L'autem* de cette notice
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mémoire de notre cher ami, Dieu nous a vus, nous a se* courus. Etions-nous assez près de Tabime!... Mais non! cette grande nation ne devait pas périr. La main qui frappait s'est arrêtée à la mesure du châtiment qui n'était que le juste retour d'une corruption trop volontaire, d'un luxe trop insolent, d'une prospérité trop imprévoyante et trop hautaine I
Doudan l'aurait dit comme nous, s'il avait pu assister à celte renaissance de notre pays, qui n'est encore qu'une convalescence... La santé reviendra, croyons-le. Quant à cet homme de bien que nous avons perdii, sa mort n'a laissé aucun problème à résoudre sur l'élévation de son âme, la bonté de son cœur, la généreuse distinction de son esprit. Je n'ai oonnu personne, soit à l'époque de sa jeunesse, soit au moment de. terminer sa longue vie, si uniforme et pourtant si éprouvée, qui eût pu dire mieux que lui, et avec plus de vérité, comme l'Hippolyte de Racine, dont il avait la chasteté sans la rudesse :
Le jour n'est pas plus pur que le fond démon cœur...
(19 janvier 1873.)
LA COBRESPONDAirCE POSTHUME Dl H. DOUDAlf '
Je pourrais me croire à peu près quitte envers la mémoire de M. Doudan, — la Notice que je lui ai cttnsacrée quelque temps après sa mort remplissant près de vingt pages en tête du recueil de sa correspondance récemment publiée. Hais le dirai-je? au moment où j*ai écrit cette Notice y — ami de Doudan depuis ma jeunesse, assidu visiteur de sa solitude pendant ses dernières* années, ayant tout lu de cç qu'il avait écrit d'une main si avare, je nejie connaissais complètement ni comme penseur ni comme écrivain. C'était le plus charmant esprit et qu'on pouvait croire le plus paresseux ; c'était un incomparable causeur ; mais si nous allions jusqu'à nous dire parfois, en riant, qu'à ce dernier titre seul il aurait fallu le proposer à l'Académie Française, — c'est que nous ne savions pas qu'il < causait », la plume à la
1. Mélanges et lettres^ avee uneintroductiou par M. le comte d*Haus- Bonville, et des notices par MM. de Sacy et Cuvillier-Fleury ; 2 vot. in-8» Paris, (Galman-Lévy. 1876.)
main, comme un des plus accomplis parmi les écrivains de notre temps, et que cette plume faisait presque chaque jour, et en se jouant, des chefs-d'œuvre.
Les a Lettres » de Doudan ont bien ce caractère : ce sont des œuvres exquises qui ont tout le semblant d'une facilité agréable, et en même tenfips tout le mérite des écrits où l'auteur a eu le souci de donner à sa pensée une forme durable. L'originalité du trait s'y mêle à la profondeur de la réflexion. .Le dessin s'y trahit sous la couleur. L'éclat des images y sort parfois du raisonnement et y revient. Les théoiies philosophiques prennent par moment des allures de poésie descriptive. La subtilité y a des accents d'éloquence. Singulier assemblage de qualités qui sembleraient s'exclure, si l'auteur n'avait à un degré înfmi le tact et la mesure , s'il ne savait se modérer et se contenir à temps, si le tour ingénieux, hardi, prime-sautier de son style ne s'arrêtait toujours et à point nommé à la limite où Timprévu n'est que bizarre, où le raffinement tourne à l'obscurité, où la délicatesse confine à l'affectation. Sous toutes ces réserves, on peut dire que Doudan entre aujourd'hui dans la langue conmie un écrivain qui y tiendra rang parmi les maîtres, et que sa correspondance est le modèle achevé d'un genre qui n'est peut-être pad nouveau , mais auquel il aura certainement donné et laissé sa marque.
Non, cela n'est pas nouveau dans notre langue d'écrire, même sans prétention,* en vue d'un certain effet, de raffiner même dans une correspondance intime la forme de sa pensée, de l'habiller avec élégance même pour uu simple tête-à-tête, de la parer pour un rendez-vous d'affaires ou une confidence amicale, de chercher le trait mêhie en écrivant à un enfant*. Notre littérature ^isto-
1. Voir les Lettres ni, IV, V, VI, VII, h Mlle Paule de Ste-A... (t î )
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laire, qui n'est pas, quoi qu'on en dise, un modèle de simplicité, a plus d'un monument de ce caractère, même parmi les plus célèbres.
De notre temps surtout, la publication, parfois abusive, des lettres de famille, de galanterie ou d'amitié, a mis trop souvent en jour ce défaut de l'esprit français, enclin à la parure, au marivaudage, à la subtilité pointilleuse, argutèloqui. César le disait de nos aïeux. Gomment diraije, maintenant, quand la corrQspondance de Doudan est dans toutes les mains, que tout me semble naturel sous sa plume? Est-ce donc bien wai? N'est-ce pas l'ami qui inspire en moi le critique? Qu'on le croie ou non, c'est bien mon impression que j'exprime et ce qui fait pour moi l'incontestable originalité de sa manière. Si ingénieux que soit son style, il est bien d'un homme.- Si virile que soit sa plume, elle a la grâce. La grâce en lui répond à tout, justifie tout. On n'est pas, en effet, longtemps à s'apercevoir, en avançant dans la lecture de ces deux volumes, que l'auteur, — ses grandes qualités à part, celles qui résident tout en haut de l'âme, — est, comme écrivain, de première force dans l'ironie, et qu'en fait 3e subtilité il est un maître. Hais ses moqueries, ses paradoxes, ses contre-vérités, ses sophismes même, quand il les hasarde ; — sa dextérité à se joHer du sens commun banal et à chercher l'envers de la comédie humaine; son goût d'ôter le masque aux plus habiles et la parole aux plus hardis, — tout cela, qui pourrait chez un autre donner l'idée d'un justicier satirique, voué à.\ine œuvre dure et ingrate, — sous sa main n'est que matière à causerie, celle qui nous charme dans les écrits de Lucien, dans le traité de V Amitié ou de la Yieillessey dans les Dialogues de Platon, la causerie socratique où le sel attique abonde, où la grâce couvre tout.
On comprend qu'il est difficile d'entreprendre, dans les
limites qui nous sont imposées, l'analyse d'un tel écrivain. Il n'en existe pa€ beaucoup d'autres on la diversité et le mouvement de la vie humaine, passant par un libre esprit, y soient marqués de traits plus abondants et plus lumineux, où les nuances infinies qui caractérisent les hommes et les choses y soient, je ne dirai pas mieux étudiées, mais mieux saisies. L'étude y a grandement servi, mais elle n'a donné que ses rejlets brillants ; l'observation a beaucoup aidé le juge, mais le jugement semble jaillir comme d'un foyer secret et inépuisable. J'ai voulu, une première fois , quand j'ai parlé de H. Doadttft, et n'ayant que quelques pages de lui sous les yeux, caractériser rhomme en lui. C'était facile. Une vii» simple, uniforme, diserète et désintéressée, — traversant ce siècle si agitép s'y laissant engager quelquefois, avec plus de dévouement que de passion, dans le sillon tracé par uue grande existence politique ; rien de plus. Et il se trouve aujourd'hui que, dans cette carrière si calme et volontairement bornée, vivait un esprit d'une activité prodigieuse, toute intérieure, qui avait pourtant ses besoins d'expansion et y satisfaisait, dédaignaat ou i^edoutant d'autres œuvres, dans le cadre prudemment limité de sa correspondance familière.
M. Doudan s'était-il dit que ses lettres conservées par ses correspondants avec un soin si prévoyant revivraient un jour pour le public? Je n*en crois rien. Il avait peu de goût pour ces exhumations épistolaires ; il les blâinait ou les raillait; on eût dil qu'il protestait d'avance contre cett£ douce violenco qui devait être faite, par les meilleurs de ses amis, à sa mémoire. Ce qui est certain, c* es qu'il n*a rien écrit, à part quelques articles, en vue du monde extérieur, et qu'il n'a écrit avec tant de soin, on peut-être avec un si merveilleux bonheur d'improvisation
courante, que pour les élus de son affection et les confidents de sa pensée*. C'est là, c'est ce don de style impromptu, sortant, comme la Pallas antique, souriante et armée, de son cerveau toujours fécond, qu'il nous faudrait analyser avec détail pour donner en M. Doudan une idée de Técrivain. J'ai déjà dit pourquoi j'y résiste. -^La critique, pour rendre compte de sa manière, serait obligée de démonter pièce à pièce pour ainsi dire toute cette composition délicate autant que savante. On la briserait v peut-être en y touchant.... Au fait, et s'il ne s'agit que de donner son impression, quelle curieuse et piquante lecture à faire que celle-là, — l'esprit partout, l'esprit à profusion, ayant parfois sans doute trop conscience de lui-même, spontané mais semblant se complaire à sa propre inspiration I u .... Je n'ai pas donné jusqu'à présent, dit-il, dans la mode de rae mépriser et de faire peu de cas de l'esprit français (son esprit....). Je ma plais ass0z. Et vous ? 9 Doudan écrivait cela à M. Piscatory (août 1 862) . J'ai la conviction que M. Piscatory, non plus, ne se déplaisait pas autrement à lui-mêine, et il avait bien raison. Mais arrêtons-nous là et revenons aux lettres. U enr^t temps. C'est un monde que cette correspondance de M. Doudan. La carte de ce monde, si la fantaisie vous prenait de la dresser, ne contiendrait pas seulement les vallées et
1. J'ai reçu, ainsi que plusieurs des amis de Doudan, un précieux mamiscrit laissé par lui et dont quelques copies lithographiécsontété obligeamment distribuées par les soins de madame Poirson la veuve du célèbre professeur. C'est presque un livre, sous ce titre : Les Révo^ lutionê du goût. J'y reviendrai certainement si les éditeurs de la Correspondance, mieux inspirés celte fois, ont l'idt'e de la £aire précéder de tous les opuscules, vraiment dignes de survivre, qui ont signalé le talent et Térudilion de Doudan à plusieurs époques. — Au moment où je relis celle note, en septembre 1878, le vœu que je formais deux ans auparavant a été en partie rempli dans la suite si habilement donnée aux premiers volumes. (V. le 3* et le 4» vol. des Mélanges et Uftret. Paris. — Calmann Lévy .)
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les montagnes, les grandes villes et les foules animées que son pinceau excelle à peindre. Il y faudrait mettre aussi les villages, les hameaux et jusqu'aux humbles cabanes isolées sur le bord des routes, où son regard a pénétré, apporté sa lumière, laissé l'empreinte de son imagination abondante et de sa merveilleuse finesse. C'est le charme de ces écrits, la prodigalité, non toujours inconsciente, d'un riche d'esprît qui ne compte avec personne et qui ne se ruine jamais. Est-ce là un livre ? Aucun plan, cela va sans dire ; aucun parti pris de développement logique; aucun souci d'aménagement littéraire; rien qui se sente de cette |»rogression savante, ténor dicendif qui, dans.ua ouv;*age bien fait, emporte et soutient le lecteur. C'est donc moins qu'un livre ; par moment c'est beaucoup plus, si l'on songe que c'est la vie même d*un homme et à quelques égards l'histoire d'un siècle q^i se déroulent dans ces pages aux mille reflets.
Quant à l'histoire du temps, si la correspondance de Doudan doit être complétée et surtout corrigée, comme je Tespèfe, j'essaierai de relever plus tard ce qu'il y apporte de* lumière par ces lueurs éparses que sa prose étincelante jette sur les événements qui ont rempli notre âge. Avec quel bon sens, aussi libéral qu'indépendant, ne juget-il pas dès son début et partout l'honnête et libéral régime dont le duc de Broglie fut un des grands ministres ! Comme il rand justice au roi, à sa famille, aux bienfaits de son règne ! Puis, ce t^jône afeatta par des factieux étourdis et pervers, quelle ironie tour à tour triste, railleuse, humiliée; véhémente que celle qui signale : dans ses lettres, son aversion pour le césarisme remplaçant, par la volante d'un seul homme, toutes les conditions tutélaires de ta liberté publique 1 Et quelle prévoyance prophétique dans ses réflexions! En 1867, en pleine paix, pendant la trioflïphante Exposition, il é<?rit à M.:Piscatory :
« ... L'empereur de Russie, le roi de Prusse, le prince Humbert, le petit Taïcoun courent ici comme des perdus. Hinr au soir, les Tuileries resplendissaient de tous les feux de Télectricité... Les peuples respectueux encomltraîent en silence les quais, la place Louis XV, la rue de Rivoli; mais tous ceft gens qui dansaient à Tintérieur n*en voyaient pas beaucoup plus clair à la lueur de ces cinquante mille becs de gaz, — hormis M. de Bismarck, qui regardait en souriant par les Tenêtres tous ces feux éclairant au loin le pont d'iéna, le pont d'Âuslerlitz et la colonne Vendôme avec ses Prussieny cap tifs en bas-reliefs. Celte nuit n'était pas favorable aux revenants, sans quoi Tonibre de Bonaparte aurait pu avoir tme conversation un peu vive avec son neveu.,, »' (Tome II, page 440.)
Plus tard, quand nous sommes en face de la guerre, de rinvasion, de la démagogie menaçante, quelle sûreté dans ses jugements 1 « Nous voici, écrit-il le 8 septembre 1870, dans la crise politique la plus terrible que là nation ait connue : une invasion après d*horribles défaites, une révolution d'État qui n'en est pas moins périlleuse, bien qu'elle fût indispensable, et enfin la fermentation des instincts les plus pervers qui peut faire éclat au milieu des plus grands périls de la guerre... » Puis, om février 1871 : c II me semble, écrit-il, qu'il s* est passé cent ans depuis quatre mois... On trouve souvent dans la Bible le mot trésor de colère; et véritablement, la Providence y a puisé à pleines mains dans ces derniers temps. Reste à savoir pourquoi ces Allemands, qui ne sont pas du tout des saints, qui donnent un air romanesque à 4eurs vices dans la vie privée, qui donnent un air de système scientifique à la cruauté et au pillage dans leur vie militaire, pourquoi ces Allemands sont chargés de nous châtier; je n'en sais rien... » — Je n'en sais rien! Doudan dit quelque part : « Je ne suis guère clérical. » 11 était doucement sceptique devant Tinexplicable. Le surnaturel, dont la consommation est si grande de nos jours, ne lui inspirait, dans ses
exhibitions modernes, aucune déférence. Il datait du xviii® siècle a la liberté de Tesprit humain », et il l'écrivait à son ami Raulin pour l'agacer. Au fond, c'était sa pensée. Il disait de Voltaire : « Voltaire était chargé d'une fière besogne, qui était de remettre le sens commun sur ses pieds. 11 l'a fait. Ce n'est pas que le sens commun, quand il va tout seul, ne soit un petit grossier, j'en conviens; mais pourtant, c'est le sens commun, et il est de très grande maison ; et on ne fait pas grand'chose de solide sans ce puissant charpentier... » (T. II, p. 365.) Ailleurs, et encore à propos de Voltaire : «Adieu, Monsieur, écrivait-il à Raulin, moins avancé que lui. J'aime Raphaël, j'aime Mozart. Je ne crois pas qu'une fille soit perdue pour avoir écouté un air de Rossini, ni qu'il en puisse résulter pour elle une famille qui n'aurait pas de père... J*aime Voltaire j Rousseau, Bossuet, Racine, Sophocle, Homère, Edgar Quinet. J'aime Rome, et plus la Rome des empereurs que la Rome des ecclésiastiques. Je déteste Bach, Hœndel (deux idoles germaniques de M. Raulin), M. de Majstre et vous ; et si vous dites un mot, j'y joindrai deux de vos amis que je soupçonne d'aimer Bach et Haendel... Allez au diable, et portez- vous bien ! (Du château de Bro* glie, le 4 juillet 1842.) »
E pure si muove.,, Doudan croit à Voltaire et à Montesquieu. 11 croit au mouvement de la terre et à celui des esprits. Il croit à l'âme et à la liberté. Il est bien de son temps, sans trop le fanter ni Tadorer, et sa correspondance, si on n'y avait laissé tant de lacunes regreltahles, en serait l'histoire piquante, telle qu'on ne Tavait jamais faite. Mais où trouver mieux que là l'histoire de ses idées, de son âme à lui, de son caractère, — l'histoire d'un homme, pour tout dire, qui fut certainement, dans son obscurité volontaire, un des plus distingués de notre époque? Où la trouver plus complète? Il met de lui visible-
ment tout ce qu'il peut dans ce qu*il écrit, ne se ménageant guère, même quand il se flatte; allant aussi jusqu'à faire sa propre satire avec la sérénité d'une conscience sûre d'elle-même, mais sans indulgence pour ses défauts avérés. 11 a sur ce point un système aussi judicieux que spirituellement exprimé. Il écrit par exemple à la marquise d'Iiarcourt, à propos de la correspondance publiée de Lamennais : « M. de Lamennais réserve son talent pour ses livres ; et j'ai souvent remarqué que cette économie était un mauvais signe et la marque qu'on faisait un métier en liltérature, et qu'on n'avait pas au On fond les impressions qu'on feint ou qu'on se feint dans ses livres. Le fond de soi doit éclater partout, dans la conversation, dans les lettres comme dans les écrits publiés. Il n'y a rien de triste comme ces salons de province où l'on n'allume du feu que quand il vient du beau monde... » Lui, Doudan, il a toujours son feu allumé (outre qu'il était très frileux) ; mais j'entends surtout le foyer qui éclaire la vie intérieure et rend visible jusqu'au fond de l'âme. Ce feu, chez lui, est toujours entretenu comme celui des Vestales ; et combien de témoignages ne donne- t-il pas, chemin faisant, de cette révélation de lui-même si spontanée, si franche et par moment si soudaine I
« ... Je t'ai déjà longtemps parlé de moi, dans ma lettre d'hier écrit-il (1828) à un de ses parents; tu as pu y voir que tout ne me souriait pas... Je me console de prétendus malheurs en relisant à tue-tête quelque ode d'Horace bien stoïcienne ; mais je me garde bien alors de tourner le feuillet, de peur de trouver un petit chant épicurien dont les maximes ne sont pas praticables pour moi. C'est pourtant une jolie vie que celle d'un épicurien : des jardins enchanteurs, de l'ombre, de la fraîcheur, des femmes couronnées de Heurs, des bosquets bien sombres, un vin pétillant, des chants mélodieux, surtout de nouveaux plaisirs pour le lendemain. Au lieu de tout cela, je me promène à grands pas dans ma chambre, lâchant de rire de mes inquié-
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tudesy me sentant piqué et disant : Tout cela n'est point un mal ! Les jardins d*Armide valent peut^tre mieux.. . Ma lettre est bizarre et paraîtra peut-être écrite de Gharenton; pourtant rile est rimage assez ûdèle de ce qui me trotte par la tête, et ma tête n*est pas malade... » (Tome I'% page 132.)
C'était beaucoup dire. Sa tête était jeune alors, et son imagination, <c sa belle maîtresse p, à cette époque, était bien faite pour le troubler le jour où il aurait rencontré Ârmide. Armide lui a-t-elle apparu? Sous quelle forme, mortelle ou divine? Patuit dea.., La duchesse de Boui^ gogne avait, au dire de Saint-Simon, le port d'une déesse marchant sur les nuages. Et lui, que nous dit-il? Sa correspondance est muette sur ce point. Tel que je le connaissais, je crois qu'il n'aurait fait ni accepté aucune confidence de ces sentiments dont le mystère est le devoir et le charme. Sur tout le reste il s'épanche jusqu'à se
trahir : .
« Ces grandeurs me pèsent, mon uniforme me gène •, dit-il un jour qu'il accompagne dans une mission brillante le ministre des affaires étrangères . — « Je hais la politique sous toutes ses formes, dit-il ailleurs. Je suis ennuyé de ministères, d'électionSi de Chambres, de guerre. Je donnerais toutes ces sottises pour deux orangers en pleine terre sur le bord de la Méditerranée; Raulin possède non pas deux orangers, mais un petit pot de réséda qui forme l'ensemble de ses propriétés territoriales. Il est content, parce qu'il est un sage...
— ... Je ne suis bon, quant à moi, qu'à mener un train de raisonnement, que je recouvre de bleu, de rouge, de vert, comme un manuscrit peint du moyen<âge, sauf la délic^itesse bien entendu ; car un pauvre animal qui ne goûte pas comme vous (c'est à Raulin qu'il adresse ce reproche indirect de mélomanie germanique) la musique de Haendel, ne peut pas avoir le yerb6 bien haut... — Je vous avertis, écrit-il au même, que j'ai mauvaise idée des grands esprits qui n'aiment pas les petits détails; ce sont des pédants... Pour moi, je regarderais une heure de suite l'aile d'une mouche. Aussi ai-je la meilleure idée
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de moi-même. Sachez que je chasse fort bien le lapin, mais j'avoue que je fais aussi les choses en grand. Je tire dans l'espace infini, et mon plomb obéit à la double et sublime loi de la projection et de l'attraction, et les lapins se moquent de moi. J'en ai vu un l'autre jour de si près, que je suis bien aise de l'avoir manqué. 11 s'est élancé dans son terrier comme un lapin qui sent tout le prix de la vie et des plaisirs de la famille... Ne dites à personne que je ne tire pas très bien. 11 y a un tas de gens qui s'enhardissent à vous contredire quand ils savent qu'on ne tue pas à coup sûr un lièvre à vingt pas... i (Tome I, pages 461-468.522.)
J'emprunte au premier volume de cette correspondance, lequel s'arrête à l'année 1844, toutes ces confidences à bâtons rompus qui composent une sorte de portrait de notre spirituel ami, peint par lui-même en se jouant. J'en trouve moins dans le second, soit que les événements publics, quoi qu'il en dise, le préoccupent davantage, soit que le déclin un peu imaginaire de sa santé le réduise sur lui-même à une observation moins idéale. Et puis, il arrive insensiblement à s'estimer très peu comme intelligence, quoiqu'il ait toujours gardé, dans ce grand monde où il vit, un vrai respect de luimême. La défiance de ses forces physiques semble s'être communiquée à son esprit. Il aime à dire qu'il n'est bon à rien, qu'il est inconséquent, nerveux, susceptible, jaloux, qu'il a perdu son brillant plumage d'autrefois. C'est alors aussi qu'il se laisse aller, non à l'abandon, mais à un certain désenchantement de ce qu'il a aimé et pratiqué, dans l'ordre des idées et des sentiments, jamais très-sérieusement, assez pour en médire. On pourrait le croire, lui un esprit bi étendu, atteint à quelque degré de cette misanthropie pessimiste qui est le vice trop commun des esprits courts ; mais cela chez lui ne va jamais loin. 11 a d'ailleurs une qucilité qui le sauve de tout excès en ce genre, la suprême distinction qui chez
lui s'applique à tout, je ne sais quel tour d'esprit qui le place à égale distance des tirades irritées d'Alceste et des accommodements de Philinte, entre Horace et La Bruyère, moins capricieux que Sterne, plus délicatement enjoué que Voltaire, — mêlant à la raillerie, si elle touche aux choses sérieuses, plus de finesse encore que d'amertume. II n'y a guère d-écrivains qui aient mieux que lui fait sortir de l'ironie, disons de la moquerie, quand il s'en mêle, l'idée d'une certaine douceur. Tel de ses correspondants, celui dont j'ai déjà cité plusieurs fois le nom, je dirais presque celui qui lui a été le plus cher, Raulin, le maître des requêtes, semble jouer tout le long de ces pages, dont beaucoup lui sont adressées, le rôle d'une sorte de martyr dans l'ironie persistante d'un ami. Si l'on y regardait de plus prés, la bonté, l'estime, la confiance, la tendresse sont le vrai fond de ces relations, et quand cet ami vient à mourir, une lettre touchante, comparable aux plus belles de Pline le jeune en ce genre, complète l'édification du lecteur. C'est que Doudan, avec ce qu'il appelle sa « manie de plaisaiiterie », était au fond le meilleur des hommes, moral avec conviction, et persuadé, plus que de raison, hélas 1 que Tintégrilé du cœur est une des conditions de l'esprit. « Il n'y a que le principe moral, écrit-il à une toute jeune fille, qui grandisse toujours dans l'homme. Ce qui est remarquable, c'est que l'intelligence se conserve toujours plus vive et plus ferme dans ceux qui ont toujours été préoccupés d'idées morales, et qui les ont mises en pratique... On dirait que l'amour du bien soutient par sa seule force cette frêle machine humaine, comme ces parfums d'Orient qui conservent tous les traits de la vie pendant des siècles aux morts qu'on retrouve en Egypte... »•
C'est ce fond moral, si bien défini dans cette belle page, qui donnait à la physionomie de Doudan, causeur
OU écrivain, homme ciu monde ou camarade,, un caractère pour lequel Tégalitè elle-même ne se refusait pas à un certain respect. Moraliste de profession ou de parti pris, il ne Tétait pas. J'ai dit ailleurs qu'on le consultait beaucoup. Sa correspondance est la preuve qu'il ne demandait pas mieux. Elle est prodigue de conseils, d'informations, d'instructions piquantes, de critique vivante et fleurie, pour ainsi dire, adressée aux amis, aux élèves, aux femiries, aux enfants; — ne laissant aucune question sans réponse, aucun doute sans éclaircissement, tirant de sa subtilité même des clartés qui semblent sortir des profondeurs de son esprit creusé par une réflexion infatigable. Chose singulière ! il louait, en se souriant en quelque sorte à lui-même, l'affectation du style comme une forme utile à la production des idées, dans ce travail de mineur auquel il avait exercé sa pensée. «... Vous me demandez pourquoi on ne lit pas toujours Virgile et Platon, écrit-il à Raulin. Parce que, si on ne lisait autre chose, on ne comprendrait pas si bien ni Platon, ni Virgile. Avouez que je vous ai rendu un grand service en vous faisant lire M. Joubert. Vous ne lisez rien qu^on ne vous l'entonne, si ce n'est TertuUien qui vous passe mieux, à ce qu'il semble. Ne dites rien contre l'affectation de style ; c'est bien souvent un travail nécessaire pour faire sortir sa pensée du marbre où elle est enfermée. Rien n'est plus naturel que l'homme qui ne voit de nuances à rien. 11 n'a point d'efforts à faire, l'heureux homme 1 II va droit son chemin parmi les hautes herbes des lieux communs; il ne va pas dans les bois où personne n'a pénétré; il ne lui faut, pour se frayer une route, ni le fer ni le feu... »
C'est de ce paradoxe sans doute ou de tout autre qu'il disait: « Le ridicule de ce que je vous dis là, c'est que fen pense quelque chese,,.. » Mais sa pensée avait presque
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toujours de plus franches allures, dans une voie plus ouverte et plus large, avec un but mieux défini ; et alors sa parole s'élevait, son accent empruntait à son âme cette gravité dont ailleurs il n*abusait pas. Il montait tout naturellement à la hauteur des plus grands esprits, digne de les conseiller, capable de les suivre et de les comprendre ; tournant parfois , — quand il s'adresse à des hommes d'une supériorité reconnue, au duc de Broglie ou à M. Guizot, par exemple, — à une certaine recherche sévère, comme de quelqu'un qui soigne son attitude en vue d'une rencontre imposante. Ailleurs, s'il est plus à son aise, son slyle se raffine et se livre à une sublilitè quelque peu fantaisiste, témoin cette lettre du 27 novembre 1847, adressée à M. Albert de Broglie, sur le calcul des probabilités dans la vie humaine et dans l'histoire. « .... La bizarrerie de tout cela, dit-il, c'est que le sort de chacun étant parfaitement indéterminable à tout calcul, le sort du grand nombre peut être déterminé d'après les régies d'une arithmétique à peu près infaillible. C'est une addition d'unités qui ne restent pas une seconde à la même place ; mais l'opération sur le total n'est point troublée par cette mobilité. Voilà ce qu'on nomme un lieu commun sous forme scientifique.... i C'est peut-être bien aussi, dirons-nous, une manière d'énigme. Hais quand il s'est ainsi attardé , peut-être embarrassé dans une démonstration trop épineuse , comme il se sauve ailleurs par un coup d'aile !
... Spernit humum fugiente pennû !
comme une grande et lumineuse image vient éclairer cette obscurité volontaire! M. Albert de Broglie est allé à Veies, où il était tombé dans un étang. Ce mot suscite
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dans son ami, resté à Paris, tout un mirage historique, c Que Yoit-on autour de Veies, dit-il, quand on est mouillé? Pas grand*chose, n'est-il pas vrai? Cela n*est pas nécessaire. Les grands noms éclairent les lieux comme le soleil. Waterloo n*est pas beaucoup plus frappant que les plaines de Bourgogne comme paysage; mais quand le vent passe en été sur les blés, on croit entendre la terrible histoire racontée par des témoins invisibles. J*ai peine à croire que la nature, malgré sa stupidité apparente, ne se souvienne pas de ce qu'elle a vu et entendu. •
Nous savons maintenant comment M. Doudan sait varier ses tons suivant les personnes que sa correspondance doit atteindre, et Tagréable diversité de toutes ces façons de communiquer de loin ses sentiments et sa pensée. Au comte d*Haussonville, celui-là même qui devait depuis l'apprécier si finement dans TAvant-Propos du livre-posthume, il écrit sur le ton d*une égalité intelligente, avec aisance et confiance; avec M. Poirson, le savant historien de Henri IV, esprit quelque peu âpre dans sa forte érudition, il semble plus dogmatique qu*il ne lui appartient d'ordinaire. Avec Saint-Marc Girardin, il est plus camarade et s'échappe volontiers d'un raisonnement dans une malice. Avec M. Piscatory, un de ses correspondants favoris, quelle verve ! quel entrain ! quelle abondance ! et qu'il a raison de se mettre â l'aise avec ce hardi et fécond esprit ! Il y a quelques-unes de ces lettres écrites à des femmes savantes et spirituelles, madame Du Parquet» madame d'Haussonville, madame d'Harcourt, madame Auguste de Staël, madame Donné, où l'auteur se surpasse en quelque sorte par le choix de la pensée» la finesse de la broderie, le soin de faire répéter sa plus mélodieuse voix par des échos si respectables ou si charmants. D'au^ très, écrites \ de jeunes filles supérieurement élevées»
sont des modèles d'initiation aux secrets de Tart et du style. Le professeur s*'y retrouve par moment tempéré par l'homme du monde, avec le sourire de la bonne grâce sur ses lèvres qui distillent le miel de la science. Sa pédagogie est indulgente; il a sur l'éducation de la jeunesse un système qu'il ne faudrait pas prendre, je crois, au pied de la lettre, et qui ne servira jamais à rédiger un programme pour les examens du baccalauréat. Ce système a pourtant du bon : il consiste à laisser beaucoup à faire à la nature, à l'air ambiant, aux irrésistibles influences du lieu, de la famille, du temps où Ton vit, à ménager surtout, comme le principal instrument de leur action, la santé des enfants.
« Ce qu'il faut d'abord obtenir, écrit-il, c'est le grand prix de sanlé. Les facultés grandissent toutes seules, et, dans ces premières années, rien ne dépend d'un peu plus d'orthographe ou de chronologie. La nature se fortifie sous une petite discipline paisible qui se borne à empêcher le mal. Les qualités les plus précieuses, même de Tesprit, ne trouvent pas tant leur nourriture dans ces vilains petits livres élémentaires que dans les accidents et le repos animé de la vie de chaque jour. Entendre parler et penser autour de soi, deviner peu à peu, en voyant (t en écoutant ce qui est juste, délicat, élégant, simple, élevé, tout cela s'apprend de bonne heure, ou jamais. Les études qui n'ont pas été pénibles au début de la vie deviennent plus sûrement un plaisir pour les autres années. Elles se confondent dans le souvenir avec tous les plaisirs innocents et les loisirs de Fimagination. Plus de gens aimeraient Virgile si on se souvenait qu'on en lisait les premières pages sans être bien pressé, ni bien grondé, pendant qu'un soleil gai brillait dans la chambre et que les abeilles bourdonnaient autour de la fenêtre et venaient se poser sur le livre où leur vie est racontée depuis deux mille ans... Des éludes pressées, le sentiment de la fatigue et de l'ennui détruiraient toute cette forte et aimable chaîne de souvenirs. Voilà bien des discours en faveur de la paresse, mais pourtant de cette paresse morale qui laisse croître tranquillement les arbres au bord des belles eaux, sans les secouer pour faire
POSTHUMES KT REVENANTS. 4^t
mouler la sève... Je ferais volontiers passer aux enfants des examens d'ignorance dans les premières années. Si j'élais inspecteur des études, je tranquilliserais bien les maîtres, n'est-il pas vrai? — « Mon petit, êles-vous content? — Oui. — Êtesvous souvent sage ? — Oui. — Aimez- vous votre tante? — Oui.
— Aimez-vous à lire ou à entendre lire des choses amusantes {
— Oui. — Avez-vous un gros chien? — Oui. — Des lapins? — Oui. — La Grèce est-elle un beau pays? — Charmant. — En quelle année les Dorions se sont-ils établis dans le Pélopoiiése?
— Je ne sais pas. — En quelle année François I" est-il, né? — Je ne sais pas. — Quelle est la racine carrée de... ? — Ah! je ne sais pas. — Très bien, mon petit! continuez encore quelque temps, et le plus longtemps possible. Voilà un enfant qui un jour aimera très sincèrement Tétude, sans vanité, sans pédantisme ; et il aura le prix de discours français à la première occasion... » (Tomel, p. 452.)
On comprend du reste que je n*ai pas prétendu donner ici une idée très complète des « principes » de Doudan en matière d'éducation. Il y a là plutôt un peu de moquerie à l'adresse de ces éducations poussées à outrance qui sont l'ambition et le tort de quelques familles» celles où l'on ne tient compte ni de la délicatesse de renfance, ni de sa fragilité, et qui donnent si pleinement raison ù mon cher confrère, M. Victor de Laprade, dans sa thèse, d'ailleurs excessive, contre ce qu'il a appelé VÉdmation homicide. Il ne faudrait donc pas , là plus qu'ailleurs, prendre toujours en grand sérieux cette sorte de plaisanterie familière à M. Doudan, et qui flotte comme une gaze légère sur ses plus solides pensées. C'est plutôt l'écrivain que le penseur qu'il faut chercher dans ces badinages spirituels qui ont ce mérite singulier de nous introduire parfois, au son des grelots, dans le temple même de la sagesse, templa serena! Entrez-y; le desservant est un homme simple et bon. 11 sourit à voti*e bienvenue. La conversation commence sans trop de façons*
m POSTHUMES ET REVENANTS.
Elle s*aniine par degrés. Le mouvement l'emporte; une sage mesure de raison et de bon sens la contient; le savoir Tanime, Timagination la colore. Un bon goût sans merci et une décence inexorable en éloignent tout ce qui choquerait les mœurs, la bonne éducation, le respect des femmes, la dignité de Tâme, la délicatesse de Tesprit. N*est-ce pas ainsi, j'en appelle à tous ses amis d'autrefois, que causait notre camarade Doudan? N'est-ce pas ainsi qu'il écrit, dirai-je à tous ses lecteurs d'aujaurd'hui?
(50 juillet i876.)
U>' LIBRE PEMSÊOR BANS LE GRAND SOKDE.
Lu dans la séance publique aimueile des cinq classes de l'Institut,
le mereredi 25 octobre 1876.
L'écrivain distingué dont I*Académie française m'a permis de vous entretenir aujourd'hui était, il y a quelques mois à peine, inconnu de la plupart d'entre vous. Né à Douai, en 1800, il avait vécu obscur au milieu de quelques amis et dans une famille qui, à la vérité^ est une des premières de notre pays. Hais sa vie déjà longue quand il est mort, en 1872, n'avait emprunté, à ce brillant milieu où elle s'était paisiblement écoulée, aucun éclat. Pour le monde des lettres où une récente publication vient de la faire entrer avec un si rare succèsi l'existence de M. Ximenès Doudan a été une révélation, son talent une surprise.
Les deux volumes de sa Correspondance S donnés au public il y a six mois, sont certainement, parmi les livres sérieux, ceux qui ont eu le plus de lecteurs à une époque de Tannée où, en France, on lit le moins.
Je savais. Messieurs, quand j'ai eu frés spontanément ridée de vous parler de cet inconnu, devenu si vite célèbre, sa répugnance souvent exprimée pour toute publication d'écrits posthumes auxquels l'auteur n'aurait pas, de son vivant, donné Fe^reat, répugnance assurément généreuse quand il s'agissait de lui ; et si étranger que j*aie -^ été à la publicité donjiée à sa correspondance par d'honorables amis bien inspirés, je sens qu'en produisant aujourd'hui dans celte grande lumière d'une séance académique cette physionomie, discrète amante du demi-jour, je fais une sorte de violence à sa mémoire. Hais n'êtesvous pas la véritable assemblée représentative de l'esprit français, la première du monde à ce titre ? Avoir obtenu de vous l'autorisation de vous montrer un instant, dans une rapide esquisse, un lettré qui vous aimait, qui suivait avec un intérêt filial vos travaux de toute sorte, — science, beaux-arts, érudition, philosophie, littérature, — qui, par la curiosité inépuisable et universelle de son esprit, semblait volontairement associé à ces travaux multiples qui vous honorent dans le monde entier, — avoir obtenu la faveur de prononcer ce nom devant vous, n'€sl-ce pas comme si je le rattachais, quand il n'y peut plus prétendre, à ce grand corps où il a vu entrer tant de ses amis, plus heureux de leur succès qu'envieux de leur gloire.
i. Mélanges et lettres , avec une introduction par M. le comte d'HaussonviUe et des Notices par MM. de Sacy et GuviUier-Fleaf7. (Paris, Calmann Lévy.)
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Le titre que j'ai donné à celte lecture n'est pas un appel fait, par surcroît, à votre curiosité. Le respect m'eût interdit un pareil calcul. Mais je n'ai pas, l'ayant bien cherché, trouvé d'autre mot pour caractériser dans H. Dûudan ce qui était, je crois, sa faculté maîtresse, la liberté de l'esprit. Il était un libre penseur; il Tétait dans toute la force et dans le meilleur sens du mot. Il pensait librement sur tout, non en sectaire mais en philosophe, sans ^étion d'aucune sorte mais sans ambition, quelle qu'elle fût. II avait consacré sa vie à la recherche de la vérité, et quand il croyait l'avoir trouvée, il la disait en homme d'esprit qui né s'en vantait pas, mais en honnête bomme qui eût rougi, dans la plus insignifiante reneontre, d'une infidélité à sa conscience. C'est ainsi qu'il était libre penseur, avec autant de finesse que de scrupule, autant de décision que de tolérance; — ayant l6 juste orgueil, non la vanité de l'esprit; hostile à toute fastueuse apparence, dédaignant le bruit plus encore peutêtre qu'il ne le craignait. Ainsi l'avons-nous connu, nous les amis et les témoins de sa vie, toujours et partout. « Libres et très libres penseurs, nous l'étions ; athées et matérialistes, notre amour-propre tout seul nous aurait empêchés de l'être. » M. de Sacy essayait ainsi récemment de caractériser l'esprit de ces entreliens familiers qu'abritait, au temps de la jeunesse de M. Doudnn, quelque allée discrète du jardin du Luxembourg*. Cet esprit, l'auteur de la Correspondance l'a toujours conservé. Mais en lui attribuant comme penseur une qualité dont beaucoup se font un titre provocant, un carillon de guerre ou une affiche sur les murailles, j'avais à cœur de le distinguer, dès le début de cette lecture, par respect pour vous. Messieurs, de ceux qui ne font métier de penser