UN MORALISTE A TOULOUSE
Une main pieuse a recueilli de curieux fragments que le temps aurait trop facilement dispersés s'ils n'eussent formé un volume * ; car ils ne se tiennent guère que par l'inspiration que leur a donné, si on y regarde bien, la vie et l'unité. M. Sauvage, ancien doyen de la Faculté des Lettres de Toulouse, était un homme d'un vif esprit, qui pensait beaucoup, qui parlait souvent, qui n'écrivait rien, rien du moins qui eût exigé un travail de longue haleine. Il était ainsi fait ; il notait toutes les pensées que l'observation ou la réflexion lui suggérait, toutes celles aussi qui éclataient dans sa conversation et dans son enseignement; — pensées fines, originales, délicates, parfois étranges, moins improvisées qu'imprévues, qui charmaient ses amis sans lui donner, à lui, jamais ni satisfaction complète ni puéril orgueil. 11 pensait ron-
1 • Pensées morales et littérairesy œuvre posthume de M. Sauvage publiée par sa fille (E. Pion, 1876).
dément, pour ainsi dire, conune il parlait, avec une sincérité sereine, souvent hardie, aimant à risquer le paradoxe, pourvu qu'après avoir tourné tout autour il y trouvât la forme d'une vérité. Ainsi disait-il :
— Ce sont surtout les idées qui nous vieillissent ; aussi y a-t-il plus d'une manière d*avoir soixante ans.
— 11 ne faut pas trop regarder une femme laide, ni une jolie femme, de peur que notre attention ne blesse la première, et notre prétention la seconde.
— On dit que les langues anciennes sont mortes ; ce qui revient à dire qu'elles sont immortelles...
— L'ingratitude implique Torgueil. Opprimé par le bienfait, Forgueilleux tourne à Tingratitude, afin d'échapper à l'humiliation.
— Il y a des pertes qui consolent de tout, tant elles sont inconsolables.
— Les hommes les plus timides sont ceux qui donnent les conseils les plus courageux.
— L'exactitude n'est pas seulement un trait de politesse, c'est aussi un acte de modestie.
— G^est n'être pas fin que de passer pour tel...
J'ai pris presque au hasard ces pensées que je viens de citer, les prenant pourtant la plupart pour ce qu'elles ont, au premier abord, de paradoxal dans leur brièveté décisive. Ce n'est pas la seule forme de la pensée dans M. Sauvage. Son paradoxe se donne parfois plus de champ, plus d'air et de soleil. Il irait volontiers, quand il est en train, jusqu'à la page entière, parfois jusqu'au sophisme, non pas dans ce qui a trait à la morale, mais dans ce qui dépend du goût. Le sien est, par moments» intolérant, avec un mélange d'impatience nerveuse, de bonhomie et de gaieté, a Je me sens, dit-il, fort peu de sympathie pour l'honmie qui s'observe, se possède et se contient toujours. Je puis me rendre cette justice que je n'ai jamais été maître de moi.... » Hais, ailleurs, il cor-
rigera cet aveu et dira avec un singulier bonheur d*expression : c Quand nous sommes en proie à une violente passion, nous éprouvons moins peut-être le besoin de la satisfaire que de l'exprimer. Qui ne se sent apaisé quand il a trouvé le mot de sa colère?... » Ainsi écrit-il souvent, avec un relief imprévu et un soudain éclat. Il a des accents de grande pitié; il est homme jusqu'au fond du cœur, et son chapitre a des larmes » vous émeut conmie le cinquième acte d'une belle tragédie.
On commence peut-être à connaître, par sa propre peinture, ce philosophe d'outre-tombe qui , pendant sa vie, n'avait pas fait mine d'être connu au delà du cercle où elle s'écoulait dans l'exercice de devoirs modestes, et parmi de douces affections. Oui, je crois qu'on apprécie déjà ces délicates et vives pensées auxquelles il n'avait songé à donner une forme que comme on fait relier un livre favori, par une main habile, pour une bibliothèque de choix. L'habile relieur, c'était lui. Il avait pourtant offert quelques-unes de ces primeurs à l'Académie des Jeux floraux, dont il était membre. 11 eut même, dit-on, l'idée de les réunir en corps d'ouvrage pour le public. Il est mort, laissant cette tâche à sa fille qui Ta dignement remplie. A la première vue, le livre ne se compose que de notes inspirées par une lecture assidue des meilleurs écrits anciens et modernes; mais ces notes sont heureusement groupées sous des titres divers, et elles forment autant de chapitres d'une variété attrayante.
Rien de plus agréable, en effet, et d'une portée plus pratique que cette morale d'un érudit qui était un homme du monde, d*un professeur qui savait causer, d'un esprit religieux qui osait penser, d'un classique qui raffinait dans notre langue, en les appropriant à nos mœurs, les plus délicates profondeurs de la pensée antique. Aucune prétentipn de système, aucune affiche de réformateur.
136 POSTHUMES ET REYENAÎÎTS.
« ïl a, dit son spirituel biographe, écrit des pensées pendant trente ans, et il n'a pas essayé une seule fois de réformer l'univers M » On comprend qu'il y a là une âme honnête et bonne sans mélange de faiblesse, et une certaine austérité sans étalage de stoïcisme. M. Sauvage avait, comme un des examinateurs de la Faculté des Lettres de Toulouse, une réputation de bienveillance qui attirait, dans la ville de Clémence Isaure, tous les candidats bacheliers du Midi. « Il était, nous dit-on, devenu légendaire par les trésors de miséricorde qu'il versait sur les malheureux. .Aquitains et Rouergats, Languedociens et Gascons, fils des Pyrénées et des Cévennes venaient réclamer leur part de cette indulgence œcuménique, urbi et orbi,.,. » Dans le livre d'un si bienveillant esprit, et quoi qu'il fasse pour enfler par moments sa voix, il ne faut donc pas s'attendre à trouver l'œuvre d'un de ces philosophes que le. poète Horace signalait, pour leur rusticité affectée, aux railleries de ses contemporains :
... Sécréta petit loca, balnea vitat,
mais plutôt celle d'un La Rochefoucauld adouci et apprivoisé aux faiblesses de l'humanité, sans avoir rien perdu de sa pénétration et de sa vigueur.
Un tel livre, aussi bien, ne s'analyse pas. Un recueil de Pensées est toujours plus ou moins sujet à cette (( ondoyante » mobilité de l'esprit humain dont Montaigne veut qu'on se défie, même pour lui. Dans un travail de longue haleine, la page de demain continuera celle d'aujourd'hui. Mais le caractère des Pensées détachées, qui ont la prétention de vivre de leur vie propre,
i. Préface par M. Roschach, p. XXIII.
c'est l'indépendance de toute discipline. C'est Tisolement absolu. Cherchez pourtant, Tunité s'y trouve : dans Pascal, la faiblesse originelle de l'homme ; dans La Bruyère, sa vanité ; dans La Rochefoucauld, sa perversité ; dans Vauvenargues, sa noblesse acquise ; dans Joubert, la délicatesse infinie des ressorts qui le font agir. Quant à M. Sauvage, c'est plutôt à l'inconséquence de nos jugements, à la banalité de nos esprits, à l'asservissement de nos usages qu'il s'attaque de préférence. C'est ainsi que je l'aurais défini : un contradicteur aimable des opinions reçues et des préjugés mondains, au nom de la vérité et du bon sens, mais qu*emporte souvent dans cette lutte un certain goût de singularité.
Contradicteur aimable, ai-je dit. Je devrais ajouter : contradicteur fantasque. Il l'est de lui-même plus que de personne. Sur les amis, il a un mot charmant : i Quand je fais des châteaux en Espagne, je commence toujours par la chambre de l'ami » ; — et un mot bien dur : « Quand on a dit, pour exprimer les rapports entre amis : le commerce de V amitié, — on ne croyait pas si bien dire. » — Sur le mariage : « Une mère, écrit-il, une fille, une sœur, une épouse I Quel est le plus doux de ces noms, le plus saint de ces titres? » Tournez la page : « On parle toujours bien de sa femme, dit-il, quoi qu'on en pense ; c'est qu'il n'y a pas de meilleur palliatif d'un niai définitif et sans remède,,. » C'est ainsi encore que, dans son chapitre sûr le monde, notre philosophe crible de ses traits aussi bien les petites misères du savoir-vivre que les grosses platitudes de l'égoïsme et de l'ambition ; mais c'est le même homme qui dira : « Quand la mort viendra nous saisir, qu'importe qu'elle nous trouve jeunes ou vieux, disgracieux ou beaux, riches ou pauvres, puissants ou misérables, intelligents ou simples d'esprit?... Ce qui importe, c'est que, dans cette fuite de nos
jours plus ou moins vite évanouis, la pitié ait souvent mouillé nos yeuxy et que nous ayons senti battre notre cœur pour les misères de cette vie et les espérances de l'autre 1... »
Restons sur cette impression. Quand on cherche à •échapper à la confusion qui résulte presque toujours, dans une œuvre si multiple, de la dispersion des idées et des jugements, c'est sur un sentiment qu'il faut rester! Cela ne trompe pas. C'est le mérite de M. Sauvage. En morale, il a paraphrasé avec émotion le mot deBossuet : K La pitié est le tout de l'homme. » En littérature, il est pour les anciens, non pas contre les modernes, mais de préférence à eux ! « 11 n'a fallu qu'un jour à nos pères, ou plutôt qu'une nuit, dit-il, pour abolir de fond en comble les privilèges de Tordre civil et politique; mais aucune puissance, aucune révolution de l'avenir ne saurait jamais prévaloir contre le droit d'aînesse qui demeure à jamais acquis aux œuvres de la pensée et de l'art.... » En musique, c'est là son côté faible, M. Sau- « vage nous dira : « J'aime beaucoup peu de musique • ; — et moi aussi, quand la musique est mauvaise.
Au fait, si M. Sauvage ne se flatte guère comme virtuose et si la sensibilité de l'artiste est chez lui rebelle, dans l'ordre moral le cœur l'inspire supérieurement. C'est à une inspiration de ce genre qu'il doit le groupe le plus remarquable de ses Pensées^ celui qu'il a le plus finement conçu^ modelé avec le plus de soin, le plus délicatement ciselé, je veux dire le chapitre de quarante pages qui a pour titre : les Femmes. Je suis allé, du premier élan, soit curiosité inquiète, soit irrésistible attrait, à ce chapitre. J'aurais eu tort d'être inquiet; ce sont des pages excellentes, souvent charmantes. Ce que j'y remarque surtout, outre ce que les réflexions de l'auteur ont d'applicable, d'une façon générale, au beau sexe propre-
ment dit, c'est l'application qu'il serait possible d'en faire à nos mœurs actuelles^ à celles de la France, à celles de Paris. Où notre moraliste les a-t-il étudiées pour les si bien connaître, lui, le doyen d'une Sorbonne de province, l'académicien des Jeux floraux? Peu importe, il les connaît. Un membre de notre Académie française, — je parle des plus fins connaisseurs de la compagnie, ceux qui étudient les moeurs du monde pour les mettre sur la scène et dans les romans, — un de ces peintres habituels et assidus de la société polie, dirait-il mieux que H. Sauvage qui observe en passant ? Suivons-le :
— Une femme, dit-il, a besoin de beaucoup d'esprit pour ne pas éprouver rembarras d'une grande beauté ou d'une excessive
laideur.
^ Pour une femme qui va dans le monde, il ne s'agit pas seulement de savoir quelle robe elle mettra, mais jtisqu'à quel point elle la mettra.,, 11 y a là une question fort délicate de délimitation. La diplomatie n'en a peut-être pas de plus scabreuse en fait de frontières.
-* Tous poussez à l'improviste la porte d'un cabinet où une femme est tout entière aux apprêts de sa toilette. Aussitôt elle pousse un cri et se sauve toute éperdue... Vienne le soir, et la inême femnte vous apparaîtra dans le monde, sans émotion, sans trouble aucun, et cependant bien autrement livrée à vos regards <ïue dans l'aventure du matin. C'est qu'il y a des nudités étudiées et savantes, et que, celte fois, elle est nue en toute sécurité d'amour-propre.
— Les femmes qui se font remarquer, au milieu des enivrements d'une fête, par l'éclat de leur beauté ou les splendeurs de leur toilette, se persuadent aisément qu'elles y occupent toutes les pensées, comme elles y captivent tous les regards. Il faut bien leur dire cependant que celles qu'on voit ainsi dans le tourbillon du monde font beaucoup songer à celles qu'on n'y ^oit pas...
Mais sortons des salons où se pratiquent tous les jours c«s faciles capitulations de la pudeur avec la mode.
Voici des pensées d'une généralité moins étroite, d'un accent moins satirique, plus dignes de figurer dans un grave répertoire de réflexions posthumes, moins bornées à l'horizon de notre vie changeante et de notre caprice impertinent :
— Un jour qu'on disait devant moi, en parlant d'une femme qui n'était rien moins que belle, mais dont tous les traits portaient l'empreinte de la bonté : « Elle est si bonne quelle en eil belle! » je sentis que mon adhésion était soudaine.
— 11 y a quelque chose de plus suave et de plus ravissant que la pudeur d'une jeune fille, c'est la pudeur d'une jeune femme.
— Dans la jeune fille, la pudeur cache et trahit à la fois le secret d'une espérance ; — dans la jeune épouse, elle couvre comme d'un voile le mystère de son bonheur ; — dans le célibat volontaire, la pudeur de la vierge a tout le charme et toute la tristesse de ces fleurs d'automne qui ne doivent pas donner de fruits.
. — Il n'y a qu'une condition possible pour la femme : c'est celle que lui a faite le christianisme, et dont la société française est la plus heureuse et la plus libérale expression. Sous le régime de nos mœurs, la femme est belle et libre à ses risques et périls, pour sa perte ou pour son salut, pour sa honte ou pour son honneur. *
— La femme fière de sa beauté est bien prés d'une défaillance.
— La douceur est le caractère essentiel et distinctif des femmes. Quand on n'est point douce, on n'est plus de son sexe.
— A la femme d'esprit, je préfère de beaucoup la femme tendre, et qui sourit avec intelligence à l'esprit qu'elle inspire.
— On s'étonnait qu'un homme de beaucoup d'esprit, d'une grande fortune et fort bien fait d'ailleurs de sa personne, eût épousé une femme qui n'était rien moins que belle et spirituelle. • Que voulez-vous? dit-il, elle m'écoute... »
La femme qui sourit à l'esprit qu'elle inspire, sans faire montre du sien, il me semble que ce type charmant répond assez exactement à l'idée que le monde a conse^ vêe d'une femme célèbre par la grâce volontiers muette
de sa coquetterie platonique. « La femme qui écoute », ce n*esl presque plus personne aujourd'hui I L'espèce se perd. Le défaut est généraL Dans les salons de nos jours, aux réunions d'amis, tous parlent, personne n'écoute. On cite le mot du spirituel président d'une Société savante : « Messieurs , si nous ne parlions que quatre à la fois?... » La femme qui écoute mérite donc plus qu'aucune autre d'avoir uii mari.... qui pourtant ne soit pas trop bavard.
Voltaire écrivait en 1764; à madame Du Deffand (qui ne pouvait plus lire, mais qui savait écouter) : « Quiconque a, comme vous, de l'imagination- et de la justesse dans l'esprit, peut trouver dans lui seul, sans autre secours, la connaissance de la nature humaine; car tous les hommes se ressemblent par le fond, et la différence des nuances ne change rien du tout à la couleur primitive. » M. Sauvage n'avait pas pris pour lui le conseil que le grand philosophe adressait à la spirituelle marquise. Si riche qu'il fût de son propre fond, notre penseur puisait sans cesse dans les maximes de la sagesse antique, cherchant aussi par l'observation, tout autour de lui, à distinguer les nuances mêmes dans l'uniformité générale de la couleur. 11 avait de bons yeux, ce que la correspondante de Voltaire n'avait plus. 11 a très bien vu. Parmi ses pensées, celles même que j'ai citées ne sont pas toujours exemptes d'un certain effort de recherche dans les profondeurs de l'âme ; à aucune ne manque ce rayon lumineux que la réalité prête à l'idéal. Mais de ce besoin qu'il éprouvait de se placer sous l'invocation des anciens maîtres, sans refuser son tribut d'estime aux modernes, il est résulté un curieux travail de rapprochement qui ïi'est pas le moindre attrait de son livre. Il y a toute une belle compagnie autour de ses pensées, véritable élite au milieu de laquelle il s'avance allègrement et modes-
tement vers l'avenir. Il aime ainsi à cheminer avec ceux qui ont pensé, écrit, parlé comme lui, dans la chaire, dans les livres, dans les jardins d*Âcadémus et sur le pavé de marbre du Portique, devant Auguste et Mécène, au siècle de Louis XIV ou de Voltaire; — noble aveu d'infériorité en plus d'un cas, car il s'agit des plus grands noms de cette double antiquité ; — satisfaction d'amourpropre non moins vive par instants, quand il évoque aussi, et trop souvent peut-éti'e, des œuvres tout à fait modernes. En se comparant à quelquesr-uns de ses contemporains, est-il bien sûr de leur donner toujours la préférence ? Au fait, ce double travail d'assimilation qui entraîne pour ainsi dire, entre deux rives semées de riches citations, anciennes et nouvelles , le courant de sa propre pensée , est pour le lecteur un objet d'étude aussi originale que profitable. L'œil embrasse ainsi d'un regard, parmi cette diversité rayonnante, tout ce qui se ressemble et s'assemble dans un même ordre d'idées. La comparaison charme l'esprit et provoque le jugement*.
M. Sauvage, je l'ai dit, lutte sans trop de désavantage avec les contemporains. Il les surpasse bien souvent. Et puis, c'est affaire de goût. Une pensée détachée, si elle est d'une « belle eau », est comme Ces pierres précieuses dont l'enchâssure fait moins la valeur qu'elle ne la relève. Décidez, par exemple, entre ces formes diverses d'une même pensée : « Il faut , écrit M. Sauvage, pardonner au succès la vanité qu'il donne ; il enivre l'esprit, mais il attendrit le cœur. Rien ne dispose à la bienveillance comme une satisfaction d'amour-propre. » —
1. Il aurait peut-être faUu donner plus de soin aux citations, notamment aux latines, parfois défigurées au point d*étre méconnaissables.
Le livre de M. Sauvage aura une seconde édition, suivant toute apparence; il y faudra un sérieux travail- Ciémondage et de rectification.
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Et M. Joubert : a L'amour-propre satisfait est toujoui*s tendre; l'orgueil lui-même a ses tendresses.... » madame Sand dira des égoïstes : « Ce sont des momies qui ont des sentences écrites sur parchemin à la place du cœur.... » Et M. Sauvage : « Ce sont les eunuques du cœur et de Tesprit. » — f Une femme, dit ailleurs Tauleur des Pensées morales et littéraires ^ quelque disgraciée qu'elle soit, ne désespère jamais entièrement de sa per sonne; elle prend un à un les traits les moins ingrats de sa figure pour s'en faire autant de beautés relatives, et elle finit toujours.... par être contente d'elle-même. » I Hélas! avait dit autrefois Xavier de Maistre, il est si rare que la laideur se reconnaisse et casse le miroir!... » C'est l'admirable mot de La Fontaine :
Mon portrait jusqu'ici ne m'a rien reproché.
L'écueil des pensées détachées, mérite ou défaut, c'est bien souvent la recherche du trait, qui, dans notre langue trop amie de la clarté pour être toujours concise, est presque inséparable de cette sorte d'écrit. M. Sauvage reconnaît lui-même cette loi du genre qu'il a cultivé : n II faut d'abord, dit-il, qu'une pensée soit ingénieuse, et juste après, autant que possible.... » Le prince de Ligne est de cet avis : « Une pensée trop expliquée est comme une fleur trop épanouie.... » C'est ici que se fait remarquer la grande supériorité des langues anciennes, la latine surtout ; elles n'ont pas besoin d'un trait pour relever une maxime et donner du relief aux pensées. Elles les gravent sur l'airain, dans un style dont la brièveté puissante vous saisit et vous arrête. On regarde, comme du bord d'une falaise, ces profondeurs insondables et lumineuses. Vous dites, vous : « Le doute naît de la science
lu ' POSTHUMES ET REVENANTS.
beaucoup plus que de rîgnorance. C'est ainsi que la lumière d'un flambeau empêche quelquefois de voir toute la clarté du jour.... f Saint Augustin dira : « Melius scitur Deus nesciendo^, » — .Vous dites : «Nous commençons à mourir aussitôt que nous commençons à vivre. Le premier soupir est la première atteinte portée à la vie, le premier à-compte à déduire de la somme de nos jours.. ..» Et Senèque dira : « Prima quœ vitam dédit hora, carpsit*. » Je ne prolongerai pas ces rapprochements. Ils portent, d'ailleurs, sur des idées simples, primitives pour ainsi dire, presque proverbiales, et où la « sagesse des nations », comme on l'a dit, a mis du sien.
Mais avez-vous réfléchi quelquefois à ces mystères du cœur humain, à ces problèmes du sens intime, inexplicables et complexes, — contradictions de l'âme , devant lesquelles l'expression par moments recule, si elle n'est aussi hardie que puissante : par exemple, l'ingratitude devant le bienfait, la calomnie gratuite, la malfaisance volontaire, l'orgueil de race chez les impuissants d'esprit, le mépris des hommes chez de soi-disant politiques, le dégoût de l'égaUté dans des âmes dévotes ; — et , pour tout dire, ce vice singulier du cœur humain : la haine inspirée non par l'injure qu'on a reçue, mais par celle qu'on a faite. « .... Proprium humani ingenii est y dit Tacite, odisse quem lœseris, » Pour comprendre toute la portée d'une telle pensée, il faut essayer de la faire sortir du creusetoù elle a été jetée, de l'amplifier et de l'étendre. Elle deviendra un chapitre, elle ne sera plus une pensée. Elle pourra vous persuader et vous instruire, non vous frapper. Les anciens ont eu seuls le privilège de frapper ainsi des médailles éternelles.