Tome 11, paçe 149 .les Lettres à une inconnue
santhrope raffiné, il n*aeu l'ostentation et la fanfare de ses défauts que dans cette correspondance qui vient de nous être livrée. Tel est le service qu*on lui a rendu...
Si je voulais, pour tout dire, donner une idée exacte du procédé de notre Inconnue, je dirais que Mérimée lui a mis en main, pour se montrer à elle, peut-être pour se moquer d'elle, un verre grossissant dont elle s'est servie pour le montrer au public. Mérimée avait, si j'en crois sa correspondance, de très gros défauts; mais un homme qui s'étaitarrangé comme lui pour être du meilleur monde sous tous les régimes, — inspecteur général des monuments historiques et membre de deux académies sous le roi Louis-Philippe, sénateur et invité inamovible de toutes les résidences impériales sous Napoléon III, habitué, comme il l'écrit lui-môme, d'une a cuisine auguste j>, un homme si bien pourvu et si bien nourri ne se montre jamais avec ses gros défauts, pas plus qu'avec une épingle de bailli à sa cravate. Il laisse aux sots cette intempérance qui, dans les sentiments et les préjugés des autres, ne ménage rien. « Figurez-vous, écrit-il à sa confidente, que ma grande vertu c'est la modestie; je la porte à J'excés, et je tremble que cela ne me nuise dans votre esprit. . . » C'est peut-être pourquoi nous le connaissions si mal. II nous épargnait en nous trompant. Sa modestie narguait les naïfs. Sa taciturnité couvrait ses mépris. Nous n'étions pas dignes de l'avoir tout entier. Nous n'avons eu que la dîme de ses défauts et tout au plus l'enveloppe de ses sentiments à peine trahis par un visage imperturbable. « Ma couleur, disait-il, est celle du cheval pâle de l'Apocalypse... »
En vain direz-vous que ses lettres posthumes ne vous ont rien appris; qu'étant ce qu'il était, c'est-à-dire une sensibilité problématique, d'une philanthropie douteuse, d'une camaraderie défiante, d'une sociabilité inquiète,
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d'une gratitude sans effusion, — pratiquant, sans trop les avouer, sur les choses de la politique, des opinions qu'il laissait volontiers dans le courant limpide de ses intérêts, —qu'étant tout cela, Mérimée n'abusait personne et ne cachait rien. Eh bien! voilà ce qu'il vous répond dans une de ses lettres à son amie : « Vous me demandez quelle est l'affaire qui me préoccupe. Il faudi^ait vous dire quel est mon caractère et ma vie, chose dont personne ne se doute, parce que je n'ai pas encore trouvé quelqu'un qui m'inspirât assez de confiance... » La lettre est de 1842. Il avait quarante ans. Cette personne, si étrangement destinée à sa confiance, c'était l'Inconnue. Cependant il avait écrit quelques jours auparavant : « Règle générale, ne prenez jamais une femme pourconûdenle, tôt ou tard vous vous en repentirez... »
Il avait raison, lui du moins ; car il y a femme et femme. Celle qu'il avait choisie pour lui dire tout, le fort et le faible, ne méritait pas sa confiance. Car voici que, du fond de sa tombe, si témérairement ouverte, Mérimée raille ses louangeurs; il leur crie : « Hommes d'esprit que vou^ êtes, qu'avez-vous fait? Vous m'avez admirablement peint tel que je me laissais voir ; vous ne me connaissiez pas. Saviez-vous que j'avais l'humanité en horreur, mon pays en mépris, dégoût des humbles et des misérables, excepté quand il s'agissait de satisfaire quelque fantaisie pittoresque, de peindre un muletier de la Hanche ou un mendiant napolitain? Saviez-vous à quel point j'étais de l'école de Stendhal, mon mauvais génie, et que je professais tout aussi nettement que lui la honteuse philosophie de l'insensibilité systématique? Saviez-vous?... t Mais je suis, à mon tour, bien naïf de prêter mon humble prose et mon interrogatoire de fantaisie au célèbre écrivain . C'est à lui de parler comme il parle, d'écrire comme il écrit, de peindre comme il peint. Nous allons le voir tel
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que, baguette en main, sa fidèle amie nous le montre, sur ses tréteaux dressés en place publique, cachée ellemême derrière la tapisserie qui protège son pudique incognito. Parler donc, et que le monde connaisse enfin l'homme, après avoir fait si justement et par une vogue si continue la renommée de Técrivain.
Le point saillant dans ce portrait que Mérimée fait de lui-même, pour l'édification ou la moquerie de sa confidente, c'est la haine et le mépris de l'humanité. Un jour llnconnue lui écrit qu'elle a eu mal aux dents (comme une simple mortelle); .Mérimée lui répond: «...Vous êtes bien bonne de vous reprocher le récit pathétique que vous m'avez.fait. Vous auriez dû, au contraire, vous réjouir de m'avoir fait faire une bonne action. // n*y a rien que je méprise et même que je déteste tant que Vhumanitéen général; mais je voudrais être assez riche pour écarter de moi toutes les souffrances des individus... (Tome 1«% p. 250.) » Vous comprenez, la souffrance des afiUres le gêne. Ce n'est pas de la secourir qu'il se préoccupe, mais de « l'écarter » de lui. Cela me rappelle riiistoire d'un original de mes amis qui, voyageant en chemin de fer et voyant un petit garçon s'appuyer contre la portière, l'engage à se remettre à sa place. La mère réclame son droit sur son enfant: « Mais, Madame, lui dit mon ami, si votre fils tombait sur la route, cela me serait fort désagréable. »
Savez-vous d'ailleurs quelle est la raison de cette haine que Mérimée porte à l'humanité en général ; ce n'est peut-être pas parce qu'il la croit perverse, c'est parce qu'elle est bête. Bête ! pour Mérimée, tout le monde est bête. En France, au nord, au midi, en Bretagne, en Alsace, tous bêtes!... «Je n'ai jamais été plus tristement choqué de la^bêtise des gens du Nord qu'à ce voyage- ci, et aussi de leur infériorité sur les méridionaux. La
îîû posthume;s et revenants.
moyenne du Picard me parait au-dessous de la plus inférieure du Provençal... » Voilà pour le Nord. Allons au Midi. 11 écrit d'Avignon le 29 septembre 1843 : « Le pays que je parcours est admirable ; mais les gens y sont bétes à outrance... J ai encore deux mois à mener cette vie avant de revoir des êtres humains.,. r^ Puis après avoir écrit, d'Avignon encore : c Je ne compte point les provinciaux pour quoi que ce soit » ; — il mande de Dijon: « Chaque année je trouve la province plus sotte et plus insupportable... » Vous croyez peut-être, après ces bouta-* des^que la fiourgogne a son compte. A d'autres! Il écrit d'Avallon: « Je suis venu ici pour voir un vieil oncle que je ne connaissais guère. Il m'a fallu rester deux jours avec lui. Pour ma peine, il m'a mené voir quelques têtes sans nez qui proviennent d'une fouille des environs. Je rCaime pas les parents. On est obligé d'être familier avec des gens qu'on n'a jamais vus, parce qu'ils se trouvent fils du même père que votre père... Les femmes sont ici aussi laides qu'à Paris. En outre, elles ont des chevilles grosses comme des poteaux... » Paris! on croirait que lorsque Mérimée voyage en province, c'est la nostalgie de Paris qui lui fait trouver si bête « la société des bipèdes de son espèce », comme il l'appelle; erreur; il est, sans comparaison, comme l'aimable poète Horace:
Romœ Tibur amem ventosus, Tibure Romam!
Une fois à Paris, s'il ne regrette ni Avallon ni Garpentras, il y retrouve l'incorrigible bêtise du genre humain. « 11 est venu avant-hier, écrit-il, 30,000 personnes jeter de l'eau bénite (sur le cercueil du roi Jérôme), et davantage aujourd'hui. Cela montre bien la badauderîe de cette magnanime nation. Elle est beaucoup plus bêle qu'on ne le croît» et c'est beaucoup dire (t. If, p. 100). » Avoues
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pourtant qu'il y a une plus grande bêtise au monde que de jeter de Teau bénite sur la dépouille d*un mort; c*est de s*en moquer.
Une chose curieuse, c'est que cet inspecteur général des monuments historiques, grassement payé, ne manque pas une occasion de médire de son métier. A Avallon, nous venons de le voir se moquant des statues qui n'ont plus de nez, comme si ce n'était pas le droit des statues antiques de n'avoir pas de nez au visage ou de doigts aux mains. Les étudier et les signaler au ministre des beaux-arts, même sans nez, c'est pouilant son état. Hais justement, lui qui trouve tout le monde bête (excepté lui), il se réserve, quand il fait un rapport à son chef, de ne lui dire que des bêtises : a En vérité, écritil d'Avignon, le métier que je fais est des plus fatigants... je'ne parle que des écritures ordinaires; car, de temps en temps, j*ai à faire la chouette à mon ministre; mais, comme ils ne lisent pas, je puis impunément dire toutes les bêtises possibles.,. ï^
Mérimée a-t-il donc réservé pour son pays, par grâce spéciale, ce mépris dont il fait la confidence à sa digne amie? 11 lui écrit de Londres: «Je ne vous dirai pas grand'chose de mes impressions de voyage, si ce n'est que décidément les Anglais sont individuellement bêtes ; » il ajoute, cela est vrai: f C'est, en masse, un peuple admirable... »— « Les femmes sont ici (Edimbourg, 26 juillet J856) en général très -laides... laissant voir des jam^ bes nerveuses et des brodequins de cuir de rhinocéros avec des pieds idem... » Mérimée ne permet pas aux femmes d'avoir de grands pieds. 11 a, ma foi I raison. Il applique de droit aux Allemandes la remarqua qu'il fait à propos des Écossaises, et il ne se refuse pas, après avoir posé M. de Bismarck en grand homme (?), pour avoir causé une heure avec lui, de signaler les pieds de sa
femme, c les plus grands pieds d'outre-Rhin, dit-il, sans parler de sa fille, qui marche sur les traces de sa mère ». Il semble d'ailleurs qu'une épidémie de laideur se soit répandue sur le beau sexe pendant les dernières années de sa vie. 11 ne « décolère pas » (c'est un de ses mots) en parlant des femmes, a ... Les femmes m'ont paru, dans le Tyrol, traitées selon leurs mérites. On les attache à des chariots, et elles traînent des fardeaux fort lourds avec succès...»
Ce sont là, direz-vous, de pures plaisanteries. Soit. Ce qui est sérieux, c'est que cette pente du dénigrement en toute chose le porte sans cesse au plus cruel mépris des misères les plus pitoyables, des conditions les plus humbles, ou des plus généreux efforts de l'humanité. «... J'ai passé quatre jours dans une solifude absolue et ne voyant pas un homme, encore moins une femme, car je n'appelle pas hommes ou femmes certains bipèdes qui sont dressés à apporter à manger et à boire quand on leur en donne l'ordre... » — « Je pars dans huit jours pour Arles, où je vais exproprier force canaille qui habite le théâtre antique ; n'est-ce pas une jolie occupation?...» — « Vous seule me faites prendre la paix en bonne part; peut-être était-elle nécessaire », écrit-il en juillet 1859, après la campagn£ d'Italie.- « Hais... à tout prendre, que nous importe la liberté d'un tas de fumistes et de musiciens ?...t»
Comprend-on maintenant que l'honmie qui s'est à ce point désintéressé de toute question où l'humanité, le droit, la liberté sont engagés, qui dit quelque part : «J'ai passé \ingt-quatre heures chez un député.... Quel métier! Esclavage pour esclavage, faime mieux la cour d'un despote; au moins la plupart des despotes se lavent les mains....; » comprenez-vous que cet homme ne soit pas très difficile sur tous les points qui se rapportent à Dieu,
à la Providence, aux croyances et aux espérances immortelles du genre humain ; qu'il se moque de la conscience, et qu*il ait en pitié les bons instincts qui partout nous retiennent, si nous ne sommes absolument dépravés, sur la pente du mal : « Sachez, dit-il à sa confidente avec un accent d'oracle, sachez quHl n'y a rien de plus commun que de faire le mul pour le plaisir de le faire,., ^^ Je remplirais dix pages, après celles-ci, de tout ce que cette misanthropie à outrance inspire à l'auteur de Colomba dans sa correspondance intime ; oui, j'en remplirais dix pages ; mais je n'y mets aucun acharnement. Mérimée était sorti de ce monde avec le cortège complaisant des qualités et des défauts dont l'Académie a donné au public une si agréable peinture. Une main de femme a tourné la toile, et au lieu d'un Alceste supportable dans sa vivacité courtoise et son amusante bouderie, nous avons un Alceste grognon, hélas ! et ennuyeux, un valétudinaire inquiet et poltron, un misanthrope qui en veut à l'humanité tout entière de ses pleurésies et de ses rhumatismes.
Oui, j'ai conçu pour elle une effroyable haine !
Nous avions .un Mérimée qui semblait accepter avec assez de résignation son heureuse fortune, le succès de son talent et le profit de ses ouvrages, les palmes de deux académies, les broderies du patriciat et les caresses d'une cour. Le revenant qu'on nous donne àe plaint de tout : les libraires sont des «escrocs» (p. 201, tome II); les sénateurs des fossiles ; les académiciens attendent le fossoyeur ; les orléanistes (ses amis du dernier règne) sont mauvais Français; les « burgraves » (tous les hommes d'état de Juillet) « aussi bétes que les anciens militaires » qui croient en Dieu. La Moricière n'a été bien
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jugé que par le général italien (Gialdini) qui. lui a libéralement délivré un brevet de lâcheté... C'est ainsi que Mérimée, devisant avec llnconnue, juge lès adversaires de TEmpire. Mais les amis ? Ah ! cherchez, vous tous qui avez servi Tempereur, cherchez votre portrait dans cette galerie. Rien n*y manque, depuis le président Troplong, « si digne de son nom » , écrit Mérimée, jusqu'à celui qu'il appelle « Isidore ». Et autour d'Isidore tous sont bêtes. Les courtisans sont bêtes, vaniteux, et la cour est ennuyeuse, ennuyeuse partout, à Fontainebleau, à Gompiégne, àBiarritz... Il écrit deCompiégne (1858): < On ne peut dormir dans ce lieu-ci. On passe le temps à geler ou à rôtir, et cela m'a donné une irritation de poitrine qui
me fatigue beaucoup » De Fontainebleau (1861):
« Que voulez vous? On ne fait rien ici, et cependant on n'est jamais libre. Tantôt on m'appelle pour courir les bois, tantôt pour faire une version (sur César?). Le temps se passe surtout à attendre. C*e$t la grande philosophie du pays que de savoir attendre... Je mène une vie si occupée de rien que je n'ai pas le temps d'écrire...» Il écrit de Biarritz (1861): « Le temps se passe ici, comme dans toutes les résidences impériales, à ne rien faire en attendant qu'on fasse quelque chose...» Et plus tard (1865) de Fontainebleau encore: « Ici, on n'a le temps de rien faire... La grande et principale occupation c*est de boire, manger et dormir...» — « J'ai dîné à Saint- Cloud (1862) la semaine passée... 11 m'a semblé qu'eu y était moins « papalin » qu'on ne le dit généralement. On m'a laissé médire des choses tout à mon aise sans me rappeler à l'ordre. Le petit prince est charmant..-» — < C'est un drôle d'enfant, éerit-il ailleurs, et qui est quelquefois terrible. Il dit qu'il salue toujours le peuple parce qu'il a chassé Louis-Philippe qui n'était pat bien avec lui. C'est un enfant charmant! (novembre 1861). »«
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Laissons l'enfant et laissons aussi ce roi qui a si cruellement persécuté M. Mérimée pendant son règne... Mais ne trouvez-vous pas que, pour un homme d*esprit écrivant à Philaminte, Fauteur du Vase étrusque se répète beaucoup? On se demande comment un siiiabile écrivain est revenu de l'autre monde rabâcheur à ce point, et comment son style même, autrefois si ferme, si aleile, si original, est devenu si lourd, si vulgaire, parfois si incorrect ; et pourquoi la docte Inconnue laisse passer des bévues telles que celle-ci: «Je suis allé hier à Saint- Germain... j*y ai trouvé un cuisinier très capable et, de plus, éloquent... c'est dans le pavillon où Henri lY est né que demeure ce grand homme...» J'ai relevé cinq ou six répétitions de la trop fameuse maxime de Talleyrand : « Défiez-vous de votre premier mouvement ; il est quelquefois bon...» Défiez-vous! tout le catéchisme de Mérimée est renfermé dans ces trois syllabes. Se défier, prendre garde, se croire entouré de sauvages et avoir grand'peur d'être mangé, même en sortant d'une « table auguste »; ne voir le monde que comme un champ de bataille où les canons Krupp ne sont pas de Irop dans le commerce familier de la vie ; écrire à une tendre amie, au début d'une correspondance d'amour : « Défaites-vous de vos idées d'optimisme, et figurez-vous bien que nous sonmies dans ce monde pour nous battre envers et contre tous» (tome 1", pag. 8); — on peut juger par là des douces vertus que l'auteur d'Arsène Guillot nous cachait, de celles que sa correspondance nous révèle.
J'ai besoin de répéter ici, en continuant cette étude, qu'elle nest, après tout, qu'une revendication de Mérimée contre lui-même, du Mérimée dont MM. de Loménie
et Jules Sandeau nous avaient donné un portrait si exquis contre celui qu*une indiscrète vanité de femme nous a livré. Non, je n*y cherche aucun plaisir et je n'y mets aucune malice. Je prends les Lettres écrites à Tinconnue; je n'avance que preuves en main, traînant après moi tout un lourd bagage de citations authentiques, esclave asservi au texte, possédé, dominé par le livre luimême et très peu porté à me rejouir des énormités dont il est plein.
Et, tenez, je me suis représenté bien des fois, en lisant ces deux volumes, Mérimée ressuscité et reparaissant tout à coup (il aimait à surprendre les gens]. Je le vois prenant sa correspondance imprimée des mains de sa mystérieuse amie, — et stupéfait, abasourdi d'une telle audace. Je le vois... Il n'aimait pas la justice, et il écrivait un jour (après le procès Libri) : «Dans ce pays-ci, où l'on prend les magistrats parmi les gens trop bétes pour gagner leur vie à être avocats, on les paie fort mal et, pour en trouver, on leur permet d'être insolents et hargneux....» Malgré tout je le vois courant chez le juge et demandant justice du procédé de «sa tendre amie», comme il l'appelle quand le temps est beau. Et quel curieux procès! La question pourtant est des plus simples, parmi celles qui n'ont de juge, en premier ressort, que la délicatesse publique. Si vous publiez de moi des lettres confidentielles, sans y être autorisé ; si vous ne me les avez données ni à revoir, ni à purifier, ni à corriger, et si c<»sleltres sont, de ma part, un aveu trop peu dissimulé de mes défauts, de mes mauvais sentiments, de mes passions ou de mes sottises, vous me diffamez ! Heureux si, comme nous le prouverons tout à l'heure, vous ne vous diffamez pas vous-même !
Savez-vous ce qu'il a fallu de temps pour arriver à une édition complète de la correspondance de cette adorable
Sévigné, qui est aujourd'hui dans toutes les mains ? Plus d*un siècle. Et combien d'éditeurs, avant M. de Monmerque et H. Adolphe Régnier? Bussyd*abord, puis le chevalier de Perrin sous la direction de madame de Simiane, la petite^fiUe de la célèbre marquise. Elle disait à Bussy qui voulait tout prendre dans ses papiers : « Dans ma famille on veut avoir de Tesprit impunément. » Et elle ne donnait que des fragments de lettres. Puis, à Perrin^ un peu plus ; — vingt ans après, elle eût tout donné peut-être. Ce qui est certain, c'est qu'au bout d'un siècle, le public a tout pris
Dans un siècle ou moins encore, dans cinquante ans, les Lettres à l'Inconnue auraient été un vrai régal pour les curieux et les délicats ; et qui sait ? Flnconnue ellemême aurait pris figure. Elle aurait eu sa légende. Le temps rajeunit plus qu'on ne croit ceux qui ne l'escomptent pas dans un intérêt égoïste et avec une impatience puérile. Combien de hardiesses étranges, semées presque au hasard par cette plume qui avait, dit madame de Sévigné, « la bride sur le col », — choquantes au lendemain de sa mort, — ont pu être rétablies sans péril pour sa renommée dans les éditions les plus récentes I II n'est pas indifférent pour le succès d une indiscrétion qu'elle ait attendu cinquante ans ou cinquante jours, et qu'elle ait eu le temps de devenir une vraie pièce de littérature, d'archéologie ou d'histoire.
On eût dit que Mérimée prévoyait l'abus de confiance dont sa mémoire devait être un jour victime. Voici ce qu'il écrivait à son amie, tout au début de leur liaison:
« Dans une maison de la rue Saint-IIonoré, une pauvre femme ( logée sous les toits] avait une fille de douze ans, toujours très bien tenue, très réservée et qui ne parlait ù personne... On sut qu'elle était figurante à l'Opéra. Un jour, elle descend chez le portier et demande une
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chandelle allumée. On la lui donne. La portière surprise de ne pas la voir redescendre, monte à son grenier, trouve la femme morte sur son grabat, et la petite fille occupée à brûler une énorme quantité de lettres qu'elle tirait d'une grande malle. Elle dit: Ma mère est morte cette nuit, et elle m'a chargée de brûler toutes ses lettres sans les tire..,. Le dernier conseil de cette mère, ajoute Mérimée, avait été pour rengager à être bien sage et à continuer à être figurante à TOpéra... b Mérimée n*en loue pas moins, comme elle le mérile, Tintelligente docilité de cette petite fille. Une autre fois, raillant son amie sur ce défaut d'abandon qui caractérisait sa correspondance : <( Si nous continuons sur ce ton, dit-il, nous n'avons qu'une ressource, c'est de soigner notre style, puis de publier un jour notre correspondance comme on a fait pour celle do Voiture et de Balzac...» Raillerie charmante qui excluait bien, avouez-le, toute idée de publication sérieuse, au moins pour ce qui le concernait ; car il ne mettait, lui, dans ses lettres, aucune affectation, aucun apprêt, aucune arrière-pensée, je ne dispas pédantesque (sa correspondance fourmille de « scolies » grecques et latines], mais vraiment littéraire: et quant aux lettres d'amour, voici ce qu'il dit de celles que Napoléon I" écrivait dltalie à Joséphine : « Ce que je comprends difGcilemen, c'est qu'elle ne les ait pas brûlées aussitôt après les avoir lues...» Brûler les lettres reçues, amouj*ounon, c*était son procédé. «Rassurez-vous pour vos lettres, dit-il à rinconnue. . Tout ce qui se trouve d'écrit dans ma chambre sera brûlé après ma mort... » Il ne croyait pas, hélas ! si bien dire.
Mais voyons, tout cela est-il clair ? et Mérimée est-il moralement complice de la publication qui nous occupe?
L'Inconnue, me dira-t-on, est justifiée ; elle a réussi; son livre a eu le succès d'un roman de Gaboriau. Tant
pis ! dirai-je à mon tour, tant pis pour le public qui donne ainsi dans l'avenir un blanc-seing fatal à tous les indiscrets, mâles ou femelles, qui n'auront pas plus que Tlnconnue le courage de leTir fidélité I Mais on nous amuse, répond le public. « Donnez-nous des Lettres persanes », disaitron du temps de Montesquieu. Aujourdhui, donneznous des commérages de cour recueillis par un courtisan malgré lui, des gravelures de haut goût adressées à une jeune savante, des caricatures de tout et de tous, de Fauteur surtout, composées par lui-même. Prodiguez les personnalités injurieuses, les anathèmes à effet, les paradoxes tapageurs, les excentricités déconcertantes pour la pruderie publique ; et puis marchez ! nous sommes là, nous, le public, qui accepte facilement ce qui Tamuse et qui s'amuse plus facilement encore. Mérimée a été longtemps l'enfant gâté de la société parisienne. Il revient d'outre-tombe, sous le parasol de l'Inconnue, en enfant terrible; mais c'est toujours lui!....
Ici je reprends forcément la thèse que je soutenais dans la première partie de cette étude : non, ce n'est plus lui, c'est un matamore d'esprit, de misanthropie, d'égoîsme, d'incrédulité, de fatuité, un de ces hommes qui répètent pendant huit mois, comme les marquis de la comédie : « Il n'y a plus personne à Paris...» Ou comme Stendhal, qui prêchait aux jeunes gens la témérité à ou-* trance auprès des femmes : « On réussit une fois sur dix... Une telle chance ne vaut-elle pas le risque de dix-neuf afférents ou même de dix-neuf ridicules?.... » Notez que Stendhal, au dire de Mérimée lui-même, était, en amour, ce que les Italiens appellent un patito.
Mérimée, cela est triste à dire, lui si exclusif et si peu confiant dans ses relations du monde, il est visiblement dominé par la crânerie de Stendhal. Il est son disciple obéissant, le copiste, non de son style. Dieu merci ! la
Chartreuse de Parme et Matteo Fakone' sont aux deux pôles contraires de Tesprit et du goût français, — mais le copiste de sa morale. N'ayant pas, je crois, des principes très décidés en politique, en philosophie, en religion, en esthétique, il a emprunté à Stendhal ceux qui lui semblaient avoir le plus de relief et offrir le plus de prise à une imitation facile. Cette impression résulte de la lecture des lettres qu*on nous a données, non du portrait que nos amis de l'Académie Française ont tracé de notre spirituel sceptique, tel qu'ils Font vu dans sa vie connue et apparente.
Cette vie convenue et pour ainsi dire officielle de Mérimée nous avait montré en lui une sorte de réduction de Stendhal, un ce Sthendhal maigre», a dit un homme d'esprit, c'est-à-dire moins provocant, d'une épaisseur moins cynique. Nous avons aujourd'hui, en retournant la médaille, Stendhal tout entier, je veux dire ce que lord Chesterfield, écrivant à son fils Philippe Stanhope, appelait « un singe du diable ». ^ — «... Il y a dans le monde, disait-il, des malheureux qui rejettent toutes notions de morale, soutenant qu'elle dépend entièrement des lieux et des usages.. II est des malheureux plus détestables, s'il est possible, ceux qui affectent de propager ces sentiments absurdes, bien qu'ils n'y croient pas eux-mêmes; ce sont les singes du diable....» Stendhal, avec tout son esprit et sans trop y prendre garde, est un de ceux-là. Il dira qu'un être homain n'est^que « le résultat de ce que les lois de son pays iont mis dans sa tête, et le climat dans son cœur»; et aussi, si un brigand l'arrête en route, il n'en veut qu'au curé et au podestat; « quant au voleur, il me plaît s'il est énergique car il rn amuse*. Ce goût des émotions vives froidement savourées est particulier à l'auteur des Lettres m une inconnue : <f Je suis allé voir hier Cucharès, le meilleur matador depuis Montés.. Deux
hommes ont été jetés en l'air (par le taureau) et nous les avons crus morts un instant; ce qui a jeté quelque intérêt sur la course, autrement tout à fait détestable.... '> Stendhal, Français de naissance et d'éducation, dira des Flo* rentins : « Ces gens me déplaisent ; il y a là quelque chose de sec et de correct qui me rappelle la France... » Revenant de Moscou, après nos désastres pendant lesquels il s'était d'ailleurs bravement conduit, Stendhal dira (tonjours le singe!) : « Le bon côté de mon caractère est de prendre une retraite de Russie comme un verre de limonade... i Nous savons comment Mérimée parle de la pauvre humanité : Canaille, sotte espèce? Et Stendhal : c Je n'écris que pour un petit nombre (happy few) : très fâché que le reste de la canaille humaine lise mes rêveries... »
Mérimée, cet esprit soi-disant libre, ne nous apparaît donc, dans les révélations de cette amie de trente ans, que comme un plagiaire de ce n diplomate à visage de droguiste » (c'est un mot de M. Monselet). Stendhal avait été consul de France à Givita-Vecchia sous le roi Louis- Philippe. Ce même diplomate exaltait, dans une correspondance privée, V énergique volonté de l'assassin Fieschi. Ce goût platonique pour les assassins qui savent s'y prendre, pour Içs brigands déterminés, pour les forçats qui devisent drôlement dans le préau d'une prison sous la fenêtre d'un romancier, Stendhal le pratique, Mérimée le copie plus ou moins, sans en être plus méchant pour cela. Ce qui me frappe en effet, c'est ce calque incessant des défauts d'un autre ; c'est de voir un si vif esprit, non pas très fécond, mais nullement banal, ramasser ainsi les mots qui traînent partout, les paradoxes qui n'étonnent plus personne, les sophismes qui ont fait leur temps, pour les servir à line femme d'esprit aussi, ou soi-disant telle, dans un interminable propos d'amour. Cette femme ne savait donc rien, que Mérimée lui sert, comme un
m fOSTUUMfiH ET llEVËNANTS.
régaU après les mots de Talleyrand, trais ou qualité fois réchauffés, «la lance d*Achille», « lecheval de Roland...» Il n*y manque que « Tépée de Damoclès». Est-ce bien aussi à une femme qu*il parle en termes ^i galants de sa peau qui pèle^ de son œil qui pleure, de ses frictions au baume tranquille, du lumbago qui le tient et ne lui permet d'écrire sa lettre d'amour que sur un coude ? Est-ce à une femme qu*il dit : « Si je retournais à Paris . en cette saison (janvier 1861), je serais fricassé en quelques jours »? Et ce goût pour les descriptions risquées, celte gaze plus que transparente jetée sur la valse des « higlilanders » dans un salon de Compiègne ; sur les ânes chargés de faire des mulets; sur César et Nicomède; sur Pierre le Grand et Mentchikof; sur les mérites plastiques de la crinoline ; sur ces statues antiques qui don* naient aux dames, moins prudes qu'aujourd'hui, des idées exagérées de la nature humaine ; et enOn sur ces danses mauresques et sur ces secrets des harems dont l'auteur des Lettres demande si obstinément et si crûment la révélation à la trop pudique Inconnue: «... Je ne conçois pas, lui dit-il avec aigreur, pourquoi vous n'entreriez pas dans toutes les explicatiotis que je vous demande. Il n'y a rien que vous ne puissiez me dire, et d'ailleurs vous êtes justement renomméepour Veuphé^ misme,.. b Est-ce que tout cela s'écrit à une femme* pour peu qu'on la respecte ? — et, si on ne la respecte pas, vous savez bien que tôt ou tard elle vous imprimera tout vif. Le beau calcul pour un homme d'esprit !
Il faut bien finir ; voici ma conclusion: Si après avoir étudié la médaille de Mérimée par le revers, dans le li* vre publié par l'Inconnue, nous avions le moindre goût de pousser cette étude à outrance en traçant à son tour le portrait de l'Inconnue fait par Mérimée, nous arriverions à un si monstrueux composé de défauts, de ridicu«>
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les, de contradictions, que le public, surtout celui des lecteurs qui n'ont pas recueilli comme nous, le crayon à la main, chacun des traits épars de cette indéchiffrable physionomie, — que le public, dis-je, ne nous croirait pas : il y a un moment où Mérimée écrit à son étrange amie : « Quel nom avez-vous? » On serait tenté, non pas de lui faire la même question, puisque son nom est précisément ce qu'elle cache le plus, mais de lui demander « Qui étes-YOus ? de quelle race, puisque Mérimée n'en épargne aucune et a pu impunément médire auprès devons de toutes les nations? De quel sexe, puisqu'il vous parle souvent comme à un camarade de classe ou à un compagnon de folles parties ! Quels sont vos idées, vos préjugés, vos opinions, puisqu'il se raille et vous raille aussi vousmême de tout ce qui se rapporte aux affections du cœur et aux aspirations de l'âme ? De quelle religion étes-vous puisqu'il vous accuse à la fois de bigoterie et dé « satanisme » ? Vous êtes, à l'entendre (et je cite les pages du livre même), froide et moqueuse, fiére comme une patricienne et indiscrète comme une portière , avec une vanité de bas-bleu ; un mauvais cœur, un bon estomac ; une de ces chilly women of the north qui n'ont d'âme que dans la tête, mais qui ne sont ni coquettes avec agrément, ni gourmandes par distraction; menteuse, égoïste, une prude emphatique, inconséquente jusqu'à l'enfantillage, dissimuléejusqu'à l'hypocrisie; un cerbère femelle à trois cerveaux, l'un qui défierait Céliante et Arsinoé, l'autre qui rendrait des points à M. de Nesselrode en personne, l'autre... (l'auteur ici ne s'explique pas); — puis, le cerbère tout à coup devient « wie marmotte » qui disparait sous terre, et ne se réveille que pour quereller les gens ^.
i. Tome !•% pages 33* 36, 38, 55, 65, 87> 94, 105, 186, 189, 331; tome II, pages i% 109» et passim.
2iO POSTHUMES ET REVENANTS.
Est-ce assez complet I Non certes, et j'ai les mains pleines de traits mordantsd'une variété singulière. Mérimée n'est plus banal quand il s'agit de parcourir la gamme inépuisable des perfections de son amie. Et dans tout cela, pas un mot sorti du cœur, ni d'elle ni de lui I Je me trompe: il y a un moment, en 1859, vingt ans après le début de leur liaison, où Mérimée écrit : « Je resterai à Paris jusqu'au 15 août...: mais il reste bien entendu que vous aurez la préférence sur tout, et tel jour que vous m'indiquerez vous pourrez m'attendre avec sécurité... Il parait que vous ne pouvez plus vivre sans montagnes et sans forêts séculaires. Je m'imagine que le soleil vous a brunie et engraissée. Je serai d'ailleurs bien charmé de vous voir, quelle que vous soyez, et vous pouvez être sûre d'être traitée avec une grande tendresse...»
J'emprunte cette citation au second volume. Si j'étais plus entreprenant, après avoir laissé deviner ce portrait de femme qu'a tracé notre amoureux confrère, j'essaierais de résumer l'histoire qu'il a racontée. Il n'a jamais écrit un plus singulier roman. Il en a fait de plus amusants. Mais le respect m'arrête... Gomment reconstruire, sanss*y compromettre, l'histoire d'une liaision dont le secret nous affriande et ne nous est jamais livré? Gomment donner un corps à des réticences, analyser des à peu près, commenter des lignes de points, préciser des sous-entendus, relever tel mot qui ressemble à un aveu, tel autre où il semble que la passion éclate quand, quelques lignes plus loin , la défiance et l'incompatibilité d'humeur ont tout glacé ? Gependant il y a là une histoire, avec ses périodes bien marquées, et, comme dans toute chose humaine, son début incertain, son progrès marqué, sa décadence. L'humble complaisante qui se laisse écrire, aux dernières pages du livre: « Faites ceci, — achetez-moi cela... On ne sait plus où vous prendre... Vous avez pris l'habitude
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de VOUS subaltemiser., »; cette patiente amien*est plus la fille hautaine et «incompréhensible» des premier temps. Il y a peut-être là un indice dont un plus habile que moi tirerait parti. J'y renonce. Il n'est pas de bon ton de tout expliquer^ même si Ton a pu tout comprendre. En résumé, ces deux natures, si peu créées Tune pour l'autre, ont passé trente ans à se poser des énigmes de sentiment que ni Tune ni Tautre n*ont devinées, ou peutêtre qu'elles devinaient trop... *
Je disais plus haut que si Mérimée revenait au monde, il ne pourrait manquer de faire un procès en diffamation à l'éditeur anonyme et masqué de sa correspondance. Au fait, il s'est beaucoup moqué d'elle; elle s'est un peu vengée de lui. Cela peut-être rétablit la juste proportion entre la médaille ciselée par mes spirituels confrères de l'Académie, et le revers que l'Inconnue nous en a donné. Si les deux amants se retrouvaient aujourd'hui après le bruit qu'a fait leur aventure, ils seraient comme les augures de l'ancienne Rome : ils ne pourraient se regarder sans rire.
Et puis, disait La Rochefoucauld, qu'on peut bien citer après Mérimée: «Si l'on ju]ge de l'amour parla plupart do ses effets, il ressemble plus à la haine qu'à l'amitié...» Ceci soit dit pour l'usage qu'en a fait, aux dépens de Mérimée, son énigmatique amie. -
(14-15 février 1874.)
UNE COUR d'amour.