LE REVERS DE LA MÉDAILLE
Nous avons eu la médaille. Elle était demain de maître* Ils s*étaient mis à deux pour la faire» et de leur travail commun était sorti un chef-d'œuvre: délicatesse, élégance, le trait naturel et vrai, habileté du ciseau, finesse et fermeté du dessin, rien n'y manquait *. Voyant cette médaille, on s*était dit : c'est lui, — encore bien qu'un peu flatté, mais de cette flatterie dont l'art fait volontiers l'avance aux femmes, aux poètes et aux artistes, vanum genusl
Oui, c'était bien là le Mérimée que nous connaissions, que les uns aimaient, que les autres n'approchaient qu'a> vec une certaine inquiétude, *- cœur froid avec une attitude correcte, c sensibilité latente », écrit Jules Sandeau, avec un scepticisme de surface; au demeurant, un de ces
i. M. de Loménie succédant à SI. Mérimée, et reçu par M. Julei Sandeau en séance publique de l'Académie française. (1872. )
hommes qui, secrets et réservés devant le monde, semblent moins chercher le succès de leur personne que celui de leurs écrits.
La médaille ainsi faite, qui nous en a donné le revers?
Une ferame inconnue.
Qui ne dil point son nom, et qu'on n*a point revue.
Elle est venue, elle a jeté deux gros volumes de lettres sur la place. Le livre a fait son tour de France ; et depuis qu'il est dans toi^tes les mains, la médaille académique, si exquise qu'elle fût, n'est plus qu'un souvenir. Tout au moins peut-on dire qu'il n'est pas un seul de ces traits si finement marqués qui n'ait tourné au laid, au ridicule, parfois à l'odieux, dans cette nouvelle épreuve qu'on vient de donner au public ^
Quel était le but d'une si étrange métamorphose? Comment croire qu'une femme intelligente, instruite, sachant, nous dit-on, du grec et du latin, une chercheuse d'esprit, non de scandale, ait voulu spéculer sur les secrets d'une intimité trentenaire, et qu'elle ait livré, pour un profit quelconque, les reliques épistolaires de Thomme qui Tavait aimée? On ne se gène pas beaucoup avec les morts, cela est vrai. Les correspondances les plus confidentielles sont souvent publiées sans leur permission. Passe pour celles qui se rattachent par quelque lien sérieux à Thistoire de la société, à lapolitique, à la littérature, à la morale, les lettres posthumes de madame Swetchine, par exemple, celles de Lacordaire, de Tocqueville, de Hontalembert, d'autres encore. Mais des lettres d'amour (et quel amour!) publiées sans l'aveu de celui qui les a écrites, deuxansaprès
1 Lettres à une inconnue, par Prosper Mérimée, derAcadémie Française. Deux volumes in-8. Paris, 1873, chez Michel Lévy.
sa mort, autant vaudrait oumr un cercueil pour y dérober , ces reliques que la volonté des mourants réserve parfois à la tombe; autant cela, que de battre monnaie avec les secrets d'une passion mondaine confiés à Taustère discret tion de la mort.
Arrière ces suppositions outrageantes ! Hais la vanité d'une fille d'Eve, l'orgueil d'avoir été aimée par un homme célèbre, la secrète Joie de s'être reconnue dans les descriptions plastiques où se plaisait ce froid railleur, idolâtre de la beauté physique ; la jouissance de dire au public : a Tenez, lisez ; voilà comment j'étais faite ! . . J'étais belle, et cet érudit me trouvait savante ; j'avais ce qu'il appelait splendid black eyes, et j'aurais pu disputer à la Junon d'Homère, texte en main, l'épithète immortelle que le poète lui a donnée. J'étais jeune; il était en pleine maturité. Il était passionné (à sa manière, hélas I) et je jouais parfois l'indifférence. Il aimait les promenades sous les taillis épais; moi, j'aimais à lui dire, avec les enfants qui dansent une ronde : Nous nuirons plus au bois...)) — Toutes ces raisons de braver une publicité périlleuse, les trouvez-vous bonnes? je n'en sais rien, mais je n'en trouve pas d'autres. Et voilà comment comparait devant nous, en justiciable de l'opinion et de la critique, cette Célimène masquée qui, rattachant pour un jour à sa ceinture les rubans fanés de 4842 à 1870, semble nous dire derrière son éventail : a Tout pour la femme ! et tant pis pour l'homme! »
Je n'avais pour la personne de Prosper Mérimée nulle tendresse. Il me le rendait bien. J'avais parlé de quelquesuns de ses livres sans trop le surfaire*. Je n'existais plus pour lui. Nous nous rencontrions dans quelques sa-
i. Études historiques et littéraires, tome II; Dernières Éludes, lonie 1, 1855-1859
Ions, où« pour moi» sa présenee seule, comme dit Augier, « jetait un froid ». Je n*ai jamais pu ni lui parler avec suite, ni rester avec lui cinq minutes dans le même groupe. Il avait un défaut dont mes amis me disent (est-ce pour me flatter?) que j*ai l'excès contraire. 11 restait fermé à tout venant. C'était une manière de compléter, à Fanglaise, son costume absolument conforme aux modes britanniques. « Il y a, écrit-il à l'Inconnue, un problème sur lequel j'aurai à vous consulter. C'est sur la façon, honnête ou non, de faire venir des habits d'Angleterre... Réfléchissez à cela, et vous me rendrez un grand service... » Il frayait volontiers avec les Anglais sans les aimer, mais attiré ou plutôt dominé par leur sèlfkhness. Il ne pouvait être, en France surtout, ni un causeur expansif, ni un sophiste brillant, ni un orateur sympathique. Le rayon lui manquait. Au Sénat, où une insigne faveur l'avait fait siéger au milieu des législateurs du pays, il ne parlait guère « sans avoir, écrivait-il, une peur atroce » . Hais cette peur, il la surmontait par moments en se disant, après tou), qu'il était (( en présence de deux cents imbéciles^ », 11 confiait cette impression à son amie; il ne l'eût trahie devant personne. 11 n'était sociable qu'à son corps défendant, mais il l'était par maintien ; parlant dans sa cravate, quand il parlait devant une assemblée, ses yeux plongeant en quelque sorte au fond de lui-même, les mots tombaient goutte à goutte comme d'un flacon d'élixir. C'est ainsi qu'il prenait part, — une part souvent importante, — à nos discussions d'académie sur la langue française qu'il connaissait bien, ne se vantant ni de cela ni d'autre chose; au demeurant, tout l'extérieur d'un galant homme, « l'honnête homme * d'autrefois, ni clabaudeur ni trop timide. — Sceptique accommodé aux salons, mi-