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d'Eve décrit avec cette vivacité de couleurs et ce luxe de comparaisons ; mais c'était une des premières fois qu'on déjeunait dans ce monde. C'était le déjeuner dans le sens vraiment étymologique ; il y a six mille ans» suivant le calcul le plus modéré d'Ussérius, qu'on boit et qu'on mange tous les jours. La reine d'Angleterre s'en va et nous allons rester tout seuls. Il faudra tâcher de se disti*aire les uns les auti^es. Nous sommes encore trente-trois millions; mais je gage que personne ne va plus parler lyriquement du déjeuner de personne. »

En trouvant récemment dans le premier volume de M. Doudan (page 518 et suiv.) cette critique à la fois si malicieuse et si personnelle, j'ai éprouvé d'abord ce petit frisson que notre vanité d'auteur ne nous épargne guère en pareil cas ; puis j'ai fait comme le poète de la Métromanie : <( J'ai ri, me voilà désarmé. » Cette double et successive impression donne bien l'idée des blessures que notre cher et aimable Doudan faisait et guérissait du même coup.

Je termine ici cette incomplète ébauche d'une physionomie qui eût réclamé un autre pinceau. J'ai essayé déjà à deux reprises différentes de la reproduire, luttant chaque fois contre mon impuissance à la saisir dans ses métamorphoses volontaires. Aujourd'hui, si j 'ai repris la plume, c'est moins pour vour parler de M. Doudan que pour l'introduire, son livre à la main, dans votre illustre compagnie. C'est lui qui par ma voix vous a parlé. C'est votre bienveillant accueil qui lui a répondu. M. Doudan ne se flattait pas. 11 avait pourtant un secret instinct de sa valeur, et il lui arrivait même de le laisser voir. Il avait en même te)nps sinon le regret, tout au moins le sentiment de son obscurité volontaire. Une des plus belles pages de son livre est celle qu'il consacre aux inconnus, ceux que leur destin a dotés pour leur bonheur, ou afOigés

pour leur confusion, d'une vie obscure et d*un nom sans écho. Pensait-il à lui en traçant cette page mélancolique, ou n'a-til fait, contrairement à son goût, qu'une amplificalion? Vous allez en juger, Messieurs, si vous me permettez ce dernier emprunt à son écrit :

« ... Je crois avec le poète Gray, dit-il, qu'il y a dans les cimetières de village bien des Hilton qui n'ont point chanté, des Cromwell qui n'ont point versé de sang. Dans i<'s grandes révolutions, vous voyez ces gens, qui étaient destinés à i'obscurité par leur situation, devenir Bonaparte, Masséna, Desaix, Kléber. Il n'est pas probable que nous eussions entendu parler d'eux sans la secousse qui a mis tout sens dessus dessous. Pour moi, je ne passe jamais dans une petite ville de province sans soupçonner qu'il y a là des inconnus qui, dans d'autres circonstances, auraient égalé ou surpassé les hommes qui remplissent aujourd'hui le monde de leur nom. Il y a beaucoup de cages où sont des oiseaux qui étaient faits pour voler très haut. La nature est très riche et il ne lui fait rien que des inconnus de grand talent n'entrent pas dans la gloire. Ils vivent de leurs pensées et de leurs sentiments et se passent de l'Académie française... »

M. Doudan ne se doutait guère, écrivant ces lignes, que sa lettre serait conservée, qu'elle vivrait, qu'elle le ferait revivre et que sa protestationxontre l'oubli, jointe à tant d'autres témoignages de son rare talent d'écrivain, le rendrait célèbre. Gardez donc les lettres, vous tous qui en recevez ; gardez-les pour peu qu'elles vous aient émus, impatientés ou charmés, si elles ont du style, le style d'une âme ou d'un caractère, homme ou femme ; gardez-les ces lettres, et le jour où çUes n'appartiendront plus qu'à vous, — car une lettre a toujours deux maîtres, celui qui l'écrit, celui qui la reçoit — , le jour où vous en serez seul maître, imitez les amis bien inspirés qui nous ont

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donné celles de Doudan ; donnez-les, û elles intéressent la morale, la langue et le goût, si elles doivent profiter à rhistoire ou à la critique; donnez-les au public justement avide et jaloux de ces trésors, et qui aime à prendre ce qui ne lui appartient pas. Ces confidences qui tantôt nous révèlent un homme, tantôt jettent leur lumière sur une époque, c*est leur spontanéité même qui les rend précieuses. Moins elles visaient au regard du public, plus elles l'attirent. Leur désintéressement fait leur prix. L'obscurité qui les couvrait rend plus vive le jour où elles en sortent, la lumière qui les éclaire. Gardez-les donc, non sans vous demander ce qui aurait manqué au patrimoine intellectuel de l'humanité si les lettres de CicéronetdePline le jeune, celles de Henri lY et de madame de Se vigne, celles de Rousseau et de Yoltaire, celles de Paul-Louis Courier et de Joseph de Maistre n'avaient jamais vu le jour. Je rapproche de ces grands noms celui de M. Doudan. Je ne les compare pas. Si ces correspondances n'existaient pas, quel livre» quel traité, quelles études, quelles recherches pourraient remplacer le bien qu'elles ont produit? Vousmêmes, Messieurs, malgré les ressources de votre imagi* nation, l'étendue de votre science et Téclal de vos talents en tout genre, et en réunissant comme aujourd'hui vos cinq classes, vous-mêmes, si ces correspondances n'existaient pas, seriez-vous capables de les inventer?

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