‹ Posthumes et revenantsChapitre 13 sur 43 · Page 2 du tome II · texte numérisé non relu

Page 2 du tome II

j^2 POSTHUMES ET REYENÀI9TS.

naie, la discussion suir ramnistié, dan'à un lian^agis qui semblait, en effets sortir du fond de l'abîme où la société française, en .1848, a failli périr? a Chiiniste assez distingué, nous dit Tauleur des Mémoires posthumes y M. *** avait étudié toutes les propriétés du camphre.... dont ii avait fait une sorte de panacée.... 11 ouvrit des boutiques où il débitait ses médicaments % bon 'marché à tous les ouvriers, y ajoutant même parfois des secours gratuits : ce qui lui avait donné une popularité immense et de bon aloi. Plût à Dieu, i^otxv lui et (iourson pays, que cetle.philànthrôpie ne se fût p'as trouvée chez lui unie à un fuffsfhentfaux et à une imagination malade qtdlejetè/ent àam toiites ks exagérations de la démayàgie &t du socialisme. ...»

J'ai beaucoup écrit autrefois sur l'arévolutiob de Février, et j)e l'ai ju^ée avec une sévérité dont je nie repens moifts que jamais aujourd'hui, en face dé ses a Irevénants ))^ j'éprouve pourtant une certaine confusion li me dire que moi, qui ne l'aimais pas, je ne l'ai janiais traitée aveb autant de dureté que M. 0(jlilon B^rlrot, qài l'avait ïfaite.

Avàit-il fait vraiment la révolijtion de Février, ou l'avaitil seulement, pour sa bonne part, rendue inévitable? Tonte la queslioA est là. C'est à la conscience 'j^ubiiqofe à répondre.

Hais l'auteur des Mémoires aussi hous y aidiera. Regardoits à éon récit. Remarquons seulement le chemin Qu'avait fait, entre deux ioieils, l'esprit dé cet homme qui', noTâifné ministre au milieu d'une émeute, se trouve du premier coup acclamé et idolâtré par elle; puis dépassé au point de tourner bride, dès le ^premier coin de rûe^ an mouvement qui l'emporte. L'a scène est trop curieuse au point de vue dramcatique et, conîme leçon; tro^ instructive, pù^r que je ne procure pas ^ nos lecteurs 4a satiàflictioh de la voir reproduite tout entier^. U s'agit. de cette fameuse promenade à cheval que fit M. Barrot, le matin

au 24 février, avec p|us de coi^r^ge quç (Je f>uqçes. TJi §e défend d^avoir eu besoin d& courage ; car. il tient, môme encore aujourd'hui , j'entends au moment où il écrivait son livre, à sa popuïèWl'è 'd'autï*éfoîfe : « Je Jié refusé pks ma reconnaissance, dit-il, a ceux qui prétendent m avoir alors sauvé la^vie : mai^ je persiste à croire. que je n!ai pas couru un danger sérieux dans cette journée.. '«. » &, en effet, de la rue Saint-Denis .jusqu'à la place Vendôme, les émeutiers continuaient à crier : « Vive BarrçAl Vive lo- Refopne! A ffosjes xn^nistr^s! Y engeance jHmr tuMr frèrçs lâchtment assassines 1,.:. » Voilà tou]ls;. et jii^que-lîit ajoi^te. naïvement l'autepr, p^s pn cri « qui ,annonç^.une j:évolutiqn.)^ Cependant, à la Jiautpur de la riijie jde. lu Paix, juii jeune f^vocg^t,, tr^ès engagé clans U rébellion, lui ayait à, demi-voix gli§$é. cl^ns.ror^ilie ces. mots ^signj^catifs : (f Avant ce so^^ rab4icatio];L du roi; $itumt tmfi rmh lutionUl jij Qn eût dit qqe.pet ayocatJlaViiit dan$ sa manche. M. Barrot, , nalurey ement , p'attacha. .^ulune médiocre importance à cette communication incidente.

• Nous *ééîons aiVivés près de la '^ade VeitàA'Jié. Je *Âié laiissafis entraîner 'par ce vaste et irrésistible courant d'homitiéRs', épuisé de fa(igùei(eilb(W^ d'état, de îq diriger, lorsqi^'uii cri formidable ^ousfiépar,lîfou/e : iuof Tuiler^{fs! MtxJyM^t^.!'^': vint tout a coup m^éclâirer sûr la situation, je -vis les. com^ qnences cTe ma rentrée aux Tuileries a la tête dé cette mass^ armée. Sorti du cabinet du roi avec la mission d*apaiser rinsurrection, je ne pouvais, sans manquer à Fhonneur, venir à la t'éte de cette même insurrection imposer l'abdication de Louis-Philippe ; et c'était au moms cela que cette foule agirait e%i^é. Je me penchàf vei's i4s gardes nationaux qifi conduisaient, mon. eh'ev«l H leur di« avec ivivacité :

et, au Heu de lui faire traverser la place Vendôme, ils le dirigé- rentparla rue des Capucines... La foule suivit en partie cette direction, et, après avoir inondé ma rue comme une avalanche, pénétra dans ma maison. Une femme la précédait portant un drapeau tricolore qu'elle vint planter sur une de mes fenêtres, pendant que des hommes, à Taide d'une échelle, appendaient au commencement de la rue cet écriteau qui s'y remarquait encore quelques mois plus tard, et sur lequel étaient tracés ces mots : Rue du Père du Peuple. Triste témoignage d'une faveur populaire de quelques instants ! »

H. Odilon Barrot ne nous dit pas si ce témoignage fut pour lui plus triste qu'agréable.... Mais arrêtons-nous là. Ceux de nos lecteurs qui auraient besoin de nos commentaires, après avoir lu la page que nous venons de citer, seraient capables de ne pas les comprendre. Nous n'ajouterons donc aucune réflexion, faisant réserve du respect que nous inspire, dans son ingénuité même, l'honnête caractère de ce dernier ministre du roi Louis-Philippe.

Quand M. Barrot a résumé dans son premier volume tous les vieux griefs de l'Opposition des dix-huit ans contre la royauté de Juillet, je l'ai suivi pied à pied dans ses inexactitudes posthumes qui auraient pu, faute de cette réfutation, se donner l'air d'être une histoire véritable. Sur le terrain où les deux derniers volumes nous amènent, je n'avais à relever, quant à M. Barrot, que le jugement infligé par lui au régime qu'il avait contril)ué à fonder," quoiqu'il s'en défende ou qu'il s'en repente. C'est la moralité de son écrit.

Dieu fit du repentir la vertu des mortels !

C'est en effet la vertu dont ils ont le plus besoin et dont ils usent le moins. Malgré tout, il n'est pas impossible que cette résipiscence en faveur de la justice dans l'histoire, dont la trace est visible dans les deux récents volumes de M. Barrot, ne rachète devant les hommes et

POSTHUMES ET RETENANTS. 85

devant Dieu la grBie atteinte qu'elle arait subie dans le premier. Je ne dirai rien de plus sur Tensemble même de ces Mémoires; j'attendrai la fin. Suivre le récit des événements qui remplissent les deux preniières années de la révolution de Février, y compris le ministère de M. Barrot jusqu*au moment où. le 28 octobre 1849, il fut assez brusquement remplacé; suivre cette révolution dans sa marche tour à tour violente et incertaine, quand elle est aux mains d'un gouvernement provisoire, — ou pleine de réserves cauteleuses ou menaçantes quand c'est le tour du prince-Président, — l'entreprise en serait difficile, l'exécution fastidieuse ; on ne refait pas une histoire dans quelques colonnes d'un journal. Ce que j'ai voulu aujourd'hui, en rattachant mon étude au titre placé en tête de ce chapitre, c'était montrer à l'œuvre quelques-uns des acteurs du passé que M. Odilon Barrot a si utilement désignés aux défiances du présent; c'était revoir par ses yeux ceux qui, a\ant une première fois, en 1848, renversé un gouvernement qui assurait à la France, avec une loyauté indiscutable, la liberté dans la monarchie , — ont laissé sur ses débris tomber de chute en chute^ dans le despotisme celui qu'ils avaient cru fonder ; « revenants » redoutables, si le temps qu'ils ont passé dans une sorte de mort politique, loin de la France ou loin des affaires, ne leur a pas inspiré cett»? patriotique sollicitude qui fait prendre en pitié les malheurs d'une grande nation, et si, n'ayant pas perdu 1 orgueil, ils n'ont pas gagné l'expérience.

(23 mars 1876.)

II r.

Lk CORAÉSPôifb'ÀlfCE ^ÔSTl^u)iB

DK M. DB LaMARTIHB'.

LA REtOLUTION DU SALUT PUBIIC.

Qui ne voudrai^ chercher d^ns une telle cQrrespon^ance commencée en 1807, qaand Lamartine avait dix-sept ans i peine, et 'contîimé'e jusq^rBri 4853, taiit de réV^latîohis sbV s6n adolèWfceiïc'é, èa Virile teiitfeô^fe, sa hialliHtfe à fedià aebut, — tant de cow^Jences.qu il n a^pas faites au public, même dans ceux de ses livres qui portent ce titre attrayant? Qui u*àu)r^it,eu cette curiosité? Je. Tâîeue pour liion <'om^te, ^i c*e^l très sincèrcpient que je déclare m'en être biert trouvé. Lamartine n*a guère caché sa vie; pour

ï- Correspondance de Lamartine )!>ti£liée par mad*n\è Valeïitinede Limirti ij. 4 vjlum33 iii-S% 187 J-187 4. Chez Hacbetie.

ma part, j*ai eu à la juger autrefois dans ses actes politiques et dans ses œuvres historiques, avec plus de rigueur que je n'en aurais montré sans doute si ses lettres intimes m'eussent été alors connues ^ Rien que pour leur sincérité, elles feraient ain^er l'homme, même si elles n'ajoutent pas beaucoup à la gloire de l'écrivain. Elles manquent parfois, et qui l'aurait cru? de couleur et de relief; je parle seulement des premiers volumes. Pendant ces dix années et jusqu'à vingt-cinq ans, la jeunesse du poète est livrée à toute sorte rie désagréments que son imagination transforme en fléaux : une vie étroite et surveillée, une santé faible, une passion malheureuse, une grande méfiance de sa force, peu de foi dans son génie, peu de faveur auprès des puissants qui l'admirent déjà et le laissent végéter dans les emplois inférieurs de la carrière diplomatique. Mais tout cela même, c'est l'intérêt de cette correspondance qui semble marquer, date par date, les tristes étapes de cette grande destinée :

« Oui, j'ai pleuré, écrit-il un jour à M. de Virieu, son ami; j'ai pleuré, moi qui ne pleurais plus, un peu de regret de cette partie manquée, un peu en voyant la sympathie de nos peines, de nos idées, de nos tourments, de nos désirs, et ee feu sacré qui commence à te brûler comme moi, ces projels vagues, ces tristesses, cette paresse, cette vie au milieu de la mort (pour parler noblement). Oh ! que ne suis-je vieux, vieux comme mon graudpère Inerte, — ou que n*ai-je seulement deux mille francs et la clef des champs !... Au lieu de cela, je suis sans lé sou, sans société de mon goût, sans occupation assidue, sans espoir d'aucun avancement. » (Tome I, p%e 142, 1809.)

Sans le sou ! Nous sommes encore loin des Méditations^ des Harmonies et du Voyage en Orient. Le temps s'écoule cependant, et il apporte avec lui la renommée, la gloire,

1. Portraits politiques et révolutionnaires, 2* édition, en deux rolûmes (Blichel Lévy).

par moments le bonheur et la santé, jamais la richesse. « Rien ne me tourmente que mes interminables embarras d'argent, écrit-il dix ans après la lettre précédente. Quand on a mis, en conmiençant sa route, le pied dans cette maudite boue, on ne s'en tire jamais totalement.... » (T. Il, p. 425.) Si'pt ans plus tard, il est marié, père de famille, et il semble que « ses aifaires vont s'arranger n ; la poésie ne laisse pas d'y contribuer d'abord ; mais dans quelle mesure? Il écrit à sa mère en 1826 : « J'ai fait quelques hymnes nouveaux depuis que je ne vous ai écrit.... J'espère que cela vous contentera tout à faîl. Cela viendrait aussi à mon secours comirie objet de finances, mais ce n'est pas là mon but en les composant. C'est égal ; le prêtre vit même de l'autel ; ainsi le poète peut vivre de son talent.... » (T. 111, p. 399.) Et au fait, il a fini par en tirer les moyens de vivre en grand seigneur et de voyager en roi.

Je ne cherche aujourd'hui qu'à marquer en courant, par ces rares extraits, le degré d'intérêt confidentiel et d'intime personnalité qui est le grand attrait de ces lettres, presque toutes écrites au comte Ayinon de Virieu et recueillies, avec un soin rare, par la piété qu'on pourrait appeler filiale de madame Valentine de Lamartine, nièce et héritière du grand poète. Rien de plus curieux, rien de plus attachant surtout que cette entrée dans une si incomparable célébrité par l'humble porte de l'éducation, de la camaraderie, de la famille, des embarras d'argent, des soucis du ménage , des préoccupations domestiques : « .... Nous avons une maison retenue à Paris.... Nous nous recommandons à madame de Genoude pour une cuisinière médiocre, mais honnête, qui viendrait seulernont passer la journée pour notre cuisine et ne coucherait pas chez nous.... » Une cuisinière honnête, soit! mais médiocre ! Le curé de Valneige n'aurait pas été plus modeste.

l^e f uatijiën^ yolumç ^e la Qorrçsppndance, que Je vieps de l^ire tout. en,tier, comprpi^d lep ^rois années qui précédèrent la Révolution de 1850, et il, nous conduit jusqu'en 1835. Celte période de la vie de M. de Lamartine n'est pas précisément Tapogée de sa carrière, ^ mais elle est rera|plie d'éclat : son talent n*a pas tout donné de ce qu'il portait en lui pour Tav^pir; il a peut-^t^e doniié le.pjus beau. Il a dépassé le seuil de cette s^loire qu'il nous, a montré d'abord si chargé d'ombres, d'a((lictions et de mécomptes. La dées;se Renommée Ta introduit dans le temple . comme le plus illustre enfant de 1^ Museï et Plutus (qu'on me passe cette mythologie en considération du sujet), Plutus a fini par lui sourire.

« Gqsselïn m*écrit (il s'agit cfù riclie éditeui^ que cinq éditions de mes Harmonies seront écoulées eh trois mois.* (C'est le Pactole qui entre dans sa maison.) Aussi je n*y pense p,\|i^iet laisserai faire au temps le triage du bon et du plat. Le temps, eto Tait de réputation, est tout ; il apporte chaque jour sa pierre : vous n'écrivez rien pendant dik 'ans, vous vivez ïitt*s du monde, vous revenez à Paris.... et votis vous trouvez cent fois pjiu^ populaire que Ip.jour du suQcès. J'ai vu cela c^t^ fois, mais qu'est-ce .que la renommQe ? Ce uui e$t beau, c'est de faire, et.de faire bien ! lin poème, un poème ! nipn royaume pour \in '^oème ! moh *'roy}Hime ^pour iin cheval^ *comme dit fecharàJIL J'en dirais autant, mais rien pour Ik glcffre. '» (Tome lY, p. 334).

Cela est bientôt dit ; mais disait-il vrai ? ^J'en doute. La gloire mène à rinflu'ence. Mjême ayant d'êli^e député, ^l était devenu un personnage important. On le çpnsqltait dans les plus hautes régions de la politique sans trop 1 écouter : cest le màlneur des poètes trop mêlés. aux grandes aftaires d^i monde. « Je prononce jeudi à deux heures, ecrit-il a Virieu (mars 1830), mon discours (ne

POSTHUMES ET REVENANTS. Ôt

réception) devant tout Tarîs ; c/est Ynécfiocre , ttàfs passable pour na quart d*heure.... Maintenant, voici de la politique; nul ne t*en dirait, si ce n*est moi; car 'je paâ6'é ma vie chi9z le prince de Polignac, télé popr tête, et avoc M. de Hontbel et tutti ^uanHy pleins de boÀtés empressées pour moi. L'effet tnoral de la "prorogation (de la Chambré des Députés) a été complètement bon. Le trône, comme ditlepublicenadeuxmarchesde'plus.... ))*(T. IV, p. 51t.) Quelques i^iois plus tard, les « deux marches, i) de èupplément croulaient avec ïe trôtfè î«i-ih^fhe, et S. ïïê laraarline se trouvait^ non sans Vàvoir riià'intes fois 'predïf, en face d'une VévoYùtîôn*. Ici Je ne lui disputerai 'pa§ le droit q'ull a de raconter lui-même la conduite ^u*ij a tenue, avec autant de dignité que de décidoYi, dans dette doulourense épreùVè die s'a defe'ti'Alé'e. Tôiit le ^aWàctfaït à la légitimité Tnônà'rchîiiîê : son nom , sa Vace , ses ôpimons, ses croyances, ses goûts aristocratiques, — la poésie elle-même qui avait illustré son dévouement par l'ode célèbre sur la Naissance du dùc^de^dràeifux A pàV ce Ckant du sacre où son â^éle^ynasl'ique/ràVait, si^* \m point délicil, si 'fàclieusement entraîné. Tout Je ralliait au parti tombé sous le poids de àes fautes ^ et quoique innocent lui-même des passions qu'il àVàit combàtïu'es. Cependant ^trànd îl feà^t 'à se èécidèt" èViYrè l'es ^âév'ôM du citoy^ et Tes regretç Au royaïïstV, c'est le devoir qui temporel sur ïa sensibilité. îl se rallia, tout en Se tenant à distance, au pouvoir qui avait, de "par Dieu et là ^àjtriè, mission dte tout saïiVèt. H avait uVi Ààïïè élevé et sàîa^u'é dans la èarrrère dïpîorn'atique ; il laissa ïê grade et lé traitement ; il conserva son libre arbitre, le choix entre ceux qui, pour rester fidèles à d'honorables affections, se tournaient contre la nécessité dà salût public, et ceux qui étaient décidés à l'accepter, à la défendre et à la servir. Jamais plus nob\e langage n'avait été mis au sêr-

vice d'une décision plus loyale. Voici ce qu'en donnant sa démission au comte Mole, ministre des affaires étrangères, il écrivait avec le désir exprimé que sa lettre fût mise sous les yeux du nouveau roi, qui s'en montra aussi étonné — car les preux de la noblesse française ne le gâtaient guère — que visiblement satisfait.

« Monsieur le comte,

» De nobles sentiments ont pu interdire à quelques personnes le serment que les circonstances leur demandent. Je respecte ces scrupules ; je ne les partage pas.

» Convaincu qu*à défaut du pouvoir légitime, dont j'ai depuis longtemps déploré l'aveuglement, le pouvoir nécessaire, la patrie sous un autre nom, doit être le point de ralliement de tous les cœurs droits et de tous les esprits justes ; convaincu que les devoirs d'homme et de citoyen ne cessent pas pour nous le jour où un trône s'écroule, où une famille s'exile; convaincu qu'il serait aussi absurde que coupable de se frapper à jamais d'incapacité civile et politique en refusant d'adhérer à un pouvoir nouveau qui surgit de la nécessité pour sauver la patrie du mal sans remède de l'anarchie, cette mort convulsive des nations, je suis prêt à prêter librement et volontairement le serment de fidélité au roi des Français et à accepter du prince et du pays tous les devoirs que ce serment impose aux jours de péril.

» Mais, d'un autre côté, monsieur le comte, et par des motifs de convenance et de situation tout personnels, je vous prie de vouloir bien accepter ma démission des fonctions diplomatiques dont j'avais été chargé par le précédent gouvernement, et j'oserais vous prier, de plus, de vouloir bien mettre et ma démarche et mes expressions sous les yeux du roi, envers qui je professe non-seulement les devoirs de tout Français, mais encore des sentiments de reconnaissance et de dévouement qui m'ont été imposés par ses bontés envers ma famille.

f Lamartine, i (19 septembre 1830.)

Le roi Louis* Philippe lut au conseil des ministres la

démission de Lamartine. « Voilà enfin, dit-il, une démission donnée d une manière honorable, digne et délicate.» Au mérite de juger sainement la grande nécessité politique à laquelle il se ralliait si ouvertement, Lamartine avait joint le don de prédire à plus d*une reprise la catastrophe récente et inévitable :

f La politique va, comme je Tai prévu le 8 août, à la

diable, écrit-il au comte de Virieu (mai 1830). Gela prend même décidément la route des abîmes, et on ne voit rien pour nous arrêter, si la Chambre surtout est mauvaise. Je m*en vais très alarmé : or lu sais que je ne Tétais pas du tout ; mais le mal n'est pas venu du pays, mais de ses conducteurs. Espérons en Dieu* et dans la force de Tinstinct de conservation !... »

f .... La France est-elle malade ou non ? Je te le demande (juin 1830). Pour moi, je la vois mourante ou plutôt convulsive. Je ne donnerais pas six mois de son avenir intérieur. Je suis pénétré de douleur, d'effroi et de courage cependant, prêt à combattre à droite et à gauche, là des insensés, ici des forcenés »

« Qui diable t'a pu dire que je fausserais jamais compagnie aux honnêtes gens? Aux imbéciles, oui ; mais il y a heureusement d'honnêtes, de religieux royalistes sous d'autres drapeaux que celui de MM. Dudon, Yitrolle, Berthier et Compagnie. S'il n*y en avait pas, je rélèverais tout seul (son drapeau). Je ne suis ni avec Paul ni avec Céphas, mais avec le sens commun, la monarchie, la fidélité à la dynastie. Hélas ! hélas! du train dont ils nous mènent, et dont l'opinion du pays se pervertit contre eux, nous n'aurons que trop tôt à faire preuve de nos paroles. Je reviens de Paris, pénétré d'inquiétudes comme j'y suis allé ; je reviens et je trouve partout de plus graves motifs d'inquiétude encore. Élevons les mains d'où vient le secours, car le secours n'est pas ici. ^

» Mais adieu! Tu me trouveras noir. Dieu permette que l'horizon s'éclaircisse et que je ne sois qu'un sot ! Je l'espère encore. •

c Je croyais (8 juillet 1830) que tu me prenais non pour

un homme de détection. Dieu garde ! mais pour un homme que l'imbécillité violente de son propre parti n'entraîne pas î Oui ; sortons de là dés que nous le pourrons. Mettons-nous dans le

d4 POSTHUMES ET REVENANTS.

vrai : dans le vrai seul est la force. Or le vrai n'est pas i^ourla ScaiTCç dÂQslin gouvernehaeut de regrets, de repentir, de souvenirs tl^épçratJque^ ou ai:i3t.ocratiques ou al^sobitistes ; il est dans les besoins réels dep esprits, d^^ns le çoncpurs d^s intérêts et des intelligences les plus honnêtes et les plus larses, dans Ips espélranèes d'un' Wvenîr' datant dé la Restauration, et non de l'empire ou de l'ancien régime vefmùulù!,.', On'iie peut pas faire remordre un peuple à ce qu'il ne veut plus, sous la même forme, ^QU^ le^ mêipes noms, écrix^it~il deux ans axiparavant ; on peut 1^. f^iijre QiQna^cliiqiie et religieux d'une ^manière tout opposée. 4ç. ipalde cea deux-années a ëté iïninènse ; il (làlpetit-i&treTépaijablQ, nwis il y f«ut nerf .et esprit et^elîip^. » ' ' • v ^-Mt ^ /i

J,*aji| çii^ QQS. exiïraita pris à ditCèrentes dates, avant la révolution môme qui le's explique. Ils marquent nettement dans quels sentiments Lan^artînè se pi*ésëntait face à face à la réaction qui, alors conime àujpurd,'hui^ aurait

.,. }?> ^^n^^^ ^iif ^v WWj. ¥. suBpliç^, #a^9upter. en: semble un^, n/S^t^pn vivante et un régime aboli....

Mortua quîn etiamjunqebat.corpora vivis^ (jomponens manibusgue manus atque onom ora.

Uï^e pareille. V>rtui:e lui paraissait périlJeuse à exercer, b.opteuse à subir. C'est pour cela qu'après s'être mis en règle avec les convenances de sa position personij.çlle par sa démission au nouveau roi, il assurait la liberté, de sa

conscience p^r son adhésion au nouveau règne.

fc '* ' * ' • '

« .... Çnt^e l'anarchie ef^ nous, éprivait-il^ iLy a eacore un gouvennemeiît improvisé, fortifié de tous les vœux de la classe moyenii^, de toutes les lumières et de bonnes intentions. (Septgipl)re 1830,), Ceci trace l9 route aux honnêtes gens. Tout plutôt que l'anarchie... Laissons ce rôle aux imbéciles qui nous ont amenés où nous sommes, et qui voudraient se venger de kur propre stupidité par nos majns î

' » Vbiïâ mon opinion lerîne et nette... — Ce n'est point ajnsi qu'in pense et au'on déraisonne ici autour de moi ; mais peu mlihj>ortbt'bn ne nous 'jugera pas sur la conscience des autres.

^osTl^uMEs et ïievenants. 95

La mienne nié dit que pendant C(u*on peut combattre encore pour'son p^^, jJoulr les pffticipfes sauvés dô la' ifuirie'çl'im frôrië/fffaùr le faire et ne pas" s niqliîéler trop si le drapeau a irdis coàleurs' ou" une seule, *S ce (m\ siibsiste de monaribhie, de liberté; de reîij^ph, flë statiîlité, s'appelle Piérr^ ou Paul. Aussi âëéeplerai-jé tout riiandàt que lés ïièrntnei pensant ainsi v5ûdront"^iàe d'on'ner ^ là iVibune od khlênrs. 'Les scrupules soTll^lJons dans* les petits' pèi^îls; dh'ns^les extrêmes coin nie celui-ci, je n'en auraié'qù*un rVinàctionet'f apathie? » '' '

V?8^ v^iRg?. q» Wf. W\^ répandii pastoutj, autquy d^ h^ pej^dpnt ces Uroi^ alignées, à Paris, à Mâcoïi, à Saint- Point, parmi les cultivateurs et les ouvriers, les semences tes plus libérales, les conseils les plus saffé^ aux hommes ^aux partis, u admira ^^jaucoup^ Çsi.siinu; Çeriei;, et, y Sjasspcija^ ^i ce c'est» è^ l action, d^ moins aux idées d^ VUÛistre % Guizot. Si le « juste-milieu » n'avait pas existé déjà, Lamartine l'aurait inventé. « Je sais, écrit-il à la marquise de Baigecourt (décembre 1831 j, que vous êtes, comme noiis,*(le ce pé^t nombre de sages séparés des deux foules, déplors^pt. les évéxiements arrivés, mais ne voulant pas en solliciter de plus funestes encore par une subversion immédiate qui entraînerait la société mêine, Vous vous tenez comme nous dans la convenance avec 1(B passé; d^jjs la ra^oj avec le présent, dpns IJespé-, rancç avec l'avenir : c'est la vraie situation de l'homme coni^ciencieux. et. éclairé ;. nous nous y rencontrons, et j^ m'en glorifie. » Ah! il a Ijien raison. Le noipbre des « sages » n'était plus très grand dans son parti ; mais la folie des hommes qui « tentent d'enfoncer dans la boue, comme il l'écrit, la planche que le sort leur avait tendue pour l^s sauver », celte folie chronique et persistante, il la jugeait du moins avec une énergie qui témoignait dç la tireur de sa convictionî^ *

« Maintenant, écrit-il à M. de Yirieu (novembre 1830), pour des sacrifices autres que de convenance aux royalistes, je n'en ferai pas. Je ne puis me mentir à moi-même. Je suis convaincu qu'ils ont lihrementj gaîment et volontairement perdu la France et TEurope, et que, le bon Dieu la leur remît-il dix fois dans la main, dix fois et mille fois ils la reperdront. J'en sais aussi plus long que toi sur cet article, j'ai vu de mes deux yeux faire le 8 août avant qu il vous fût connu, et par hasard. Je connais les masques, je sais pour qui et pour quoi ils agissent aujourd'hui et vantent M. Mauguin. Je les méprise et les exècre, politiquement parlant

Oh 1 que les Bourbons avaient un beau rôle ! Oh ! que la Restauration bien comprise par eux était un beau rêve ! Ils étaient le pont sur Tabime pour descendre du passé à Tavenir. Ils ont préféré le faire sauter et nous précipiter avec eux : que la paix soit avec eux, avec leur erreur et lejirs regrets 1 mais Tamertume est dans mon cœur quan 1 je contemple où ils étaient et où ils pouvaient sans secousse guider la civilisation moderne. Elle prendra d*autre guides, il n*y a pas de doute ; elle ne peut pas revenir à ceux qui lui ont trois fois prouvé qu'ils étaient aveugles de naissance. Je le déplore, car je les aime comme les rois et les pères de nos pères, comme ceux à qui nos pensées et notre sang étaient dévoués depuis le berceau ; mais ma conviction douloureuse de leur faute irrémédiable envers nous, envers eux, envers l'avenir surtout, n'en est pas moins profonde pour en être pénible et amère. »

Lamartine revient très souvent, à cette époque, sur la faute que ses amis (ceux qu'il exècre) ont commise si gratuitement en se refusant à toute action et à toute intluence, croyant par là faire pièce au gouvernement de Juillet qui s'accommodait fort de leur neutralité, quand leur malveillance s'arrêtait là.

« La neutralité, écrit-il à Yirieu (février 1831), la neutralilé, quand le monde moral tout entier et le monde immoral sont sous les armes, quand on va livrer les plus grandes batailles intellectuelles dont jamais ait dépendu le sort des générations nées ou à naître, la neutralité sous prétexte d'un goût ou d'un

dégoût, d'un penchant ou d*une répugnance à une couleur ou à un nom ! Je te le dis net et cru, une telle neutralité est à mes yeux un crime envers soi-même, une blessure inguérissable à sa conscience....

» Tout cela ne veut pas dire : jetons-nous dans le pouvoir du jour, prenons son or ou ses faveurs, déclarons-nous ses champions bénévoles. — Non, je ne le fais pas moi-même, je ne lentends pas ainsi, Thonneur même n'y serait pas aujourd'hui. Mais cela veut dire : tous les intérêts du pays, du temps de l'avenir, sont en jeu; ils sont sous une couleur qui peut blesser l'habitude de nos regards ; ils vont être attaqués, ils le sont tous les jours par la démence, le crime ou Tanarchie; les abandonnerons-nous parce que la fortune ou la Providence les ont placés dans des rangs qui ne sont pas les nôtres T Laisserons-nous piller et brûler et égorger le pays et TËurope parce que nous aurions préféré un autre gardien sur le seuil T II n*y a pas deux réponses.

La mienne est faite.

Abandonner les droits de citoyens dans le combat qui va

s'engager entre un parti faible, mais relativement honnête, et le parti delà subversion, c'est, à mon avis, se rendre indirectement solidaire du mal plus grand qui résultera de cette absence des combattants ; c'est tomber dans cet exécrable système qui fut celui de tous les fanatismes humains depuis la Saiut-Barthéiemy jusqu'à 93 : de faire ou de permettre le mal pour le bien. Le mal pour lebien n'appartient qu'à la Providence parce qu'elle voit clair et loin et juste, et de plus parce qu'il n'y a pas de mal pour elle ; mais pour l'homme, c'est faute et crime »

Disons-le; ce n'est pas seulement une préoccupation de salut public qui affermit Lamartine dans sa résolution de prêter la main aux affaires de son pays, de siéger, s'il le peut, au Parlement, de faire entendre sa voix à la tribune, cette voix qui semble retentir déjà dans les admirables lettres du quatrième volume ; il a aussi, — que les fauteurs passés ou présents des Ordonnances de Juillet le lui pardonnent! — il a un parti pris en faveur des idées, des principes et des conquêtes de la Révolution de 89. Il est un fils reconnaissant de Tesprit moderne. II

écrit à Viriéu (octojjre i,830). au momeii,! de rpragenx

« ... Tu dis : U Révolution (te 8,9 est le mal sans mélange. Je dis: les grande principes d;e la ]}é vol ut ion de 89 sont vrais, beau^ et bons.; Texécutipo seule a été atroce, inique, in Cime, dégoûtant^. Pour qjue $9^ fût si mal, il fallait que ce que 89. détruisaii fût beau; qjrje trouve 88 bi/l^ux. Si tu veux raisonner sans passioQi avec toi-même^ tu verras que Tidée de liberté et d'égalité égales est at^tant atf-dfi9$tt^ de Ig, pens^ arisfpcraiiqw ou féodale que h (ûvi$Uani$m0 eiU au-é^sêuf^ de, Vesctavage ancien- U y a sur ce point une tache dansltom œil. Une idée que le monde ent^. avoue^ adopte, conçoit, défend^ ne peut être une erreur : lj*errear est dans sa pratique incomplète, mais non dans sa nature. \ ' *

I Mais, ajoute Lamartine, à la fin de 1830, et très alarmé des désordres de' 'Paris, 1( qù6î "sert de 'discuter? Le 'Vnondé est en roule, et par un liorribl<f chemin. Selon toute apparence, à l'heure qu^il est, le pouvoir', siT.y h poiivdîr*, à changé 'de mains. Noiis rombons dans uri nouveau chaos d'où Dieu seul peut nous tirer. Les hommes h'ohl.plus de regard qui perce cet horizon nouveau. La guerre, lés'ebrahlëmênls "dé toute l'Europe, d'affreux malheurs au' dédans, point; de' bannière pour, aucun parti: voilà où nous en sommes sî là i^épublique, comme je le crains, est déjà proclamée ifujonrdliui. Quoct Deùs avertàt! Hion parti à moi est Bien pris : je reste en F lîan ce, je ferai ortice'de citoyen tant et comme le moment se présentera. Je vais éloigner femme et enfant, jusqu'à ce qu'on y voie clair, à Genève. Cette séparation est dure, mais je ne pourrais mé consoler' si ma femme et mon enf»n.t étaient ballolés de cabots en cahots. Ma peau ni'intéresse j^eu ; je ne crains ni la balle ni la giiillotlne affrontées avec conscience et pureté d'intention ; j'ai l'une et Tautre »

M. de Lamartine n'eut pas^ on le sait de reste, de pareilles extrémités à subir, et le péril ne vint pour lui que le jour, hélas! où un orgueil immense lui inspira l'ambition du premier poste dans la France de 1848. ^ l'avait déjà depuis lonjçtemps comme poète. N'était-ce pas beaucoup? ïugez-érf. il écrivait à ft; de Marcellus (en 1^28),

après avoir échoué d^ns une compétition diplomatique : « Je suis révolte de la récompense qu'on, m'a o£feite ; mais riei) ne m'étonne et rien ne m'irrite. Je ne suis pas né pour la faveur. Je montrerai peut-être un jour que , quoique ayant eu le malheur de fai^e quelques méchants vers dans ma vie, j'aurais été capable d'un humble emploi politique.... » -^ P^^s tard, toujours en 1828, il écrivait au qomte de Virieu : « J'ai IHnstinct des masses : voilà ma squle vertu politique. Je sens pe qu'elles sentent pt ce qu'elles vont faire, même quand elles se taisent. Nous allons rouler cul sur tête pendant un pu deux ans (mi^ist^reMarlignac), et puis nous nous retrouverons smr , nos pieds, un peu étourdis des culbutes. Alors, soyons plus sages, fondons sur le rocher... »

Qut)i qu'il en soit, entre la révolution de Juillet et son départ pour l'Orient (juin 1832), Lamartine justifia, et même pendant la durée 4)resque entière du gouvernement royal, les sages idées dont nos extraits ont donné de si incontestables témoignages. Il essaya maintes fois de les réaliser dans la pratique et dans l'action; il n'y réussit pas du premier coup. Cependant sa popularité était grande. On le nommait en 1832 colonel de la garde nationale de Mâcon. S'il échouait, quelques mois auparavant, devant les électeurs de Bergues, c'est que , tout en réservant son adhésion loyale au gouvernement de Juillet, il s'était refusé à une déclaration de dévouement envers la dynastie elle-même. Le département du Nord, que cette résistance, justifiable de la part d'un ancien protégé de Charles X, privait d'un tel représentant, y revint plus tard avec moins d'exigence et plus de succès.

Mais puisque le politique n'a pas réussi, laissons partir le poète. Le voilà tout à coup à Marseille, où, pour arriver à son bord, il passe sous des arcs de triomphe, au milieu d'une bourrasque d'enthousiasme provençal. « Je suis

enivré! accablé! » écrit-il à Virieu. Cependant le brick VAlceste déploie au vent ses flaroroes tricolores. Le ciel est brillant, la mer est d'azur, la brise est molle et clémente. La jeune femme et la jeune fille sont du voyage. Reviendront-elles?... Question douloureuse. Rien de plus noble d'ailleurs que l'inspiration d'un tel pèlerinage chez un poète comme Lamartine, dans toutes ces mers et par tous ces pays illustrés par la Muse antique, célébrés, rajeunis par la sienne. Mais quel luxe! quel appareil! quelle dépense! Lamartine était devenu riche. Il avait toujours été magnifique. Une de ses raisons pour aller en Orient, la moindre et la dernière de toutes, n'était-ce pas le besoin qu'il éprouvait de dépenser une centaine de mille francs ? Et pourquoi pas?

(27 février 1874.)

LA RÉYOLUTION DE l'eNNUI.-

Les volumes de la correspondance de Lamartine se suivent et ne se ressemblent pas. C'est toujours le même homme. Ce sont ses idées qui changent. Il ne semble ni s'en douter ni s'en plaindre. Il croit toujours, avec uno sincérité respectable, à ce qu'il dit et à ce qu'il fait.

Ce qu'il fait, dans ce sixième volume que j ai sous les yeux, c'est une révolution, ni plus ni moins. De 1842 à 1848, il la prépare. En 1848, elle éclate. Avajt 1849, elle lui échappe, et commence à se transformer, dès le iO décembre, en une autocratie d'abord modeste et timide, puis toute-puissante. Le volume finit avec l'année 1852. « L'empire est fait. * »

Dix ansl de la mort du prince royal à l'avènement de Napoléon III. Entre ces deux dates, pendant cette longue période dont je n'ai pas à raconter l'histoire, c'est Lamar-

1. Correspondance de Lamartine, pubUée par madame Va lentine de Lamartine ; tome VI*. — (Paris, Hachette 4875.)

tine seul qui va nous occuper. Il est à lui seul toute une histoire, tout un drame. Son âme mobile et multiple suffît à remplir la scène. Ce n'est pas ma faute si le volume qui parait aujourd'hui ne dissimule rien de sa pensée, de sa conduite, des idées qui l'agitent, des chimères qui l'attirent, des besoins qui l'assiègent.... Ce n'est pas ma faute si nous avons, pour le juger désormais, grâce à ce curieux livre, une mesure fournie par lui-même. H. de Lamartine est resté assez grand par son incomparable génie ; il s'est assez honoré, dans cette triste phase de sa vie où nous allons le suivre, par l'indépendance de son caractère, pour qu'aucun soupçon de dénigrement ne puisse atteindre le critique qui essaie de voir clair dans cette âme tout enveloppée de son radieux éclat. Elle ne se cache nulle part; son rayonnement éblouit parfois et aveugle l'observateur le moins sujet au vertige.

J'ai relevé, ilj y a quelques mois, dans le cinquième volume dé celte correspondance, quand il a paru, là très noble attitude de Lamartine pendant les premières années du règne dé Juillet, il refuse les offres de la nouvelle royauté parce que son passé, plus que son cœur, appartient à un autre parti. 11 la. soutient pourtant auprès de ses amis, légitiniistes presque toiis. 11 n'iiésité pas même à lui prêter publiqiiembiit l'appui de sa parole devenue puissante. Cela nous mène à la coalition de 1839. On sait avec quelle vivacité Lamartine la combattit, sans la vaincre. Vaincu, comment se tourna-t-il presque subitement contre la royauté, vaincue comme lui? C'est ici que les volumes né se ressemblent pliis.

De l'approbation sympathique, Lamartine a passé, à l'opposition véhémente. Il s'attaque désormais, non pas seulement au ministère né de la coalition, mais au règnç tout entier. « La politique ministérielle me touche peu , écrit-il (octobre i842j ; Giiizôt, fflolè, Thiefs, Passy, bu-

Taure, cinq manières de dire le même mot. Ih ta ennuient sous toutes les désinences. Que le diable les coàjùgué comme il voudra ! Je veux aller au fait fet attaquer îe règne 'tout eràier (c'est liii qui souligne), ttahs quatre ans, on nous verra remuer des id^es plus puissantes , ou du moins nous alirons reinué le sol oii elles doivent germer. . . »

Etrange énigme d'une irritlatiôn inexplicable! Lamai^ tihè vieht de prononcer tlh grand dis'cbûrà sur TÀdreâsè (janvier 18Î2). « .... jL'étiiijceUe tombée dé la Iribuné a^ contre mon attente, écrit-il, imcnédiatement allumé ufn incendie des eéprits doiit rieii ne peut vous donner l'îaée.... A ce coiiti dé tbbéîii leS fbrcbs nie sBiil âccoll'rues de toutes parts avec fanatisme.... » M plus lom : (( Mes colonnes d'opinions se forment, immenses dehors ; oubliez-riioi quelques années.... »

Que veut-il? 11 n'est nî pour le Gouvernement ni pour l'Opposition, dynastique ou non. il a son idée. « Soldat de l'idée, dit-il, je combats pour elle et non pour moi....» 11 est donc tout seul dails cette caiîipa^ne qu'il eiitreprend contre le régne , contre le ministère , contre lès conservaleilrs, contre les trois fauches ; il est seiil, et sa révolution qui embrasse, à l'entêridre, l'humàiiitè entière, n'est la révolution de pèrsonhe ) elle est là sienne. « User ses beaux jours, dit-il encore, pour la petite préférence à inventer ingénieusement entre MM. Mole, Thiërsj Guizot et Dufaure, je laisse cela à ceux qiiê cela àttlùsel Quant à moi, j'en suis prodigieusemènl ehflùyé. Je fêrSi Y insurrection de V ennui pour secouer ce caucliettiâr J jpour cela, il faut des forces dans le pays. »

i.4....>.. Cette. fprce^ je^De l'ai pas encore,. écritTil àm^daniedé Girardift; jç, raurai. da^^. flpajf e oi^ .pyiH ,ftn^, iVo^? v^r^^ alof^ si^e ferai de \^ pji^lç^i^phje. Mai^,£n,2\ltiBnjiayt,,aui.^ta'wnpèche d'en faire?. Qui eçt^e qui mè dérange? Le loiir viendrai de so battre? inâis d'iôrlà on* "peut philosopher' oii hiômfe.faîfeVïiièui*

i04 POSTHUMES ET REVENANTS.

» 11 y a' entre TOpposition et moi leurs vieilles bêtises à liquider.!! faut que les feuilles mortes tonoibent pour faire place aux bourgeons nouyeaux...

» .... Ah ! si j'avais un journal, c'est là que je parlerais! Mais la Providence me le refuse. Donc, c'est pour le mieux. Ainsi, toujours content. Vous ne savez pas combien et pourquoi je suis fataliste, comme tous ceux qui ont une fortune. Écoutez si j'en ai une. Hier matin j'avais fait venir une quantité d'énormes carpes de vingt lieues de loin dans un vivier. !Jne fois les carpes dans l'eau, je ne savais plus comment les en tirer. Point de filet à dix lieues à la ronde. Pays de vigne et de rocher, où on n*a jamais mangé une écrivisse seulement. Je monte à chevalet je traverse la grande route. Quelque chose !ait peur à mon cheval, qui se cabre. Je regarde. (Test un homme qui porte un beau filet au bout d'une perche. !! me l'offre à acheter. Je le paie, et nous dînons. Cnjoumalm'arrivera à son heure, comme le filet, et nous prendrons beaucoup d'hommes. Car nous serons pécheurs d'hommes, comme Jésus-Ghrist disait à saint Pierre. En attendant, péchons des brochets... »

Et voilà comment Lamartine, avec un mélange de gaité fataliste et d*amJ)ition expectante, préludait, dès 1842, à une révolution dans !*État. « L'avenir est à mes idées; car je suis aux idées de Dieu.... j*ai ma lanterne sourde tournée du côté du cœur ; je ne laisse voir encore que le côté obscur et la fumée aux hommes du siècle : avant de mourir je la tournerai du côté flamboyant; mais à présent on l'éteindrait. Et on dira alors : Il a bien fait de consentir à passer pour ténébreux ; il aurait ébloui, offusqué et repoussé. »

Comprenez-vous?

Il faut bien le dire : ce qui ne s'explique pas toujours par le simple bon sens ou par l'effort de la réflexion dans la conduite de Lamartine, s'explique par la passion. La passion de Lamartine , pourquoi ne le dirions-nous pas, quand sa correspondance la trahit à toutes ses pages? sa passion, c'est l'orgueil. C'est l'orgueil qui fait

son ennuL 11 ne hait personne, il dédaigne tout le monde....

Ah I que ceux de mes rares lecteurs qui se rappellent peut-être, en ce moment, mes vives polémiques de 1848 et de 1849 contre M. de Lamartine, alors puissant ou influent, ne s*imaginent pas que je vais recommencer. Tout cela est bien fini. M. de Lamartine a payé trop cher, par le discrédit politique où il est depuis tombé , sa trop rapide et trop funeste élévation, pour qu'un simple mortel, dans Tâge de Tapaisement, essaie d'ajouter, par une aggravation quelconque, au jugement d*en haut contre celui qui s'appelait le « soldat de Dieu ». Le soldat a été vaincu dés la première rencontre, et il a passé le reste de sa vie à réparer noblement son désastre personnel; celui du pays était irréparable. Travailler pour vivre, quand on s'appelle Lamartine et qu'on n'a qu'à tendre la main pour récolter des ambassades et des dotations de sénateur, travailler pour vivre jusqu'à la dernière heure , les heureux du monde ont raillé cette vaillante résolution du grand poète; pour ma part je l'ai toujours admirée.

Le grand orgueil de Lamartine, celui qui se déroule si naïvement dans ce nouvel écrit, ce n'est pas toujours celui de son talent d'orateur ou de son génie poétique ; c'est l'orgueil de ses idées. Il y croit sans les expliquer, il y va de tout son effort. Il en a la religion au cœur, le mirage sous les yeux. Rien n'est plus vague, plus indéfini, plus hors de prise que ses idées, qui ne s'accommodent d'aucun des partis politiques alors existant. Ses visions n'en ont pas moins pour lui la valeur de conceptions sérieuses auxquelles il sacrifie tout. S'il ne les avait pas, il s'ennuierait. Il ne faut pas qu'il s'ennuie. La gloire du pdète l'a dégoûté de la poésie. (< Faites-vous des vers? écrit-il à madame de Girardin. J'y ai renoncé. C'est

trop puéril pour le chiffre de mes. années (1842). La rime me fait rougir de honte. Sublime enfantillage dont je ne veux plus! ,» Le dégoût de la poésie, il l'appliquera bien- Jôt à la politique constitutionnelle et à l'éloquence parlementaire, dont il a déjà épuisé la coupe toujours pleine sous ses lèvre;s harmonieuses. « Voici un discours que j'ai improvisé hier dans une réunion agricole.... Tout le mbnde a pleuré, et je pleure presque moi-même en le lisant ce m^tin à froid dans le journal.... J'ai, été reçu là-bas et partout comme un être amphibie entre Tes dieux d'autrefois et l'homme, un personnage mythologique. La foule ^'attache de plus en plus à mes pas ; mais je ne fais pas de miracles. Je m ennuie, et la France aussi. Ce paysci veut des idoles et ne veut pas d'hqmmes d'État... »

Nous cherchons le mot d'une énigme; le voici : la France s'ennuie. Il lui faut un homme d'Etat.. four Lamartine, l'homme d^'Ëtat ^st trouvé. Son orgueil l'a révélé à son imagination. .L'homme d'Etat est celui qui réveillera la Fvance endormie, fût-ce même par un coup de foudre. L'homme d'Etat est celui qui la mettra dans^ ^a voie des idées de Lamartine, fût-ce au prix d'un terrible éclat. Son orgueil n'était ni d'un poète, ni d'un orateur, ni d'un politique, mais d'un précurseur, ou consenti si la France est raisonnable, ou imposé si elle s'obstine à l'assoupissement et au marasme. Ah l vraiment ! un pays qui avait l'ordre et la prospérité à l'intérieur, la gloire ïïiilitaire en Afrique, unebellearm.ee, de bonnes finances, le monde tributaire de son industrie, àe son goût, de son esprit, un Parlement libre, un roi sage et, loyal, — "" tel pays était voué à une somnolence incurable ! Et pour le réveiller il fallait, avec les rêves d'un poète, consli'uire des réalités palpables et matérialiser son idéal incompris ! Lamârtltie ne s'était pas aperçu que l'ennui, dont il se plaint à toulfes les pages de sa correspondance, né-

POSTHUMES ET REVENANTS. iO?

tait qu'un effet de cette nostalgie du changement, en vue du rang suprême, qui saisit parfois de nobles âmes, les aveugle et les irrite. Combien d'ennuyés, sous toutes les formes, qui ont ainsi troublé notre siècle et agité notre pays ! On disait de Chateaubriand qu'il s'était ennuyé dès le ventre de sa mère. Les ennuyés de la politique sont les plus dangereux de tous. On s'endort l'amant d'Elvire, on se réveillé Titan révolté contre les institutions de son pays.

« .... Je finis les Girondins cette semaine, écrit Lamartine en 1846. j'îrai â Paris le 45 oji le 20 janvier. Je n*ai rien à faire qu'à attendre. Le roi est fou. M. Guizot est une vanité enflée, M. Thiers une girouet,te ; l'Opposition une fille publique; la nation un Géronte. Le mot de la

comédie sera tragique pour beaucoup » Tel est t'in-

jurieux orgueil de Lamartine, quand il a âépouillé tous ses autres ' orgueils ; voilà sa vision : ne ressembler à personne, n'être à personne, ne compter qu'avec Dieu par-dessus la tête de tout le monde. Ainsi se relève-t-on à ses propres yeux, même si on se sent momentanément empêché, solitaire et impuissant. « .... La politique éreintée nfer^uie, Jje ne 1;3 plus up ioui;nal (4)844^).. Tant que les crises ne surgiront pas, et Djieu l^s écarte ! je ne me mêlerai pas des tripotages.... Je travaillerai comme si j'étais en Chine.... » — « Mon isolement, dit-il ailleurs, est un capital que je ne dépenserai pas légèrement.... »

Ceci me condqjit à traiter la plus délicate des questions qui ressortent toutes vives de ce dernier volume ; et si je l'essaie, c'est que je suis décidé, je le répète, à ne donner tort à Lamartine sur aucun point qui ne se iratlacherait pas à sa vie publique. Un capital! ce n'est pas, à cette époque, ce qui lui manquait le moins. Le voyage en Orient l'avait ruiné. Il avait de grandes dettes, près d'un million. Il voulait les payer. Il l'a voulu jusqu'à sa

108 POSTHUMES ET RETENANTS.

mort et après sa mort ; car sa liquidation n*a jamais été interrompue. Une noble femme veille sur sa mémoire. 11 voulait se libérer et ne s*en cachait à personne. Toute sa correspondance est remplie de lamentations sur cet inépuisable sujet, tantôt amères, tantôt égayées par une sorte d'insouciance naturelle. Il travaillait donc pour ses créanciers. Son grand ouvrage philosophique, « monument de bronze y», disait-il, il récrivait pour Dieu; les hommes n*en ont jamais rien vu. Tout le reste, Jocelyn^ la Chute d'un Ange, le Voyaye en Orient^ les Girondins surtout, tout cela s'écrivait à l'adresse des créanciers. Aussi, quelle longue négociation que celle qui a pour objet la vente de ce dernier manuscrit, si précieux, si redoutable! Quelle joie quand elle est terminée! Nous sommes en 1847. Quel triomphe ! Le gage destiné aux préteurs est en même temps un moyen de hâter Téclosion de € l'idée de Dieu i qui se prépare ! Il écrit à M. Dargaud (mars 1847) :

« Je rentre à deux heures du matin. J*ai vu des prodiges de passion pour les Girondins. Je trouve, en rentrant, cette lettre de l'éditeur. Des femmes les plus élégantes ont passé la nuit pour attendre leur exemplaire.

« C'est un incendie I ! ! »

A. M. Ronot. (20 mars 1847.)

9 J'ai joué ma fortune, ma renommée littéraire et mon avenir politique sur une carte, cette nuit. Je l'ai gagnée! Les éditeurs m'ont écrit à minuit que jamais en librairie un succès pareil ii'avait été vu; que le livre faisait une révolution. Le publii; des salons et mon large public des ateliers est plus pa:^ sienne encore, r/est surt( u*« le peuple qui m'aime et qui m'achète. Ils m'écrivent en outre ijiie leurs quatre cents ouvriers ne peuvent suffire i* imprimer, préparer; brocher les éditions populaires. Mais iie parlez pas eticoi e à Mâcon des éditions populaires^ pour laisser

POSTHUMES ET RËYEMÂNTS. 109

écouler celles de 20 fr. d'abord. On dit partout que cela sème le feu dur des grandes révolutions, et que cela améliore le peuple pour les révolutions à venir. Dieu veuille ! Ces mots rapides, sur le champ de bataille, à nos amis Rolland, Garnier, etc. J*ai gagné mon petit Austerlitz. Vous avez votre exemplaire, mais ne le dites pas. Laissez et laites acheter en masse.

« P. S. — On me rapporte cent mille mots. Hier, à un grand dîner, Odilon Barrot s'extasiait d'admiration. Sa femme s'écria : « Lui seul a le 'courage de ses idées. Si vous aviez son courage, > vous sauveriez la France! •

« On dit aussi : « M. de L... ne parle pas à la Chambre, » cette année, mais il a prononcé un livre en huit volumes. »

A Mademoiselle Rachel. (Avril 1847.)

i Je retourne encore ce matin à votre porte, mais, dans

la crainte de n'être pas reçu, je prends la liberté de vous y laisser un billet de visite en huit énormes volumes. C'est la tragédie moderne qui se présente humblement en mauvaise prose à la tragédie antique. Elle deviendra drame et poème à son tour, et, à ce -titre, elle vous appartient de droit, car le drame est l'histoire populaire des nations, et le théâtre est la tribune du cœur »

Après l'étourdissant succès des Girondins, qui remplit vingt pages de ce volume, vient le grand tapage des banquets dont le plus retentissant, celui de Mâcon, a pour but de célébrer cette victoire de l'historien révolutionnaire. « Voyez, écrit-il à M. Dargaud (juillet 1847), si vous pouvez avoir de la publicité à dose raisonnable à la Presse, au Siècle, au Courrier, à la Réforme?.., Le banquet a été à la fois sublime et déplorable : Sublime par le nombre» deux mille cinq cents couverts remplis et beaucoup de refusés ; on peut dire avec vérité trois mille convives, quinze cents femmes admirablement groupées, parées, enthousiastes, et deux ou trois mille spectateurs. Un spectacle comme jamais on n*en vit. Un

Golisée vivant de Rome à Mâcon, un dôme en toile de quatre arpents! Mais à la fin du dîner : un orage, foudre, éclair, vent, langues de feu. Le dôme ^nporté en mille lambeaux sur les têtes; les piliers, ondoyant comme des mâts dé vaisseau, près de tomber sur la foule! — Pas un mouvement de terreur, et les cris de Vive Lamartine I répondant seuls, même des voix de femmes, aux coups du vent et du tomierre. Suspension d'une heure à sa place sous la pluie diluvienne! Admirable patience! Enfin essai de discours que voici, exact, mais tronqué, manqué, emporté par le vent, étouffé par le bruit des écroulements, acclamé par des milliers de voix. Puis, retraite en ordre, et pas un bruit, pas un accident, pas une Marseillaise dans les rues, -r Voilà..,.»

Essayons de nous retrouver un instant dans ce désarroi des foules et dans ce désordre des idées. Rester honnête homme en gagnant très vite de Targent pour payer ses dettes, jouer son rôle de soldat de Dieu en se donnant la distraction de renverser un trône pour échapper à Fennui, c'est entre ces deux termes que s'est placé le grand poète. Son génie y suffit. Sa conscience n'y répugne pas. Il a dit qu'il ferait la révolution de V ennui; il l'a faite.

On sait le reste.... « Je vous crie merci et courage, écrit-il (le 20 février 1848), du milieu des flots déchaînés et la main tremblante d'une improvisation que je viens de faire à la réunion générale de l'opposition démoralisée par un discours de Berryer et autres.... j'ai tout raffermi en dix minutes. Tout le monde me crie que jamais je n'ai parlé ainsi. » Le lendemain, nouvelle lettre. « Nous sommes, écrit-il, à la bouche du canon. Hier, dernière réunion des oppositions. La démoralisation était au camp. Berryer venait de l'achever avec les légitimistes en parlant bien et en concluant à se retirer. On m'a conjuré de lui lépondre. Je l'ai fait dans une improvisation de vingt

minutes, telle que tout s'est rafTermi comme au feu. Jamais encore ma faible parole n'avait produit un tel effet. Tout ce que vous avez lu de moi est du sucre et du miel auprès de cette poudre. Après-demain nous serons peut-être au feu. J'ai dit : « Vous nous parlez de » baïonnettes? Sachez que c'est le moyen de nous enle- » ver notre sang-froid et de nous tenter par le péril. » Quant à moi, je le dis tout haut, s'il y a des balles I dans les fusils, il faudra que les balles brisent ma poi- > trine pour en arracher le droit de mon pays.... i

J'ai cité tous ces passages pour montrer H. de Lamartine, quoi qu'il en ait, transformé de visionnaire en com- ' battant, de soldat de Dieu en insurgé des barricades, à'ennuyé incurable en acteur passionné du drame qu'il a mis en scène, de révolutionnaire pour « l'idée » devenu révolutionnaire par l'épée. Et quand la révolution est accomplie : « Nous voilà à bord, écrit-il, nous triomphons partout.... Quel siècle en quatre ou cinq jours! quelles nuits! quel peuple! quelles scènes!... La République nouvelle, pure, sainte, immortelle, populaire et transcendante, pacifique et grande, est fondée.... — La France est sublime de haut en bas. Je ne suis qu'un Cur^ tins qui veut lui fermer l'abîme.... Excepté le trésor, pour six semaines, tout va bien. Dieu s'en mêle.... »

Lamartine a raison : Dieu s'en mêle si bien que, trois^ mois après cette grande fondation de la République, le gouffre où le vaillant orateur s'était si généreusement jeté s'était rouvert pour engloutir les victimes de juin, soldats, généraux, citoyens, prêtres héroïques accourus à la défense de Tordre public. La France ne s'ennuyait plus.... Moins de trois mois plus tard, H. de Lamartine écrivait, 21 septembre 1848 : « .... La République est dans les vagissements de l'enfance la plus périlleuse. Serait-elle née avant terme? Il dépend de nous de la foi"*

tifier et de la léguer à nos enfants. Mais le peuple de Paris, si admirable sous ma main pendant quatre mois, est devenu bien fou et bien tumultueux.... Je ne crois plus, pour le sauver de ses folies, qu'à la Providence, cette politique infaillible qui corrige nos faiblesses et répare nos fautes. » etc., etc.

Ah! poète! votre foi est tenace, et c'est l'honneur de votre conscience religieuse ! Mais, ici, votre foi n'est que poésie. Elle seule peut vous faire croire que vous n'avez pas été, dans ce grand drame de la folie publique, le moins clairvoyant de tous, môme si vous avez été, dans quelques rencontres, le plus éloquent et le plus vaillant; — toujours poète malgré tout, et c'est le plus clair de ce qui vous reste, quand, dès 1849, vous avez tout perdu, même le mandat des électeurs de votre ville natale.

Ce qui a eiltraîné Lamartine pendant cette longue crise de sa destinée , c'est l'imagination poétique appliquée à la conduite des affaires humaines , — c'est là en effet ce qui lui reste et ce qui le sauvera du découragement daiis la détresse. Avec son imagination féconde, outre les mirages dont elle sèmera sa route, il fera des livres, des traités, de la critique, de l'histoire, des mémoires personnels ; il écrira les Confidences de sa vingtième année ; — le tout avec une infatigable activité, une facilité charmante et emportée, un vif entrain, des éclairs de génie sur des lignes de prose exubérante , des lambeaux de pourpre attachés, comme dans VÉpUre aux Pisons, à des canevas souvent informes ; — un vaste ensemble d'œuvres dont, malgré tout, la valeur littéraire n'égale pas le mérite moral; car « l'ouvrier », toujours à l'ouvrage, la nuit, le jour, ne travaille que pour racheter le débiteur insolvable.

Restons sur ce souvenir. Nous sommes encore des contemporains. Dans im demi-siècle, ce souvenir même

aura été effacé dans la vie de Lamartine. Il ne restera que sa gloire, toujours croissante, comme celle des vrais grands hommes ; et si on raconte parfois, comme une légende du vieux temps, que l'auteur des Harmonies, un jour, pour se distraire, a si profondément troublé son pays, il faudra lire tout entier ce sixième volume de sa correspondance que nous avons si incomplètement résumé. Seul, ce curieux volume donne le mot d*une si indéchiffrable énigme. Seul, il procure, avec un intérêt saisissant, l'explication de cette parole étrange, réalisée dans une catastrophe si fatale, « la révolution de l'ennui ».

(|" mars 1875.)

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