‹ Posthumes et revenantsChapitre 12 sur 43 · Chez Lemen*e · texte numérisé non relu

Chez Lemen*e

qui ne sont plus. Chacun, suivant son goût, peut regretter le passé ou le détester; on ne le refait ni par Tidolâtrie posthume, ni par la satire attardée. Tout régime aboli qui, bien ou mal, a fait son temps, est comme cet arbre « séché jusque dans ses racines », dont Dieu lui-même ne pourrait, dit le poète, ranimer la sève et « réparer les ruines ».

Il est vrai que M. de Laprade a uae bonne réponse à nous faire : c Sautez ma préface et prenez mon titre. » Il a raison, sa préface est vieille, son titre sera toujours nouveau. Tribuns et courtisans ! On a beaucoup écrit sur les courtisans ; il reste toujours quelque chose à en dire. Les courtisans des rois ont une très mauvaise réputation dans Thistoire ; Racine, qui s*y connaissait, leur a infligé une épithète immortelle : « détestables flatteurs ! » La race n'en périra pas. Mais les courtisans du peuple ! Voilà, si nous regardons bien au courant des choses humaines, ceux qui marchent véritablement à la conquête du monde et de l'avenir : voilà ceux qui sont en train de gagner leurs éperons dans cette lice ouverte aux poursuivants de popularité, à Tivresse de la parole astucieuse, à la rhétorique provocatrice et subversive qui a de tout temps caractérisé les flatteurs du peuple. Les rois s'en vont ; le peuple reste. La souveraineté qui appartenait aux dynasties héréditaires passe insensiblement à la foule mobile et inconsistante. Il est une façon de la flatter, non pas nouvelle assurément, mais particulière à ce genre d'exercice. Les courtisans des rois, même ceux que leur suscitait « la colère céleste », avaient quelquefois de Tesprit, et il ne leur était pas défendu d'en montrer, à leurs risques' et périls. Les adulateurs de la multitude sont condamnés à la déclamation monotone, à Texagération banale, à la trivialité, pourquoi ne pas dire le mot : à la bêtise. C'est ainsi que Pindare se fait Jocrisse, qu'Hippo-

crafe fait profession d*exalter les fous au lieu de les guérir, que Dèmosthènes parle en Béotien :

Bœotum crasso jurares aère naium !

M. Victor de Laprade savait tout. cela quand il a écrit, il y a plusieurs années, ses comédies satiriques ; et s'il s'est fait trop d'illusion sur la ressemblance de ses peintures appliquées au temps présent, s'il a cru que le malheur nous a plus en vieillis que renouvelés, il n'en a pas moins trouvé des inspirations d'un accent profond et d'une vérité immuable dans l'étude du cœur humain.

A cet éternel acteur de la comédie humaine, tous les théâtres sont bons. Le cœur de l'homme s'arrange de tous les climats, s'accommode à tous les costumes. Sous tous les masques, il joue son rôle, si ce rôle est vrai. Et aussi M. de Laprade, malgré l'implacable date qui marque, au fond de sa pensée, toutes les fantaisies de sa v«rve satirique', a cru pouvoir tantôt leur faire passer l'Atlantique pour les dérober à des applications trop prochaines, tantôt leur faire remonter le cours des âges pour procurer à ses allusions le sauf-conduit d'une antiquité respectable. La première de ces trois satires se joue dans un pays anonyme, mais qui ne parait pas très éloigné des Gordillières ; l'aulre en plein Mexique, dans la ville de Tampico. Une troisième a pour théâtre la Rome du temps de Néron. Le sujet de la pièce n'est rien moins que le Procès de Thra- ^éas, en l'an de Jésus-Christ 66. Le principal personnage est le Sénat romain ; aucun tribun, beaucoup de courtisans. Tel est le livre de M. de Laprade. Le tout compose wn volunte d'un ragoût très épicé. — Les délicats pourront trouver l'assaisonnement un peu fort. Les bons estomacs ne s'en plaindront pas, ni les fermes esprits, ni ceux qui aimentà rire, ni ceux qui ne vcrraic:;l,coîr.ir.c IlLraclilc,

58 POSfHUMES ET REVENANTS.

dans les misères et les vices de rhumanité, qu'un sujet de pleurer.

Un tel écrit, sans doute, nous conduit loin des cimes alpestres et des p^irages 4'azur limpide où notre poète se plaisait tant autrefois, loin de Psyche\ la païenne idéale, et des Poèmes évangéliqties, traduction un peu attendrie d'un dogme austère; loin de Pemette, dont les patriotiques accents ne se retrouveront plus dans Téclat de ces ironies sans pitié ; — mais nous avons le rire qui châtie, l'épigramme qui mord, le portrait tourné en caricature, le dialogue à brûle-pourpoint, la tirade emportée et Téloquence rageuse. L'auteur ne regarde pas toujoui*s s'il frappe juste ; il veut frapper fort; il a, comme Lamartine le reprochait à Barthélémy, « coupé les ailes de l'ange», et il ne se demande pas si l'humanité est aussi laide qu'il la représente. Il veut lui faire peur d'elle-même pour arrêter ses élans pervers, et il l'exagère pour la corriger.

Et puis la bassesse est un champ si vaste ! Il y pousse, soit à la cour, soit aux carrefours nies rues, dans les brillantes assemblées ou les sombres cohues, tant de plantes luxuriantes d'avidité, de flatterie, de contradiction, de mensonge, de sottise dans l'ambition, de platitude dans la convoitise ; les « fleurs du mal » y germent si abondantes et si pressées I H. de Laprade est bien bon d'avoir fait le voyage d'Amérique pour en rapporter toute cette récolte qu'il nous a donnée ! Il aurait pu faire sa moisson plus près de nous et sans demander passage aux transatlantiques. Il a voulu épargner nos souvenirs et ne pas trop se brouiller avec notre orgueil. Mais alors pourquoi donner une date à ces satires? Pourquoi ne pas laisser à ses moralités la liberté de se mouvoir dans le temps comme dans l'espace? Pure chicane, nous dira-t-il. Au fait, avons-nous ri en lisant ses comédies? Nous voilà désarmés !

11 y a longtemps qu'on a dit : « Ne me parlez pas de ces pères de famille ; ils sont capables de tout ! » C'est bien là le ca3 de don Lopez de Azagra dans le Con/teil de Famille, une des comédies de M. de Laprade. Don Lopez est un c homme politique », comme il s'intituîe, mais un de ces politiques avisés qui, après une révolution faite ou acceptée par eux, laissent leur conscience de l'autre côté du fossé et ne songent qu'à tirer parti de la légèreté d'allure que leur a procurée ce a dégrèvement » salutaire. Don Lopez résiste d'abord aux amorees du pouvoir nouveau qui lui fait des avances; il combat les raisonnements d'un finanpier et d'un dévot, qui cherchent à l'entraîner dans leurs desseips ambitieux* Sa femme fait mine aussi de le soutenir dans cette résistance; mais ils ont une fille à marier; cette fille aime un capitaine de hussards; et vous rnen direz tant /... C'est un mot d'ancien régime qui a son application partout. C'est le fin mot de la comédie de M. de Laprade. Le fier tribun est créé duc et devient millionnaire en un tour de main..* f Nous avpns, dit en finissant le banquier,

Nous avons tous ici fait d'excellentes choses. Ce Brutus est guéri de ses projets moroses ; Nous réconcilions, (Jans le parti du bien, Avec un très grand prince un très grand citoyen.

^^Monlrant les deux- amoureux)»

Enfin, nous marions les bruns avec les blondes, El tout va pour le mieux dans le meilleur des mondes....

L'Alcade dfi Tampico, la 3econde comédie d'outre-mer de notre poète, nous montre un politique de la même école et de la même force que le don Lopez de tout à Theure ; m djèmagogue devenu courtisaii, habillant et déshabillant sa conscience au gré di| vent qui fait tourner lesgirpuettes politiques. Pe le bien des scènes qui seraient vraies si elles n'étaient trop chargées, les masses plus

bétes qu6 les ambitieux ne sont pervers, et les consei Is municipaux dépassant, même à ce titre, ixmte mesure humaine.

En servant un pouvoir, s*il est bien afferini. Ne soyez jamais plats ni rampants à demi.

Léchez-le tanl quMl mord! Sitôt qu*on le discute. Mordez-lui les mollets. ... la veille de sa chute. Jurez-moi de n'avoir jamais d'opinion, De dire blanc ou noir, suivant l'occasion, Sur le soleil levant de régler votre montre.... Jurez de voter pour lorsque vous pensez contre. Quelque jour, à ce jeu, vous deviendrez barons. Donc, par cet élixir, jurez !

(Tous avec enthouêiasme.)

Nous Qe jurons I...

Ainsi parle, aux membres d'un aj/untomtento mexicain, Talcade Zapata, devenu duc, lui aussi, par la grâce d'un souverain de rencontre, qui durera peut-être moins que son duché; il n'en demande pas davantage. Sauver la caisse ou sauver le duché; ainsi finissent toutes ces parades de l'ambition versatile et vénale... de l'autre côté de l'Atlantique.

Tel est donc, en abrégé, ce petit volume. M. deLaprade était visiblement pressé de prendre rang parmi les satiriques, et il y a réussi plus qu'il ne l'aurait voulu peutêtre. Mais ce n'est pas par le rire seul qu'il aura été un défenseur de la vérité ; il n'oublie jamais ni ce qu'il doit à la belle langue dont il est un des organes les plus châtiés à l'Académie Française, ni ce que la morale demande à toute œuvre littéraire digne de ce nom. Même dans ce recueil de badinages irrités, parmi ces mascarades auxquelles la passion de l'auteur a trop n-uveracnl donné

leur date, dans tout cet entrain d'une idée fixe acharnée à sa proie, — c'est à l'élévation de la touche que Téminent penseur par instant se reconnaît. Il a des accents qui lui feront pardonner, par des esprits môme sévères, d'avoir mêlé Tacite et parfois parodié Juvénal dans ces exhumations hurlesques de has-empires avortés, a Mon vengeur est tout prêt », dit Thraséas au* moment de mourir; un de ses amis lui demande : « Quel est-il? » le magnanime condamné répond :

L'histoire!

A Theure où mon sang coule en ce dernier frisson, L'incorruptible. Muse allaite un nourrisson. . . Dans tout siècle de honte et de forfaits sans nombre, Elle a ses fiers témoins qu'elle exerce dans l'ombre, Et dont la main, brisant tout ridicule autel. Dresse pour les tyrans un gibet immortel.

Un seul homme y suffit !

Cette évocation de Tacite termine la tragi-comédie de Thraséas dans le livre de M. Laprade; n'en serait-elle pas à quelques égards la critique? L'histoire seule est bonne jusliciére. Seule, elle juge le passé devant l'avenir. La satire n'a pas ce droit-là, ni elle, ni le pamphlet, ni tout ce qui de prés ou de loin y ressemble. Les plus grandes œuvres de ce genre, même sous la plume des écrivains de génie, et même si elles durent, n'ont jamais le caractère sacré de la justice dans Thistoire. Elles ne sont que des matériaux pour écrire les annales des peuples et des rois. Elles ne comptent que comme d'équivoques témoignages que ne sauvent pas toujours des défiances de la postérité le bon renom, l'austérité et la vertu des témoins. Voyez Juvénal. J'en parle à mon aise ; c'est une de mes plus vieilles admirations. D'où vient que Boileau l'a si maltraité? Pourquoi, de noire temps, un juge éminent de l'antiquité latine Ta-t-il classé p.irmi les rhéteurs?. Pour-

62 POSTHUMES JJT REYENAfiTS,

quoi, fout à l'heure encore, un écrivain, digne des plus hauts suffrages, n'a-rt-il pas' voulu compromettre son jugement dans une franche apologie de Ténergique justicier de Domitien * ? Je pose la question. C'est le livre de M. de Laprade qui peut-être y répondra. Ni Suétone au temps d'Adrien, ni Tallemant des Beaux au xviii'^ siècl^, ni ce grand écrivain pi^ssionné, Saint-Simon lui-même, pour les dernières années de Louis XIV, ne sont des juges. Les satiriques de notre époque ne formeront pa^ non plus un tribunal de justice historique, eussent-ils pour président de chambre H. de Laprade en personne. Ni la Némésis, ni les Lettres de Timon^ ni les Pamphlets de Courier, ni les Châtiments de Victor Hugo, niâtes Comédies de M. de Laprade ne donneront à l'avenir la note juste du temps présent. 11 faut s'en féliciter; car si notre passion s'arrange fort par moments des excès de langage qui sur certains points l'ont flattée, sur d'autres nous n'aimerions pas souscrire à des violences qui font cabrer notre justice. Tacite a dit, avec une certaine complaisance, « qu'un bon citoyen pouvait servir utilement l'État, même sous un mauvais prince », c'est-à-dire qu'Agricola, son beau-père, avait pu encourir la confiance de Dpmitien. Soit! U grand malheur des bons princes est d'avoir été trop souvent méconnus, ipal jugés, parfois même calomniés

par d'honnêtes citoyens.

(23 mai 1876.)

i. Voir les Poètes latins de la décadence, par M. Nisard, et TO;^ sition sous les Gésarst par M. Gaston Boissier.

LES MiMOIABS POBTHÛlIfiS

liiEll. ODILON iABBOT*.

LE VIBit KOMÉIB.

On vient de publier en un premier volume^ qui va de 1791 à 1849, les Mémoires de Tbonorable H. Odilon Barrot. Honorable, il ne méritait pas seuleihent, pour avoit* siégé dans la chambre des Députés, cette épithète inséparable du mandat législatif. Il était honorable *par sa vie^ par son caractère, par ses mœurs, par ses sentiments, par ses opinions auxquelles il avait assigné des limites qu'il se flattait de ne franchir jamais. Il fut aussi ardent que H. Thiers, moins emporté que Ledru-RoUin , plus sage que Lamartine. Quand parut YEistoire des Girondine,

i. Chez Charpentier, 1875.

G4 ro. tiii:.:es i:t uevenams.

« Tauteur, dit alors M. Barrot, aurait mieux fait d'intituler son livre : Réhabilitation et même Glorification du régime de la Terreur n ; et il ne sut pas contenir Thonnête appréhension que lui inspirait ce brûlot lancé au milieu de tant de matières inflammables. Plus tard, quand le bâtiment prit feu, encore bien qu'il eût contribué luimême pour sa bonne part à Tincendie, et sans le vouloir, M. Barrot éprouva cet étonnement naïf que le roi Louis- Philippe qualifiait spirituellement lorsqu'il disait, réfugié à Glaremont : « Ils m'ont renversé parce qu'ils m'ont cru inébranlable !... »

L'âge avait laissé à H. Odilon Barrot toutes ses convictions généreuses, mais ne l'avait pas endurci ni pétrifié dans sa foi politique. Il avait blâmé, déploré la catastrophe de février et s'était séparé, avec éclat, des furieux qui l'avaient déchaînée. 11 avait servi, comme premier ministre, le prince-Président. Un an après, il subit plus qu'il n'accepta la retraite qui vint l'atteindre comme une disgrâce de cour. Rentré dans la vie privée, quand le coup d'État de décembre y ramena les hommes libres, on le rencontrait rarement dans les salons politiques de son parti. 11 vivait en sage, presque en solitaire, fort éprouvé dans ses affections les plus chères, inconsolable comme père, comme époux, comme citoyen. Mais quand la République, héritière inévitable des désastres de l'Empire et vouée au rétablissement de l'ordre en Franco, reconstitua le Conseil d État sur de nouvelles bases, la vice-présidence en fut offerte à M. Odilon Barrot. C'est dans ces tranquilles honneurs que le vieil athlète de nos luttes parlementaires s'est éteint, laissant après lui le renom, depuis longtemps affaibli, d'un talent qui était l'un des premiers dans l'opposition dynastique, bien qu'il n'ait jamais été de premier ordre. M. Duvergier de Hauranne dit de lui fort justement, dans son avant-propos : « Il avait le tero-

pérament oratoire, i On pourrait ajouter qu'il y manquait certaines qualités d'esprit pour être tout à fait l'éloquence. M. Odilon Barrot n'avait pas été rebelle à rexpérience pendant cette fin d'une vie si active, couronnée par un loisir si réfléchi et si calme. Nul esprit ne semblait plus accessible que le sien aux leçons que donnent le temps et la fortune. En servant le prince-Président comme ministre et en l'assistant dans la réaction nécessaire que la révolution de février subissait, il s'rtait, après avoir renversé malgré lui un gouvernement, montré digne de gouverner. Et aussi avail-on le droit de croire que cette double et successive épreuve de l'opposition et du pouvoir avait laissé trace dans l'esprit de rëininent orateur. Resté fidèle aux convictions fondamentales de sa conscience, on pouvait se dire que Tétreinte des difficultés par lesquelles il avait passé comme organe principal d'un cabinet, en avait éteint l'ardeur, adouci l'amertume, modifié le caractère agressif, contentieux et personnel. Et si l'on nous eût annoncé, il y a quelques mois, que M. Barrot laissait des Mémoires : Tant mieux 1 aurions-nous dit ; nous aurons là les meâ culpâ d'un honnête homme, la confession loyale d*un vrai politique qui n'a rien à désavouer de ses intentions, mais beaucoup à reprendre dans ses paroles. Tant mieux si M. Barrot s'est résigné à se présenter, de sa personne, devant ce tribunal de la postérité où il n'y a pas de honte à confesser qu'on a été faillible , en présence de ce juge qui ne Test jamais! Tant mieux si, dans le récit des événements et dans la peinture des personnages, il fait preuve de cette exactitude scrupuleuse, honneur et devoir du véritable historien! H. Barrot, l'orateur de tant de retentissants discours, est bien capable de laisser après lui un livre simple et calme, ne fût-ce que pour l'effet du contraste, un bon livre qui serait en même temps une- bonne action. Voilà ce que

nous aurions dit, si pn nous eût annoncé il y a deux mois les Hémoires de M. Barrot.... Disons maintenant que nous nous serions flattés.

L'Odilon Barrot des Mémoires est bien celui des DiscourSj et aussi bien a-t-il pris la peine de les reproduire à peu près tous. Un bon quart de son livre ri*est que la reproduction textuelle de ses harangues parlementaires. Nous ne les avons pas relues; nous les connaissions. Il nous suffisait du commentaire qui partout les accompagne. Or il est impossible de montrer, plus que lie l'a fait l'écrivain dans ses récits, ses portraits et ses réflexions, l'idolâtrie persistante du sens personnel, Fivresse des idées, la persévérance des haines politiques, l'impénitence souveraine d'un esprit qui n'a paru adouci et calmé, pendant les dernières années de sa vie, par la salutaire expérience de l'âge, que pour se redresser plus irrité, plus amer, plus intolérant, après sa mort.

Ce sentiment, qui domine dans son écrit, lui a fait commettre une série d'inexactitudes sur les personnes et les choses qu'il ne nous est pas défendu de relever, quoiqu'il ne nous soit pas permis de les appeler volontaires. Non, les intentions de cette âme honnête n'ont rien à voir dans ces étourderies de la plume, ou dans ces erreurs du jugement. Quand M. Barrot a voulu écrire, il n'a pas su renoncer à cette sorte de verre grossissant qui, posé sur le marbre de la tribune, lui rendait Tamplification si facile et l'hyperbole si habituelle. L'écrivain est resté rhéteur. Il n'a su ni discerner la mesure que doit rendre aux événements et aux hommes politiqiies le calme d'une réflexion irtlpartiale quand l'auteur n*est plus sur le théâtre, en face du public, — ni calculer les proportions fui restent aux choses humaines quand s'est évanoui Ie^M|^stige qui les groësit parfois jusqu'au-ridiculei Combien é^dées, de sentiments, de jugements qui doivent rentrer, une

POSTHUMES ET REyENA»TS. 07

fois la toile tombée, dans le magasin des accessoires! Combien de coups de tonnerre, d*éclairs d'éloquence ar« tificielle, d'anathémes convenus, de prosopopées postiches auxquels le bruit de la lutte et Téclat du grand jour donnent une valeur factice et une importance éphémère! H. Odilon Barrot a tout gardé. Non-seulement il a eonservé, avec ses vieux discours, ses vieilles impressions d'autrefois ; il ne nous fait pas même grâce de celles du public, et il faut que nous acceptions, pour preuve de l'infaillibilité de l'orateur, les acclamations des collègues et des amis qui l'applaudissaient. Ses Hémoires en sont remplis* M. Barrot (qu'on nous passe le mot) fait encore du tapage dans l'histoire, appuyé sur ces démonstrations de parti, et il s'imagine faire ainsi durer peur la postérité ses succès d'un jour.

C'est là ce que j'appelle, — car j'ai besoin de rester eil paix avec cette honorable mémoire, — les mexaciitudeB de Jf. BàrrU : inexactitudes dans lés faits et sur les personnes, inexactitudes aussi dans les opinions et les sentiments.

Sur les faits^ je n'ai que quelqiies lignes ou quelques dates à citer pour établir à quel point les souvenirs de l'éminent orateur l'ont parfois trompé ^ sans être trop aidés par les auxiliaires, quels qu'ils soient, qui ont mis la main à son livre.

Croirait-on, par exemple, que l'auteur des Mémoireé attribue l'attentat commis par une majorité, affolée de royali&me^ envers le célèbre député Manuel, à des paroles qu'il avait protloncées quelques annèeë auparavant, et non aux véritables, celles qui soulevèrent la Chambre contre lui dàtlâ le débat sur l'intervention française de 1823 en Espagne? Manuel avait fait une allusion passionnée et provqquante à la Convention régicide. Il avait dit : « Lorsque Tétranger eut, en 4792, envahi notre territoire, la France,

rts POSTHUMES i:t revinants

la France révolutionnaire, sentant le besoin de se défendre par des forces nouvelles et par une nouvelle énergie.... » Sur ces mots, et avant que la phrase fût achevée, Manuel avait été interrompu violemment par l'Assemblée presque entière*. On sait le reste. Comment M. Barrotne le savaitil pas ? Ailleurs, comment prête t-il à un personnage qui n'a jamais été soupçonné d'imbécillité, même le jour de sa mort, un mot d'une sottise rare, et qu'il n'a pas dit? Quand le roi Louis-Philippe rendit visite au prince de Talleyrand qui se mourait : « Cest le plus beau jour de ma vie » , aurait dit le vieux diplomate, comme s'il eût joué un rôle dans un vaudeville. Tout le monde sait qu'il dit simplement : « Sire , c'est le plus grand honneur qu'ait reçu- ma maison.... » Gomment, ailleurs, M. Barrot oublie-t-il, au procès du maréchal Ney, la présence de M. Dupin, pour ne se souvenir que d'une fenêtre que H. Berryer père fit fermer, pendant sa plaidoirit', en se plaignant d'un courant d'air? Comment oublie-t-il le prince de Joinville à Saint-Jean d'UUoa? Comment placet-il, en février 1837, les fêtes du mariage du prince royal, qui furent célébrées pendant les quinze premiers jours du mois de juin de la même année? Toutes fautes vénielles, nous le reconnaissons, mais qui ne gagnent pas à être imprimées. Comment, — ce qui est de plus sérieuse conséquence, — compare-t-il Cormenin, le pamphlétaire, au grand écrivain Paul-Louis Courier ?

Cette comparaison, qui n'est pas seulement une inexactitude de fait, mais une faute de goût littéraire, nous conduit à signaler ce que les jugements dé M. Barrot sur les personnes ont parfois de choquant dans leur inexactitude involontaire. Ainsi, il dira des jeunes libéraux, littérateurs, avocats ou polémistes, qui s'étaient ralliés,

1. Vaulabelle : Histoire dei deux HeêtauratioMf tome VI, page iO.

J0ST1113IES ET l'.EVENANTS. 69

même avant la chute de M. Laffitte, au gouvernemenl du

roi : « .... Libéraux ardents avant i830, mais qui, par

une de ces transfor (nations trop communes dans notre

pays, étaient devenus des courtisans raffinés^ depuis que

la perspective des grandes positions s'était ouverte pour

eux.... » Or, tout le monde sait que ces raffinés n'étaient

autres que Montalivet, Barthe, d'Haubersart, Duchâtel,

Vilet, Duvergier de Hauranne, Mignet, Charles de Ré-

lïiusat, d'autres encore, gens de talent et de cœur qui,

tous, illustrèrent par une adhésion patriotique, pendant

C( s premiers périls de la royauté nouvelle, leur noviciat

polilique. Nous ne parlons pas de M. Thiers, qui devait

bien compter, lui aussi, parmi ces prétendus courtisans^

et dont M. Barrot dira, beaucoup plus tard, à propos d'un

discours relatif à la crise de 1840 : « Triste rôle pour un

homme d'État, d'avoir été trompé par tout le moJide!...

f intervins pour le couvrir et le relever. » (P. 359.)

Si M. Barrot parle ainsi du plus illustre de ses amis , comment parlera-t-il de ses adversaires? Qtie dira-t-il de M. Guizot? L'auteur des présents Mémoires n*a pas môme, pour ce grand politique, le respect qu'inspire à de généreux antagonistes le souvenir des longues luttes : « Jusqu'alors, dira-t-il, M. Guizot avait paru sur la scène politique tantôt sous le patronage de M. le duc de Broglie, tantôt sous celui de M. Mole, d'autres fois avec le concours puissant de M. Thiers; cette fois il était (octobre 1840) le principal ministre.... » Quelqu'un reconnaîtra-t-il, dans ce protégé de tout le monde, l'orateur dominant, qui, dans toutes les occasions où le pouvoir lui fut donné où retiré, avait marqué sa place, et avec éclat, au premier rang, soit au ministère, soit dans l'opposition? Gela lie serait rien ! M. Guizot a sa place dans l'histoire ; Dieu seul l'en pourrait faire descendre ; mais il faudrait attendre le Jugement dernier. M. Odilon Barrot est pressé. Il s'épuise

à employer de nouveau, contre son adversaire des dixhuit ans, toutes les armes qu*un si long usage semblait avoir mises hors de tout service. Les voilà qui reparaissent dans ses Mémoires, après ce travail de préméditation solitaire, plus blessantes qu'elles ne Tétaient au grand jour, dans l'emportement des soudaines invectives. « ....Ce concours du roi et de la majorité conservatrice, écrit-il (p. 559), de quel prix H. Guizot les payait-il ? tl entrait au pouvoir, non comme un ministre qui s'impose à la suite d'un mouvement d'opinion, ou comme représentant les forces d'un parti, ainsi qu'il y serait entré si la coalition n'eût pas avorté, — mais comme un transfuge amnistié qui avait beaucoup à se faire pardonner.... » Ëst-il possible, je le demande aux hommes qui ont gardé souvenir de cette époque, d'imaginer rien de plus inexact qu'une telle appréciation des causes qui avaient nécessité la formation du ministère du 29 octobre 1840? H. Guizot transfuge! Et pourquoi? Parce qu'il n'avait pas voulu transporter dans le gouvernement de l'Ëtat le mensonge d'une coalition, qui avait pu être un instrument de combat pendant une crise passagère, mais qui ne valait rien pour gouverner. Transfuge, quand il ne faisait que revenir à ses vrais amis, à ses vrais principes, en échappant à cette contrainte, trop facilement acceptée, d'une alliance contre nature I Mais M. Barrot, qui rend hommage à la coalition (p. 358 de son livre) et qui la croyait capable d'enfanter un ministère viable, comment la traite-t-il ailleurs? « .... On se sépara, écrit-il, la coalition fut dissoute.... Le roi n'avait eu rien à faire pour aider à cette dissolution : ïorgueily la vanite\ Fentêtement des coalisés y avaient suffi..». Il dut éprouver un grand soulagement le jour où on vint lui dire que les coalisés, ne pouvant s'entendre, se séparaient plus irrités que jamais les uns contre les autres. Son gouvernement personnel triomphait,

mais aussi aggravait pour lui cçtte responsabililë qui devait finir par l'écraser.... » (p. 344).

L'inexactitude dans les récits et les jugements n'est pas le seul défaut du livre de H. Barrot. J'y voudrais signaler aussi celle des sentiments. Il y a là une nuance difficile à saisir. Si H. Odilon Barrot était malveillant par nature, tout serait dit. Je ne le discuterais pas, et contre sa malveillance je ne défendrais personne, pas même le roi Louis-Philippe, qui est, de tous les personnages cités par M. Barrot à son tribunal, celui qu'il a le plus maltraité. Mais ce défaut de l'âme, la malveillance, porte son remède avec lui. On s'en défie. Le lecteur est prévenu. Il se précautionne contre un juge qui lui est suspect. Il s'arme contre un assaillant qui veut entrer de haute lutte, tout armé lui-même, dans sa conscience. M. Barrot, comme écrivain, n'a pas ces allures de matamore. Il n'entre pas en matière comme un capitaine Fracasse, pour lequel l'histoire serait une salle d'armes et la plume un fleuret déboutonné. A quoi tient donc l'inexactitude dans les souvenirs de M. Barrot ? Comment va-t-«lle jusqu'à atteindre ses sentiments, quand il s'agit des personnages politiques de son temps, lui qui trouve la note juste, celle dq cœur, quand il n'a qu'à exprimer des sentiments privés ? Il a, sur sa femme, sur sa fille, sur M. Labbey de Pompières, des pages d'une émotion naturelle et d'une couleur vraie. Le chapitre sur le Voyage à Cherbourg est d'une bonne âme. Pourquoi, lorsqu'il touche aux hommes publics, et au plus auguste de tous parmi ceux qu'il a combattus, son crayon s'égare-t-il, son dessin devient-il gauche, sa couleur criarde? Pourquoi est-il à côté, presque en dehors du sentiment vrai des choses, et ne voit-il plus clair dans ce qui saute aux yeux, comme on dit, des moins clair-* voyants ?

Le roi Louis-Philippe était la bonté même» jusqu'à Tex»

ces, usque ad pcmitentiam clemens..,. Il était affable, poli, d*une politesse qui n*était pas seulement une attitude, mais qui tenait, comme Ta dit en son temps La Bruyère, à une certaine délicatesse du cœur. Arrangez cela avec la scène où M. Barrot représente ce roi, après une visite des chefs de l'Opposition parlomenlaire le 24 février, les congédiant (( après leur avoir fermé la porte au nez. . . » ? M. Barrot le fait sinon méchant, du moins rude, presque grossier. Quand la reine Marie-Amélie, qui le connaissait bien et qui n'eût pas menti, même pour le louer, disait du roi : (( C'est le plus honnête homme du royaume a , M. Barrot, qui cite le mot, y répond en répétant, avec toutes les basses trompettes des factions qui poussaient par derrière son honnête et imprévoyant parti ; il répond : <( Le roi avait pris Vhabitude de ruser avec toutes les sittuUions.,.. » Il lui prête d'étranges paroles, des menées subalternes, les détours d'une coquette, les ruses d'un valet sicilien du temps de Molière. Lisez, par exemple, le récit que fait M. Barrot de la prétendiue comédie jouée par le roi en 1840, M. Thiers étant premier ministre, comédie des « Cendres » avec un prologue par H. de Rémusat, comédie de l'augmentation des cadres, des fortiOcations, des prises d'armes, comédie des menaces et des reculades, c'est-à-dire le chapitre X des présents Mémoires presque tout entier. Le dégoût vous monte au cœur en lisant des détails tels que ceux qui suivent, et où l'rnexactitude de l'historien ne s'arrête pas môme devant la dignité d'une femme et d'une reine, que les plus forcenés parmi les ennemis du trône étaient contraints de respecter :

... J'ai assisté comme député à la cérémonie dans laquelle le roi reçut Tépée de Napoléon, et la déposa sur sa tombe

(décembre 1840) f/enthousiasme populaire était tout entier

piiir l'iiUisîre inort ... Les vivants ne paraisbaieiit que d'assez

pauvres companeêj appelés à jouer un rôle secondaire dans cette comédie .. Mais, à ce moment, la question d*Qrient arrivait à sa crise suprême ' ; des préparatifs de guerre avaient été faits avec un certain éclat. Louis- Philippe s'était prêté, aumoim en apparencej à cette politique. Dans un discours à Boulogne, il avait parlé de Thonneur national et de sa résolution bien arrêtée de le soutenir, même par les armes. Une icènt de famille était même venye conOrmer ces dispositions guerrières. La reine avait félicité ses fils de leur courage et de leur patrio' tisroe, leur disant qu'à Vexemple des mères Spartiates elle aimerait mieux les voir rapporter morts sur leurs boucliers que de les voir déshonorés ; et la nation, ^t prenait au sérieux ces démonstrations, s'y était associée avec enthousiasme Cependant, lijoute Fauteur, je conservaii qudques douUi ewr la sincéfité des sentiments belliqtteux manifeêlés par le roi... Je me rendis un matin à Auteuil où M. Thiers avait sa résidence d'été. £t alors il me raconta ce qui s'était passé entre le roi, la reine et leurs fils ; je me retirai à peine convaincu /...• » (p. 551 el suiv.)

Ainsi se jouait cette comédie de Thonneur national ; la scène n'était pas à Saint-Cloud, elle était à Sparte; tout cela pour gagner du temps, ruser avec l'Europe, tricher au jeu avec TOrient, et faire tomber le ministère dans le piège qu'il avait préparé de ses propres mains : « H. Thiers» dit l'auteur, avait été dupe de bien des manières; il avait été trompé par les quatre puissances qui, à son insu, s'étaient coalisées contre là France; il l'avait été par ses agents sur les forces réelles de Méhémet-Ali en Syrie ; et enfin il s'était laissé abuser par les démonstrations belliqueuses du roi.,.. )) Comprenez-vous? C'est le roi qui, tians cet intermède comique, avait joué le premier rôle.,.. Tous dupi's! lui seul ne l'était pas.

On s'étonne, à vrai dire, que M. Odilon Bariot se soit montré si sévère pour les démonstrations politiques ou

1 . Ce qui est encore une inexactitude de fait : la crise était finie au mois de décembre et le ministère du 1*' mars remplacé.

7i PO.STEUHES ET REVENANTS.

s^utres qi;ii se ra^liac^èrent, en France, à la grande crise UiiernaUoi:ialede.i3404 puisque ces démonstrations furent toutes Tœuvre de son parti. Quant à là cérémonie napoléonienne' de décembre ,' qui dpric ayaii' conçu rîdé'e , re-

li^è Iç scenariOj travaille^ 1^ ijfpe en ^c^e^ p]^e^>are fe.

^uiçûri^efij^ ^ ççtte pj^te^due. CQjaàdieZ N*était-ce pas VOpposiilôn eUb-niéme^ arrivée aux affaires? N'êtaîent^e pas les amis /les alliés de M. ÔdTlôn'Ba'rrot? Et aussi

n'y avait pas ],a pari du pateiotisme 3. Répudier,. au nom de je nië sais quçl libéraliftifiê ôô^mopoliïjs, la gloire aç; duise par lés aVmes françaises penjâamlLes Vingt années ae

feÇ^^ ^A XP??I ^1? Vyf^X ^ % Ifto^om ceja esJi V:op ffr gle, M. Qgilqn %ir^fttk se prppu^e cette satis£|ctiaii platonique à propos de la colonne de la place Yendônie ; il écrit : « La Providence a fait naître presque en même temps ces deux hommes, Lafayette et Napoléon, et les a lïiîs en présence* comme pour offrir à notre génération les deux* types "très différàits^de la grandeur. ' De même qu*aux deux exfrèmilès de îf*aris s'élèvent deux naonuiïlfenls(dèux côloHiieà)',*dohï Tune glorifie la grandeur du pouvoir àbéôlu el Tauti^e porte vers les nues lé ffériie de la MbertéV et qui, tous 'déuk'''(!l^ebouti semblent se défier et dire à la France : Choisis^... il fau(lra bien, iin jour ou Taulre, faire un choix (p. 277). » — M. Courbet l'a fait un Joui*, ce bho1x-là, et il à fait aWtre^a colonne de la place Vendôme. Mais Fauteur, si grandement illustre, de V Histoire du Consulcû et dé V Empire pouvait, saris déroger à sa pensée libérale, s'associer, en 1840, à une revanche inoffensive des deux invasions; et le roi Louis-Philippe, qui avait ouvert un musée à toutes les gloires delà France^ n'avait pas eu l'idée d*en exclure le vainqueur da Harengo et d'Austerlitz I

t>OSTiîUMES ET REVENANTS. ?o

Cefte prétention de {aire du roi Louis-Philippe une espece de comédien, toujours on action, pendant la durée de ce reo:ne loyal et prospère dont le souvenir est encore vivant, — une lelle prélerition. outre sa fausseté radicale, indiqué aussi, de la part de l'auteur des Mémoires, un défaut de cl.JU'voyance moraje, une sorte d infirmité du sens dc la vue dans 1 histoire qui mentait d être signalée. Ainsi le roL juste apprëciatfur des menfaits de 1 instruction publioue, fait élever ses fils au collège. « AiTecl.ation » , écrit ff.jBatrot (p. il 9,). Le rôi fait remettre,' ^e ses deniers, a Charles X, six cent mille francs, la veiUe dé 1 emparquement à Cl.ierDourg de 1. infortune prince. « Je n ai pas vérifie, Uit M.' Bai^rot, si cette somme lui fut rem- Çoursèè par le Trésor? » Casimir Çeriér meurt dû' chovera : « Est-ce un oienl est-ce un mal?. » C est 1 oraison funèbre que fait le roi de son grand ministre, selon M. Barrot. Après la comédie des « Cendres », nous aurons celle des mariages espagnols. « Louis-Philippe prouvait une fois de plus, nous dit-on (p. 445), combien la fortune de sa famille aominait, en lui. même les habitudes réservèes de s^ politique. » Parlerons-nous de cet espionnage que pratiquait sans merci, tout autour de la âuchesse d'Orléans, son «rusé » beau-père, «lequel, nous dit Fauteur, faisait épier les moindres démarches de sa belletille et se faisait apporter tous les soirs la liste des personnes qui 1 avaient visitée dans la journée ; elle ne pouvait que gémir.... »

Tel est le portrait donné, par M. Odilon Barrot à ses lecteurs de ce roi dont la bienveillance, au sein de sa famille, était proverDiate et la confiance presque sans bornés.' Avez-yous reconnu, dans ces insinuations traiispareniês, rien qui émane de ce sens délicat de la réalité qui s'appelle la justice dans les relations des hommes, et qui est iéxaciùuàè dans ' l'histoire ? Le*roî,' à là vérîtc*,

76 POSTHUMES ET REVENDANTS.

quoiqu'il eût une certaine impéluosité de premier mou vernent vis-à-vis de ses parents et de ses amis, ne se livrait pas tout entier au premier venu , fût-il aussi honorable que M. Barrot. Il se laissait juger a^ec une sorte de placide indifférence, trop facile à tourner contre lui. Il en appelait volontiers, comme son aïeul Henri IV, du présent aveugle à l'avenir mieux informé. C'est bien lui qui aurait pu dire avec Tillustre Guizot que Tinjure n'arrivait pas « à la hauteur de son dédain » . A cette patience de son âme en face de l'injustice ne se mêlait aucun orgueil; sa rancune prenait mesure sur sa bonté. Il n'a jamais su haïr, et c'est encore une inexactitude de M. Barrot de prétendre qu'il méprisait les hommes. Personne n'avait plus le respect de la vie humaine, même chez ceux qui avaient attenté à la sienne. On sait le double registre qu'il tenait avec tant de soin des grâces qu'il avait pu faire à des condamnés, et de celles que ses ministres Tobli- «^eaient à refuser. Il avait, jusqu'à l'excès, le souci des existences, des situations, des droits, des libertés, des intérêts de chacun. C'était une affaire pour lui que la destitution d'un employé de sa maison ; on l'a vu tenir conseil, avec la reine et le général Àtthalin, pour le simple renvoi d'un domestique.

Mais il avait un grand défaut : il était habile, habile autrement que M. Barrot qui, dès la douteuse aurore du gouvernement de Juillet, voulait le pousser en avant, à toute vapeur, tandis que le roi Louis-Philippe essayaU de hii imprimer une marche moins rapide et plus sûre. C'est la question qui a dominé le règne tout entier : courir les aventures à travers le monde, à la remorque des factions irresponsables, et à la poursuite de progrès chi mériques, — ou 'marcher le pas de l'esprit muderne, qui est fait de modéra! ion et de bon sens, le véritable esprit libéral. Ne vouloir pas d'autre guide, c'était être vraiment

POSTflUllES ET REVENANTS. 77

u de son siècle » , comme disait souvent le roi ; rappliquer au gouvernement de l'État, c'était se montrer vraimeift habile. L'habileté du roi a consisté à voir avant M. Barrot ce que M. Barrot n'a vu que dix-huit ans plus tard, à la lueur d'une révolution qui l'a forcé à ouvrir les yeux; et encore les avait-il fermés de nouveau quand il a écrit ses Mémoires,

H. Odilon Barrot rappelle, avec une sorte de solennité, la phrase célèbre qui fut prononcée par un orateur de l'Opposition pendant la discussion de l'Adresse de 1846 : « Je placerai mon vaisseau sur le promontoire le plus élevé du rivage, et j'attendrai que la mer soit assez haute pour le faire flotter.... » Ainsi parlait l'orateur; et savez- Yous le commentaire de M. Barrot? « .... La marée a, en effet, monté un jour, écrit-il, assez haut pour mettre à flot ce vaisseau, mais aussi pour emporter tout à la fois et le navire, et le pilote, et les passagers..., » (P. 335.)

Est-ce là ce qu'espérait M. Odilon Barrot? Que signifiait donc ce vaisseau tant applaudi, qui ne montait si haut que pour retomber plus lourdement dans l'abîme?

..... Tolluntnr in altum (Ji lapsu graviore ruant

Que signifiait ce fier défi qui présageait un malencontreux suicide ?

Suicide involontaire, je le reconnais, mais qui entraînait la chute de la royauté et la débâcle de l'Opposition dynastique. Une royauté qui tombe, est-ce donc uneroyauté habile? Périr par accident, est-ce faute ou malheur? Mais une Opposition frappée au cœur avec les armes mêmes dont elle s'est servie pendant dix-huit ans de lutte, est-ce une Opposition intelligente? M. Odilon Barrot se garde bien de faire son meâ culpâ sur les débris

du trône dp Juillet, au milieu desquels flnit son premier volume. L'âge .ne li^i a guèi'e appris qu'à confesser Jes autres, jamais lui-même. Mais on nous donnera peut*être |a suite de ces coi^fidence^, si ét^rangement produites. Nous attendons H. Barrot à Tan 1849, quand, premier ministre du prince-Président de la République, il s*oppo,se aux amnisties, fait fermer les clubs, reslreint le droit de réuniçn, et prend , avec une résolution çpurageuse^ sa part dé responsabilité dans le siège de Rome. C'est le ministère de M. Odilpn Barrot qui est sa vraiç confession dans rhistoire. G*es^ Taction qui fait le procès.^ la parole. La confession a été loyale, mais .complète. « Si vous étiez à ma place, lui disait un jour H. Gufzot, alors ministre, vous feriez comme moi.... »

M. Odilpn Barrot, ministre de la présidence, montra bientôt à H. Guizot, qui n*étfiit plus ministre de personne, que la politique qu'il savait le mieux faire était^ celle (ju'il avait combattue pendant dix-huit ans, et qu'il outrage encore aujourd'hui après sa mort.

(8 août 1875.)

LE RÉVEIL d'ÉPIMÉNIDE

EN FEVRIER 184à.

Ôoand i'ai eu à parler "^àixr ta pr^ttièlrè fois de^ Itemoires tfè M. BaVrot '{le *f)Vemïer volu^^e àviïlt stul p'àruV je n'ai )f>âs àrsàiùiulé la sui^rîse que lïie causait Vèîtrà^gè cachai dSnéxàctïlutfe 'désotlïgeanle et de iriâlv^iflancé attardée, errtpreint sûr cet ècrft â*uh vétéran si respectable 3e noà grandes luAès parTementaii^es. W4 Surprise *se Just/âli^it par ce que nous S'aviôns tous, (depuis Ïi48, 'dâni le monde politique, des tioÏÏnête's 'résipiscences dé ràncîen chef de TÔppositiôn dynastique soiis tè'gouvérheriient àè lùufeV, tout k coup 'ciémeniiès par lâ publication de son livre. Ce preWieir volume, en enk/ertaft l'acte *d*accusalion, disons mieux, le jugement de condamnation de ce passé sur fequel rètoaiience de iJf . TBarrot avait ie^é tarit d*eclal. 3'ai cilè lès cdnsid^rant's de cet arrêt. ïe lès ai 'dïsculés. J aurais compris sa rigueur si M.Earrot avait *éte un partisan sincère de (à révolution qu'il avait si f*atalement ronlribuè à déchaîner sur la France. Le règne des dix-hùit

ans étant le crime, la révolution de février était le châtiment . Tout était dans Tordre. M. Barrot restait fidèle à son rôle.

Mais voici que paraissent deux nouveaux volumes; et cette fois, c'est la Révolution de Février elle-même qui est en cause, — hommes et choses, ses principes et son personnel tout entier, sa politique et ses actes, ses attentats et ses folies, son impuissance devant les factions et devant les despotes, ses montagnards menaçants et ses hommes d'État timides ; — ses expédients financiers, sa diplomatie inquiète, sa tribune retentissant parfois de nobles accents dont se raillent, dans les conciliabules de l'empire en train de se faire, les hommes de main et les agioteurs de Tavenir.

Quoique le troisième volume des Mémoires de M. Barrot se termine à la chute du ministère dont il était le chef sous le prince-Président (28 octobre 1849), cet avenir se sent en quelque sorte dans son écrit. Tout y porte, moins encore Tidée fi^L^e qui possède le cerveau du chef de TEtat et la trompeuse étoile qui Tattire, que la trop réelle inaptitude des partis, monarchiques ou républicains, devant les difficultés qu'elle crée à chaque pas, qu'elle entretient et qu'elle aggrave. C'est là ce que M. Odilon Barrot s'est donné mission de raconter, quelquefois de peindre^ quand il est en train, en dépit dé la sécheresse habituelle de son style. C'est là, je veux dire la sincérité de son impression, ce qui donne cette fois une certaine valeur morale à ces deux nouveaux volumes ; — meâ citlpâ naïf d'un politique fourvoyé dans une grande perturbation où le sang-froid l'abandonne, et compromis dans une complicité contre laquelle son honnêteté n'a pas moins réagi que sa raison. « .... En 1848, écrit-il, la révolution a été plutôt une débauche d'idées qu'une explosion de misère ou de souffrance.... Son résultat le plus réel a été de mettre à nu les fondements de la société, nous ne disons

Al

POSTHUMES ET RBYENANTS. 81

pas seulement française, mais humaine.... La société s'est trouvée, après cette révolution, dans la disposition où seraient les habitants d*une maison qui, après s*être endormis la veille en pleine sécurité, verraient avec terreur à leur réveil que, par quelques convulsions subites du sol, ils restent suspendus sur un aUme^, »

Ainsi s'est réveillé M. Odilon Barrot, un matin, après l'ivresse des banquets et son ministère d'un jour, le 24 février. Ainsi s'est-il retrouvé, la tête dans un brouillard, les cris de l'émeute à ses oreilles, l'abîme à ses pieds. S' accuse- t-il une seule fois de celte surprise qu'il déplore? Il est plus commode d'en rejeter la responsabilité sur ceux qui y ont mis la main avec lui, plus audacieux sans doute et plus malintentionnés que lui, mais non plus aveugles. Ces hommes, le pays les avait un peu oubliés. M. Odilon Barrot a pris grand soin de refaire leur portrait. La galerie est complète.

Laissons les morts. En politique les morts ne reviennent pas, dit-on. Cela n'est pas toujours vrai. Mais ce sont les vivants qui font surtout, à de certains jours, effet de revenants. « M. ***, écrit l'auteur, avail tout autant d'ambition et d'orgueil au moins que Ledru-RjUin ; mais ces sentiments étaient chez lui plus raisonnes et par conséquent plus profonds. Je dirai de lui (à la différence de son émule), qu'il est plus apôtre que tribun, mais apôtre plus inspiré encore par la haine que par la foi. 11 a été la véritable incarnation de cette passion haineuse qu'il avait tant contribué à allumer par ses ouvrages au sein de la classe ouvrière.... Il représentait dans le gouvernement provisoire la seule passion réelle, la seule lorce efficace de la révolution du 24 février : la haine du pauvre contre le riche. ...»

Un autre revenant, n'est-ce pas ce fanatique octogénaire qui inaugurait, il y a quelques jours, à la tribune natio-

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