‹ Posthumes et revenantsChapitre 29 sur 43 · SOUS L*EMPIRE · texte numérisé non relu

SOUS L*EMPIRE

Mérimée a du malheur avec les inœnnues. Un jour que son éloge venait d*étre prononcé en pleine Académie par deux maîtres dans Tart d'écrire *, arrive une première inconnue qui nous dit : a Vous croyez le connaître ! Vous Tavez sans doute jugé sur le portrait que des académiciens viennent d'en faire. Vous vous trompez. Voici Mérimée. Je Taî connu, moi, comme personne, et de bien près ! Il m'a écrit pendant dix ans. Je vous donne ses lettres qui le montrent tel qu'il était. Il n'était pas beau ! Voyez plutôt. ))

Tout le monde a lu ces lettres adressées à la première inconnue. Mérimée s'y montre avec tous les défauts qu'il cachait au monde, ou qu'il lui laissait deviner sous l'enveloppe impassible dont il les couvrait. Vivant, il n'affichait rien. Mort, sa corespondance atout montré. La publication qu'on en fit alors ressemblait à une dénonciation posthume qu'il eût pratiquée contre lui-même.

I. M, de Loménie, reçu à TAcadémie française par M. Jules Sandean.

Quand j*ai parlé de la première inconnue^, j'ai respecté son a incognito » . La seconde s*est également présentée au public sous un masque que personne ne voudrait lever. Son bagage est léger ; mais quel est son but ? La première donnait deux gros volumes; celle-ci deux cents petites pages à peine , dont la moitié , pour le moins, comme Técrit Méririmée lui-même, « ne valait pas la peine d'être dit ». (page 88.) Mais pour une femme, il vaut toujours la peine, à ce qu'il semble, de tâter de la publicité qu'un lettré de si grand renom assure au moindre de ses chiffons. Et vous verrez que nous aurons une troisième inconnue. Je parie pour une quatrième*.

Les nouvelles lettres embrassent une période de cinq ans, les derniers du second Empire. Elles commencent à la mort de M. de Morny et s'arrêtent deux mois avant la guerre. Mérimée était mourant. Il mourut avant la fin de l'année 1870. Sa correspondance avec Vautre inconnue ne semble au premier abord qu'une suite assez monotone de bulletins de santé, où les poumons de l'illustre écrivain jouent un rôle principal, comme dans l'amusante scène du Malade imaginaire. Par malheur Mérimée était un vrai malade, ce qui ne prête pas beaucoup de gaieté à ses éternelles litanies. (( Mon cœur, écrit-il, esta présent dans Télat de mes poumons, c'est-à-dire une mauvaise machine détraquée qui ne sert qu'à faire enrager son propriétaire (1866). » — « Si je puis aller à Bade, je vous demanderai la permission de vous faire ma cour ; mais tout cela dépend de mes poumons... » — a Je suis ici pour mes poumons (Montpellier, 1868); on les traite d'une drôle de

i. Voir l'article précédent intitulé: Le Revers de la médaille,

2. Ijittres à une autre inconnue ^ par Prosper Mérimée, de l'Académie française, Paris, 1875, cbez Michel Lévy.

façon. Vôtre infortuné secrétaire est enfermé dans une boite en fer où il y a deux fauteuils. Il s assied sur l'un avec une chaufferette sous ses pieds; puis, une machine à vapeur pompe dans la boite de l'air qui s'y comprime au point de faire tinterles oreilles assez désagréablement. J'y reste deux heures, regrettant fort que vous ne soyez pas sur r autre fauteuil. ...»

Voilà un regret dont Cathos elle-même n'eût pas dit, comme du quatrain de Mascarille : « Ah ! mon Dieu ! voilà qui est poussé dans le dernier galant! «Mais au secrétaire d'une cour d'amour il sera beaucoup pardonné. La correspondante de Mérimée avait reçu d'une auguste main la présidence à brevet de cette cour, où le spirituel romancier tenait la plume. Ah ! le poumon! on ne saurait croire par* quelle série de métamorphoses le pauvre secrétaire essaye de donner le change sur le mal qui l'oblige à interrompre si souvent son agréable service! 11 est tour à tour « un poisson qu'on vient de tirer de l'eau, un ours qui sort de son trou, un chat malade qui ne sort pas de son grenier. » — Pour tout dire, « il est malade comme une téfe. ..» Puis, le temps s'écoule, le mal empire : « Mille remerciements pour vos excellentes allumettes, écrit-il à sa prévoyante amie ; — vous m'en avez envoyé une si grande quantité, et je suis si patraque que j'ai peur d'en laisser à mes héritiers. » — « Adieu, Madame, dit-il ailleurs (1868)..., jusqu'au jour où nous nous retrouverons dans la vallée de Josaphat... » Quant au paradis, il le craint un peu « pour la mauvaise compagnie qu'on est exposé à y rencontrer... » (Page 144).

Restons- en là. Les femmes qui ont eu l'idée de nous rendre Mérimée après sa mort n'avaient pas sans doute ^ l'unique intention de briller elles-mêmes sous un voile plus ou moins transparent. Elles voulaient, cela est certain, ajouter au renom d'esprit, de finesse et d'élégance

que notre éminent confrère avait laissé. Qu*ont-elles fait, la première inconnue d*abord, puis Vautre^ Elles n'ont donné de lui au public que des jérémiades d^alcôve, comme celles qui précèdent, ou de grossières malices, ou ce que je n'ose pas qualifier, par égard pour lui, par respect pour elles...

Comment ! c*est l'auteur du Vase étrusque^ de Uatteo Falcone^ de Colomba, qui raconte ces anecdotes de la rue de Breda (page 119) à une grande dame, au millieu de cette cour que rassemble la magnifique hospitalité dune impératrice ? C'est lui qui écrit : a 11 fait un temps de chien. (Saint Cloud 1866.) » — u Elle a toujours une taille charmante (il s'agit de M""^ K... (Biarritz, 1866) et Je dos elle fait beaucoup de conquêtes... » — a Je crois que si j'avais des souverains à recevoir je les mènerais à MabiUe et à la Closerie des Lilas, selon le précepte qui recommande de donner du nouveau aux gens blasés. C'est pour cela que les amants des so\i\eramesnesauraientmieux faire que de les battre, afin de leur procurer des sensations encore inconnues. Les jambes de mademoiselle Schneider paraissent avoir produit beaucoup d'effet sur le prince Wladimir. Son auguste père, après sa visite aux Variétés, s'est promené tout seul dans le passage des Panoramas... jusqu'à ce que, découvrant des cabinets particuliers mais publics, le czar y est entré d'un air de grande satisfaction... » (Paris 1867.)

Comment en un plomb vil l'or pur s*est-il diangé?...

Pour nous, arrêtons-nous là, — à la porte s'entend... Hais quelle est donc la femme du grand monde qui se laisse écrire de telles grossièretés? Quel était, auprès d'elle, le privilège de l'homme qui prenait ces licences? Comment l'avait-il gagné? Com ment, dans cet écrivain ac-

^ompli, la trivialité a-t*elle remplacé la distinction? Pour quoi ce cynisme après tant de finesse?

La présidente de la cour d'amour était, nous dit-on, une femme distinguée, une noble fille de Théroïque Pologne. < Vous savez, lui écrit Mérimée, que, pour moi, je suis Cosaque... » Etpourqu'ellen*endoutepas. il signe: Foc/te padarny Pissar (en russe : votre très humble serviteur).

Je reconnais que lorsque le galant secrétaire en prend moins à son aise avec la présidente, et qu'il vise droit au cœur, sa prose a un autre tour, sa voix un autre accent. C'est alors qu'il finira une lettre par ces mots : « Je n'ai plus de place que pour tomber à vos genoux et baiser très respectueusement et très tendrement votre blanche main. . . » Ah ! le respect de Mérimée ! ne vous^ fiez pas trop. La satire n'y perdra rien, et voilà, au tournant de quelque charmille, le compliment qu'il vous servira : « Elle est (dira-t-il, parlant d'une sœur de la présidente), elle est, comme vous, curieuse et coquette, jalouse de plaire au premier chien coiffé autant qu'au plus bel homme et au plus grand du monde... Il lui manque quelque chose que vous avez, que je ne sais pas, que je ne devine pas, mais qui fait que je vous aime.., » Au fond, Mérimée a raison, il l'aime d'un amour essoufflé, grondeur, médisant, un peu suranné; mais le goût y est très vif, quoique bien contrarié par la pneumonie...

Est-ce donc là tout ce livre? Et ne méritait-il pas la spirituelle préface qui nous y introduits! vertement? Oui, le livre méritait cette préface; car, soit dit entre nous, la préface a l'air de se moquer du livre, et de l'auteur encore plus; mais les gens d'esprit ne se louent guère les uns les autres sans mêler à beaucoup de complaisance une petite dose de malice ou même de scandale. Soit et passons.

Ce que la préface nous aide à relever, c'est le singulier

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ton d'une époque et d'un règne où, tout en glissant vers Tabime , on se couronnait de roses; où on fondait des tt cours d'amour » à la barbe de Sadowa ; où on nommait secrétaire de ces jeux folâtres un sénateur sexagénaire et enrhumé ; où on plaisait à de belles dames, restées honnêtes, en leur parlant la langue de «elles qui ne Tétaient plus; temps étrange en vérité, où il semble qu'on fût pressé de vivre et de jouir, comme si Tennemi eût été déjà à nos portes, trois ou quatre ans avant qu'il ne les eût forcées ! Et en effet, voici déjà la peur qui se mêle fatalement à la jouissance; voici le diable qui apparaît et qui trouble le sommeil d'Epicure...

Un soir, c'est une horrible page A raconter que celle-là 1 Un étranger à la villa Vint sonner en grand équipage.

On Taccueillit, c'était Satan...

Qui écrit cela? un des jeunes invités de la cour de Riarritz, bien avant nos désastres. Satan, c'est H. de Bismarkw 11 est venu à la villa et il a laissé derrière lui, en parlant, comme une odeur de soufre et de salpêtre... « Cela sent le brûlé », disait-on. Mérimée, à son tour, si brave qu'il fût de sa personne, la peur le prend. Intrépide dans un duel, en politique c'était un timide. Vous rappelezvous l'an de grâce 1867? Oh! le bon temps pour les heureux du monde officiel. On avait la grande Exposition! Mérimée écrit dans un accès d'humeur noire :

«... Paris est aussi triste que possible. 11 n*y a plus de gens du monde (c'était en octobre), et les gens d'affaires ont des mines longues et désolées. Tout le monde a peur sans trop savoir pourquoi. C'est une sensation comme celle que fait éprouver la musique de Mozart lorsque le Commandeur vaparaUre. M. de Bismark, qui est le Ck>mmandeur, ne paraîtra pas cependant, à ce que je

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croi$... Hais il y a un malaise universel, et on est nerveux. Le moindre événement est attendu comme une catastrophe. Ënfiû on est bête et ennuyé.»

On est bête !... C*est peut-être là le mot de la situation ; bote, c'est-à-dire imprévoyant, endormi dans son bonheur, ramolli dans son insouciance ; et puis, dit ailleurs notre secrétaire d*amour : a Les affaires ne vont pas trop bien... 11 y a beaucoup d'inquiétude, sans qu'on se rende bien compte de quoi Ton a peur... » On a peur! toujours le môme refrain. On est si heureux ! on a tant d'argent ! on donne de si belles fêtes ! Quoi 1 renoncer à tout cela ! Les Français n'étaient pas plus lâches en 1867 qu'ils ne l'ont été, qu'ils ne le seront jamais ; non ! Mais aller se battre quand on aime tant à danser! «... La nouvelle loi sur le service militaire, écrit Mérimée, met tout le monde en émoi. Les cocodès^ qui ne sont pas chevaleresques, ne paraissent pas montrer beaucoup de goût pour les fusils à aiguille... » — « Cette génération finira mal, dit il ailleurs ; elle est entièrement dépourvue d'enthousiasme... »

Ah ! ces fusils à aiguille, c'était la grande préoccupation du moment, depuis qu'ils avaient « fait merveille », comme on disait alors, pendant la guerre de la Prusse contre l'Autriche. Les mitrailleuses, c'était bien quelque chose ; mais il y a Bismarck, toujours Bismarck... On ne tourne pas une page de ce livre sans y trouver son nom, sa triste figure, son casque à pointe, son veto sur tout ce qu'on imagine, de ce côté-ci du Rhin, pour s'amuser en l'attendant. Dès le début du livre (p. 12) : « Il parait, écrit Mérimée, qu'il n'y aura pas de Fontainebleau cette année. C'est encore là un nouveau tour de M. de Bismarck. Quelques-uns disent que LL. MM. partiront pour leur voyage en Alsace et en Franche-Comté. Imaginez un peu le plaisir qu'il y a de recevoir des harangues et d'em-

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brasser des demoiselles habillées de blanc, qui vous offi*ent des bouquets par 50 degrés au-dessus de zéro ! Ne vaudrait-il pas mieux aller en gondole sur le lac ou disserter dans la cour d'amour sous votre présidence?... (Juin i 866.)})

Entre un voyage dans l'Est, inspiré par une intention sérieuse, et une promenade sur le lac d'amour, Mérimée a fait son choix. C'est l'esprit du temps. Et avouez cette fois que le maître, qui voulait voyager politiquement en Alsace, montrait plus de sens que les courtisans qui prétendaient le retenir. Heureusement pour eux le voyage ne se fit pas. « On a renoncé au voyage, nous dit l'auteur* pour ne pas avoir l'air de faire une reconnaissance de la rive droite du Rhin, ou plutôt de la rive gauche... * Cela s'écrivait en 1866. Quoi! on avait déjà une telle peur ! Mais alors, au jour du vrai danger, comment n*était-on pas prêt ?

Ce serait traiter, plus sérieusement qu'il ne le mérite, le livre de la belle inconnue que d'y rattacher même uh lambeau de polémique, fût-il découpé dans son gracieux manteau de cour. Tout le monde en a assez de ces récriminations rétrospectives, et tout le monde aussi en sait assez sur les causes de la guerre de 1870. Le mérite de la correspondance de Mérimée, si généralement frivole, est de nous montrer que cinq ans au moins avant cette guerre, l'Empire la redoutait déjà sans la préparer. A une prévision alarmiste s'unissait une imprévoyance béate, et l'on peut bien dire aujourd'hui que si quelque chose n'était pas prêt, c'était les âmes ; — je ne dis pas le courage; en France on le retrouve toujours; mais si les cœurs allaient redevenir fermes devant le canon, les âmes avaient perdu le ressort qui donne la conGance sur les champs de bataille ; les esprits avaient perdu la laftle vigueur qui plaît à la victoire.

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tin autre mérite des confidences de Mérimée, c*est de nous montrer, moins poétiquement que le poète Lucrèce, mais avec une évidence presque supérieure, ce levain d*amertume qui se mêle aux imprévoyantes joies de notre égoîsme et qui corrompt la source des voluptés terrestres.

Medio de fonte leporum

Surgit atnan aliquid, quod in ipsisflorihus angat...

On craignait la guerre ; voilà qu*on se met à redouter la révolution. « Vous lisez nos débats parlementaires, chère présidente ; beaucoup d'éloquence, encore plus de passion et peu d*idées politiques ; mais, en revanche, je ne sais quel vilain souffle révolutionnaire qui donne fort a penser. Que sortira-t-il de cela? J*en suis en peine.. • (Cannes, décembre 1867). »

Étrange effet d*un régime qui avait dit : « Je suis la paix ! Que les méchants tremblent ! que les bons se rassurent 1 » — et qui, de Taveu d*un de ses fidèles les plus intelligents^ menait fatalement à la guerre et devait aboutir à la révolution.

(18 Juillet 18750

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