UN ENNEMI DE LA FRANCE
J'annonce avec autant de plaisir que d'empressement un nouveau et curieux volume de M. Auguste LaugelS dont les deux tiers sont consacrés à un mort célèbre, lord Palmerston ; le reste à un vivant peut-être un peu oublié, quoiqu'il fasse encore par instant parler de lui, lord Russell. M. Laugel ne se contente pas de raconter la vie de lord Palmerston d'après les écrits récents et originaux qui en ont fait le récit à l'Angleterre. Il trace, pour l'avoir bien connu, un portrait saisissant de l'infa^* tigable leader. Il juge, pour Tavoir bien étudiée, la politique du plus grand ennemi que la France ait jamais eu sur le sol britannique. Ces trois mérites du livre de M. Laugel, une biographie d'un intérêt sérieux, un portrait d'une ressemblance frappante, un jugement d'une vivacité impartiale, assurent le succès d'un ouvrage où
1. Lord Palmerston et lord Russell, par M. Auguste Laugel. 1 vol Paris, 1877 (chez Baillière).
l'auteur, à Finvariable rigueur de ses recherches historiques, a mêlé les qualités habituelles de sa manière, pleine de décision et d*entrain.
M. Laugel n'a pas eu besoin de chercher longtemps pour marquer d'un trait reconnu de tous la physionomie de lord Palmerston. Il est allé droit à celui de ses défauts qui, en plus d'une circonstance, a fait la joie des « cockneys » de Londres et des matelots de la Tamise, non sans réjouir aussi au fond de l'âme plus d'un politique de sens plus rassis, — je veux dire sa haine innée, instinctive, systématique, persévérante contre la France. Ce n-était pas là, pour lord Palmerston, une manière de se distinguer de son pays, à une certaine époque de leur commune histoire, quand la guerre avec Napoléon l" justifiait les sentiments hostiles et les représailles haineuses de l'Angleterre. Lord Palmerston débutait alors dans la vie publique, non sans avoir fait peut-être au collège le serment d'Annibal. Élève de Cambridge en 1 805, il était cinq ans plus tard, à vingt-cinq ans, secrétaire au département de la guerre. Il n'était alors, ni plus ni moins que tous les Anglais, un ennemi de TËmpereur, et le blocus continental ne l'avait, que je sache, ni plus ni moins gêné que tous ses compatriotes du moment. C'est plus tard, quand les passions réciproques des deux pays s'étaient calmées, que lord Palmerston a pris pour lui ce rôle d'hostilité persistante dont aucune circonstance n'a pu, depuis, adoucir ni le fond ni la forme. Seul dans toute l'étendue des possessions britanniques, quand les flottes rentraient dans les ports et les régiments dans les casernes, il n'a pas désarmé, — véri-
table don Quichotte « gallophobe » qui, aussi bien, ne s'est pas escrimé seulement contre des « moulins à vent », mais a fait sentir partout, dans les affaires de ' l'Europe, la puissance malfaisante et la fantasque inquiétude de son esprit. Partout et toujours, pendant plus d'un demi-siècle, la lance en arrêt ou la plume à la main, on l'a vu mêlé, — instigateur obstiné et passionné, — aux agitations du monde politique où sa grande situation, son intelligence hardie, sa parole à la fois originale et tranchante, ses qualités et ses défauts, son patriotisme intolérant, sa clairvoyance souvent trompée mais toujours aiguë, lui assuraient un rang presque sans rival dans son pays. M. Laugel cite un mot de lui dont Timpertinente naïveté donne bien Tidée de ce dandysme antifrançais qui s*est mêlé si souvent aux plus sérieuses complications de notre époque : « Ne faites pas à l'Angleterre, écrivait-il, ce que vous trouverez bon qu'elle vous fasse » ; c'est-à-dire sans doute : « Souffrez les mauvais procédés de lord Palmerston et... tendez l'autre joue. » Le portrait d'un tel personnage ne pouvait être peint en caricature, même si on en avait bien envie. M. Laugel a échappé à cette tentation ; il a été sérieux, non san» effort quelquefois; car la comédie abonde, et pas toujours la grande, dans cette vie dominée par une idée fixe qui pourrait se nommer une manie, si les amis de lord Palmerston ne lui eussent donné un plus beau nom. Mais le (( patriotisme » est bien prés d'être un vice s'il n'est une grande vertu, s'il tourne en injustice, en cruauté, en véhémence agitatrice et en propagande oublieuse des droits de l'humanité, s'il est sans pitié, sans équité, sans scrupule et sans frein I
Ah ! je rends grâce aux dieux de n*ètre pas Romain, Pour conserver encor quelque chose d'humain I
118 P03THUMES1KT REVENANTS.
Il ne faut pas croire pourtant que ce livre de M- Laugel a pour unique mérite de ne pas montrer, pour lord Palmerston, plus d'entraînement que le hautain lutteur n'en ressentait pour notre pays. Facit indignatio versum. Gela est bon pour une satire, non pour une histoire. M. Laugel savait bien que le simple récit des actes et des procédés du ministre anglais fait à sa mémoire un plus équitable procès. En réalité, c'est l'histoire qui nous venge de lord Palmerston. Quant à la France, après les gloires, les souffrances, les contraintes politiques et les tyrannies internsrtionales du premier Empire; après le triomphe de cette coalition que l'or de l'Angleterre avait soudoyée, que son ardent antagonisme avait animée des passions les plus violentes ; — la France ne trouva guère pendant les règnes suivants jusqu'en 1848, disons qu'elle ne chercha jamais des occasions de représailles. Louis XVUI avait dit, en remontant sur le trône de ses pères, « qu'il devait sa couronne, après Dieu, au prince-régent de la Grande-Bretagne ». S'il avait fait l'expédition d'Espagne malgi*é Ganning, Gharles X, son successeur, avait uni dans les eaux de Navarin le drapeau blanc au pavillon de l'Angleterre, et contribué avec elle à la fondation d'une Grèce monarchique. S'il avait pris Alger sans la permission du Foreign-Office, et si le roi Louis-Philippe l'avait gardé en y ajoutant la conquête de l'Algérie jusqu'au Maroc, — au fond la politique de ces trois règnes, si différente au dedans, avait eu pour principe manifeste, à l'extérieur, l'entente effective, sinon toujours cordialel avec l'Angleterre.
Comment lord Palmerston avait-il répondu à cet invariable penchant de la royauté française pour l'alliance, ou tout au moins pour le bon accord avec le gouvernement anglais? Il suffit, pour répondre à cette question, de citer les titres des chapitres du livre de M. Laugel : La question belge, la question d'Orient, les Mariages espagnols, la Révolution de février.,. Je m'arrête là, quoique M. Laug^el aille beaucoup plus loin. Mais chacun de ces chapitres est comme une des étapes de cette vie de combat, qui non-seulement se signale dans une foule d'actes et de paroles recueillis par l'histoire, mais se trahit aussi dans cette correspondance privée dont l'auteur nous^donne de si curieux extraits. Lord Palmerston n'a pas une effusion de cœur (s'il en a) qui ne soit une sortie contre ses voisins d'Outre-Manche ; il n'a pas un mot heureux (il en a souvent) qui ne soit une épigramme contre les Français. Ses dépêches ne sont rien auprès de ses confidences. Quoiqu'il ne se pique pas d'un grand dér corum dans ses conversations diplomatiques, c'est dans le déshabillé de son humeur impérieuse qu'iUaut le surprendre, si l'on veut apprécier au fond ce qu'il apporte de malveillance préventive et préconçue dans. ses rapk ports avec ses généreux vpisins. M. Laugel n'y a pas manqué. « Sa mauvaise humeur contre notre pays (écritil), qui était chez lui à l'état de diaihèse, s'était fortement aiguisée parce qu'il n'avait pu entraîner le roi Louis-Philippe dans une intervention armée en faveur de la reine d'Espagne... Qui avait raison, de Louis-Phi* lippe ou de lord Palmerston? La cause des christinos triompha sans intervention étrangère, et tout rentra dans l'ordre en Espagne. Louis-Philippe était avare du sang français, et servit mietix l'Espagne par ses conseils qu'il n'eût pu le faire par ses armes... »
J'aime à citer ici, à 1 appui des judicieuses observa-
120 POSTHUMES ET REVENAISTS.
tions de M. Laugel, les réflexions d'un homme d'État, illustre entre tous, qui avait connu, approché, pratiqué, éprouvé lord Palmerston de toute manière, par la parole, par la plume, par le concert ou le désaccord, par la négociation ou la lutte, — tantôt adversaire, tantôt concilié, jamais ami ; sans nulle sympathie, mais sans nulle contradiction de parti pris; je veux parler de M. Guizot. M. Guizot ne manquait pas d'orgueil ; il eût pu avouer le sien, conmie il avait un jour, en pleine tribune, confessé son ambition. Lord Palmerston eût été plus embarrassé. Son orgueil, à lui, était bien un défaut, le plus anglais de ses défauts, mais mêlé d'une certaine fatuité dédaigneuse et de je ne sais quelle satisfaction aristocratique de sa personne, limitrophe de l'impertinence. « Il en résultait, suivant la remarque de M. Guizot, à de certains moments d'une négociation avec le ministre anglais, un entêtement véritable de sa part, une sorte d'aveuglement volontaire... » C'est bien pour avoir ainsi fermé son intelligence à toute sérieuse réflexion sur le compte de la royauté de Juillet, que lord Palmerston lui garde, pendant toute la durée du régne, une rancune nerveuse et ÊuGUasque que H. Laugel a, de son côté, nettement caractérisée : « Palmerston, dit-il, ne détestait que ce quil craignait. La monarchie de Juillet avait, à force de pa« tience et de courage, surmonté les plus grandes difficultés. Elle avait usé la mauvaise humeur des cours. Elle rayonnait sur toute l'Europe par le génie de ses écrivains, par l'éloquence de ses hommes d'État, par ses idées sagement libérales, par le prestige attaché à un roi honnête homme, entouré d'une nombreuse et brillante famille. Cette prospérité, que rien ne semblait plus menacer, aveuglait, épouvantait Palmerston. Son esprit inquiet cherchait constamment le défaut de la cuirasse française. » « Louis-Philippe, écrit-il à son frère (1856), nous a traités
» salement (scurvily) dans les affaires espagnoles. Le fait » est qu'il est aussi ambitieux que Louis XIV et veut » mettre un de ses fils sur le trône d'Espagne , comme I mari de la jeune reine, et il croit qu'il atteindra mieux » ce but par la continuation du désordre en Espagne que I par la fin de la guerre civile et l'établissement de l'in- > dépendance nationale... »
Un curieux récit nous initiait récemment à des détails tout à fait nouveaux sur la visite, aussi étrange qu'imprévue, que l'empereur Nicolas voulut faire en juin 1843 à la reine d'Angleterre. L'impression qui résulte de cette étude, entre beaucoup d'autres non moins dignes d'attention, c'est que ce souverain d'un grand empire, sans être un c gallophobe » de la force de lord Palmerston, avait à rencontre de la royauté de Juillet la même antipathie malveillante et médisante, déraisonnable et injustifiable, dont le ministre anglais était si peu maître. Nicolas, pour son compte, ne l'était pas davantage. L'autocrate parlait comme le leader libéral. Le style de l'un vaut celui de l'autre. Ils ne s'arrêtent, aucun des deux, devant les dernières injures. Si Palmerston reproche au roi de Juillet les visées grossières (scurvy) de sa politique, l'empereur Nicolas dit à sir Robert Peel, dans un entretien raconté par ce dernier : «... Je fais grand cas de l'opinion des Anglais ; mais ce que les Français disent de moi, je n'en prends nul souci; je crache dessus ; I spit uponit^.., » Singulier rapprochement de deux animosités personnelles, venues de si loin, avec des origines si diverses, un but si contraire, pour parler à peu près la même langue. C'est qu'une haine inconsidérée, dans des esprits
i. Voir, dans la Revue des Deux Mondes du 1" déceml>re 1870, l'article de M. Saint-René Taillandier, intitulé : Trois visites royales à Windsor.
qui ne se possèdent pas et dans des âmes qui ne sont pas naturellement hautes, est une grande cause d*abais$ement moral dont ne vous relèvent ni la distinction du génie politique ni l'éclat du rang. Le roi Louis-Philippe, objet de si inqualifiables aversions, comprenait autrement les convenances et les contraintes de la grandeur sur la terre. Outre que son cœur était absolument fermé à tout sentiment haineux, par une sorte d'incapacité naturelle de haïr, les attaques dont il était l'objet, les calomnies qui abreuvaient sa vie, les tentatives régicides qui s'acharnaient à sa personne, rien ne parvenait à lui arracher une réplique violente, une réfutation injurieuse, une expression offensante. Sa grande injure à sqs ennemis, tout le monde la connaissait autour de lui. Poussé à bout, il s'écriait : « Ahl les malheureux! » Il n'a jamais voulu ni abaisser, ni peut-être honorer, ses plus implacables adversaires, en les traitant autrement. Étrange travers du cœur humain I La haine qui s'attaquait au roi Louis- Philippe, celle de lord Palmerston surtout, était en proportion du mal qu'on lui avait fait ou voulu faire. Est-il donc plus facile de pardonner à ses ennemis qu'à ses victimes? On dirait que l'injustice. oblige. Elle est comme une chaîne que lord Palmerston a traînée, fort légèrement, il est vrai, mais toute sa vie.