Notice, p
librement que pour parler sans mesure, écrire sans règle et agir sans frein.
M. Doudan était un des sages de la libre pensée ; et il Tétait, ai>je dit, dans le grand monde. J*aborde ici un sujet délicat ; mais, dans la vie comme dans Tesprit de cet homme remarquable, le mot reviendra souvent : il était un délicat. En lui, autour de lui, dans son style, dans ses sentiments, dans ses opinions, dans ses relations, tout se ressent d*une délicatesse nerveuse, souvent subtile, toujours sincère. J*ajoute que ce n'est pas seulement une des particularités de sa nature. Sa position est délicate comme sa personne. Elle Test même au sein de cette famille si grandement distinguée où sa destinée l'a fait vivre, même dans ce monde dont le salon du duc d& Broglie, ouvert à toutes les sommités sociales; était le centre et le foyer. Supporter avec le sentiment de sa dignité morale les supériorités parfois écrasantes dont le monde est rempli, la t^che n'est pas trop pénible à qui sait le prix du silence, le pouvoir d un sourire et les fières joies de la conscience ; mais apporter dans cette mêlée brillante lo généreux souci d'y avoir sa place, d'y être compté, écouté, consulté au besoin par ceux même qui avaient charge de conseiller des rois, on comprend ce qu'un tel dessein supposait de décision, indépendamment même d'une certaine allure indifférente qui pouvait donner de notre ami une idée contraire. 11 y aurait eu là, disons-le, entre une indépendance résolue et une déférence nécessaire, un difficile accord, si deux volontés ne s'étaient confondues, pour ainsi dire, par une estime et une confiance réciproques comme dans une seule âme.
H. Doudan avait, après 1830, dirigé le cabinet politique de M. de Broglie au ministère des affaires étrangères. 11 était resté son secrétaire intime, il était devenu son ami. « Esprit délicat, né sublime, » disait de lui
Sainte-Beuve, et je ne reproduis ce mot, si souvent répété, que pour y mettre, si on me le permet, une sourdine dont M. Doudan lui-même m'a donné l'idée. Le mot ne lui déplaisait pas; pourtant il me disait un jour : « Sublime, soit! mais je crains le voisin... » En toute chose, c'est ce fâcheux voisinage, le ridicule, qu'il excellait à relever chez ceux qui n'en avaient pas aussi peur que lui ; et par exemple, Torgueil dans une fausse dignité; la vanité dans Testime exagérée de soi-même ; la manie, chez les écri* vains d'une certaine école, de faire gros ce qui pourrait être grand, de sonner les cloches à toute volée, fauie d'avoir trouvé la note juste et harmonieuse ; — toutes les exagérations en un mot, celle du poète enflé par la mèta« pbore, celle du compositeur grisé de science et vide de sentiment, celle de Térudit sans critique et du croyant sans charité, tout ce qui sonnait faux dans l'art, dans le style, dans la faconde du tribun, dans la rhétorique du prêtre, tout ce que l'engouement du- monde surfait et que la sottise humaine achalandé.
Sa Correspondance fourmille de ces piquantes sorties : ( C'est la rage de ce temps-ci et des dernières cinquante années, écrivait-il en i 841, de vouloir penser et sentir au delà de sa force... Ce n'est plus la végétation lente, tranquille et puissante de la pensée dans des époques moins pressées ; tout se monte à présent au régime des chemins de fer... Je préfère beaucoup à ces petites salades, qui viennent sur couche en un clin d'œil, un joli petit chêne qui a mis une centaine d'années à croître et qui lient sa tête du lever au coucher du soleil dans la lumière... »
Tous ces excès de la pensée, ainsi caractérisés, il les redoutait pour lui ; il en faisait justice dans les autres. Ahl celte justice n'avait ni haches ni licteurs. Ses arrêts étaient rendus à huis clos, non pas timidement, mais
m POSTHUMES ET REVENANTS.
discrètement. Armé comme il Tétait par une instruction très étendue, une excellente mémoire et une réflexion assidue, ses coups portaient droit aux justiciables absents, sans laisser tle trace, si ce n'est dans le souvenir d'amis peu nombreux, attentifs à ces entretiens familiei*s, ou dans des correspondances multiples, qui, pour avoir été écrites avec un si rare souci de la langue et du goût, n'égalaient pas peut-être le vif entrain et la perfection spontanée de sa parole.
Croire que M. Doudan ne songeait qu'aux personnes, dans cette grande activité où Je spectacle du monde entretenait sa pensée, ce serait avoir une idée incomplète de la nature de son esprit plus atliré par les jouissances du sens intime que par les incidents du drame extérieur. 11 n'a pas fait, de propos délibéré, ce qu'on appelait autrefois tantôt des caractères^ tantôt des portraits ; et cependant sa correspondance en est remplie. A la bien prendre on aurait là, de presque tous les hommes que notre époque a distingués dans la politique et dans les lettres, une silhouette fine et déliée, ou un crayon délicat, quelquefois mieux encore. Je choisis un de ces portraits dans le nombre ; on ne s'en plaindra pas : c'est celui du plus illustre de nos contemporains à l'heure où nous sommes, et le portrait date de l'époque où, jeune encore, il venait d'entrer dans cette Académie française dont il est aujourd'hui un de3 doyens respectés : <( Dans chacune de mes dernières lettres, écrit-il en février 1855 à madame la baronne Auguste de Staël, je vous demandais si vous aviez \u le discours de H. Thiers à l'Institut. Je voulais savoir quel jugement vous en portiez... J'ai regret que vous n'ayez pas vu celte séance ; que vous n'ayez pas vu M. de Talleyrand arrivant sur les bancs de TAcadémie, en costume d'académicien. Il a produit un efiet singulier de curiosité, comme une vieille page toute mutilée d'une
POSTHUMES ET REVENANTS. 18d
grande histoire, que lèvent va emporter bientôt. A côté de cette destinée presque accomplie, M. Thiers arrivait avec toutes les espérances, tout Torgueil du présent et de l'avenir. Il racontait d'un air hardi ces agitations qui ont passé sur TËurope depuis trente ans. Son discours était vivant; on entendait presque rouler les canons de vendémiaire ; on voyait la poussière de Marengo et les aides de camp courir à travers la fumée du champ de bataille ; tout cela raconté devant des hommes qui avaient vu César et le Consulat et l'Empire, et par un jeune homme qui avait concouru à une grande révolution après avoir écrit l'histoire d'une autre révolution ; tout cela avec le sentiment que lui âlissi serait un jour dans l'histoire. En sortant de rinstitut, je n'ai plus vu sur la place Vendôme qu'une grande statue de cuivre immobile, et les nuages qui couraient au-dessus, comme les agitations du jour au-dessus des souvenirs du passé... »
N'est-ce pas là comme une gravure au burin? Maintenant, voulez-vous un simple crayon, comme en font les artistes en se jouant et sans se prendre trop au sérieux ? Il s'agit de M. Cousiii, au temps de ses grandes passions pour les belles dames de la Fronde.
« Et le grand Cyrus f » écrit-il au comte d'Haussonville.
Je radotais, seigneur, avec Montmorency, Ifelun, d'Estaing, de Nesles et le fameux Coucy...
» Qui m'eût dit, en 1828, que je verrais un jour M. Cousin valser ainsi avec la momie de mademoiselle de Scudéry, l'air ardent et respectueux, et baissant les yeux avec humilité chaque fois que, dans l'emportement de la valse, il passe devant Goyon de la Moussaye, Noailles, Puységur, Rantzau. Je n'ose dire ni le grand Condé, ni
tant de nobles dames qu'il ne m'appartient pas même de nommer, et dont Je ne saurais comprendre le langage. Reste que je ne sais comment il accorde la Révolution française avec ce profond respect pour le maréchal d'Hocquincourt, lequel n'aurait jamais voulu danser un menuet sur Tair de la Marseillaise.,.. »
Dix ans plus tard, après la mort de M. Cousin, M, Doudan rendra plus de justice au grand philosophe. Il en fera un portrait digne de Thistoire. « N'étes-vous pas triste de la mort de M. Cousin, chère madame? Madame de Sévigné dit quelque part de la mort de son jardinier: 1i^^|^n> jardin en est tout triste. » Cette vie si puissante de M. Cousin, en s'éteignant, rend le jardin tout triste aussi. Il avait sans doute l'esprit bien mobile; mais il n'avait jamais souffert qu*on lui offrît le prix de son changement d'opinion ou de sentiments. 11 avait porté dans l'esprit de la philosophie, dans Tenchamement des vérités morales, quelque chose du génie de Corneille. Il avait donné comme une âme romaine aux abstractions. Il avait réuni l'émotion à la rigueur des démonstrations. Avant lui, et depuis Platon, la philosophie avait toujours eu l'air d'un glacier dans l'ombre. M. Cousin avait éclairé tous les sommets de la métaphysique de cette lumière que vous avez vue de Divonne (la lettre est adressée à madame Donné) vers l'heure du coucher du soleil, sur toutes les hai^teurs des Alpes.,,, »
M. Doudan promène ainsi sur tous ses contemporains dignes d'atteiition son crayon facile, sa touche si^re, son regard équitable et, pp^r tout dire, sa libre pensée. On peut discuter ses jugements, dont la bizarrerie parfois vous étonne, 4ont la sincérité vous attache. < Que vow3 avez bien peint le génie particulier du roi! écrit-il k M. GviizQt en 1869. Et que vous avez bie^ pionti^é ce qu'étaient ?es volontés, un peu persistantes sans doute, mais
qui ressemblaient bien peu à l'entêtement.... que nous avons connu depuis! Ulysse dit quelque part, dans 1*0dyssée, que c*est une grande duperie à un roi d'être doux et équitable. 11 paraît que c'est la fantaisie des peuples comme de certaines femmes (celle du Médecin malgré lui, je suppose) d'être menées à la baguette. Je crois que la gloire du premier Bonaparte a été singulièrement accrue par la brutalité audacieuse de ses paroles et de ses actions.... »
La peinture des hommes, si frappante dans la correspondance de M. Doudan, aurait été certainement complétée par le tableau des événements du temps, si les éditeurs de ces deux premiers volumes n'avaient dû, faute de documents plus nombreux, y laisser de véritables lacunes. Mais telle qu'elle est, l'histoire de ce demisiècle, qui commençait pour M. Doudan vers 1820, s'y ^ retrouve partout par fragments détachés d'un intérêt supérieur et d'une forme originale. Il n'a pas un grand goût pour la philosophie de l'histoire proprement dite, et même il lui arrive quelquefois de lui manquer de respect. « Ne voyez-vous pas, écrit-il unjour (en février 1840, à propos d'un changement de ministère), ne voyez-vous pas qu'en tout dans les histoires du monde on raccoroniode l'habit de l'humanité, mais on ne lui en fait pas un neuf. Elle est habillée de pièces et de morceaux dont l'assemblage s'appelle la philosophie de l'histoire.... » De ces morceaux dont l'histoire est faite, la correspond dance de M. Doudan en fournit un grand nombre, plus disparates que contradictoires, et d'une diversité que son esprit toujours maître de lui-même empêche d'être étourdissante. Mais que serait la libre pensée, si elle ne voyageait parfois, comme la plume de madame de Sévigné, la bride sur le col ?
Tout à l'heure, j'ai parlé des Caractères; un très bon
juge, un de nos confrères, avait déjà avant moi, à propos de M. Doudan, réveillé ce souvenir redoutable, sans en vouloir charger ni sa mémoire ni sa modestie*. 11 est impossible pourtant de ^e pas se demander si un écrivain si ingénieux et en même temps si châtié n'a pas des ancêtres dans le siècle même de la perfection. Ne seraitil pas^, par hasard, de la famille de ces esprits qui ont porté jusqu'au génie le don d'observer ot la faculté de peindre les tableaux mouvants de la société qui s'agitait ^ous leurs yeux? Doudan nous fait penser à eux. On aime à le rapprocher de ces modèles, non sans se dire qu'ils sont inimitables^ Il les rappelle sans leur ressembler ; il s'y retrempe sans trop §'y confondre. Où la Bruyère a rais tout son effort, sans toujours le cacher, Doudan apporte sa nonchalance savante, sa phrase bien habillée, et il trouve le naturel, même s'il Ta cherché. Où madame de Sévigné semble comme interroger autour d'elle un écho qui réponde, dans les salons à la mode, à sa pensée solitaire, Doudan, les jours où il est très nerveux, nous paraît obéir à une préoccupation presque semblable. 11 écrit à rnadanie Auguste deStaél : « Parler m'ennuie, parler sans produire le moindre effet m'est impossible... Dès que rien ne renvoie le son de vos paroles, on perd la force de rien dire. » Quant à Saint-Simon, dédaigneux des suffrages du jour comme écrivain et l'œil attaché à l'horizon de sa célébrité encore lointaine, il écrit aussi, observateur silencieux et vengeur secret, l'histoire de ce déclin du grand règne qui léguera de si terribles problèmes à Tavenir ; mais il écrit la visière baissée, et il faudra presqu'un siècle pour que la postérité découvre en entier l'œil qui a vu, la bouche qui a parlé, la main qui a tracé sur la muraille du festin les
1. Voir dans la Revue des Deux Mondes, da 15 juillet, l'article intitulé : Un moraliHe inédit, pi^r M. Ë. Caro de l'Académie française.
POSTHUMES ET UEVENANTS. 193
signes redoutables. M. Doudan, ai-je besoin de le dire? n'a jamais l'air de songer à la postérité, et il n'a nul souci d'une telle échéance. Sa libre pensée né sait quel écho la répétera demain ; aujourd'hui lui suffit ; elle ne sUnquièle guère de sa destinée. Peut-être nous saurait-elle fort mauvais gré de lui en faire une. C'est son mérite d'être toujours prête et son succès de n'être jamais préparée.
C'est dans cette indépendance absolue des autrei$ et de lui-même qu'il a vécu. Dans le plus grand monde, il est régal de tous. Dans le plus docte entretien, il n'est inférieur à personne, il n'a ni titres, ni grades, ni distinctions honorifiques (suis-je bien sûr qu'il a été maître des requêtes?) ni célébrité, ni camaraderie officieuse à son service, ni parti politique qui l'engage, ni croyance religieuse qui le domine, en dehors de celles qui sont l'essence même dont une âme humaine se compose. Celles-là, il n'a pas besoin de les traduire en pratiques régulières et raanife$tes, elles se trahissent doucement dans la pureté de son front, dans le tranquille éclat de ses yeux, dans la grâce décente de son attitude, dans l'inviolable dignité de son langage en matière de religion. Elles éclatent à chaque ligne de sa correspondance sous sa plume. La libre pensée n'éteint pas chez lui le rayonnement de l'idéal; elle lui emprunte plutôt je ne sais quelle élévation spiritualiste mêlée parfois d'ironie socratique, plus près de Platon que d'Aristophane. U écrit à M. Piscatory, en juillet 1861 :
« J'ai une rage intérieure contre les esprits bien faits qui n'ont que le goût du réel. Quand on en est là, on n'est bon à rien, pas plus dans une ferme que dans un palais. Pour tenir une fermé propre et bien ordonnée, je dis hardiment qu'il faut avoir ce sentiment de l'ordre qui ne sert à rien, mais qui fait songer à un ordre plus parfait quq nous ne voyons pas. Xénophon, dans ses Écono-
miqiies, a décrit d*une façon charmante ce sentiment de Vidéal qui brille dans une cuisine bien tenue ou dans un cellier bien rangé. Un rayon du platonisme semble y éclairer tous ces humbles réduits de l'agriculture. Quand les hommes sont devenus insensibles à ces plaisirs « roma« » nesques i» qui sont à la portée de tous, il faut bien qu'ils s'arrangent pour devenir riches, parce que la richesse donne des plaisirs de convention à la portée desjmaginations les plus basses. Celui qui ne peut pas peupler une cellule du luxe de ses rêves habitera bien inutilement un palais. H y sera aussi bête que les splendeurs de son tapissier qui l'entourent. Je m'étonne que le poète qui a écrit en Angleterre les Plaisirs de rimagination, n'ait pas vu cela. Il aurait pu faire un livre utile et réconcilier presque tout le monde avec la médiocrité de sa situation, en montrant le côté poétique de tout, je veux dire le point par où l'ordre particulier se rattache à l'ordre universel. Celui qui s'accoutumerait à vivre dans cette contemplation qui n'est pas difficile serait assez heureux, et fort sage, et très aimable, et n'aurait pas besoin de grand'chose. C'est dans ce sens que M. Ampère le géomètre disait : Je crois que le monde extérieur a été créé tout simplement pour nous être une occasion de penser^ c'est-à-dire encore de rêver et de façonner en esprit ce qu'on a autour de soi à l'image du vrai beau qu'on ne peut atteindre. Que si j'étais prêtre, je prêcherais sur ce texte, et les paysans seraient très heureux en regardant le soleil entrer dans leur petite chambre par les carreaux brillants de la fenêtre... »
Est-ce de la religion cela ?
Je n'en sais rien. Je n'affirmerais pas le contraire. Il y a là comme un écho de ces chants d'oiseaux « qui ne sèment ni ne moissonnent », dit TËvangéliste, comme un parfum de ces lis des champs « qui croissent sans fra-
vailler ». De telles pensées, si elles ne viennent pas d en haut, elles habitent entre ciel et terre, où le libre esprit va les chercher. Et aussi bien, pour aller droit à ce qui caractérise le plus généralement le spiritualisme de l'humanilé, — sur Dieu, sur Tâme, sur son immortalité dans une vie future, — je crois qu'on ne trouverait pas plus de traces d'une foi véritable à ces grands principes dans la correspondance de Voltaire (et je ne le dis pas par moquerie) que dans celle de M. Doudan. Quoi qu'on en puisse dire, c'est beaucoup. Doudan a du spiritualisme jusqu'au fond de l'âme, et aussi, le dirai-je? jusqu'au bout des. doigts. Sa plume s'y retrempe sans cesse. Le Dieu créateur est dans tout ce qu'il écrit, et non pas le dieu des bonnes gens de Déranger; il s'en défend du reste fort gaiement ; « Ce Dieu, écrit-il, ne se révèle dans sa douceur et sa bonté qu'à ceux qui ont bu du vin de Champagne. C'est même un argument décisif contre ce Dieu, qu'il n'ait guère jamais suffi qu'à ceux qui ne pensent à lui que très rarement... Mais ces défauts s'oublient quand on le chante sur un air animé, par un soir d'été dans un beau jardin, s'il né fait pas humide et si on n'a pas mal aux dents... »
Un tel Dieu, on le comprend, n'est pas celui de notre ami. Son Dieu est grand ; ipéme absent, il le voit partout, tout en haut. Il le voudrait plus prés des choses humaines, et plus intéressé aux actes des pauvres mortels. Si Dieu s'occupe de nos misères, c'est derrière son nuage et dans cet empyrée où Lucrèce Ta placé. M. Doudan aime le poète de Tépicurisme romain; il me fait même l'honneur (p. 592 de son 2™« volume) de le défendre contre moi. Il croit en Dieu plus que Lucrèce; peut-être, ayant beaucoup de respect pour sa divinité, n'a-t-il pas assez de foi dans sa providence. Les catastrophes politiques semblent lui révéler surtout ce grand
196 POSTHUMES ET HEYENANTS.
mépris de Dieu pour sa créature; et de même que les évoques du dei^nier siècle, au dire des philosophes, se résignaient difficilement à ce qu'on appelait aloi*a la résidence, — Dieu, au sens de M. Doudan, n'est pas assez souvent à la maison. On a pu lire ailleurs ^ ce qu*il m'écrivait, pendant le siège de Paris où il était vaillamment resté, et au moment où les Prussiens lançaient leurs obus sur nos hôpitaux et nos monuments : a Je profite, disaitil, de ce que j*ai une mauvaise écriture pour dire confusément que la Providence semble parfois comme madame Benoitôn qu'on ne trouve jamais chez elle... i Plus tard, resté à Paris pendant les horreurs de la Commune : « Paris, disait-il, est au pouvoir des gens de Belleville et de Montmartre... La séance de l'Assemblée nationale d'hier (20 mars) ne me plait pas beaucoup. On n'y sent pas ce courant puissant qui rompt les obstacles. C'est drôle d'être dans un monde où il est bien difficile de reconnaître la main du grand géomètre. . . » — Et plus tard, à propos de ïlnterruUionale (juillet 1871) : < C'est la première fois, dit-il, que la Providence permet au nombre de menacer paitout la civilisation; jusqu'à présent elle semblait le tenir en bride comme la mer... »
Ainsi pensait, ainsi vivait M. Doudan dans cette noble maison où l'idéal affectait, dans des âmes non moins hautes, des formes moins éthérées et plus pratiques. La foi les attachait à un culte où ce dévouement trop peu docile ne les suivait pas. Il y avait eu là pourtant, remontant aux premières années de la Restauration, dans cette famille chrétienne, un de ces nobles exemples de tolérance religieuse, qui devaient être donnés plus tard, en France, sur le premier degré d'un trône, et par la plus illustre catholique d*un grand royaume. Ici, dans cette