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NOTICE BIOGRAPHIQUE

Personne n'aurait trouvé, sur les listes nécrologiques de l'année 1872, le nom de M. Doudan. Personne n'aurait eu non plus le droit de se plaindre, plus qu'il ne l'eût fait lui-même pendant sa vie, de cette injustice de la renommée. Il était inconnu, volontairement inconnu, si ce n'est dans un groupe, à la vérité très important et supé-* rieurement distingué, de la société parisienne.

On a beaucoup parlé des a couches sociales » dans ces derniers temps. C'est un mot funeste. La Kévolution de i789 a supprimé les classes. Les remplacer sous un autre titre, c'est détruire son œuvre d'égalité et de pacification civique. II n'y a plus de classes dans la grande

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nation française. Il y a des professions et des situations diverses qui forment elles-mêmes des groupes, non pas ennemis, mais distincts, où la fortune, la naissance, Tèducation, le travail, les services militaires et civils, llnfluence politique ou littéraire, la richesse acquise ou héréditaire transportent successivement l'importance sociale, la faveur de Topinion, le crédit moral. Il y a (le grandes existences, utiles ou brillantes, qui sont, non pas Taristocratie, mais le sommet sans cesse renouvelé, toujours agité, souvent orageux de la nation.

Dans un de ces groupes, celui auquel se rattachait le souvenir de M. Necker et de madame de Staël, — celui que la duchesse de Broglie, sa fille, avait longtemps édifié et charmé, et dont le duc de Broglie, mort en 1870, avait été pendant cinquante ans le centre, absorbant tout dans Féclat de son éloquence, de son savoir et de sa vertu, — M. Doudan a passé presque toute sa vie, estimé, honoré, recherché, doucement fier, spirituel avec grâce et finesse, pouvant, par l'élévation de son cœur et de son esprit, atteindre, comprendre, partager et au besoin juger toutes les supériorités qui l'entouraient.

Malgré tout, et de quelque considération qu'il ait joui au sein de cette famille illustre, hors de ce cercle, Doudan n'était connu de personne. Il avait mis une certaine recherche à ne pas l'être, « fuyant les regards du public avec autant de soin que d'autres qui devraient les fuir mettent à les rechercher ». J'emprunte ces lignes à une lettre que M. le duc de Broglie (Albert) m'écrivait le lendemain de la mort de notre ami. J'étais loin de Paris. Il voulait bien me recommander sa mémoire. Doudan avait autrefois écrit, et avec distinction, dans le Journal des Débats. 11 nous avait laissé, à nous les anciens, le souvenir d'un talent dont il n'avait en quelque sorte montré que la fleur. Il s'était arrêté, inquiet et défiant.

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après une série d'heureux essais, et il n*y était guère revenu ^ Aussi la lettre du duc de Broglie ne me décidât-elle pas aussi vite que sa pieuse amitié le désirait, a Je ne sais, disait Chateaubriand, ayant à parler de H. Jouliert qui venait de mourir, je ne sais si, au fond de sa tombe, il me saura gré de révéler la noble et pure existence qu'il a cachée ^. » Le môme scrupule m'arrêta quelque temps. Le dirai-je? écrire une biographie de Doudan me semblait impossible, tant sa vie avait été simple; uniforme, en dehors de tout mouvement extérieur et de toute action publique. Peindre son portrait, retracer avec quelque vérité cette physionomie incomparable, connue seulement, mais bien connue, de quelques amis délicats et difficiles, quelle œuvre et quel travail 1 Je ne l'essaie pas. Je m attache seulement à rassembler ({uelques souvenirs d'une fidèle amitié. UT quelqu'un s'occupe un jour de réunir soit ses rares articles, soit quelques-unes de ses lettres (il était un correspondant très châtié), mon témoignage devra être consulté avec confiance. C'est le seul mérite qu'il puisse avoir.

H. Ximenès Doudan, mort à Paris le 20 août 1872, à Tâge de soixante et douze ans, avait fait ses études à Douai où il était né, je crois. Il ne parlait guère de sa vie passée, non plus que xie sa famille. Son père avait été un juge estimé du ressort. Doudan était resté orphelin dès sa première enfance. Quand il fut près de mourir, il prononça le nom d'un frère qu'il avaîl encore et qui put arriver à temps, homme très honorable, qu'il voyait

1. Sa collaboration au Journal des Débats comprend une vingtaine d'articles de 1829 à 1832; elle est particulièrement consacrée, vers 1831 , à des œuvres philosophiquesjbomas Reid, Kant, Cousin, Lerminier, madame Necker.

2. Notice sur M. Joubert, par M. Paul Raynal (Introduction au recueil de ses Pensées. Paiis 1842.)

rarement et jamais chez luh II avait contribué largement à l'éducation de ses neveux. Tout cela, on ne Ta su que lorsqu'il n'était plus. Il ne s'en ouvrait jamais à personne. Il affectionnait un mot de la langue du xvn* siècle, qui rendait bien, selon lui, l'idée de discrétion dans les rapports de la société et de la famille; je l'applique à Doudan lui-même : il était « secret », secret non pas seulement jusqu'à l'abnégation en ce qui touchait à sa personne, mais jusqu'à une rigueur qui nous eût privés, si on l'eût écouté, de toutes ces indiscrétions épistolaires qui ont si souvent enrichi notre littérature et charmé nos loisirs. La production des lettres intimes lui inspirait une sorte de colère, même si le temps avait passé sur elles, et il n'admettait pas qu'on appliquât à la célébrité des personnages considérables ce que Montesquieu avait dit de la liberté : (( Si chère qu'elle soit, il faut bien en payer le prix ! »

Sa vie, d'ailleurs, ne prétait pas aux confidences. Elle avait été des plus simples, et il n'en était rien sorti pour le dehors, quoiqu'il se fût esi^ayé avec succès dans la presse périodique, comme nous l'avons vu, par des articles non signés, consacrés en partie à des questions philosophiques, où il excellait. Quelques autres plus particulièrement littéraires, notamment en 1858 dans la Revue française (sur A. Dumas, Walter Scott, Villemain), avaient un moment ébruité son nom et appelé sur son talent l'attenlion des délicats ; — un vrai talent d'écrivain : souple, animé, d'un éclat solide sur un canevas richement brodé ; l'image abondante, la phrase se déroulant à l'antique avec toute sorte de replis harmonieux, mais ménageant son effet, et scrupuleuse jusqu'à la rigueur en matière de goût.

D'où lui venait, sinon de nature, une distinction si rare? Mais comment eût-il approfondi, si ce n'est par un tnh

Tail assidu, tant d'œuvres de la littérature ancienne et moderne, appris les langues vivantes, et touché aux sciences exactes par fous les côtés qui pouvaient servir à sa vocation littéraire? Son genre de vie, dés sa plus tendre jeunesse, expliquait tout. Il lisait, il pensait toujours, écrivant rarement, jetant sans cesse dans une mémoire infaillible, comme dans un moule toujours prêt, des formes d'idées parfaitement définies et durables.

Il avait débuté assez tristement dans cette carrière de l'esprit, par un modeste emploi de répétiteur au collège de Henri IV, fort ennuyé par son proviseur, médiocrement charmé par le De Ftm, fatigué surtout de cette vie intérieure du collège, même le mieux tenu, et aspirant, tout jeune encore, après cette solitude de l'esprit où ses rares facultés devaient trouver plus tard leur équilibre et leur force. Il vivait alors dans une petite chambre d'étudiant de la rue des Sept-Yoies, où se réunissaient quelques amis, distingués comme lui par le goût des lettres, tous de race comme lui, princes, dirais-je volontiers, par l'intelligence, le savoir, l'éclat des études, la pensée libérale, l'aptitude politique, le respect de soi et des autres, — Saint-Marc Girardin, de Sacy, Emile de Langsdorff, Alexis de Jussieu. Tels étaient, dans cette jeunesse des premiers temps de la Restauration, quelques-uns des amis de Doudan, ceux où se reflétait le niieux l'esprit du moment, devant cette Charte, fille de la Révolution française, adoptée par un roi, devant ce Parlement où débutaient alors le général Foy, Casimir Perier, le duc de Broglie, et bientôt après Berryer et M. Guizot. La petite chambre de Doudan n'était pas si loin de la tribune que ses éclats n'y eussent souvent retenti et réveillé de sympathiques échos. Un jour, la famille du duc de Broglie eut besoin d'i^n précepteur pour ses enfants. Une amicale enti'emise désigna le jeune répétiteur du collège

m POSTHUMES ET REVENANTS.

Henri IV. Le choix fut heureux pour la famille, décisif pour le professeur. Son destin était fixé. Il était de nature fidèle. La sûreté de son caractère et la loyauté de son cœur allaient trouver, dans la maison du duc de Broglie, à qui parler.

Il était, pour l'éducation des enfants; un maître admiral)le, ayant l'instruction, la méthode^ la patience et la bonté. Il avait aussi le charme et l'agrément, aimant à montrer le côté original du bon sens en toute chose, y attirant l'esprit dé ses élèves. C'est ainsi qu'il avait écrit : a Le bon sens n'est que pour celui qui pratique la vérité; la pire des conditions pour écrire un bon roman, c'est un esprit romanesque » ; et ailleurs : « Quand un homme a peu de talent et la rage de faire parler de lui, il est capable de tout... ^ » Ce qu'il écrivait de ce ton ferme et délibéré, il le disait de même, en enseignant à penser à ses élèves avec la même décision imprévue et primesautière. D'un esprit très libre en toute question qui relevait de la conscience, il faisait profession de spiritualisme, et en lui le philosophe était un croyant. Déjà dès 1830, ayant à parler de l'état des arts et de la littérature en France, il y signalait cette impuissance d'atteindre l'idéal à laquelle il ne voyait de remède que dans le retour aux croyances morales et religieuses. La page mérite d'ôtr« citée :

« 11 entre dans les œuvres de Tart un sentiment moral qui fait partie du beau, et surtout du beau quand T humanité en est le sujet. Or, ce sentiment moral, itous prétendons qu^il manque à la plupart des artistes d*à présent. Ceci a bien Tair d'un paradoxe.

» En effet, à voir le temps (15 mai 1850), il est, dans la pratique, plus moral qu*aucun autre. L'ordre y règne, la société n'a

•1. Hevue française, février 1838.

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jamais mieux respecté ce qui doit Tétre. Nous sommes bien loin de la licence du iviii* siècle. Les défenseurs de la vieille monarchie reprochent même à la jeunesse une gravité de mœurs qui ne leur parait pas de bon augure pour le renouvellement de leurs vieilles idées. Qu'est-ce donc? Les austères successeurs du xviH* siècle ont-ils moins Tenthousiasme du bien que les frivoles contemporains de Voltaire et de Frédéric II? Mais, s'il fuut le dire, oui !

» Et pourquoi cela? parce qu'au moment où le scepticisme s'établit, il ne s'attaque qu'à la surface d'abord. 11 altère les doctrines et la conduite; mais Tâme, dans son foyer le plus intime, proteste encore quelque temps; aussi voyez-vous ces hardis contempteurs de toute croyance mourir'humblement, pour la plupart, dans toutes les frayeurs de la superstition. Pour un Frédéric qui persiste jusqu'à la fin à vouloir être enterré à côté de ses chiens, vous avez vingt marquis d'Ârgens qui pâlissent et croient voir Tenfer ouvert au pied de leur lit de mort. Mais que la maladie du doute parcoure toutes ses phases, arrivée à son terme, les croyances morales ou religieuses, après s'être épurées et agrandies dans cette rude épreuve, passent par les degrés qu'avait parcouru le doute; elles ressaisissent l'esprit et règlent déjà la conduite qu'elles n'ont pas encore reconquis les profondeurs de l'âme, et c'est dans ces profondeurs mêmes que s'allume l'enthousiasme des artistes, t

(Revue française, tome VIII, page 72.)

Il n'y a là sans doute la profession d'aucun culte, mais un sentiment profond de l'idéal tourné en religion, et l'idée de Dieu inspiratrice des grandes œuvres. Doudan avait un véritable instinct de la dignité de l'âme humaine et de sa vocation immortelle. Tous ses écrits respirent cette piété philosophique. Il Tétend même jusqu*aux simples matières de goût, jusqu'à faire de Dieu un maître d'esthétique, jusqu'à dire : « Si l'humanité dépendait d'elle-même, il y a des siècles que c'en serait fait du bon sens ; mais une main plm forte quelle sait bien lui faire reprendre son niveau et rendre leur domination aux bons principes. Quand une troupe d'enfants s'arrête au bord

d'une fontaine, — dans leurs jeux, ils troublent ses eaux et chassent les oiseaux qui chantaient dans les afbres de ses bords. Le lendemain, la source a repris son limpide éclat. Elle réfléchit le soleil, et les oiseaux ont recommencé leurs chants. »

Ces simples extraits peuvent donner, en passant» une idée juste du style de Doudan. Il y mettait beaucoup d'imagination; il aimait les rapprochements tirés des phénomènes naturels; le pittoresque Tattirait. C'était sa manière de rendre hommage à la nature avec laquelle (nous le dirons plus tard) il s'était un peu brouillé. Mais que dites-vous de cette main, armée d'une férule divine, contre le mauvais goût?... Voilà une réflexion que Sainte- Beuve n'eût peut-être pas pardonnée à Doudan, si juste qu'elle fût. Cependant Sainte-Beuve l'aimait. Il Ta nommé, dans un de ses derniers écrits, celui où il médit de tout le monde et notamment de ses confrères de l'Académie Française, — il Ta nommé « l'aimable Doudan ^ ». Ailleurs, dans une de ses Causeries sur Chapelle, il reproche à Hippolyte Bigault d'avoir parlé de ce fainéant spirituel, « comme il ferait, disait-il, d'un M. de Tréville, d'un M. Joubert ou d'un Doudan, d'un de ces esprits « délicats nés sublimes » , nés du moins pour tout concevoir et à qui la force seule et la patience d'exécution ont manqué, tandis que Chapelle n'est qu'un paresseux... sans élévation et sans idéal ; et c'est précisément cet idéal trop haut placé qui décourage les autres, les suprêmes délicats.,, »

Il était, je crois, difficile de mieux caractériser Doudan, et, en lui, ce mélange de finesse et d'élé\ation qui était sa vraie marque dans ToMre des esprits. Ce que Sainte- Beuve a écrit, je le pense. Doudan, pourquoi ne le dirais-

i . Notes et Pensées faisant suite à la 3" édition du onzième volume des Causeries du lundi (Michel Lévy).

je pas ? le pensait aussi. Il aimait à rappeler ce passage du maître. Il n'avait aucune vanité, mais seulement une aimable confiance en lui-même qui rayonnait sur sa gracieuse figure et dans $pa fin sourire. « Soit qu'on lise, soit qu'on écrive, disait madame de Staël, l'esprit fait un travail qui lui donne à chaque instant le sentiment de sa justesse ou de son étendue, et sans qu'aucune réflexion d'amour-propre se mêle à cette jouissance, elle est réelle comme le (flaisir que trouve l'homme robuste dans l'exercice du corps proportionné à ses forces*. » Madame de Staél caractérisait d'avance, en écrivant ces lignes, l'homme qui devait élever son petit-fils. 11 avait l'innocent orgueil de l'esprit, aVec toute sorte de complaisance pour celui des autres. (Jui le sait mieux que moi?... Susceptible, il l'était, et toujours en garde sur ce qui avait trait à sa dignité personnelle ; il Tétait surtout pour ses amis absents. En face d'eux, sa franchise ne fléchissait pas; mais il relevait en vous une faute ou un défaut d'une main aussi légère que s'il eût enlevé un fétu de paille sur la mancbe de votre habit. Vous profitiez de la leçon sans la ressentir. Aussi tout le monde autour de lui aimait à le consulter. 11 était le juge officieux, souvent moqueur, de nos différends, l'oracle de nos pensées incertaines ; en matière de goût il était un maître, le meilleur que j'aie jamais eu. iNous arrivions tous à lui, nos manuscrits à la main. Il avait une manière originale de nous conseiller. Il s'associait à nos vues, nous suivant dans notre voie, au besoin dans notre ornière, nous as- • sistant dans le senb de nos idées, non des siennes. Pour la forme et le style, il ne cédait rien. « Voici une mau- ^^aise phrase, mon cher ami, me ditril un jour. Y teneï-

i.Dela Littérature considérée dans ses rapports avec les institutions sociales. Édition Charpentier, page 155.

VOUS beaucoup? — Ma foi, oui ! — Eh bien ! il y a moyen de la rendre encore plus mauvaise... » Et il y proposa une addition qui la rendait ridicule. J'y renonçai, non sans regret.

Personne n'était donc mieux fait pour former de jeunes esprits, puisqu'il agissait ainsi sur les vieux. Personne ne comprenait mieux les délicatesses, les moralités, les misères respectables de l'éducation des âmes, et n'était plus capable de la pratiquer, dans le cercle des devoirs privés où il s'était volontairement renfermé, avec plus d'autorité et de succès.

De cette sujélion tout intime, Doudan n'est sorti quelque temps que pour une autre sorte de dévouement, mais cette fois sur un théâtre plus ouvert aux regards du public , quand le duc de Broglie, nommé ministre des affaires étrangères, puis président du conseil, l'appela à la direction politique de son cabinet. Ai-je besoin de dire que l'homme qui était consulté par tous ses amis, les plus éminents comme les plus humbles, avait dû l'être aussi sur plus d'une affaire sérieuse par le duc de Broglie? Doudan ne s'en est jamais vanté ; mais qui en doute? La confiance que lui témoigna ce grand esprit, pendant toute la durée d'un ministère de quatre ans, n'était que le juste retour d'une gratitude paternelle et d'une intelligente amitié. L'amitié du duc de Broglie, ce fut, pour Doudan, le grand bonheur de sa vie mortelle, conune ce sera l'honneur de sa mémoire.

Le meilleur des hommes dans les relations privées, le duc de Broglie, ministre des affaires étrangères, n'avait pas, à un très haut degré, le don de la complaisance. N'est-ce pas lui qui avait écrit : a Qu'il faudrait inventer, > si l'Angleterre n'en offrait pas déjà le sage exemple, » cette règle que le roi d'uu pays libre ne doit communi- » quer avec les uiiibassadeurs étrangers que par l'entre-

» mise de son propre ministre ; qu*en les admettant à sa I» table, en les recevant à ses fôtes, il ne doit s'entretenir > avec eux que sur demande d'audience et en présence » de son organe officiel ; qu'il doit les écouter sans leur I répondre directement, et ne jamais leur permettre d'où- » vrir la bouche, devant lui, sur les affaires de son pays*. » Ce que le duc de Brogiie écrivait à la fin de sa vie n'était qu'un souvenir de ce qu'il avait fait ou du moins voulu faire pendant le cours de son ministère. Il était grand patriote, fièrement Français, libéral à outrance à rencontre des gouvernements étrangers qui faisaient mine de contester la légalité du trône de Juillet ; et dans ce débat entre les prétentions surannées des « pédants de chancellerie » et les justes droits du nouveau souverain de la France, il voulait, disait-il, « mettre les rieurs de son côté ». Malgré tout, on ne riait pas; les événements, en ce temps-là, étaient trop graves, et l'épigramme y avait moins de part que la gravité dans la conduite des affaires. Doudan seul peut-être, resté philosophe en présence^de ces grands conflits, souriait au spectacle ou se retirait du bruit; — très utile pourtant au chef respecté dont il avait les pouvoirs en plus d une délicate entremise ; nullement timide malgré sa douceur ; ni important ni facile ; ni négligent ni affairé ; appliquant son esprit aux grandes questions du jour, les pénétrant de sa finesse, les dé- Irouillant avec son bon sens, et justifiant, dans cette passagère épreuve de sa vie devenue publique, le mot de La Bruyère : « 11 y a quelques rencontres dans la vie où la vérité et la simplicité sont le meilleur manège du monde...» Agir ainsi, sous un tel ministre, avec un tel roi, dans ce généreux accord de loyauté réciproque et d'incontestable

1. Vues sur le gouvernement de la France. Ouvrage inédit du duc de Brogiie, publié par son fils, p. 243. (Paris, Michel Lévy.)

supériorité, c était montrer autant d'honnêteté que de raison. C'était mériter non pas la gloire sans doute, qui a été le lot brillant des grands chefs d'emploi dans le drame politique des dix-huit ans, mais un juste renom. Doudan l'a manqué ou dédaigné.

Après son ministère de quatre ans (1832-1856) et jusqu'à la Révolution de février, le cœur brisé par une perte cruelle, le duc de Broglie parut se retirer entièrement des affaires publiques; son influence y resta. L'ancien chef de son cabinet, devenu maître des requêtes, n'y voulut laisser que son souvenir. Il n'avait pas de vocation pour la politique active. L'action pour lui était dans le domaine des idées. In hoc movemur et sumiis. C'était le monde où il aimait à vivre, et qu'il avait fini par préférer à tous les autres. 11 y vivait, non pas en lettré seulement ni même en pliilosophe de profession, mais en penseur sérieux, et libre d'entraves, y mettant beaucoup du sien, s'attachant au vrai et au possible, rejetant toute abstraction stérile qui n'eût été qu'une complaisance égoïste pour sa propre pensée, et, pour marquer d'un trait sa disposition d alors, très peu attiré par les mirages de la philosophie historique qui menait grand train dans ce temps-là.

«... Quant à ces grandes avenues, aujourd'hui solitaires, écrivait-il, où Ton prétend me montrer la route des nations, mes yeux fatigués n'y discernent rien; pourquoi cette route* plutôt qu'une autre?... Laissez-moi quitter ces plages tristes et désertes où je ne trouve signe de vie. Laissez-moi courir par ces champs où je vois des rumes maguifîques, d*humbtes tertres, les débris d'un village abandonné ; j'aime mieux les vestiges de la plus petite chaumière autour d'\lhénes; j'aime mieux les vers épars retrouvés par Fauriel dans les échos du Taygéle que les restaurations les plus hardies des prétendus plans de la Providence... H. Villemain, (car c'est de lui qu'il voulait parler) évite tous ces dangers de l'abstraction ; il suit la marche de

Histoire à Ja lueur certaine de la pensée de rhomme dans tous les siècles... En recherchant dans ce qui reste de chaque époque les empreintes du beau et du vrai, on comprend mieux le passé ; on échappe aux conclusions précipitées de la logique... Vous n'avez plus affaire, dans le monde littéraire, à ces forces infaillibles et irrésistibles qu'on nomme les lois de l'histoire. C'est l'Italie de Lucrèce et de Gicéron que vous retrouvez, la Grèce de Périclés, l'Angleterre de Shakspeare et d'Addison :

» Etjam mmma procvl villarum culmina fumant, i

C'est avec ce parti pris d'observation immédiate que Doudan, non sans y mettre un peu de malice sceptique à l'adresse des philosophes du jour, abordait Télude de l'histoire. Dans la psychologie, l'esthétique et la littérature proprement dite, quoiqu'il fût volontiers subtil, il était plus large. La délicatesse de son esprit lui servait autant à pénétrer aii fond des choses qu'à les définir avec précision et à les décrire avec justesse. Il était peut-être aussi, de tous nos condisciples amis de l'antiquité grecque et latine, celui qui s'était approprié avec le plus de passion persévérante, par une habitude presque quotidienne, les grands génies du passé, Homère» Platon, Virgile, Tacite, ses préférés. Il les relisait sans cesse, par petites doses, pour ainsi dire, mais régulières. On voyait toujours sur sa table de travail un de ces livres, mêlés souvent à bien des ouvrages modernes, qu'il ne dédaignait pas. Il s'en faisait notamment, autour de lui, dans la famille illustre où il vivait, toute une production sévère et brillante qui l'eût, à elle seule, suffisamment attiré et captivé.

C'ebt ainsi qu'il était revenu à sa vraie vie, la vie méditative 1 1 studieuse, et qu'il la continua trente ans et sans interruption jusqu'à sa mort. Cette période de son existence, la plus cachée, est celle qui eût mérité le plus d'être connue. Nous sortions de chez lui, de cette petite bibliothèque choisie ou il .9e, renfermait», souvent plus

instruits, toujours charmés. II était, qu*on me permette le mot, une vraie fontaine d*idèes, inépuisable et saine, les prodiguant tout près de lui, éprouvant à la pensée de les répandre au dehors une sorte de terreur pudique. On eût fait pourtant un très bon traité de tant de recettes ingénieuses de bien penser et de bien dire. Il m'a dit quelquefois, sans y insister, que le livre était fait. En a-t-on retrouvé quelque trace? Je Tignore. Quoi qu'il en soit, Tesprit français dans la causerie courante, mêlée d'enjouement et de raison, avec son trait rapide et son impression vive, n'avait pas, je crois, dans les meilleurs salons de Paris, un type plus naturel et plus accompli. Que de mots charmants, imprévus! que de paradoxes qui n'étaient qu'une nouvelle forme du bon sens! que d'innocentes railleries au service de la vérité! Combien de maximes qui semblaient un jeu d'esprit et dont profitait la raison I Je lui demandais une fois comment il lisait les romans du jour : a Je vais droit au dénouement» me ditil, puis je reviens sur mes pas. Je n'aime pas lire ces livres à surprise, le dos tourné, comme un condamné qu'on mène sur une charrette à l'échafaud... » Quand il hasardait, sur ses meilleurs amis, une inoffensive épigramme: « Je ne fais qu'un reproche à mes amis, ajoutait-il, c'est de n'être pas parfaits. » — « J'éprouve, disait-iL encore en souriant, quand j'ai trouvé une formule blessante un peu neuve, le besoin de la placer. J'ai écrit récemment à un faiseur d'affaires qui m'avait trompé: t Vous avez » manqué ranment à la probité; pourquoi m'a vez-vous j) choisi pour faire l'essai d'y renoncer?... » De Voltaire, il disait : a Son esprit est comme sa statué: la bouche est d'un démon, le front d'un poète. » Mais comment reproduire, de cette causerie étincelante, ce qui était vraiment insaisissable, la variété, l'abondance, l'unité d'un ferme esprit dans les contrastes et les surprises de la forme,

tant de broderies légères et fugitives sur un fond solide et résistant; — modèle presque unique d'une improvisation vraiment soudaine qui semblait composée des fragments d'un bon livre, et où les plus capricieux jaillissements de la pensée laissaient toujours après eux la lumière? Aussi que de fois nous nous disions, parlant de lui : « On devrait le mettre à TAcadémie Française rien que pour le mérite de sa conversation... » Hais il aurait fallu lui forcer la main. Il ne s*y prétait guère. Il ne voulait ni se produire ni être poussé.

En réalité, la délicate complexion de Doudan lui interdisait les rudes labeurs, les inquiètes poursuites, les mécomptes douloureux, les ambitions persévérantes qui conduisent aux. grandes renommées. Non qu'il fût de tempérament maladif; il était de moyenne taille, le corps élégant et sain; mais très jeune encore, son imagination avait été éveillée plus que de raison sur la faiblesse de sa nature physique, et il s'en était préoccupé plus qu'il ne fallait. Plus tard, dans ses dernières années, il s'était fait une loi de ne plus quitter Paris, renonçant ainsi, pour ne pas s'éloigner d'un médecin qui avait sa confiance, aux occasions de grand air, de promenades à ciel ouvert, de magnifiques ombrages et de vastes horizons qui lui étaient offertes à Broglie, à Coppet, à Gurcy, dans tous ces beaux lieux, habités par tous ses plus chers amis et où son souvenir seul demeurait. Était-ce — je n'ose le décider — timidité de son esprit, ou calcul de sa raison secrètement éclairée sur le péril de sa fragilité? «... C'est plus tôt fait, lui eût dit La Bruyère, de céder à la nature et de craindre la mort, que de faire de continuels efforts, s'armer de raison cl de réfleiion, et être continuellement aux prises avec soi-même pour ne pas la craindre. » Doudan suivait-il ce conseil et s'arrangeait-il pour n'être pas trop surpris?

En dépit de son imagination tristement prévoyante, Doudan avait l*âme ferme. Resté à Paris pendant i'iiiver de 1870 à 1871 ^ il avait subi cette agonie du siège par laquelle tant de nous ont passé. 11 aurait pu l'épargner à sa faiblesse et à son âge. Pendant le règne de la Commune, il avait partagé le toit d*un ami, d'abord à Paris, puisa Versailles. On ne le vit ni se plaindre ni s'effrayer tant que dura la terrible épreuve. 11 trouvait seulement que l'action de la Providence se faisait bien attendre, quand l'empereur Guillaume « par un soleil splendide » bombardait notre capitale; et à un de ses amis S prisonnier comme lui dan> la vaste enceinte, il écrivait : « La journée D d'hier (on avait fait une infructueuse sortie) ne dit rien » de précis que des morts et des blessés...

» Incertù Mars errai in armU!

i Quel génie féroce a déchaîné ce froid terrible? Les » pauvres blessés et même les pauvres bien portants » seront, par ces nuits sombres, dans un enfer de glace... » Je profite de ce que j'ai une mauvaise écriture et peu I lisible pour dire confusément que la Providence semble » parfois comme madame Benoiton, qu'on ne trouve » jamais chez elle .. Ne dites pas, si vous me déchiffrez, » cette mauvaise parole à madame G. F., qui sait des » choses plus consolantes et plus persuasives quand c'est » elle qui les dit... »

On le voit, son scepticisme sur la part que la Providence divine daigne prendre à notre destinée éclatait li encore, ^ous une forme légère, qui couvrait un sentiment trop réel. L'homme, peut-être à ce moment, ne méritait pas le regard de Dieu. Et cependant, n'en déplaise à la

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