‹ Posthumes et revenantsChapitre 25 sur 43 · En Alsace^ par M. Xavier Marmier, p · texte numérisé non relu

En Alsace^ par M. Xavier Marmier, p

obligeant qui ébauchait une pensée au ferme regard qui Tachevait. Pourquoi ne pas Tavouer? Ce don d'ironie qui fait de M. Doudan un maître en ce genre, cette finesse railleuse qui le distingue des grands sottisiers de notre époque, acharnés à l'injure publique, ce mérite délicat a pourtant, même dans cette mesure, ses entraînements et ses périls. Doudan s'élève parfois, et ce n'est pas cela que je lui reproche, à la plus éloquente invective quand ilest en face, comme il le fut en avril 1871 (car il était resté à Paris) de quelques-unes de ces frénésies antisociales où le crime a encore plus de part que la fureur... Avant ces terribles épreuves et quand l'ordre régnait dans les rues, la hausse à la Bourse et la sécurité partout, Doudan ne prend pas son parti d'une liberté restreinte, et le libre penseur ne choisit pas ce moment, comme tant d'autres» pour ne plus penser du tout. Sur les fautes et les impré voyances de l'autocratie, sa verve non plus ne tarit pas; et le côté par où l'impuissance providentielle du pouvoir le plus absolu prête si souvent à rire quand elle ne nous réduit pas à pleurer, ce côté faible de tout despotisme n a mille part, je crois, été mieux caractérisé et mieux jugé que par cet aristarque souriant et moqueur des événements de son siècle. Non, il n'y a pas là ce qu'il signale, avec un peu d'exagération peut-être, dans lés Provinciales de Pascal, c ( ette raillerie sinistre et tragique aiguisée et affilée comme un poigard i ; mais voyez s'il était possible de parler avec plus de bonne grâce malicieuse et de bon sens prophétique du danger que faisait courir à la France, après Sadowa, la tolérance si étrangement désintéressée qui s'associait à la reconstruction d'une grande Allemagne unitaire : « Que dirait le vainqueur d'Austerlitz, écrivait Doudan en juillet 1866, s'il voyait refaite cet empire germanique qu'il avait détiniit à coups de canon et un empire germanique qui aura bien plus de cohésion que le

|jremier ? Celui-ci sera un régiment. L'autre était une machine dont tous les ressorts se contrariaient les uns les autres... Ce qui est singulier, ajoute-t-il, c'est l'instinct politique des gens d'affaires de France.. ► Hier, l'un d'eux disait, parlant de l'empereur Napoléon d'aujourd'hui : Ce diable d'homme est admirable ! Il vous renverse en un tour de main tous ces petits Etats d'Allemagne dont son oncle n'avait jamais pu venir à bout... »

Ainsi pratiquée, appliquée avec cette justesse rapide et incisive, l'ironie, si spontanée qu'elle soit toujours sous la plume ou sur les lèvres de M. Doudan, ressemble à un art et toucherait à Ja perfection, si la perfection même en ce genre n'avait ses écueils. M. Doudan fait quelque part une très piquante étude de la bizarrerie dans l'esprit, qu'il distingue justement de l'originalité; il la définit mieux qu'il ne s'en défend. Mais c'est là chez lui» quelle qu'elle soit, et elle n'est jamais ni malfaisante ni ridicule, une des fwmes de la libre pensée. 11 faut qtf il dise, de manière ou d'autre, la vérité à tout le monde, à ses amis et aux meilleurs tout des premiers. Un surtout, M. Raulin, est un vrai martyr de cette amitié doucement querelleuse ou contradictoire. C'est à lui qu'il écrit : « Le plus sûr serait de vous chercher une querelle d'Allemand, mon cher ami... mais je suis bon enfant et je vous pardonne tous les torts que je puis avoir à me reprocher à votre égard. Voilà qui est réglé... » Ailleurs, il reproche à Raulin de bouder le xviii* siècle : « Pour moi, écrit-il, ce siècle n'est pas mort du tout. Il fera le tour du monde avant de mourir... Le xviii^ siècle, c'est la liberté de l'esprit... » Et il termine sa lettre par ces mots qui reviennent souvent sous sa plume : « Soit dit pour vous fâcher. » Une autre fois, c'est à une femme qu'il adresse une complainte assez mélancolique sur les fantômes qui hantent par moment son cerveau : « Je ne

sais pas pourquoi je vous dis cela, écrit-il en finissant; maison a'des amis pour leur faire de la peine, n'est-il pas vrai?... »

Ce genre de badinage auquel l'auteur de la Correspondanee se livre en toute sécurité de conscience, car il n a de taquinerie que pour ses amis, ce n'est après tout qu'une des formes de son originalité, mais un des côtés par où elle ne se défend peut-être pas assez d'être bizarre. Original, il l'est toujours avec un certain goût d'approfondissement qui le fait creuser au fond de sa pensée comme pour y faire incessamment des découvertes: « J'ai une rage d'apprendre... C'est là le secret de ma prétendue paresse. Il n'y a de véritable originalité en tout que sous les dernières couches de l'érudition. Quand on ne fait rien, on se croit trop facilement desrdées neuves... » Quand il devient bizarre, il l'est tout autrement, avec une certaine crânerie, le sourire aux lèvres s'il s'agit de ses amis, les grelots à la main s'il veut effrayer les sots... Dirai-je qu'il se défend toujours de toute affectation? 11 me répondrait, comme il fit un jour à M. Raulin : « Ne dites rien coptre l'affectation du style ; c'est bien souvent un travail nécessaire pour faire sortir sa pensée du marbre où elle est enfermée. »

Chez M. Doudan, la pensée a par moment, en effet, cette beauté sculpturale qui laisse deviner l'effort et le travail du ciseau; plus souvent, l'ironie chez lui tourne en poésie ou en sentiment ; ailleurs, c'est le paradoxe qui en fait les frais avec une certaine audace. « Il faut savoir oser, disait Voltaire; la philosophie mérite bien qu'on ^it du courage ; il serait honteux qu'un philosophe n'en eût pas, quand les enfants de pos mançeuvres vont à la mort pour quatre sols par jour... » Et, au fait, un paradoxe bien tourné n'est jamais si audacieux qu'il le parait. 11 vous agace au premier moment ; regardez- y de près, il

VOUS protège quelquefois contre une absurdité banale. Il est comme une sentinelle perdue du bon sens. « Je suis quelquefois, écrit Doudan en 1855, porté à croire que Terreur nait du choc des opinions *, Autrefois, on disait que c'était la vérité qui naissait ainsi. Il est bon de changer de temps en temps les idées reçues, de dire Tenvers d'une chose raisonnable. On jette une sottise en Fair, et il retombe un trait d'esprit... » Malgré tout, Doudan m*effraie un peu quand il développe avec assurance sa théorie des grands espaces, lacs, plaines ou forêts, qu'il considère pour ceux qui les habitent comme funestes à la santé ; quand il démontre l'utilité des hypocrites dans une société bien réglée ; quand il célèbre les bienfaits de l'ennui dans les petites villes de province ; quand il dit aux femmes mariées : «Il ne faut jamais quitter «on mari, parce que cela fait trop de peine de le revoir; » quand, après un raisonnement un peu fantaisiste, il écrit : « Le ridicule de ce que je vous dis là, c'est que j'en pense quelque chose ; » lorsque enfin il fait passer à une troupe d'écoliers ce qu'il appelle un examen d'ignorance, et qu'il répond : aTrès bien 1 continuez, mon ami ! » à chacune des ripostes qui témoignent le plus que les aspirants au brevet ne savent rien. Tous ces paradoxes sont assurément fort drôles par la forme et le dernier est une satire contre ces instituteurs qui chauffent à blanc l'esprit des enfants au lieu de lui laisser la lenteur salutaire d'une croissance naturelle et d'une maturité véritable. Ailleurs, l'auteur de la Correspondance aime assez, ayant à parler politique, à se munir d'un bon paradoxe qui lui servira de maintien dans une question aélicate. 11 écrit en 1848, à propos des événements d'Italie:

i. « Le choc des opinions produit la poussière... » C'est un mot dp Biadame d'Haussonville.

a J*aime assez ce que fait le roi de Sardaigne, qui accroît les bataillons de son armée à mesure qu'il donne une liberté de plus à ses peuples. C'est là proportionner les parois de la machine à la forée d'expansion de lavapeur. C'est le contraire qu'on fait ailleurs, et tout le monde, en effet, n'a pas une bonne armée à ses ordres pour contre^balancer ses bonnes intentions. Le pauvre pape et le pauvre duc de Toscane ont eu le cœur sur la main. Il leur aurait fallu une bonne épée de l'autre pour repousser l'excès de la familiarité. Les bons trouvent beaucoup d'obstacles à faire bien... La morale de tout ceci est qu'il ne faut être le bienfaiteur de personne, à moins qu'on n'ait mis derrière un rempart solide ce qu'on est disposé à garder pour soi. »

« Il ne faut être le bienfaiteur de personne I » M. Doudan avait besoin d'un cei*tain courage pour hasarder, sans y croire, des paradoxes de cette force, même en politique, mais ces témérités ne lui déplaisaient pas. Il lançait ainsi des mots dont le sens à moitié caché ne laissait pas pour lui d'être fort clair, mais il n'avait pas la superstition de la clarté, qui selon lui était de création moderne, et qui, dans les Tusculanes de Cicéron, par exemple, faisait partout défaut à la sagacité paresseuse ou exigeante.

Pourquoi ne dirais-je pas qu'il se mêlait une pointe de bonne humeur, d'humour britannique, avec un certain plaisir de dérouter les gens, dans ce goût que notre ami montrait pour le paradoxe? 11 a écrit quelque part, non plus dans une de ses lettres, mais dans un de ces articles de Revue^ trop peu nombreux, que les éditeurs de sa correspondance nous ont rendus, il a écrit : « Une raison fine, élégante, moqueuse, préside à l'ensemble de la civilisation française, mélange de force et de mesure, d'audace et de retenue, de calcul et d'entraînement. Le syrap-

tome d'une pareille disposition, c'est la moquerie. Un peuple, en efTêt, n'est moqueur que parce qu'il a de la mesure et de rlisà*itiônie dans ses facultés. Il parodie tout parce qu'il saisit à Tinstant la moindre dissonance et que son oreille délicate en est blessée ^.. »

Est-ce Molière? Est-ce la Bruyère? Est-ce Addison? Est-ce le Sage ou Voltaire, ou M. Doudan lui-même . que cette définition nous laisse entrevoir ? Avec le goût et le don de l'ironie philosophique, M. Doudan aurait-il eu aussi à quelques égards l'instinct, parfois le talent de la comédie ? N'en disons pas trop. On peut croire, en lisant certaines page^de sa correspondance, qu'il serait allé jusqu'au comique ; il s'arrôte au burlesque, témoin cette scène d'an scrutin législatif dont il nous fait, sans trop y croire, l'amusant récit :

« La Chambre des députés, écrit-il, va grand train ici (c'était en juin 1846); mais comme toujours, au moment du vole, on ne trouve pas le nombre des députés nécessaire. Hier, M. le président prit un grand parti. 11 fit appeler un huissier et lui dit deux mots à l'oreille. L'huissier partit d'un air grave avec sa baguette noire et se dirigea par^.un soleil brûlant vers l'école de natation dont les poftes s'ouvrirent devant lui au nom de la Chambre. Il se plaça sur le bord des bateaux et chercha à reconnaître dans le nombre infini des nageurs qui plongeaient et revenaient sur l'eau, s'il ne pourrait pas pèclier quelque membre de la majorité ; mais comme il est rare devoir aucun député à la tribune dans le costume de l'école de natation, le pauvre huissier ne savait que faire.... Enfin on entendit sur la surface des ondes une voix forte qui dit: « Que ceux de messieurs les députés qui sont sous l'eau veuillent bien lever la tête et venir voler à la Cham-

\. J)fi la nottveUe École j^oélique, tomo I, p. 48.

su POSTHUMES ET REVENANTS.

bre. » A ces paroles, toute la Seine se troubla et Ton n'entendit plus que le murmure confus d*une douzaine de conservateurs qui se rhabillaient. Les opinions incertaines continuèrent à nager eiitre deux eaux pour échapper aux sommations du président . Alors que vit-on et ne vit-on pas ?. . Dans cette grande hâte, les plus zélés arrivèrent les moins vêtus et les tribunes détournèrent les yeux sans trop de colère... » Avouons-le, Messieurs, ici noussommes loin du libre penseur, ou plutôt ne sommes-nous pas ramenés par ces diversions mêmes à Tidée de ce libre esprit, qui sur toute chose se donnait carrière, qui abordait tous les sujets, qui les effleurait ou les épuisait, se hsiussait jusqu*à eux ou les relevait jusqu'à lui, et qui, grâce à cette diversité chaiTuante et puissante, traversait le monde sans se troubler, lui causant des surprises sans scandale, des contrariétés sans amertume, de drôles de rêves sans insomnie, d'aimables querelles sans lendemain. Sa contra* diction n'épargnait personne, quand elle en avait un juste motif. Mais vous avez vu parfois, dans un champ de blé. les épis agités un instant par une brise légère qui les effleure sans les courber. Dans les controverses avec M. Doudan, vous vous sentiez touché ; une atteinte si douce ne vous laissait ni le temps de vous plaindre ni le regret de l'avoir ressentie.

Un tel contradicteur ne pouvait être qu'un bon conseiller. Il l'était pour tous, et le meilleur qu'on put choisir, toujours prêt, toujours sincère, d'un abord toujours facile, et sans trop d'indulgence même pour ses amis.

Non ! je n'aurai jamais de lâche complai3ance !

Il vous disait cela avec le sourire de Philinte, non avec la véhémence d'Alceste; et, défait, la plupart des lettrés.

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ses amis, au moment de quelque sérieuse épreuve de publicité, venaient à lui comme on se munit d'une assurance contre la grêle ou contre les aventures â*un périlleux voyage. Il avait cette « promptitude Ji à vous conseiller dont Boileau fait la condition d'un bon conseil en pareille matière. Il allait droit à la faute, mettait le doigt sur Terreur de votre érudition, procurait un support à votre phrase boiteuse ou une saignée à votre rhétorique ; sécheresse ou pléthore, ce qui est souvent la même chose, il avait remède à tout. 11 excellait surtout à vous briser vos ailes d'Icare. J'en sais quelque chose. J*ai ra* conté ailleurs* un entretien que j'eus avec lui un jour que je venais d'achever mon discours de réception à l'Académie française. Une autre fois (c'était en septembre i 845), la reine Victoria était venue au château d'Eu rendre visite au sage roi Louid-Philippe. J'avais été Thisloriographe volontaire de ce séjour dont j'étais un des témoins associés à tous ses incidents, objet d'une curiosité si universelle. Je n'ai pas grand souvenir de ce que j'écrivis alors pour un journal très important qui, par ma plume, voulait bien le direà l'Europe. Il parait que dans le récit d'un déjeuner doublement royal, dont les hautes futaies de la forêt d'Eu furent les majestueux témoins, l'enthousiasme du commensal attendri se trahit sans trop de mesure dans la description du reporter; Doudan ne manqua pas cette occa-* sion de donner cours à sa libre pensée. Il écrivait f € Nous lisons attentivement le récit de ces grandes fêtes. Les descriptions plus ou moins poétiques du Journal dei Débats sont trop dans le style de René et des Martyrs. 11 faut parler plus simplement 3'un goûter ou d'un déjeuner. Il y a pourtant dans Milton un déjeuner d'Adam et

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