‹ Posthumes et revenantsChapitre 16 sur 43 · II V · texte numérisé non relu

II V

On s'en aperçut promptement. Palmerston n'était pas fait pour vivre simple particulier nulle part, surtout à Londres. Il élait né politique, j'allais dire ministre. 11 le fut au sortir du collège; il l'a été presque toute sa vie. De 1852 à l'époque de sa mort (1856), tombé trois fois du pouvoir, une sorte d'élasticité, comme celle des faiseurs de tours, le fait rebondir et l'y ramène; sans compter (c'est son honneur) que l'opinion publique le réclame souvent, notamment pendant la guerre de Grimée, qu'il anime de son impatience, qu'il passionne encore même en mettant sa signature au traité qui la termine. La guerre d'Italie, qu'il supporte, quoiqu'elle profite à la France, comme un mal nécessaire, lui procure pourtant une belle occasion de donner de nouveaux gages à cette antipathie nationale que l'âge n'a pas affaiblie. L'annexion de la Savoie le jette hors des gonds. 11 perd tout sang-froid. Il raille avec amertume. II écrit à lord Cowley :

«... John Russell m'a montré la lettre confidentielle qu'il vous écrit. Je suis d'accord avec lui sur tous les points. L'esprit de TEmpereur est aussi plein de projets quune garenne est pleine de lapins; et, comme des lapins, ses projets se terrent un moment pour ne pas être vus ou contrariés. Nous n'avons pas de motifs de guerre suffisants dans l'affaire de Nice et de la Savoie, et nous n'aurions pu trouver de moyens avouables pour en empêcher l'annexion ; mais il pourra surgir d'aiUres questions où l'Angleterre nepourraétre aussi passive... (avril 1860). »

Il est curieux d'observer ici le rapide chemin que Palmerston a fait quand il a fallu, de son engouement éphémère pour le souverain de la France, revenir à ses aversions antifrançaises. L'Empereur le ménageait, le caressait, le flattait, tout en organisant, comme l'écrivait Palmerston, sa force armée de terre et de mer secrètement mais constamment ; « et quand il sera prêt, ajoutait le ministre anglais, on jouera l'ouverture, le rideau se lèvera, et nous aurons un très vilain mélodrame... » Le mélodrame, tourné en tragédie sanglante, nous l'avons eu. Il a passé par-dessus l'Angleterre. Mais l'Empereur, avant la guerre, n'avait pas voulu se brouiller avec Palmerston. Il lui faisait dire par son ministre que lui, l'oracle du Foreiçn-Office, serait, dans la guerre de Crimée, fdm^de leur commune politique. Lord Palmerston, qui n'aimait pas la cour, même celle de sa reine, était pourtant venu à Gompiègne. Et puis, un jour, quand aux approches des événements suprêmes, après la guerre des duchés. Napoléon III demandait « un Congrès » pour l'opposer, autant que cela était possible alors, aux diffîcultés qui déjà se montraient à l'horizon dans un lointain menaçant ; lord' Palmerston soufflait sur cette « bulle de savon », comme il l'appelait. II était allé même, quelques années auparavant, jusqu'à prédire sous la forme d'un vœu, le plus hostile assurément qu'il pût former contre la France, la future grandeur de la Prusse. « Il me semble, écrivait-il, qu'il vaut mieux augmenter la puissance de la Prusse que de composer un autre petit État qui s'ajoutera à la constellation des minces corps diplomatiques qui encombrent l'Allemagne, et qui la rendra plus faible qu'elle ne devrait être dans l'équilibre général de l'Europe. La Prusse actuelle est trop débile pour être honnête ou indépendante dans son action; et pour l'avenir il est désirable que l'Allemagne dans son ensemble soit forte, pour contrôler

ces deux pouvoirs ambitieux et agressifs, la France et la Russie, qui la pressent à Test et à Touest. Pour la France, nous savons combien elle est remuante, combien prête à se jeter sur la Belgique, sur le Rhin, sur tout ce qu'elle pourrait prendre sans trop d'effort. Pour la Russie, elle deviendra avec le temps un empire presque aussi grand que Tempire romain... » (Lettre à lord Russell, 43 septembre 1853.)

Restons-en là. Ce hautain esprit a beau menacer, cette verte vieillesse a beau se redresser, et l'octogénaire, plus puissant que jamais dans son pays, a beau essayer sur l'Europe et sur le monde l'effet de Tancien prestige de la suprématie britannique; M. Laugel le remarque avec beaucoup de sens : « Tout ce prestige, enveloppé par ce qu'une aristocratie nombreuse et forte peut accumuler de richesses, de beauté, de splendeurs matérielles et visibles, ne faisait pourtant que masquer et pour ainsi dire farder l'affaiblissement visible de la puissance anglaise... » Et de même, ajouterons-nous, l'Angleterre avait eu beau glorifier, au déclin de sa vie, l'agitateur patriote et le grand meneur irascible de sa politique étrangère; elle avait eu beau le réélire avec enthousiasme à Tiverton, le nommer gardien des cinq ports, recteur de l'Univereité de Glasgow, et, pour tout dire, colonel (à soixante-dix-neuf ans) de la 1'® brigade d'artillerie des volontaires de la Manche,

Je t'ai comblé de biens ; je t*en veux accabler !

elle ne l'avait pas relevé aux yeux de l'Europe, témoin de cette décadence. Mais ce déchet de l'influence anglaise si longtemps dominante et momentanément éclipsée, lordPalmerston, vieilH et toujours fier, en a-t-il eu le sentiment, peut-être l'amertume, avant de mourir? On peut

en douter si on se rappelle ce qu'il disait, dans son salon, à un de ses visiteurs de Belgique. Son orgueil n'a jamais ni demandé grâce, ni confessé une erreur, ni avoué une faute. Il est m(u*t dans tout « l'éclat emprunté » d'une impénitence politique dont l'histoire ne sera pas aussi dupe, espérons-le, qu'il l'a été lui-même.

M. Laugel résume ainsi à grands traits son appréciation impartiale et son lumineux récit :

« Lord Palmerston mourut debout sur ce faîte de puissance d'où personne (en Angleterre) ne songeait plus à le faire descendre... L'Angleterre avait récompensé par une admiration presque satis réserve le patriotisme toujours jeune et ardent du vieux Pam (comme elle appelait familièrement son « enfant terrible »). Tout lui avait été pardonné parce qu'il avait beaucoup haï : il n'avait rien aimé avec passion que son pays, — ni la justice, ni la liberté, ni l'humanité, ni la morale, rien de ce qui attache l'homme à sa patrie céleste... Il ne vit pas (étant mort en 1865) la Russie déchirer le traité de Paris, l'Onion américaine triomphante obtenir de l'Angleterre une indemnité pour les dommages causés par YAlabama, l'empire ottoman menacé d'une ruine irrémédiable... Si l'on ne songe qu'à l'Angleterre, on peut dire que Palmerston mourut à temps. Si l'on fait un retour sur la France, il . faut confesser qu'il mourut trop tôt. Nous ne craignons pas de le dire, nos malheurs eussent été pour lui une suprême satisfaction...*. Nous avons aujourd'hui le loisir de chercher, le devoir de dire la vérité sur toute chose; en ce qui concerne lord Palmerston, elle se résume en deux mots : Il fui un grand ennemi de la France! »

Ces mots, je le crois, ne seront gravés sur le piédestal d'aucune des statues de lord Palmerston de l'autre côté du détroit. De ce côté-ci, M. Laugel a bien fait de les graver dans son histoire, qui restera.

(13 décembre 1876.)

Page 1