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Discours sur les études philosophiques (août

M. Doudan ne voulait-il pas témoigner de ces vérités à sa manière, c'est-à-dire avec une certame profondeur dans sa malice, quand il racontait à madame Auguste de Staël Taventure étrange arrivée, en 1835, à Tabbé Bautain, un ancien universitaire devenu prêtre ?

a Mademoiselle de Pomaret vous a certainement entretenu de l'abbé Bautain, écrit-il à madame Auguste de Staël ; c'est très véritablement un homme de mérite, mais il soutient une singulière thèse contre son évêque, Tévéque de Strasbourg. Notez que l'abbé Bautain est philosophe et que l'évêque n'est pas philosophe ; il est tout simplement évêque. Or, l'abbé enseigne dans un séminaire que la raison n'est rien, n'est bonae à rien, n'apprend rien. Il affirme que l'existence de Dieu n'est pas même du domaine de la raison; que, sans la foi, il n'y aurait dans le monde nulle connaissance de Dieu. L'évêque se fâche, lui dit qu'il va trop loin ; qu'il est vrai que, même pour l'existence de Dieu, la foi donne des vues plus nettes et plus profondes, mais qu'enfin la raison n'est pas si bête que le professeur la fait et qu'elle peut s'élever à croire en Dieu. Le professeur persiste à soutenir par des raisonnements que la raison ne peut donner la raison de quoi que ce soit. L'évêque l'invite alors à aller enseigner son scepticisme ailleurs ; ce qu'a fait M. Bautain avec beaucoup de dignité. C'est la première fois depuis longtemps que l'Église catholique a vu pareille querelle, un évêque défendant la logique contre son curé... »

On voit assez par le tour que H. Doudan donne à ce récit qu'il est de l'avis de l'évêque, c'est-à-dire, ici, du bon sens. Il n'avait pu méconnaître, dans le milieu où il vivait, ce caractère de l'esprit religieux confiant dans la* science, quand il est intelligent, et aussi cette grandeur morale de la vraie foi. S'il avait résisté à l'attrait et à la force de tels exemples, il les avait grandement respectés.

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Respecter dans les autres la liberté de conscience qu'on réclame justement pour soi, c est le plus vrai caractère de la libre pensée. Combien de ces champions de Tindépendance à tout risque, si sûrs d*eux-mémes, qui pourtant ne se sentent pas Tesprit assez libre, assez dégagé des préjugés de leur secte ou des passions de leur parti, pour respecter la liberté des autres ! Étrange liberté qui n'est, sous un titre d*apparat, que la négation égoïste de tout libre arbitre en dehors de soi.

Ainsi pratiquée, ainsi comprise, la libre pensée n'est qu'un outrageant despotisme. Dieu merci, elle n'a eu jamais ni dans la bouche ni sous la plume de M. Doudan ce caractère d'exaction sauvage. Son goût raffiné et son inaltérable délicatesse lui interdisaient dans le monde où il vivait ces armes grossières qui composent en grande par* lie l'arsenal des enfants perdus de l'incrédulité. Encore moins se sentdit-il attiré dans l'aventure des Titans révoltés contre le ciel. 11 n'avait aucun goût à entasser des montagnes. « Hardis contre Dieu seuil » disait-il quelquefois avec le poète, parlant de ceux qui flattent le peuple aux dépens de Dieu même, et qui mettent, comme disait la Bruyère, « une sorte de bravoure et d'intrépidité à courir (pour s'assurer le présent) tout le risqué de l'avenir •». Mais parce que Doudan n'apportait dans les controverses religieuses ni injurieux dédain ni impétueux aveuglement^ son libre esprit n'en avait que plus d'essor et de force partout où son bon sens lui demandait assistance contre les intempérances vraies ou simulées du fanatisme, sous toutes ses formes, sacrées ou profanes.

Le fanatisme, notre siècle le met volontiers partout, un peu froidement, car il l'étalé plus qu'il ne l'éprouve. Au fait, on retrouve presque en tous lieux sa trace, et près

^. Caractères^ Chap. xvi.

de l'autel peut-être encore moins qu*ailleurs. Regardez-y bien : il est dans la politique par la véhémence trop souvent factice des opinions, dans la littérature par l'aveuglement forcené du goût ; il entre même à de certains jours dans la science et dans les arts; il pervertit jusqu'à la musique. Maintenant, Messieurs, jugez du bonheur d'un sage qui peut se dire qu'il est étranger à tous ces excès, et qu'il a peut-être mission de les railler et de les combattre ! « En y regardant bien, je ne puis méconnaître, écrivait Doudan, que je m'irrite à bon droit de ce ton vide et déclamatoire , de ces fanfaronnades d'idées qui ne reculent devant rien, de ce mépris de toute distinction entre le bien et le mal, de tous ces sentiments impossibles qu'on fait semblant d'éprouver, de toutes ces passions contradictoires qu'on suppose dans le même être ; de cette langue pédante, forcenée (le mot y est) ; de cçs couleurs, et de ces images si vives pour traduire des pensée^ si froides, de ce manque de mesure, d'harmonie, de bon sens, de convenance en tout genre qui rayonne dans la littérature,.. Aujourd'hui, on paraît possédé de la rage de montrer que tout agit sur tout; qu'une chaîne continue unit tous les êtres et toutes les choses; on n*écrit pas une ligne ou l'on ne tâche d'enfermer l'histoire du monde !... »

N'ai-je pas eu tort de dire tout à l'heure que H. Doudan avait pu se croire une mission de critique en face de ces travers de notre époque? Une mission à luil Le mot seul l'eût fait cabrer. En lui la liberté de pensée, c'était, à proprement parler, son essence, l'harmonieux résultat des éléments dont se composait sa nature, nullement un métier, un parti pris, une manière d'être. Il n'avait jamais tenu école d'esthétique ou de morale. Il n'avait jamais professé que pour quelques enfants. Le professeur était resté un penseur. Il vivait pour la liberté et par elle, sans

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lui rien demander que le bonheur même de sa possession. Madame de Staël, qui semble avoir écrit pour lui son beau chapitre a sur la littérature dans ses rapports avec le bonheur », y signale ces fières et fortiûantes ren^ contres que Tétude procure aux âmes libres, disciples de l'antiquité ^ (( Ce qui dans tous les temps, écrivait de son côté M. de Tocqueville, a si fortement attaché le cœur de certains- hommes à la liberté, ce sont ses attraits mêmes, son charme propre, indépendamment de ses bienfaits. C est le plaisir de pouvoir parler, agir, respirer sans contrainte, sous le gouvernement de Dieu et des lois... Qui cherche dans la liberté autre chose qu'ellemême, est né pour servir *. »

M. Doudan jouissait de la liberté de penser comme M. de Tocqueville voulait qu'on pût jouir de la liberté politique. C'était pour lui comme Tair qui nous entoure, comme le parfum des fleurs qu'on respire, comme un de ces fleuves au cours paisible qui vous portent avec une douce et irrésistible lenteur. C'est ce rôle à moitié passif, presque platonique, que Doudan assignait dans son âme à la liberté. Il n'en aurait aimé pour lui la poursuite ni dans un parlement, ni dans quelque feuille politique, comme quelques-uns de ses plus chers et de ses plus illustres amis ; surtout il ne l'aurait pas cherchée dans quelque commensalité bruyante, ni à travers, je ne dis pas les périls (son cœur était brave), mais les ennuis d'ime existence publique. Il n'avait jamais accepté dans la vie active qu'une sujétion temporaire, dont la plus noble confiance, je l'ai assez dit, gai^antissait la dignité ; puis il était revenu à ses amis, à se» livres, à ces muets témoins qui étaient pour lui bien souvent des juges.

i. i>e /a Littérature, discours préliminaire. 2* L* Ancien régime et la Révolution, p. 256.

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L'homme a besoin de rapprocher sans cesse son esprit et son âme de ces grands modèles où respire la Tertu, où le beau réside. La plus libre pensée troure là des maîtres, même si elle ne cherche que des guides. H. Doudan avait de grands et immortels confesseurs qui 3'appelaient Homère, Platon, Virgile, Epictète, Bossuet, Montesquieu, Voltaire, ceux que le paganisme n*ayait pas corrompus, ceux que la foi n'avait pas bornés, ceux que la libre peu* sée n'avait ni égarés ni enorgueillis. 11 y revenait sans cesse, et il avait, étant un délicat en toute chose et un raffiné des austères jouissances, il ayait une manière d'échapper à la satiété, même dans l'excellent, qull est bon de connaître pour en profiter. Il écrivait à M. Piscatory : c L'habitude nous a été donnée sans doute pour notre bien ; mais elle a cet inconvénient qu'elle émousse nos impressions. A la longue on s'accoutume à un chant d'Homère, à une oraison funèbre de Bossuet, et ce qu'ils disent des grands et beaux lieux communs de la vie humaine n'agit plus sur nous, parce que l'air et les paroles nous sont trop familiers...

» Il est nécessaire que ces vérités qui ne passent pas nous soient redites sur un nouveau mode. C'est pourquoi David, dans ses psaumes, dit sans cesse : et Chantons un nouveau chant! » bien qu'il se borne à dire la même chose sous une autre forme. Or, à cette heure, personne ne chante plus une nouvelle chanson ; on n'écrit plus par ces temps où l'on doute de tout, où l'on a peur de tout (1866), et où l'on a raison d'avoir quelque peur des autorités. Il faut donc en revenir aux anciens livres, fai trouvé que, pour les rajeunir, il fallait y chercher chaque fois autre chose^ relire en conséquence Virgile pour y recueillir toutes les peintures du monde extérieur, et Cicéron pour y suivre la trace des règles morales qui étaient le catéchisme des Romains... »

C'est ainsi que M. Doudan aimait à naviguer, la Yoiie au ven^ le long de ces rivages sans limites de l'antiquité et de l'érudition qui sont un de vos domaines, Messieurs de l'Institut. Sur la musique, la peinture et les beaux-arts, il élail en rapport assidu avee des connaisseurs qui admiraient en lui le sentiment de la nature et l'instinct du beau, dont il aimait à faire aussi la philosophie. Il querellait volontiers les philosophes; il ne pouvait se passer de métaphysique. Il y avait apporté souvent la lumière. Ailleurs, et par son goût des sciences exactes auxquelles il s'appliquait platoniquement, n'ayant rien à en faire, il montrait l'inépuisable curiosité de son esprit. Naturaliste, quoiqu'il ne vît guère habituellement la nature que de la fenêtre de sa petite chambre de la rue de Solférino, il l'étail avec passion. II avait des visions de paysagiste qu'un dessinateur habile eût pu reproduire, rien qu'en Técoutant. 11 avait, dans la méditation la plus abstraite, le goût de chercher là clarté dans le pittoresque. Les voyages le fatiguaient; dans les derniers temps, ils inquiétaient sa santé délicate dont il avait toujours eu un souci exagéré. 11 n'allait plus que rarement à Coppet, et même à Broglie ou à Gurcy, dans ces beaux lieux où d'illustres amitiés l'attendaient ; mais il avait vu les Alpes et les Pjrènées ; Rome et Naples n'avaient non plus de secrets pour lui. Par tous ces goûts si divers, si persévérants, si sincères, qui le mettaient sans cesse dans la voie et sur la trace de vos sérieux travaux :

Tu longé sequere et vestigia semper adora,

ïï'est-il pas permis de dire qu'il était, triême loin de vous, un des vôtres! Je me vois ainsi ramené au point de départ de cette étude.

Une telle étude. Messieurs, était condamnée d'avance à être incomplète. Mes souvenirs abondent quand il s'agit

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de M. Doudan ; mais le temps est justement mesuré à vos orateurs, e( si j'ajoute quelques traits à ceux qui précèdent, c'est que je voudrais, ayant à caractériser l'attitude de ce généreux esprit dans le monde où il a vécu, le suivre quelques instants encore, partout ailleurs où sa libre pensée s'exerce sans caprice frivole mais avec une plus saisissante originalité. Je voudrais, échappant aux graves questions auxquelles vous m'avez permis de toucher d'une main discrète, aborder un terrain plus facile où je sais que mon seul mérite sera désormais de ne pas rester trop longtemps.

Pour porter avec succès un esprit de libre penseur dans le monde, il faut avant tout avoir de l'esprit. Penseurs libres ou non, beaucoup s'en passent. Pour M. Doudan, l'esprit était le passeport qu'on aurait pu lui demander partout; il Tavait toujours avec lui. Voltaire a dit : ce II n'y a rien de plus aimable qu'un homme vertueux qui a de l'esprit. » La bonne renommée de l'esprit libre chez M. Doudan tenait à un ensemble de qualités qui n'étaient pas seulement celles de son intelligence, mais de son cœur. « L'esprit de politesse, avait dit aussi La Bruyère, est une certaine attention à faire que, par nos paroles et par nos manières, les autres soient contents de nous et d'eux-mêmes... » M. Doudan donnait facilement à ce genre de politesse tous les dehors de l'amitié. 11 avait par excellence ce genre d'affabilité qui enlève à la controverse toute amertume, à la raillerie, quand son tour venait, tout aiguillon douloureux. Il n'était ni infatué ni obstiné. « Il n'y a rien de si rare -au monde que d'être de son avis, rien de si difficile que de vouloir ce qu'on a voulu... * » Cette faiblesse de volonté, signalée par le duc de Broglie dans un beau livre, péché mortel chez les po-

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