‹ Posthumes et revenantsChapitre 15 sur 43 · IH · texte numérisé non relu

IH

Un écrivain belge, qui se trouvait à Londres en 1863, fut conduit un soir par le ministre du roi Léopold, le spirituel et regretté M. van de Weyer, à un rout de Cambridge-House, chez lord Palmerston. Voici le souvenir

qu'il avait s^ardè de cette rencontre, tel qu'il vient de le consigner dans un volume récemment publié à Bruxelles < :

f Les vastes salons de Cambridge-House étaient remplis de monde. Pas d'uniformes ni d^habits brodés, mais beaucoup de plaques et de grands cordons ; beaucoup de dames aussi, quelques-unes très laides, d'autres fort belles et toutes extrêmement décolletées. Il y avait là des illustrations en foule, M. Gladstone, lord Stanhope, M. Disraeli, avec qui j'eus la bonne fortune d'échanger quelques paroles. Ce chef de l'Opposition (du moment) qui, selon la coutume anglaise, assistait aux réceptions du chef du cabinet, me frappa tout particulièrement par son air modeste, timide, presque embarrassé, il se tenait dans l'encoignure d'une porte, les mains croisées sur Tépigastre ; il me fil reffet d'un sphinx de la vieille Egypte.

• ... Lord Palmerston avait alors soixante-dix-huit ans. On lui en aurait donné soixante tout au plus, tant il était vif, alerte, ingambe et pétillant. Il se peut que la conscience de sa popularité et de sa gloire^ alors à son apogée, lui donnât des aiks qui l'aidaient à porter gaiement le poids des ans et des soucis du pouvoir. Avec sa grosse figure épanouie, ses cheveux et ses favoris blancs, son habit bleu à boutons d'or, il me fit plutôt Terfet d'un bon bourgeois célébrant une noce que d'un homme d'titat que la moitié de l'Europe accusa pendant longtemps de troubler Tautre moitié. Sa figure, à ce point de vue, ne correspondait nullement à sa réputation ...

» Nous étions quelques Belges réunis quand M. van de Weyer nous présenta :

» — Ah ! les Belges, les Belges, dit le noble lord en français, je les connais depuis plus de trente ans. Je me rappelle le temps où je vous ai vu pour la première fois, mon cher ministre. Vous étiez alors un affreux révolutionnaire ; et si je n'avaiê pashercé la Belgique dans mes bras!,,. Aujourd'hui, vous êtes un bon petit pays que tout le monde respecte et qui mérite d'être respecté... »

> 11 parla ainsi pendant plusieurs minutes avec une étonnante volubilité, passant de ses souvenirs au temps présent, à l'Exposition, à la place qu'y occupait la Belgique ; puis il nous

i. Notes et souvçnifs, par M. Louis Hymans, Bruxelles, 1876.

serra la main et se mit à causer avec un prince de Prusse qui assistait à la réception... »

Lord Palmerston pouvait se vanter, en 1862, d'avoir bercé la Belgique en 1831. Il en parlait alors bien à son aise. Ce n'était pas sa faute cependant si une armée française avait, à cette dernière époque, passé la frontière au moment où le roi de Hollande rompit Tarmistice, et si la citadelle d* Anvers fut prise d'assaut par nos soldats, à la barbe, comme on dit, du ministre anglais et avec un assentiment douteux de la part des grandes puissances de l'Europe. Non, ce ne fut pas la faute de lord Palmerston si la Belgique fut alors sauvée d'un si grand péril. Il fallut bien que l'altier ministre se résignât à ce qu'il n'avait pu empêcher. « La France, dit supérieurement M. Laugel, était menacée en 1830 d'une coalition générale; en face de cette menace, elle prit la jeune Belgique par la main et lui donna place dans le concert européen... »

Bornons-nous à ce souvenir. Le livre de M. Laugel en réveille bien d'autres qui se dressent, pour l'accuser, contre la politique de lord Palmerston pendant un deraisiécle; politique d'agitation fanfaronne, suivie parfois de réelle impuissance. Parcourez en effet tous les chapiti'es du livre qui répondent aux différentes périodes de l'action personnelle du ministre anglais. Nous ne parlons que du dehors ; à l'intérieur de son pays, il y aurait souvent à le louer, à l'admirer quelquefois ; libre-échangiste timide, il était dans les affaires religieuses un libéral éprouvé, tory de race et whig de cœur, aimant, quand il s'agissait de l'Angleterre, la liberté et le progrès. Devant l'Europe on eût dit que sa passion de suprématie le jetait hors de sa voie ; il affectait au Foreign- Office l'empire du monde qu'il semblait,*comme Alexandre

de Maeédoine, trouver encore trop étroit au gré de sa convoitise ; angusto limite mundi ! En définitive, il n'a rien empêché en troublant tout. Le roi Louis-Philippe, qui a fait moins de bruit, a été plus fort que lui. « Je suis plus fin que vous, disait ce roi spirituel à un de ses ministres qui se vantait de sa finesse; je ne me vante jamais de la mienne... » Lord Palmerston, tout habile qu'il était, n'a pas empêché la Belgique de se faire, ni la Turquie de se défaire à plusieurs endroits, ni l'Espagne de se releverpar la non-intervention que pratiquait le roi Louis-Philippe et que raillait Palmerston. A-t-il mis la main -à la révolution de Février, comme à une revanche de ces mariages espagnols qui avaient été une des ainertumes de son cœur en même temps qu'une des confusions de sa politique antifrançaise ? On l'a dit : cela n'a jamais été prouvé et ne pouvait l'être. Lord Palmerston était au demeurant un homme d'esprit. La révolution de Février, c'est la bêtise humaine qui l'a faite.

Lord Palmerston n'en voulut pas médire, parce qu'elle le délivrait des Bourbons. Il ne lui resta pas longtemps fidèle. Le 2 décembre eut bientôt toutes ses préférences. 11 fit, en faveur de la dictature née de la violation des lois, une considérable dépense d'esprit, apologies de toute sorte, écrites et parlées, commentaires, fictions, romans d'aventures, à rendre jaloux M. Disraeli luimême. Mais le célèbre leader des tories n'avait jamais mêlé le roman à la politique. Lord Palmerston eut le génie d'inventer, à la décharge du coup d'État bonapartiste, et le courage de communiquer à ses agents tout un complot formé de l'autre côté du détroit contre le prince- Président de la République française, et qui l'avait mis, disait-il, dans la nécessité de se défendre. Le 2 décembre n'aurait été ainsi qu'un acte de défense légitime. La duchesse d'Orléans conspirait; sans le coup d'État, elle

accourait à Paris, ce jour-là même» avec le prinee son fils 4 pour recommencer une nouvelle période du gouvernement orléaniste... » Les dames de Claremont faisaient leurs malles. Le prince de Joinville et le duc d*Aumale étaient déjà partis pour Lille, où ils devaient prendre le commandement des troupes engagées dans leur parti. Et pour l'esprit si clairvoyant de Palmerston, la preuve de ces menées était sans réplique. Sa police lui «avait appris que Tun des princes était à Naples, l'autre malade dans son lit. Peu importe ; la police était trompée, et lord Palmerston, ayant ainsi fait son plan, avait bien le droit de dire alors ce que le plus grand personnage de France disait quelques années plus tard au plus auguste personnage d'Angleterre : « Les princes d*Orléans sont, croyez-le. Madame, d'infatigables conspirateurs... » La reine a pu répondre : <( Je ne le crois pas. » Hais à lord Palmerston lui-même, quand il se donnait la peine, six ans plus tard, de consigner dans un Mémorandum ces billevesées de son imagination surexcitée par sa haine*, au Irop inventif agitateur, on aurait pu dire : « Vous n'en croyez rien ! »

La justification du coup d'État de décembre procura une halte momentanée à l'activité fébrile de lôrà Palmerston. La reine Victoria s'était fâchée. Elle avait écrit, elle aussi, un Mémorandum qui entraîna la retraite du malencontreux apologiste. C'est à cette occasion que M. Disraeli, rencontrant lord Dalling à l'ambassade russe, lui dit avec un sourire : There was a Palmerston (il y a eu un Palmerston I). H. Disraeli se flattait. Son rival n'était pas mort.

L'ambitieux septuagénaire n'avait pas réglé son compte

1 . Mémorandum sur quelques circonstances qui ont trait au coup d'État.

avec l'Europe, et il allait bient6t reprendre la suite de ses affaires.

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