représentation nationale, un corps intermédiaire, quel qu'il fôt, étoit nécessaire entre le roi et le peuple, refusa sa voix, et plusieurs de ceux qui rémplissoieni de grandes charges en flreht autant*
> Je ne sais d'il m'est permis d'ajouter que la manière dont M. de BeaUvau efeprima son refus, et l'air d'assurance modeste et noble avec lequel il se leva pour répondre au chancelier, fut reniarquè par tous les Spectateurs. Cest un avantage dont il a tôuj'oUrt joui que celui d'être diHingUé ddrU les ddiohs les ptiià *irnples, ctmme dans lesplùè impoi-tantéi.
» Le roi, en sortant de la séance, alla à la chasse* et M. de ^auvau, comme il arrivoit souvent, se trouva seul avec. lui dans ^3 voiture. La chasse entière se passa sans que le roi lui dit une seule parole, et ce silence absolu dura trois semaines.... »
J'ai âoùligtiè la l'éflëiiOh de madame dé BêâilVàtt sUi" l'altitude de son mari dans cette grave circonstance de sa
vie. On ne peut ni mieux penser ni mieux dire. Ailleurs, elle dira, du même style simple et pénétrant :
f Décembre 1793.
ff Depuis que l'avenir n'existe plus pour moi et que le présent fait mon supplice, je me jette dans le souvenir du passé. Je l'entretiens par la lecture des précieuses lettres que j'ui conservées. Je les relis avec un sentiment tendre, douloureux, souvent déchirant, mais dans lequel mon âme se complaît et qui me semble être la seule nourriture qui la soutienne. Le bonheur présent m'avoit rendue indifférente pour le passé et imprévoyante pour l'avenir. Ces lettres écrites pendant le cours de quarante années, modèles d'une tendresse, d'une bonté, d'une prévention que je ne puis accuser, puisqu'elle a fait mon bonheur ; ces lettres qui peignent une âme si noble, si sensible, un esprit si juste, si élevé, une modestie si vraie, une telle simplicité, le trait le plus marqué de ce beau caractère, enfin la vertu sans faste et qu'on pourroit croire aussi sans effort, si l'on n'y trouvoit pas continuellement les sacrifices qu'il faisoit de ses goûts à ses devoirs ; ces lettres font ma richesse. Je me sens petite à côté de lui, et j'admire comment ses sentiments i'abusoientau point de me donner sans cesse une préférence sur lui que j'étois si loin de mériter.... »
Ces lettres du maréchal deBeauvau, où sont-elles? Quelle lumière eût jetée sur ces deux âmes une correspondance, écrite par un tel homme! car il avait le don du style; il Tavait bien prouvé le jour où, succédant au président Hënault à l'Académie Française (21 mars 1771), il fit de cet écrivainoriginal un éloge si littéraire. L'académicien disparaissait sans doute dans le mari ; mais quelle finesse ! quelle mesure ! quelle délicate précision 1 En décembre 1 796, la princesse de Beauvau voulut relire toute la correspondance de son mari. Elle y mit deux mois, « ménageant, disaitelle, cette douloureuse jouissance comme Tavare qui ne touche à son trésor que par le besoin de soutenir sa vie. . . i — « Ces lettres, ajoutait-elle, je les relirai chaque année que je puis avoir à vivre; elles ne s'anéantiront point
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a?ec moi. Ensevelies dans le même tombeau qui doit renfermer nos cendres, elles se mêleront avec elles... »
Nous touchons ici à un point délicat dans l'âme de la princesse de Beauvau. Son âme est vide de croyances religieuses, et son cœur est rebelle aux célestes espérances. Elle croit à la tombe où tout finit. Elle a la religion de sépulcre. L'union dans la mort des restes mortels de ceux qui se sont aimés, c est la seule consolation qu'elle permette à sa raison et qu'elle accorde à sa tendresse. « Heureux, écrit-^lle, celui qui a pu embrasser cette opinion consolante de la réunion dans un autre ordre de choses l Pour moi, qui ne puis même regretter cette idée, puisqu'elle n'a pas été la sienne (celle de son mari), je me borne à désirer, à m'assurer que ce qui a existé de nous sera rejoint... Je veille, eu attendant, sur ce lieu sacré; je m'assure qu'il reste inviolable... » Madame de Beauvau, on le voit, a i'idolâtrie du tombeau. Elle borne à ce carré de terre, qui couvre la dépouille de l'homme adoré, tout son espoir comme tout son amour. Elle y dépose sa correspondance ; elle y enferme son cœur ; elle y emprisonne son âme, sous la garde de l'inspecteur du cimetière. Si l'inspecteur est négligent, où sera le refuge de l'âme immortelle?
Il serait permis de se demander, après de pareils gages donnés à l'esprit du siècle par une vertu si haute et par un cœur si sincère, comment madame de Beauvau n*a pas imité, dans cette grand>3 angoisse de son veuvage, ces héroïnes de l'antiquité qui se tuaient après leurs maris , quelquefois avant, a Tiens, Pœtus, cela ne fait pas de mal !» Il y a une lettre de madame de Beauvau qui l'excuse, ce semble, à ses propres yeux et certainement aux nôtres. Cette lettre, parmi tant de pages attendrissantes, est trop étrange pour n'être pas citée en entier :
c Saint-Germain , i 7 juin 1 796.
> Lorsque je me rends'] compte de ma situation^après trois
années de malheurs, lorsque je sens, eomme dans les proniers moments, que la vie ne m'est plus de rien, que tout intérêt est anéanti pour moi, que la décrépitude s'approche, elle que je craignois plus que là mort dans les jours mêmes de mon bonheur, je suis prête à rougir de la foiblésse qui m'a empêchée d'échapper à tous ces maux par une mort volontaire. Cependant j'ai peut-être deux excuses qui sont en iilême temps mes soutiens. J'ai cru, et j'ai en effet pu croire, qu'on m'épargneroit cette peine, et que, dans ces temps d'horreur, je ne pouvois échapper au sort qu'ont éprouvé tant de mes pareilles. Ce temps paroit s'éloigner, et cependant chaque moment peut le ramener.
» La seconde de ces excuses (à laquelle je ne devrôis pas même donner ce nom), c'est l'engagement mutuel que nous avions pris de nous survivre l'un à l'autre, afin, disions-nous, de faire durer encore celui qui ne sei'oit plus. // me èémhte en effet que mon existence prolonge la Bieniie, ifue fe Mlt« un témoin de sa belle vie, que le nom si honorable que je porterai jusqu^au tombeau le rappelle à tous les instants. Combien son souvenir me paroiMl avoir plus de réalité que ma propre existence ! Qui peut me voir, qui peut penser à mdi sans pénset encore plus â luiT
» l'ensevelirai donc avec mdi ces derniers souvenirs.
» Quand la nature fera son office, je n'aurai pas du moins ce reproche à me faire. »
J'ai souligné de nouTeftu darts cet extrait quelques lignes d*un accent admirable, et où se hiontre toute là délicate tendresse de ôette âme fermée, on le voit» à tout autre attendrissenlent^ Mais qu'on aimerait à voir, par instants, dans ces pages assombries par une si persévérante angoisse, et par-dessus ce chaiiip des morts où l'infortunée ne regarde que la terrée quelque ooih d'àtttr du côté du ciel !
Plusieurs des fragments de la maréchale de BeàUTàU sont datés, comme on l'a vu^ de i793, et c'est tnêtûé la première date qui s'y trouve; c'est celle de la mort de son mari. 17031 « Dne couronne esl tombée avec fracas» a dit M. Thiers, entraînant la tête auguste qui la por-
tait. B La société s'écroule ; fous les amis du prince et de la princesse de Beauvau, leurs parents, leurs proches sont dispersés, proscrits ou assassinés. Eux seuls, presque seuls, ils sont restés. Ils habitent Paris ou le Val, près de Saint- Germain. Gomment se marque pour eux celte fatale année? Quand vient le. 14 mars ils oublient pour la première fois, depuis trente ans, Tanniversaire de leur mariage. Ils Toublient.: . . Madame de Beauvau ne trouve rien de plus à dire. « Depuis Tannée 1764, écrit-elle, jusqu^à cette fatale année 1795, jamais nous n'avions été distraits de célébrer cet heureux jour par un souvenir plus vif de ce qu il avait été pour nous. Cette année, commencée par un crime ineffaçable, et qui sembla ouvrir la carrière à tous ceux qui le suivirent, cette année fut la seule où, dahs le trouble et l'horreur dont nous étions saisis» nous oubliâmes tous les deux cette époque si chère ; il s'en souvint le premier. Le lendemain, dès que je fus éveillée, il nie le rappela avec une expression si douloureuse et si tendre, que je crois voir, que je crois entendre encore et son air et ses paroles : l'impression que j'en reçus lui fit regretter de 1* avoir excitée. -^ Deux mois après, il n'était plus. »
On se demande maiiitensint comment H* et madame de ^aUVau ont pu ainsi échapper à là ruine &t au malheur de tous. Est-ce leur fenom d'eëprit fort qui les a protégés? U n'avait sauvé ni Ghamfort^ ni Gondorcet, ni tant d'autres. Aurait-il sauvé Voltaire et Rousseau? Le prince ^^ Beauvau dut sans doute, dans sa résidence de Satnt- Geritiain^ comme le duc de Ponthièvre à Vernoh, à cette 801*16 d'dtmodphëre de bienfaisance qui Tentdurait, dans le pays où il passait sa vie presque entière, l'incroyable oubli des prôstîripteurs et là fo^tutiô qui le protégea; Lui moi't, sa fënirAe était-elle l'estée insensible m milieu de ces grands désastres? Sait-on la plus forte
preuve qu'elle donne de l'horreur que ces événements lui inspirent? Elle bénit le sort d'en avoir enlevé à son cher époux la honte et le spectacle. Mais c'est sa catastrophe à elle-même, la solitude où elle languit, le vide affreux qu'elle éprouve, ce désert qui s'est formé autour d'elle « parce qu'il n'est plus là », c'est toute celte infortune personnelle qu'elle déplore dans un gémissement sans fin, avec un accent qui vous pénétre jusqu'au fond de l'âme. Rapprochons ici, de cette détresse qui ne demande rien au consolateur céleste, le désespoir d'une vraie chrétienne, celle-là, et qui pourtant semble se redresser avec une sorte d'amertume sous la main de Dieu; interrogeons cette lady Russell, l'héroïne de M. Guizot, qu'on ne peut oublier en un tel sujet de réflexions. Que dit-elle après le supplice de son mari, écrivant à lord Halifax : « Il est beau de dire .: Pourquoi nous plaindre qu'on nous ait repris ce qu'on n'avait fait que nous prêter?... et autres paroles semblables. Ce sont là des recettes de philosophe, et je ne leur porte aucun respect comme à tout ce qui n'est pas naturel. Il n'y a point là de sincérité.... Je sais que je n'ai pas à discuter avec le Tout-Puissant; mais si les déhces de ma vie s'en vont, il faut bien que je souffre de leur perte, et que je les pleure! »
J'ai essayé de donner une idée de la physionomie morale de la princesse de Beauvau. Mon ébauche est bien incomplète; une telle figure demanderait une longue étude; — je voudrais que mon jugement ne parût pas injuste. Ce n'est pas moi qui aurais songé à reprocher à madame de Beauvau, comme un crime, ce qui a été plutôt son malheur; et aussi, j'aurais montré bien peu de confiance dans les inépuisables ressources de la conscience humaine, si je n'avais rendu justice à ces éminentes vertus qu'un trop rare, mais heureux accord avait associées, dans une femme, à un esprit libre. Madame
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Standîsh est plus sévère que je n*ai voulu Tétre : a H. et madame deBeauvau succombèrent au mal de leur époque. Nés pour la vertu et toujours fidèles à ses préceptes, ils en ignorèrent les sources divines.... » Est-ce par ignorance que ]es illustres bisaïeuls de madame Standish avaient péché? La philosophie du xviii" siècle eut d'autres prétentions. Elle se vantait d'avoir beaucoup étudié et beaucoup appris. Elle avait raison. Si elle pénétra par la science jusqu'à ces sources d'où s'épanchait la foi des fidèles, comment lui en faire un reproche? La science va où elle peut. L'accorder avec le sentiment de l'idéal et avec la dignité spirituelle de l'âme humaine, la soumettre sans l'altérer aux inspirations qui viennent de plus haut qu'elle et mêler à sa lumière terrestre et changeante les rayons du ciel, c'est le miracle que Dieu peut faire, si
la science ne le peut pas...
(20 juillet 1872.)