‹ Posthumes et revenantsChapitre 9 sur 43 · H. Sarcey, IIX* Siècle, 27 août · texte numérisé non relu

H. Sarcey, IIX* Siècle, 27 août

Et ce mot si délicat, adressé au roi, môme après la fameuse brouille qui les avgit refroidis Tun pour Taulre : « Je connais la bonté (Je votre cœur; mais je vois que je n'en connaissais pas les bornes, c'est-à-dire que je ne savais point quelle rCen avaitpas... » (1771.) Et ce conseil qu^elle donne à Stanislas au milieu de ses détresses de tout genre, réFollesde ses sujets, invasion étrangère, première tpntalive du démembrement qui sera consommé quelques années plus tard : c Hélas! dit-elle, il n*y a ni conseils ni consolations à donner à Votre Majesté. L'espérance même est bannie de mon cœur. Il ne me reste que l'admiration de votre courage. Pour moi, le seul dont je me serais sentie capable aurait été, il y a longtemps, de remettre à Timpé. ratrice (Catherine de Russie) son fatal présent, et d aller vivre en Angleterre comme un particulier. Vous me ferez la réponse d'Alexandre : et vous aussi, si vous n'étiez pas reil.... — Quand on me parle de la Pologne, je voudrais avoir la té^te dans ijn sac. » {\ 773.) Madame Geoffrin, on le voit, n'était pas aussi brouillée avec Tbistoire ancienne que ses biographes le supposent. Elle ne Tétait pas non plus avec l'histoire du moyen âge. Quand sa fille, ma* dame de La Ferté-Imbault, beaucoup plus dévote qu'elle, s'appliquait à écarter de la chambre de sa mère mourante les philosophes qui avaient été ses commensaux et ses amis : a Sf^ fille, disail-elle en souriant, est comme Godefroy de Bouillon : elle veut défendre mon tombeau contre les infidèles!... »

Je m'arrête ici, devant ce lit de mort... Non, madame Geoflrin n& manquait pas d'esprit, et elle avait (jans le cœur, à ses bons moments, autre chose que de la rudesse. C'est tout ce côté plus agréable de la physionomie de celte femme célèbre que M. Charles de Moûy 4 voulu peindre, et qu'il faudra chercher dans son excellente étude, puisqu'on ne le trouvera pas dans la mienne^

En résumé, et sans que j*aie à faire ici amende honorable de tout ce que j*ai écrit sur madame Geofîrin, on devra y regarder à deux fois quand il s'agira de prononcer défmitivement sur une femme que la légende avait surfaite, à laquelle pourtant Thistoire littéraire de notre pays doit conserver sa place à cette table où se sont assis pendant quarante ans les plus célèbres écrivains du dernier siècle. Cette table, c'était la sienne. Quelle y reste donc, qu'elle y préside, qu'elle y gouverne les appétits et les esprits ! Oui, que l'histoire laisse son rôle à la fille du valet de chambre Rodet, devenue une maîtresse de maison modèle , et qu'on ne la chicane pas trop sur l'abus qu'elle fait par moments de son sceptre gastronomique.

. . . illd se jactet in auld!

Quant à la reine de Saba dont madame Geoffrin avait si naïvement envié le destin et rêvé la gloire, pourquoi ne l'avait-elle pas mieux connue? Que n'a-t-elle imité sa modération et sa douceur? Le pauvre roi Stanislas y eût mieux trouvé son compte.

«... Et la reine dit au roi Salomon: Ce qu'on m'avait dit dans mon royaume, de votre mérite et de votre sagesse, est bien véritable.

» Je ne croyais point néannioins ce qu'on m'en rapportait jusqu'à ce que je sois venue moi-même... Mais j*ai reconnu qu'on ne m'avait pas dit la moitié de ce que je vois... Heureux ceux qui sont à vous! Béni soit le Seigneur votre Dieu!... »

Ainsi parlait la reine des Sabéens, venue en grande pompe des confins de l'Arabie pour admirer un sage roi. Nous l'opposons, sans rancune et pour toute conclusion de cette longue étude, à la reine de Saba de la rue Saint- Honoré.

(15-16 Seplembre, 1875.)

UNE ARTÉMISE AU XYIIl* SIÈCLE.

(( Les papiers de madame la maréchale de Beauvau furent laissés par madame la princesse de Poix à madame Standish, née Noailles, sa petile-fille. Elle les mit en ordre, y ajouta quelques lettres appartenant à la bibliothèque du château de Mouchy,^et accompagna le tout d'une introduction et de notes.

» Les enfants de madame Standish, pour exécuter la volonté de celle qu'ils ont perdue, et pour rendre hommage à sa mémoire, offrent aujourd'hui au public l'œuvre que la mort a laissée inachevée entre leurs mains »

Ces lignes que nous lisons en tête du recueil des Sounirs de la maréchale princesse de BeauvaUj suivis des Mémoires du prince son mari, sont toute l'histoire de celte publication^ C'est madame Standish, si connue et si ad-

1. Un fort volume in-8* avec deux portraits. Paris, 187i. Chei Tecliener.

mirée à Paris pour son esprit et son grand sens, sous le nom de Sabine de Noailles, c'est Tarrière-petite-fille ^du maréchal qui a recueilli tous ces souvenirs, lettres, papiers de famille, citations, feuilles volantes plus ojx moins rattachées à cette double mémoire ; ce sont ses fils, d'accord avec son neveu le duc de Mouchy, qui, pour répondre aux intentions de leur mère, ont récemment livré à la publicité ces précieux restes d'une longue vie (1729-1 807), fragments brisés et incomplets où se retrouvent pourtant, même dans ce peu qu'elle nous en laisse, son unité morale et son respectable exemple. Madame de Beauvau fut une femme qui, en plein xyiii® siècle, aima tendrement et exclusivement son mari, et qui lui coiisA^a, quand elle l'eut perdu, étant âgée de soixante-quatre ans, un souvenir tout rempli d'angoisse et de passion.

L'ouvrage laissé par madame Standish se compose de deux parties bien distinctes, et auxquelles l'éditeur a donné â bon droit une pagination séparée. La première renferme les écrits et les lettres de madame de Qeauvau depuis 1795 jusqu'à sa mort en 1807. Lu seconde est la Notice rédigée par Saint-Lambert et revue par M. Suard sous la direction de la maréchale. Elle porte le titre singulier de: Mémoires pour servir à la vie du maréchal prince de Beauvau. Le tout, précédé d'une belle Introduction par madame Standish et suivi d'un Appendice foi^t curieux, forme une œuvre intéressante pour le lecteur, importante pour l'histoire de la seconde moitié du xvin® siècle, et mérite de compter parmi les documents précieux qui, de prés ou de loin, s'y rattachent.

Je n'en veux pas faire aujourd'hui l'analyse. Elle serait difficile. L'habile éditeur a dtl séparer par des intervalles et des vignettes une foule d'écrits et de pensées qui ne semblaient d'abord a'avoir entre eux aucun lieil, qtti en ont cependant un véritable, j'entends le souflle d'une âme

profonde qui les inspire. Si vous ne vous attachez pas à recueillir cette impression, si vous ne saisissez pas ce fil conducteur, si léger dans la main et qu'aucun effort pourtant ne pourrait rompre, vous vous perdrez dans ce labyrinthe d'idées toujours les mêmes, d*une monotonie volontaire, avec une forme qui varie sans cessci sans être jamais ni étudiée ni affectée. Le dirai-je, au risque de rapprocher des mots qui semblent s'exclure? tout cet ensemble est d'une simplicité saisissante. Le style a une pureté de cristal. L'âme s'y montre avec une sorte de naïveté juvénile. Sous cette plUnie que tient une main déjà desséchée par l'âge, on sent l'indestructible jeunesse du sentunent, le défi qu'il opposé « au nombre des années », et son étemelle victoire sur les ruines que le temps accumule sans cesse en nous et autour de nous. A ce coipptelà, vous me direz peut-être qu'il n*y aurait pas de vieilles femmes. Eh bien, soit ! le grand malheur ! Lady Russell était-elle jeune, quand elle écrivait à son mari : «... Je ne sais rien de nouveau depuis que vous êtes parti ; ce que je sais aussi certainement que je vis, c'est que j'ai été depuis douze ans une amante aussi passionnément éprise qde jamais femme l'ait été, et j'espère l'être également pendant douze ans encore (ce qui la conduisait à la soixantaine) , toujours heureuse et entièrement à vous ^ . « . » Les femmes ne savent pas assez que « ce qui les flétrit le plus vite, c'est le désordre et le vice. C'est aUfesl pai* l'oubli ou le mépris de leur vraie destinée, l'intrigue politique, les convoitises cupides, les intrusions égoïstes et altières, qu'elles sont vieilles avant Tâge, tandis qu'il y a comme une éternelle fraîcheur de beauté datis le câlitle de l'âme, la simplicité et là Vertu.

1. V Amour dam le mariage, pat M. Gtiizdt. Pfcrîs, l855.fihci Ml(ihel Lévy.

Je n*abuserai pas toutefois» au profit de la maréchale de Beauvau, veuve et sexagénaire, d'un paradoxe si aventuré. J*aime mieux la prendre dans sa vraie mesure : elle est une épouse passionnée jusqu'à la mort. Ni le royal époux de rinconsolable Artémise, ni Pœtus le proscrit, ni ^nèque le philosophe n*ont jamais été aimés par leurs femmes comme le maréchal de Beauvau Ta [été par la sienne. Andromaque elle-même n'a pas versé plus de larmes, même dans Racine :

Ma flamme par Hector fut jadis allumée, Avec lui dans la tombe elle s*est enfermée....

La flamme de Tamour, Andromaque croit l'avoir enfermée dans un tombeau, pendant que ce feu la brûle et circule avec son sang dans ses veines. La princesse de Beauvau lui donne son vrai nom, dans une page où la finesse du sentiment toucherait à la subtilité, comme elle le dit elle-même, si elle n'était si profonde et si sincère :

c Janvier 1795.

fl Quand je ûxe ma pensée sur la nature de ce sentiment qu'un si grand nombre d'années n*avoit point afToibli, je cherche un nom qui convienne également à tous les points de sa durée, et celui de passion me semble lui convenir encore mieux que celui d'amour. Je crois cette distinction plutôt délicate que subtile. Dans Tamour, le goût des sens, le plaisir de plaire et d'être préféré, en donnant plus d'ardeur à ce délicieux sentiment, devient la cause même qui Taltére et enfin le détruit.

» Mais pour expliquer comment deux personnes se sont aimées pendant quarante années, non comme amis, non comme époux, non plus même comme amants, mais comme s'ils nV voient été créés que pour jouir l'un de Tautre, pour confondre leurs goûts, leurs intérêts, pour trouver de continuels motifs de se préférer à tout, pour ne se quitter jamais sans peine, ne se retrouver jamais qu'avec un plaisir mêlé d'émotion ; pour expliquer, dis-je, la nature de cette intime union, il faudroit un nom

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qui ne convînt qu*à elle. Celui de pauion me semble le seul de ceux que nous connoissons qui pourra en donner Tidée... »

c Saint-Ger..., 19 mai 1795.

> C'est aujourd'hui le second anniversaire de ce terrible jour (la mort du prince de Beauvau) où j'ai perdu tout ce qui m'altachoit véritablement à la vie, où j'ai vu expirer celui à qui je (levois depuis si longtemps le bonheur.... Gomment puis -je exister eif éprouvant ce vuide afTreux d'une âme qu'un seul sentiment avoit si longtemps et si constamment occupée? C'est peut-être parce qu'il m'occupe encore à un degré qui ne peut être connu que de celle qui l'éprouve. Je le vois toujours, je l'entends, il me parle, je lui soumets toutes mes actions ; si je fais quelque bien, c'est pour l'honorer encore en l'imitant ; je sais ce qu'il séntiroit, et, dans ces temps de malheurs que son âme noble et sensible auroit eu tant de peine à supporter, je me reproche presque mes regrets, car je ne puis le regretter que pour moi, et qu'est-ce que mon bonheur comparé au noalheur qu'il auroit si vivement senti?... »

On a yraiment le droit de se demander après avoir lu de telles pages : Vous attendiez-vous à ce langage d'un tel amour et à ce miracle d*une si incrovable fidélité, presqu'à la sortie du xyiii*' siècle, ce siècle des épouses sans pudeur, des maris sans foi, des alliances de convention, des héritières sacrifiées, des grands noms servant d'enseigne au désordre affiché, à la galanterie impunie, à la trahison conjugale érigée en mode et devenue une des institutions de l'État? Vous y attendiez-vous? Un homme d'esprit écrivait récemment, à propos de cet ouvrage même de madame Standish^ : «< Nous touchons ici à la vraie originalité de ce livre. Dans un temps où la fidélité conjugale était réputée chose presque ridicule, le maréchal et la maréchale de Beauvau, mariés tous deux en

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