‹ Posthumes et revenantsChapitre 30 sur 43 · UNIVERSITY · texte numérisé non relu

UNIVERSITY

Uff ÀMOUB PLATONIQUE.

Le volume qui a précédé la publication de cette correspondance des deux Ampère* n'était qu'un roman d*amour, d'amour dans le mariage, une série de scènes de la vie réelle, idéalisée par le sentiment dans un savant naïf et une pure jeune fille que la mort venait bientôt frapper dans sa fleur. Ce roman nous a été raconté dans le Journal des Débats^ avec une malice charmante^ par un des nôtres, devenu depuis doublement mon con* frère, M. John Lemoinne. C'est à ce souvenir que je renvoie nos lecteurs. Je prends les deux nouveaux volumes au moment où l'unique fruit de cette douce union, où le fils d'André compte trois ans à peine, presque au début du siècle. C'est ce siècle, devenu vieux, qui vient se refléter et se raconter dans la correspondance volumineuse qu'a pris soin de recueillir une main habile et délicate.

1. André-Marie Ampère et Jean-Jacques Ampère. Correspondancea et Souvenirs (1805-1864), recueillis par madame H. C. 2 vol. chez Hetzel. Paris, 1875.

Quoi! tant d'écrits tirés du secret d'une vie intime I tant d'aveux, dont le charme était peut-être de n'avoir qu'une confidente et qui vont les compter par milliers ! tant de lettres, de correspondants si divers, quelques-uns vivants et célèbres, d'autres morts et que troublera peutêtre leur célébrité posthume I Tout le siècle, le siècle dans ses couloirs et dans ses coulisses, passé en revue par d'involontaires historiens ; les jalousies des uns, les mépris des autres, les rivalités d'auteurs, les haines de politiques ; des injures que la bouche eût retenues, que la plume laisse échapper en courant. Quelle mêlée ! j'allais dire quelle comédie ! Et tout cela mis au jour sous le couvert des plus bienveillants parmi les hommes, le père et le fils, sur la foi de leurs plus agréables relations, dans la naïveté, quelquefois dans la crudité du premier jet, au hasard d'un crayon qui ne demandait qu'une minute de vie et qui se trouve tout à coup en face de la ^ftfMniiè !... Â-t-on songé à tout cela? la-t-on prévu seu- ]eflKttli|ûand on composait, avec ces précieuses reliques, vQOidto» ^Hine diversité si périlleuse? On l'avait prévu, 4itti,'4S«8 doute; mais on s'était dit qu'on n'est pas ^sU%è, jqprès tout, de mettre son contre-seing à tout ce qu'une correspondance contemporaine peut .contenir de jugements contestables, de confidences hasardées, de portraits tournés en caricature, de raillerie et d'étourderie. On s'est dit que ceux qui savent un peu la vie du siècle rétabliraient la vérité sur les personnes, que ceux qui l'ignorent ne croiraient qu'à la vraisemblance, et que le public, en définitive, bien ou mal, prendrait tout*

Puissance d'une bonne intention ! confiance d'un cœur honnête ! oui le public a tout pris, le succès est grand. Personne n^a songé à voir un crime dans la peine qu on s'est donnée de rassembler autour de deux noms si honorable-

ment connus et de personnalités si originales, non seulement ce qui leur appartenait en propre, mais ce qui rayonnait plus ou moins dans le cercle de leur famille, de leurs amis, de leurs relations ; — personne, ai-je diti excepté ceux pourtant qui n'avaient ni la volonté de prendre leur part de ce rayonnement, ni goût à s'y montrer, ni intérêt à y paraître. C'est ici que se complique, d'une certaine délicatesse à la fois littéraire et mondaine, la question dés publications épistolaires. J'y ai touché autrefois, dans l'intérêt d'un écrivain célèbre, à propos de cette indécence qu'on a appelée Lettres à une inconnue. J'y veux revenir aujourd'hui, à propos d'un livre qui est de tout point différent par la noblesse de Tinlention, le pieux excès d'une affection survivante, aussi pure que désintéressée, et dont l'impression générale ne profitera pas seulement, je l'espère, à la curiosité maligne du gros public.

d Maudit soit celui qui ^^emue mes os M » disait le grand tragique de l'Angleterre ; malédiction dont trois siècles se sont partagé l'inoffensive atteinte, sans trop s*en soucier. Quel écrivain, quel poète a été l'objet de plus d'études, de plus de recherches, de plus de fouilles indiscrètes et profondes dans son génie, dans sa vie, dans sa famille ? Mais trois siècles ! 11 n'en faut pas tant pour que la postérité se croie tout permis. Cinquante ans parfois y suffisent. C'est la mesure d'une génération dans le temps. Mettez-en deux ou trois, et vous avez les Lettres de madame de Sèvigné au Complet, les Mémoires du duc de Saint-Simon sans coupures. Si vous ne savez pas attendre, madame de Simiane ne vous donnera que d'une main avare, dans les éditions de Bussy et du chevalier de Perrin, les lettres de son aïeule. Si vous êtes trop pressé, vous n'aurez de l'impitoyable témoin du grand règne à son

1. • Cur^ed he he thai movea my boues I » (SUakspeare EpilapU).

déclin, que ce que la raison d'État vous en laissera saisir entre deux portes.

Toutes les correspondances n'ont pas ce privilège d*être protégées par la prudence des familles, ou gardées par un cerbère officiel. La mode est, de nos jours, de leur donner Tessor, si peu que la mort ait séché Fencre qui couvrait le papier. Mérimée n'avait pas eu le temps de se reconnaître dans Fautre monde, qu'il était livré, dans celui-ci, au plus affligeant revers de médaille qui ait jamais atteint un lettré célèbre. « Le style est Thonmie même », a dit un des écrivains de notre langue qui ont le mieux écrit. Est-ce toujours vi^ai? Un homme n'est jamais tout entier dans son œuvre ni dans son style. Qui écrit pour le public ne lui donne que ce qu'il veut. Intime ou familière, la correspondance donne tout. Gabrielle d'Esfrées, madame de Grignan, le comte d'Ârgental, mademoiselle Yoland, Sophie Monnier, et combien d'autres ! les vrais • confidents ont tout. La lettre, c^est l'homme. Ampère se trahit dans sa correspondance plus que dans ses livres. Il était bien connu. Voici qu'on le connaît mieux. Hais il n'est pas seul. C'est là le point épineux des publications épistolaires. On n'est pas seul. Avec ses idées, un auteur joue, bien ou mal, comme il l'entend. Avec les personnes, si on s'est donné carrière, c'est dans la confiance que le secret vous protège, vous et elles. Aussi est-il de règle, je dirai presque de morale, qu'une lettre privée, si privée qu'elle soit, a deux maîtres : celui qui la reçoit, celui qui Ta écrite. 11 y a là une sorte de propriété indivise avec un double privilège d'inviolabilité. Héritier d'une correspondance intime, vous l'êtes avec le même droit que le possesseur lui-même, mais aussi avec le même devoir. 11 faut partager : une lettre n'est jamais tout entière à celui qui la tient ; elle reste attachée, quoi qu'on fasse, à la main qui l'a signée ; on ne l'en détache pas sans Tar-

racher. Le temps seul y peut quelque chose, un long temps, parce qu'après un silence prolongé de ce ^rand maître de l'insensibilité et de Toubli dans les choses humaines, les susceptibilités de famille se calment, les feux s'éteignent, les haines, les jalousies, les vanités sont mortes ou amorties. Il reste pourtant, s'il y a lieu, l'intérêt de rhistoire qui aime à profiter de tout. Elle fouille dans ces matériaux refroidis et confus. Si elle n'a pas su attendre, y mettre de l'ordre et du choix, en tirer patiemment les étincelles de vie cachées sous la cendre, c'est qu'elle ne mérite pas son nom. Elle est le pamphlet, non rhistoire. Où vous cherchiez Polybe ou Tacite, vous avez Bussy ou Tallemant.

Oui, le temps est tout en pareille matière. G*est lui qui a rendu possible la publicité des lettres de madame deSévigné, de madame de Haintenon, de mademoiselle deLespinasse, de celles de Voltaire et de Diderot. Trop tôt publiées, les correspondances familières sont comme un fruit vert qui fait grincer les dents.. Devancer le temps est une faiblesse. C'est sacrifier à une impatience puérile, au lieu de pourvoir à un intérêt durable. Seul le temps donne aux choses un cachet sérieux, même aux choses frivoles, pour peu qu'elles soient un signe des mœurs et des caractères.

Et tenez, je vais prendre un exemple daiîs le livre même que nous étudions. En 1827, J.-J. Ampère est à Weymar, où il est reçu par Gœthe avec une grande distinction. Ampère est charmé et surtout flatté. Sa joie, son orgueil passent dans les lettres qu'il écrit en France, la bride sur le col. Hais on n'est pas Gaulois impunément. Une certaine gaieté moqueuse se mêle au dithyrambe. «... Je si)is toujours à Weimar, écrit-il à madame Récamier [9 mai). Gœthe est un homme prodigieux; il est charmant pour moi;... avec sa robe bien blanche qui lui donne l'air d'un gros mouton blanc, entre son fils, sa

belie-fille et ses deux petits-enfants... il est le plus intéressant, le plus aimable des hommes... Mais tous allez croire, si je continue, que la manie admirative pour Gœthe m'a gagné ; cependant, je n'en suis pas encore au point de la bonne femme chez qui je demeure ici» qui s'extasiait sur ce que l'abondance des pensées du grand homme était telle... quU lui fallait un secrétaire! — Avoir un secrétaire, cela est sans exemple. •

Certes, voilà une lettre bien innocente aujourd'hui, après cinquante ans ! Mais qu'elle soit publiée dans le feu même de cette réception qui est faite par « le grand homme » de Weymar à notre compatriote encore obscur, logé précisément chez cette bonne. dame qui croit qu'un secrétaire est quelque animal antédiluvien que Cuvier a oublié de décrire, — que cette lettre soit publiée par un journal, jugez de reiïet! Elle le fut pourtant. Madame Récamîer la donna au Globe. Le Globe était le journal favori de la société letlrée de Weymar. Inde irœ ! Àxapèref mécontent, écrivit à <( Tidole de son c(pur » une lettre qui se terminait par ces mots : «... Je crois qu'il n'est jamais permis de faire imprimer à quinze cents exemplaires ce qui est écrit dans l'abandon et la confiance de l'amitié. J'ai reçu des lettres de Weymar... On s'étonne de ma légèreté..*. Mon voyage allait trop bien. C'est la seule contrariété que j'aie éprouvée dans sa durée. Il est singulier qu'elle me vienne de vous.., » Et au Ghbe il écrivait quelques jours plus tard: « ...De pareilles publications ont toujours leurs inconvénients ; mille mots échappent dans la rapidité d'une correspondance privée, qui n'expriment pas fidèlement la pensée de celui qui écrit... Des lettres à des amis sont de la conversation corn-mencée...^, »

1. Voir, pour cette citation du Globe, le %IU* volume des Houpeaus lundii, p. 215.

a Une conversation commencée. » Ampère a raison. Toute lettre, si elle n'a pas été écrite avecune arrièrepensée de publicité égoïste ou vaniteuse, pour le Salon bleu par exemple ou pour telle autre ruelle hantée par les beaux esprits ; — si elle n'a pas pour but de briller dans les compagnies sous la livrée de Voiture ou de Balzac, dans le frivole et rapide essor d'une camaraderie convenue» — toute lettre d'effusion sincère et de libre intimité n'est qu'une « causerie commencée » . Toutes celles d'Ampère ont notablement ce caractère, qui est, au surplus, celui d'Ampère lui-même. Il est un homme d'impétueux élan et d'exécution incomplète :

FacU

Dimidiumy qui cœpit, hahet

Oui, certes, il commence bien et il commence tout; il ne finit rien. Toute sa vie est un commencement continuel. Fidèle à ses affections jusqu*au « martyre » (nous le verrons trop dans la suite de cette Étude), il ne l'est pas à ses œuvres. Jeune et débutant dans la carrière des lettres, tenté par la Huse, il n'accepte ses caresses que par passades. Voyageur d'instinct et de passion, il laisse derrière lui ses poésies à peine ébauchées, et ses tragédies dont le dénouement est toujours à faire. C'est son excellent père, le savant, qui tout en inventant Tèlectricité dynamique, veille sur le destin de Rosemonde» «... Mon fils, écrit-il (en 1821), a fait la scène qui manquait au premier acte, et une partie du cinquième. 11 roule dans sa tète celle où Adalgis boira la ^coupe empoisonnée ; ... malheureusement, il part demain avec le jeune Stap* fer pour aller voir la mer au Havre ou à Dieppe... » — a On voudrait qu'Alboin ne soit tué qu'à la fin, écrit-il ailleurs à propos de la même tragédie, n ~«- Au biU qu'Alboin vive ou meure, qu'Adalgis avale du ppia&n ou

tm) POSTHUMES ET REYENilNTS.

du vin du cru, on dirait que le jeune auteur, une fois l'œuvre ébauchée, ne s*en soucie guère. Il est en train de se préparer pour un voyage en Italie, il ira de là eo Allemagne, puis en Laponie. Ses recherches sur la littérature Scandinave n^aboutiront qu*à des essais. Son Histoire de la littérature française s'arrêtera au xu^ siècle. Il se plaît à changer d*études comme de climat, aimant, dit Sainte-Beuve » ces brusques antithèses d*impressions et de pensées, sorte de baitis russes intellectuels; — il en sort plus leste et avec un enti^ain qui le dispose à chercher sous un autre ciel la satisfaction d'une incurable inconsistance. Il n*est constant, pour son malheur, qu*en amour. Il a fait des conférences à Marseille, ensuite à l'Ecole normale ; puis des suppléances à la Sorbonne. S'il s'arrête dans une chaire du Collège de France, ce n'est pas pour y moisir. 11 a des vacances, il y ajoute des congés. Une fois, étant au bout du monde, à Mexico, très peu de temps avant l'ouverture des cours, il écrit qu'il arrivera tel jour, contre toute probabilité, et il arrive. La vapeur semble avoir été inventé epour lui. Il arrive donc. Quand il n'est pas là, il a de fidèles suppléants qui auraient pu, étant fort habiles, le faire oublier, et entre autres M. de Loménie.

Mais comment oublier un voyageur qui écrit de partout à ses amis : de Rome, de Naples, de Palerme, de Bonn, de Christiania, de Drontlieim, du Caire et des Pyramides, de Londres et de Glasgow, de Nev^-Tork et du Far- West, et qui, sa correspondance à part, a presque aussitôt fait un livre qu'un voyage? A-t-il achevé son Histœre romaine à Rome? De l'Amérique a-t-il rapporté autre chose que ce qu'il appelle modestement une promenade f Il n'a qu'un goût, le goût de voir et de savoir, mais aussi la passion de n'être pas chez lui, de ne pas garder la maison. Ampère n'a de foyers que ceux qu*une honorable

hospitalité lui procure. Si vous voulez son adresse» cherchez sur la mappemonde. Si vous avez affaire à lui» allez au bureau du télégraphe électrique, aussi loin que le fil conducteur portera votre souvenir. On dirait que le père Ta inventé pour le fils. '

« Ampère, disait Prévost-Paradol en lui succédant à TAcadémie, Ampère est un letlré qui parcourt le monde, un livre à la main. » Mais ce livre, dirai-je à mon tour, ce n'est pas celui qu'il fait. Celui-là, sous forme de « petits papiers », dort dans sa valise et il n'en sortira qu'à la prochaine étape, spirituelle et vive ébauche, trop prompte à se satisfaire elle-même et à laquelle seulement le temps aura manqué. Ah ! le temps, c'est là ce qui manque toujours à ces infatigables chercheurs d'idées et de sensations, si impatients de les trouver, si empressés à les reproduire. « Comment avez-vous eu le temps d'avoir tant de bonté? écrivait Voltaire au maréchal de Richelieu. Quoi! vous avez du temps !...^ »

Est-ce à dire que ces œuvres d'Ampère, auxquelles manquait trop souvent cet élément de toute perfection comme de toute durée pour les productions de l'esprit ; est-ce à dire que ses livres, de conception si rapide et d'exécution si hâtive, soient sans valeur, et que ses lettres, « conversations commencées », soient sans charme? Non certes, les livres se ressentent du procédé qui les a produits ; ils ont, sinon la force, tout au moins la chaleur, le rayon et la verve. Ils ont eu, quelquesuns garderont l'éclat de la flamme dont l'intelligence de Tauteur était pleine. Les lettres ne prétendaient pas au succès des lentes élaborations. Elles ont tout le mérite d'une libre allure dans une originalité qui ne s'épargne pas. Elles sont indiscrètes, et tant mieux, ma foi ! comme

i. Corrupondance générale, tome 2, 481 (édit. Lefèvre).

des causeries de coin du feu, et elles ont un autre mérite : elles provoquent les indiscrétions. Personne n*écrit à Ampère sans dire un feu de mal de quelqu'un ou de quelque chose. Il est, lui, le meilleur des hommes I comme un écho complaisant de médisances, parfois inoffensivest trop souvent injustes. Le soin qu'il a eu de conserver en portefeuille ces confidences prouve certaiment le plaisir qu'elles lui ont causé ; si on les en a fait sortir, c'est qu'on les a crues sans danger. On n'aura pas voulu le laisser seul en face du public, dans l'épreuve de cette chanceuse publicité, et ne donner au lecteur qu*un long monologue épistolaire. Tout cela, il faut bien le dire, littérairement parlant, n'était pas trop mal calculé, et on reconnaît dans cette trop habile disposition la prévoyance d'une pieuse amitié, peut-être bien indifférente à tout le reste. Les propos se suivent et ne se ressemblent pas. Ampère, lui, est plutôt bienfaisant et bien disant. Ses correspondants emportent la pièce. Quant au public, pour lequel le livre est fait, voyant d'une source si honnête jaillir pour lui ces flots de souvenir qui embrassent, bien ou mal, tout un siècle, le bon public ne se sent pas d'aise.

Madame de Simiane, dans le temps où on la pressait de publier plus tôt qu'elle ne l'eût voulu la correspondance de sa grand'mère : « Dans notre famille, disait-elle, on veut avoir de l'esprit impunément. » Le mot est de race. L'impunité de tous ces « crimes » plus ou moins véniels que commet en se jouant une plume alerte, malicieuse et insouciante, l'impunité c'est le secret. Supprimez-le, la plus innocente raillerie devient une injure pour ceux qu elle atteint.

Ce serait bien là, s'il pouvait avoir un défaut, ayant tant d'innocefice intentionnelle, l'inconvénient du recueil que nous étudions. Combien de gens, le lisant sans

songer à mal, se sentiront réjouis par les épigrammes qui ne s'adressent qu'au voisin ; car si dans le malheur de nos amis il y a toujours, suivant le dire de La Rochefoucauld, « quelque chose qui ne nous dèplait pas », à plus forte raison dans les mécomptes ou les piqûres de leur vanité! Mais aussi combien se sentiront atteints, dans leur personne même, par ces attaques à brûle-pourpoint ! Les signaler dans un journal, même à mots couverts, ce serait tomber dans le péché d'indiscrétion, cette fois volontaire, que l'imprudence seule aura sans doute fait commettre. Mais que de noms habillés, souvent tra* vestis au gré de passions et d'antipathies qui semblent parfois bien mesquines, même sous des plumes respectables ! La politique et la religion, le monde et la famille, la tribune et l'Académie, l'Académie surtout, sont tour à tour le sujet de cette « danse des morts » et des vivants, où quelques mots spirituels ne rachètent pas suffisamment des malices qui ont voulu l'être. Dire d'un candidat au fauteuil du vieux 6. . . qu'il était « un gros et plat homme » ; parler de a carcan » à propos d'une duchesse un peu trop pressée de faire sa cour ; — reprocher leurs millions aux parvenus de l'empire, nommés en toutes lettres, et railler la religion dans les dévots, vrais ou faux, — quel est celui des correspondants de H. Ampère, sans parler de M. Ampère lui-même, qui destinait ces personnalités au public, de leur vivant ou. sitôt après leur mort î Quel est celui d'entre eux qui songeait à les introduire, sous cachet volant, dans l'histoire de leur temps? Bien mieux inspiré était ce savant spirituel (quoique Allemand et arabisant), celui qui disait du vieil Humboldt toujours jeune à quatre-vingts ans, et toujours actif : « S'il continue, il finira par avoir 25 ans...» Bien mieux inspiré il était quand il opposait un refus poli au désir qui lui avait été exprimé d'insérer dans le présent recueil toutes ses lettres

à J.-J. Ampère. « Je ne me suis pas toujours bomè, disait-il, à disserter sur Torigine de'la race suève, et à ces paragraphes se trouvent môlées des narrations inutiles à communiquer au public... r^ Combien de ceux qu*on a imprimés tout vifs auraient fait, à pareille demande, semblable réponse ?

Revenons au mot de madame de Simiane. 11 faut briser toutes les plumes et sécher Fencre dans toutes les écritoires si, dans le moment où Ton écrit une lettre privée, on ne peut avoir de Tesprit, de la malice, de la passion et même de la bêtise impunément!...

Un homme de beaucoup d'esprit dont il ne resterait rien qn*un souvenir, si ses amis ne s'occupaient en ce moment même de recueillir le peu qu'il a laissé, Ximénés Doudan, était un ennemi déclaré des publications épistolaires, si communes de nos jours. « Gela me révolte », disait-il chaque fois qu'une nouvelle correspondance était publiée. «11 est vrai, ajoutait-il avec un sourire, que cela m'attire encore plus. C'est indigne... mais c'est bien amusant. »

J'ai fait mes réserves, sur quelques points, contre la publication de la Correspondance des deux Ampère. Je n*y reviens pas. N'ayant pas été, tant s'en faut, aussi indigné que mon vieil ami, je n'ai pas été moins amusé que lui.

Il y a de tout dans cette correspondance publiée par madame Cheuvreux : ceux qui l'écrivent d'abord et qui sont, à eux seuls, des personnages très intéressants, le vieil Ampère et son jeune fds, — l'un qui est, sous l'enveloppe d'un naïf, un original de forte race; l'autre qui pourrait n'être que le fils de son père, tant il l'aime, tant il vit en lui, tant il a le culte de cette honnête nature, le souci de cette chère santé, et tant cette tendresse filiale a de relief dans sa profondeur constante et inaltérée. Pellucidior vitro!

Oh 1 les braves gens qui s'écrivent, le père au fils : a Ballanche a parlé de la nostalgie céleste ; je suis tourmenté de la nostalgie paternelle... Le voyage de Naples (le fils était en Italie), le danger de traverser les marais Pontins pendant les chaleurs m'inquiètent beaucoup. Tu sais qu'il ne faut pas dormir sur cette route... N*y passe pas de jour; je te le demande en grâce.... » Et le fils qui répond : « Ta lettre est bien triste, mon cher et bienaimé père. Elle m'a fait une vraie peine.... Tu es donc bien seul ? Heureusement Fhiver prochain ne se passera pas de la même façon. Ton fils te reviendra pour ne phiB te quitter!... Je serai là, dans ton petit jardin, causant, te lisant des vers, tâchant de t'amuser par tous mes tours et te racontant mon odyssée. » (Mars-Juillet 1824.)

Revenir pour rester ! J.-J. Ampère promettait beaucoup. Il était alors à son premier voyage* Quoique à Naples, la tarentule ne l'avait pas encore piqué. C'est donc sincèrement qu'il adressait un si « bon billet » à son père. Serment de poète et de nomade! On sait que Todyssée du jeune Ampère devait ressembler à celle d'Ulysse, comme la mappemonde moderne ressemble à la carte de Ptolémée, et la Méditerranée à TOcéan. Le vieil André en avait, à la fin, pris son parti. Sa tendresse n'avait pas fléchi, elle s'était résignée. Elle avait même, à de certains moments, de plaisantes révoltes ; et un jour que, rappelé plutôt qu'il n'aurait voulu, notre voyageur revenait de Rome et qu'il s'était assis pour dîner à la table de son père : « C'est singulier ! lui dit tout à coup celui-ci en le^egardant, j'aurais cru que cela m'aurait fait plus de plaisir de te revoir I »

Quoi qu'il en soit de cette boutade, le savant n'avait pas cessé d'être, pour son jeune fils, aussi tendrement passionné qu'attentif à ses intérêts, à son avenir, à son renom, à son bonheur. Il avait voulu le marier» et le bien

266 POSTHUMES ET R^IVENARTS.

marier, car il s*agissaft de la fille de l'illustre CuTier. Nous saurons tout à l'heure pourquoi André Ampère n'y réussit pas. Il avait espéré jusqu'au bout ; il avait entretenu des relations dont il attendait le succès toujours reculé. Pour tout dire, (c*est un mot spirituel de madame Cheuvreux), le père avait été « amoureux pour le fils »•

Ampère ni son fils ne sont pas les seuls correspondants qui épanchent ou trahissent dans ces deux volumes, ou leurs bons sentiments ou leur originalité. Autour d'eux, à Lyon, à Paris, en Suisse, en Italie, en Allemagne, toutes sortes d'amitiés se groupent, vivantes, prime-sautières, bienveillantes, médisantes (souvent les deux ensemble) ; très diverses par les idées, les croyances, les opinions ; très semblables par la sympathie qui les rattache à ces deux hommes et où elles trouvent une sorte d* unité. C'est un des attraits de ce livre. Il n'est guère de ces lettres (encore bien qu'il y fallût pratiquer quelques coupures) qui ne se relient à un certain ensemble dont les deux principaux correspondants sont l'inspiration et le centre. En cela, la main habile qui a réuni et soudé tous ces fragments, par des récits d'un relief si agréable, a réussi tout à fait pour le but qu'elle se proposait visiblement : le plaisir du lecteur.

On n'analyse pas un pareil livre. C'est tout un monde. Songez-y : soixante années de notre histoire, de 1 805 à 1 864, de l'enfance de J.-J. Ampère à sa mort; — soixante années de notre siècle y ont leurs témoins, et ces témoins souvent n'écrivent qu'une page ; — les uns graves, naïfs, austères, bons chrétiens ou philosophes convaincus, Ballanche, Bredin de Lyon, Maine de Biran, Barante, Ozanam, l'abbé Perreyve, lesNoailles, hommes et femmes ; les autres, esprits plus libres ou plus dégagés, Stapfer, Sautelet, Bastide, Thiers, Cousin, Tocqueville ; des polémistes comme Cha*

teaubriand ou des sceptiques comme Sainte-Beuve et Mérimée ; — puis tout un chœur de correspondants im* prévus, spirituels, ingénieux, incisifs, naturels, comme les deux Jussieu (Adrien et Alexis) , HohI , Doudan, Delécluze, dont l'art consiste à n'en pas avoir en apparence et à être, au fond, de charmants écrivains. Puis devant ébx, à chaque tour de roue que Tàge amène entre ces deux dates et autour de ces deux hommes, André et Jean-Jacques, le siècle va son chemin par mille sentiers. Ce n'est pas la grande route de l'histoire assurément,* ni le grand fleuve qui entraine le présent vers l'avenir; imaginez plutôt de fraîches rivières où se croisent mille nacelles pavoisées, distribuant au passage, comme dans le carnaval de Venise, leurs brillants çoncetti et leurs épigrammes enrubannées.

Est-ce là tout le livre que nous étudions ? Non certes. Le livre, même dans cette attrayante confusion, ce n'est personne autre que J.-J. Ampère, le fils d'André; et dans J.-J. Ampère, ce n'est rien moins que son amour pour madame Récamier, son immense, son incurable, son imprudent an^our.

Amour ! amour ! quand tu nous tiens, - On peut bien dire : adieu, prudence !

L'imprudence, allez-vous dire, n'était déjà pas si grande, pour le jeune Ampère, de tomber amoureux, vers 1821, de madame Récamier. Il avait vingt ans. Elle en avait quarante •trois. Il n'était pas le premier de ses amoureux. Aucun n'était mort de son amour ; au contraire. Tous avaient vieilli, se portaient bien. Ballanche, Chateaubriand, Montmorency, Laval, combien d'autres dont les têtes chenues formaient autour d'elle comme une couronne d'expérience, de sagesse et d apaisement!... Ampère entrant dans ce sénat d'amoureux avec Tardeur de son

âge et la fougue de son caractère, pouvait sembler dépaysé, non menacé. Son cœur ne courait aucun risque. Dans cet élysée où, comme dans celui de Virgile, de calmes entretiens Tattendaient, où de grands vieillards se groupaient, non sans une certaine majesté, autour d'une idole souriante et insensible, ce qu'on pouvait plutôt craindre pour ce vif rejeton de l'inventeur de l'électricité dynamique, c'était l'action réfrigérante d'un tel milieu pour son génie et sa jeunesse. Nous allons voir que la chose tourna tout autrement.

Madame Cheuvreux raconte, avec beaucoup d'agrément et un peu de malice, l'anecdole de la présentation de Jean- Jacques Ampère à madame Récamier. Tout le monde a lu la définition de « Tamour-foudre » dans Stendhal : « À la » vue de la belle Juliette, dans le petit salon de la )) rue de Sèvres, entourée de personnages illustres, à » demi cachée sous un flot de mousseline, assise, presque )) étendue sur une causeuse de damas bleu-ciel (de forme » empire, à col de cygne doré) », — notre étudiant perd la tête :

Vt vidi, utperii, ut me malus ahstulit error!

et, dans sa confusion, il a un de ces malheurs ridicules qu'une femme ne pardonne guère, mais dont madame Récamier, en maîtresse de maison bien apprise, n'a pas Tair de s'apercevoir : il brise, après l'avoir maladroitement saisi, un des plus précieux « bibelots » de son étagère. Ampère est volontiers étourdi, témoin ce jour où il mit le feu à la chambre de l'honnête M. Mohl. Chez madame Récamier, la maladresse de Jean-Jacques voulait dire : Je ne m'appartiens plus! et, de fait, à partir de cette soirée il a, comme on dit, « un coup de marteau ». lia un amour de tête. Les récits de madame Cheuvreux, les cent dix lettres qu'Ampère écrit à l'idole, tout cela, c'est l'histoire

détaillée, journalière de cet amour, caractérisé par un langage, des allures, des ardeurs vraiment folles, non sans un affaissement moral trop manifeste, un éparpillement singulier des plus rares facultés, une locomotion nerveuse et fiévreuse qui le fait courir d*un pôle à l'autre, son papier à lettre à la main. « Ce soir (1824), je vous écris dans un café de Padoue. .Cette lettre va me suivre à Venise... J'ai été obligé de laisser mes billets dans les auberges avec force recommandations, de l'argent pour les affranchir, de magnifiques largesses. Ne manquez pas à votre promesse, je vous en supplie; un courrier sans lettres de vous me désolerait, me mettrait dans un état violent; ce serait comme les jours où je ne vous avais pas vue ». — Un mois plus tard, revenu à Paris, « ma mélancolie habituelle s'est changée en un accès de ragcy écrit-il ; que voulez-vous que je devienne avec les facultés que je sens en moi, ce besoin d'activité, cette puissance d^agir, et ce je ne sais quoi au fond de l'âme qui éteint tout, qui me tue sourdement ? Oh! je sais bien ce que c'est : c'est une vie mal prise, une jeunesse manquée! Oh! si j'avais vu en vous seulement une amie, si mon cœur ne s'était pas usé en rêveries douloureuses, il ne serait pas languissant et brisé comme il l'est maintenant ! . . . Ayez donc pitié d'un malade à qui vous avez fait tant de mal et qui n'a que vous... Oui, de la pitié! de lu pitié!... »

Tel est l'amour dans la correspondance d'Ampère et dans sa vie. Il a beau changer de place, son mal le suit, partout le même, quoi qu'en dise madame Cheuvreux, le même jusqu'à la fin. J'en pourrais suivre les phases pas à pas si j'avais la place et le temps. Je pourrais tout au moins marquer quelques-unes des notes tour à tour triomphantes ou désespérées, suppliantes ou blessantes qui composent cette élégie trentenaire. A quoi bon? Bien

des lecteurs ne verraient là qu*un amour semblable à tous les autres. Celui de Jean-Jacques est à part. Il tient non seulement à sa nature propre, qui a mis en lui la sensibilité dans Timagination plus que dans le cœur ; il tient aussi à une réunion de circonstances sur lesquelles il faut pourtant bien une fois s*expliquer.

Oui, certainement, comme on nous le dit si bien, Jean- Jacques Ampère a été atteint du premier coup par le charme incomparable d'une beauté sans rivale; mais c*est à la tête que le coup a porté, c*est le cerveau qui a été frappé de je ne sais quel entêtement d'amour idéal, en face d'une coquetterie à la fois provocante et négative. Tout le monde a eu à subir, plus ou moins, dans sa vie un de ces défis de la froideur agaçante et ne s'y est pas obstiné comme Ampère. Pour lui, F amour qu'il attend de Juliette, c'est comme une gageure à gagner contre l'impossible. Il l'avoue lui-môme quelquepart, un jour qu'il prenait congé d'elle avant d'entreprendre un de ces voyages qui n'étaient que l63 intermèdes trompeurs de sa passion. « ...Plusieurs causes, lui écrit-il (1827), à la tête desquelles il faut que vous preniez le parti de compter ma relation avec vous depuis six ans, ont développé en moi une irritabilité maladive dont j'ai soufiert horriblement ; il fallait, pour changer tout cela, un temps de solitude et de travail. J'espère revenir digne du nom de votre ami, délivré de ces susceptibilités puériles, de ces agitations de nerfs et de cerveauy de ces humeurs extravagantes que vous avez eu la bonté de me pardonner tant de fois. 11 ne faut pas trop chanter victoire. Peut-être aurez-vous à pardonner encore. Ce serait une drôle de chose que le bon sens me vint.de l'Allemagne...!

Ampère revient d'Allemagne comme il reviendra de partout désormais, le trait attaché au flanc; et cette fois, en route pour Paris : « Je presse mon retour» dit-il»

avec une impatience qui ressemble à de la fièvre... Ha main tremble d*aise en vous écrivant... Dans le premier moment de bouleversement (à la nouvelle de la mort de Clémentine Guvier), ma pensée a été de vous écrire avant tout autre. C*est dans ces instants de crise que Ton sent où r âme tient... »

Il a raison : Le cœur est froid peut-être, les sens ne parlent guère; mais Tâme tient, c'est-à-dire Timagination enfiévrée et la tête à jamais possédée d*un désir inconscient, indéfini et inassouvi. Voilà ce qui tient au plus épais des lobes du cerveau surexcité. Je demandé pardon à mes calmes lecteurs de ces subtilités sous forme d'analyse. Je n*en ai guère le goût ni l'habitude. Le sujet me les amène. Ampère, qui a été, comme tous les amis de sa jeunesse, un Oberman ennuyé, quand cette maladie de notre siècle commençant était à la mode ( « l'homme, écrit-il quelque part, est ici-bas pour s'ennuyer et souffrir )) ), Ampère a transporté dans la région de l'amour ces intempérances à la fois exaltées et découragées ; il est aujourd'hui un rêveur enfiévré et nerveux, un serviteur impatient du prestige qui l'attache à une idole, un songeur plaintif d'amour platonique, un poursuivant d'ineffables délices dont l'impossible réalisation aurait, s'il l'avait voulu, très facilement tué le rêve.

Ampère ne l'a pas voulu ; soyons juste, il ne le pouvait pas. La tête était prise. Il était enchaîné à sa terrible gageure. Jeune, il avait entrepris la conquête d'une femme qui aurait pu être sa mère. Il n'avait de rivaux que de vieux courtisans de cette beauté autrefois souveraine, radieuse encore à son couchant, et dont on aimait à suivre du regard le déclin gracieux, que personne n'adorait plus. Madame Gheuvreux nous trouve bien naïf de ne pas croire à cet amour de vingt^cinq ans pour cette cinquantaine )> encore illuminée de tant d'éclat. Elle se

27S POSTHUMES ET REVENÀIITS.

trompe, nous y croyons ; mais il est trop clair que ce nest pas là un amour comme un autre. Une telle passion nous semble même si singulière que nous n*aurion6 osé la définir si Ampère ne nous faisait lui-même, dans une de ses lettres, la confidence de sa torture :<(... Est-il si étrange, écrit-il (novembre 1 825), que cinq années d'une intimité parfaite, d'une familiarité qui tour à tour trompe, attriste, séduit, désespère, m*ait mis insensiblement dans un état d'agitation, d'irritabilité continuelle? N'avez-vous jamais entendu parler de certains supplices (il s'agit des pendus) où une sensation douce, irritante, prolongée, finit par faire expirer le patient dans des convulsions? — Eh bien! c'est là mon histoire... »

Etrange histoire, et qui ne semblait pas faite pour être racontée à une femme... N'importe ; madame Gheuvreux nous dit : J'aurais bien voulu vous voir à la place du jeune ami de madame Récamier. Vous auriez subi le charme comme les autres. — Les autres? Qui étaient-ils donc à cette époque, un peu avant ou un peu après? C'était, en France, Sainte-Beuve, Barante, Briffant, Léonce de Lavergne, Louis de Loménie, le baron Pasquier, le duc de Noailles, et quelques-uns des habitués du fameux dîner chez Bombarda. En Italie, les familiers du salon de madame Récamier, via del Babuino, c'étaient Dugas-Hontbel, Givré, l'abbé Ganova, Guérin, Léopold Robert, Schnetz, Delécluze. Dans ces deux groupes, qui donc, parmi les jeunes, Ampère excepté, est tombé amoureux de l'idole? Plus tard Mérimée, d'autres encore, se donnent rendez-vous impunément à l'Abbaye. Aucun n'est atteint, en dépit du vers emprunté par un des blessés d'autrefois à la fable des Animaux malades de la peste, et si souvent répété :

Us ne mouraient pas tous, mais tous étaient frappés.

Parmi les nouveaux venus» aucun n'est atteint... Ahl Mérimée a dû dire plus d'une fois : « Gela est bon pour Âmpére... Moi, pas si bétel »

Ce qui prouve que le jeune amoureux qui subissait, de la part de madame Récamier, cette séduction surannée (( lui plaisait sans la troubler », comme le dit madame Cheuvreux, et qu'elle entretenait volontiers un martyre qu'elle ne partageait pas ; — ce qui le prouve, c'est le livre infiniment curieux que madame Lenormant, sa fille adoptive, publiait en 1872, curieux surtout si on le rapproche de la correspondance que nous étudions aujourd'hui. Ces deux publications sont inséparables. 11 n'est guère possible de comprendre l'une sans l'autre. Nous savons de reste, après les citations qui précèdent, de quel style et dans quelle angoisse J.-J. Ampère écrit d'ordi* naire à Juliette. Si on n'a pas lu les détails donnés par madame Lenormant, on ne sait pas comment Tidole ré« putée insensible répondait à l'adorateur passionné, et si elle lui ôtait ou entretenait en lui le courage d'un culte impuissant. On le sait maintenant. Le ton ne varie guère dans les réponses de madame Récamier au jeune amoureux. C'est celui d'une amabilité perpétuelle, d'une douceur charmante, d'une réserve pudique, mais nullement désespérante, ni sermonneuse, ni bonne conseillère, comme on aurait pu l'attendre d'une telle sagesse assiégée par une telle folie.

« (Naples, 1824.) Je reçois, écrit Juliette, votre

seconde lettre de Terracine. Elle me touche jusqu'au fond du cosur. Je pense à vous, je vous suis sur cette route que vous faites seul. Je vous vois comme le pauvre pigeon voyageur*

Mon frère a-t^il tout ce qu'il veut.

Bon souper, bon gite et le reste? »

27i POSTHUMES ET REVENANTS.

Or, cette seconde lettre de Terracine était brûlante d*amour : « ...Vous rappelez-vous, lui écrivait Ampère, que vous étiez couchée sur votre lit, en me montrant la mer, que je vous donnai la main pour vous lever, que je vous regardai, que vous avez souri?... Que tout cela était doux!.<. » — Et à Venise, où il arrive quelques jours plus tard, désespéré, sans aucune nouvelle de son amie : « Point de lettres, écrit-il, je suis au désespoir!... Ne m*abandonnez pas! Mon Dieu! que j'étais loin de m'attendre à cela ! Ma lettre vous aurait-elle déplu ? ne m'aimez-vous plus? êtes-vous malade?... Présent bizarre, qui me fait Teffet d*un rêve douloureux ! La fièvre m'a pris... Je vais me coucher. » Et le lendemain: « Enfin le courrier est arrivé... Voici un mot de vous, je suis ravi, transporté... Chaque mot de votre lettre est délicieux à lire! Gomme j'ai déchiré l'enveloppe! comme j'ai été ému! Comme je vous aime!... >

Madame Récamier avait là une belle occasion de lui donner une douce leçon, bien maternelle : « Ne m*aimez pas tant, lui aurait-elle dit ; soyez plus calme. Êtes-vous mon amant? Et en bonne conscience puis-je être votre maîtresse?... Songez à vos études, à votre carrière, à vos plaisirs même, enfant! puisque vous êtes à Venise; voyagez, ne divaguez pas!... » Au lieu de cette réponse que nous imaginons bien gratuitement, voici ce qu'écrit de Rome la trop indulgente amie : « Vous m'avez écrit de Venise la lettre la plus touchante, la plus aimable, la plus spirituelle qu'il soit possible de recevoir... Pourquoi ne m'avez-vous pas envoyé les vers que vous avez faits à Venise ? Ils sont à moi; je veux les joindre à ceux que vous m'avez laissés ; je vous les reporterai avec vos lettres, et nous relirons tout dans la petite cellule... » Françoise de Rimini n'eût pas écrit d'un autre style à Paolo Malatesta.

Je n'irai pas plus loin dans ces rapprochements trop

faciles.; non que les réponses de madame Récamier au jeune Ampère ne soient parfois d*un accent plus mâle et d*un ton plus sérieux. Cette femme, quand elle n'était pas une grande coquette, avait la fermeté d'un homme, le courage d'un héros. Elle a su braver la puissance et sourire à la persécution : libérale avec la fille de Necker, noblement dédaigneuse devant les insolences de Fouché. Elle a été douce à l'adversité, sans orgueil, comme le Dellius d'Horace, dans la bonne fortune... Non secus in bonis ! Dans ses lettres au jeune Ampère, elle a des mots et des réflexions qui sont d'un philosophe : (( Je n'ai vu, écrit-elle quelque part, dans l'abaissement passager et théâtral de ces grandes dames (il s'agissait d'un lavement de pieds par des princesses romaines), qu'une manière nouvelle de se donner le sentiment de leur grandeur, un orgueil de plus, dont elles ne se rendent pas compte... Je n'ai pu me prêter à cette illusion. » Ailleurs, elle écrit encore à son ami (1829) : « Le duc de Laval est parti pour Londres, chargé d'instructions favorables aux Grecs ; mais, quoiqu'il soit généreux, ses habitudes aristocratiques le rendent, je le crains, facile à contenter sur les intérêts des peuples. » — « Je fais en ce moment, ajoutet-elle, des recherches historiques pour monsieur de Chateaubriand ; ce qui me donne quelque goût de l'histoire. J'ai lu Thiers et Mignet ; je lis Tacite.,,)) — « Je me sens, écrit-elle encore (1830), une tendre reconnaissance pour tous les soins que vous donnez à votre excellent père... )) Est-il possible de mieux exprimer un sentiment plus délicat? — « Nous touchons au moment de votre cours (au Collège de France) : cela fait battre le cœur. Non, assurément, je n'y voudrais pas être. Je serais trop troublée,.. Voici les beaux jours qui s'approchent. Les lilas et les roses auront fleuri avant votre retour. C'est bien triste,.. »

Le lecteur aura facilement remarqué dans ces citations le mélange des réflexions viriles et des agaceries sentimentales. Juliette ne renonce jamais à son rôle de reine adorée, même si elle parle en citoyenne. Ahl je n'ai pas de parti pris contre elle, on le voit assez ; mais il me faut bien absoudre et résumer tout ce commentaire par une peinture un peu vrsâe de celle qui Ta inspiré. La correspondance de J.-J. Ampère est (qu*on me passe la comparaison) comme un de ces appareils photographiques d'où les plus nobles et les plus ravissantes figures sortent on peu amoindries et attristées par la ressemblance même ; mais ce n'est pas la faute du photographe.

Madame Récamier était depuis longtemps jugée. Elle a été un moment incompréhensible, dans ce nuage d'encens et sous ces flots de mousseline où s'enveloppait sa beauté sans se déguiser, et son âme sans se laisser voir. Mais cela, c'était la légende, c'était le temps du Directoire, de l'exil à Ghâlons, du séjour à Coppet, quand sa jeunesse prêtait encore à Tillusion et voilait la coquetterie instinctive sous la grâce toute neuve. Madame Récamier n'a été authentiquement coquette qu'en vieillissant.

Après la légende, l'histoire. Les Souvenirs de madame Récamier, puis sa Correspondance intime, publiés en trois volumes par madame Lênormant avec un soin filial; — avant et plus tard, les travaux des plus éminents critiques, la Notice, entre autres, écrite par monsieur Guizot, qui a bien voulu se faire, pour une heure, peintre de pastel au service de cette renommée frivole, — toutes ces publications, qui avaient madame Récamier pour objet, l'ont mise, comme je l'ai dit, dans l'histoire. La Correspondance des deux Ampère vient d'achever rœuyre. Elle est aujourd'hui complète, et aucune illusion n*est plus permise. Oui, sans doute, La Rochefoucauld aurait dit : « Madame Récamier est une coquette

très habile. » 11 faut dire plus peut-être : elle est la coquette. Elle est un type : insatiable d'hommages et incapable d*amour, ne se donnant à personne avec un air de se réserver pour tous, reine dans sa cellule au milieu d*une cour où les rangs se pressent, où les coudes se touchent, et où quelques dévots attitrés de sa grâce immuable donnent le ton aux néophytes ; — langue dorée, physionomie engageante, douce et bonne nature, égoïste au fond et ne comprenant l'humanité que comme une invention de Dieu faite au profit de son prestige, pour payer un tribut éternel et faire un assidu cortège à sa beauté.

Il faut donc la prendre comme elle est, la grande charmeuse, sans la déprécier, sans la surfaire. Elle a été la plus grande coquette du xix*^ siècle, qui commençait pour elle quand elle avait déjà vingt-trois ans, — qui était déjà à moitié écoulé quand elle mourut en 1 849. Pendant cette longue période et jusqu'au terme de sa vie, elle a joué sans interruption son rôle de Célimène infatigable, commencé sous la direction bien étrange de madame Bernard sa mère, dès l'âge de quatorze ans ; elle Ta joué, devenue femme, en grande comédienne, avec beaucoup d'art, d'habileté et de succès, puisqu'elle a gardé jusqu'à la fin tous ses adorateurs, et même Alceste. Alceste, dans la comédie de madame Bécamier, c'est Âm« père. Il l'a souvent menacée

De fuir dans un désert rapproche des humains.

En réalité, et même de loin, car il portait partout, comme l'amant d'Hermione, « sa chaîne et ses ennuis », — en réalité il a toujours sacrifié à l'idole. La Bruyère disait : « Une femme galante veut qu'on l'aime ; il suffit à une coquette d'être trouvée aimable et de passer pour belle... Ce qui domine dans l'une, c'est la passion et le

plaisir ; dans l'autre, c'est la vanité et la légèreté. La galanterie est un faible du cœur ou peut-être un vice de ia complexion ; la coquetterie est un dérèglement de Vesprit. » Sur ce dernier point, j oserais contredire le grand moraliste. Madame Récamier, pour en revenir à elle, avait Tesprit parfaitement réglé. Elle l'entretenait dans une merveilleuse discipline, et elle y rangeait vis-à-vis d'elle tous ses amis. 11 y a bien de temps à autre, dans la correspondance d'Ampère, des indiscrétions qui pourraient prêter à rire aux dépens de celte sagesse si bien gouvernée : « Me comprenez-vous, Madame ? lui écrit son jeune ami. Sentez-vous pourquoi je suis mécontent et satisfait, inquiet et heureux. Tout est pour moi dans le double sentiment de ce qui m est donné et de ce qui m est refusé.., » Et quelques jours après, au souvenir d'une soirée où son âme s'était épanchée dans l'exaltation de son amour : « Mon Dieu, écrivait-il, il pourra donc y avoir encore pour moi de pareils moments I Bientôt je serai près de vous ! Vos mains seront dans les miennes ; je verrai votre sourire, votre regard, j'entendi*ai voti'e voix... Ah I cette idée me ranime. » Plus animé et aussi plus malheureux que jamais, un mois plus tard, car elle est partie: « C'est maintenant que vous êtes loin» lui écrit-il, maintenant que je n'ai plus l'espoir d'appuyer sur vos genoux ma tête découragée^ et de tout oublier dans un regard de vous, c*est maintenant que cette idée m'accable I... )>

N'abusons pas de ces confidences. « Une tête découragée sur des genoux j> indulgents, le crime, en vérité, n'est pas grand, et on sait qu avec madame Récamier les choses ne vont jamais loin.

Au fait, ni scandale dans sa vie ni équivoque dans sa conduite. Elle a aimé dans Chateaubriand le génie et la gloire, dans Ballanche, celui dont Micbaud disait : « C'est

le premier des écrivains qu'on ne lit pas » ; — dans Ballanche, elle a aimé le dèTOuement à tout faire; dans Matthieu de Montmorency, la vertu monotone ; dans Jean- Jacques Ampère, le divertissant désespoir d*un littérateur entêté d*amour. Elle n*â cédé à personne. Son. cœur était froid, quoi de plus certain? Pourquoi demander à je ne sais quelle chronique le secret de cette froideur? Un physiologiste vous le dirait peut-être. Un critique ne le peut pas. Lamartine l'a essayé : « 11 y avait, dit-il, un mystère dans sa beauté ; ce mystère la condamnait à l'éternelle pureté du marbre. » Comprenez-vous ?

Au fait, madame Récamier avait été mariée très jeune, et c'est bien la faute de son mari si elle ne Ta pas été davantage... Les histoiriens de sa vie intime le disent assez clairement. « Malgré Téclat de sa brillante existence, elle aurait payé cher, dit finement madame Cheuvreux, les bonheurs légitimes qui lui ont manqué...» Madame Lenormand nous fait comprendre, avec moins de ménagement, ce que le mariage n'avait pu donner à sa mère adoptive : « Les affections qui sont la véritable félicité et la vraie dignité de la femme lui manquaient. Elle n'était ni e'pouse /li mère ; son cœur désert, avide de tendresse, cherchait un aliment à ce besoin d'aimer dans les hommages d'une admiration passionnée dont le langage plaisait à ses oreilles... » Tout cela est très bien dit ; et Sainte- Beuve était dans son droit quand il décernait à l'idole de l'Abbaye-aux-Bois cette couronne virginale si bien préparée par les mains de sa fille : m Laissons, dit-il, sous sa couronne pure une figure unique, la plus savante des vierges dans l'art de dompter et d'apprivoiser les cœurs... })

Disons plus : si madame Récamier avait été aussi impuissante pour la maternité que la chronique l'a rapporté, aurait-elle jamais songé au divorce en vue d'un nouveau

280 POSTHUMES ET REYENANTS.

mariage? On sait pourtant que l*idée lui en vint une fois, très sérieusement, vers 1806, pendant le séjour du prince Auguste de Prusse chez madame de Staël, à Coppet. Elle n*avait pas trente ans. Le prince était passionnément amoureux. Comment aurait-elle songé à une telle alliance si elle se fût défiée d'elle-même? Elle écrivit â son vieux mari, qui, sans s'opposer au divorce, ne le conseillait pas. Ce fut le tour de Taimable femme de se refuser au mariage, quand ce fou d*Âmpère en conçut, sur un mot qu*elle lui dit, la chimérique espérance, et plus tard encore, en 1847, quand Chateaubriand, devenu veuf et non moins vieux qu'elle, commit l'enfantillage de lui offrir sa main.

Madame Récamier ne pouvait ni se prêter au ridicule d'épouser un apprenti professeur en 1825, ni se résigner à rhéroîsme d'écrire son âge sur un acte de mariage en 4847. Mais le jeune et le vieux, elle n'a jamais voulu rompre ni relâcher les liens qui les ont tenus liés â son char jusqu'à la fin de sa vie. C'est là le trait vraiment distinctif de cette célèbre physionomie. Elle a voulu être adorée et admirée partout et toiyours, sans trop de choix même, malgré son goût naturel pour ce qui était distingué. « Du jour où j'ai vu que les petits Savoyards dans la rue ne se retournaient plus pour me regarder, j'ai corn* pris, disait-elle, que tout était fini... i Elle disait cela et ne le croyait pas. « Une coquette ne se croit jamais vieille et ne se rend jamais sur la passion de plaire et sur l'opinion qu'elle a de sa beauté ^.. » C'est bien pour elle qu'un jardinier, un manœuvre sont des hommes, non pas seulement devant Dieu au sens de l'égalité chrétienne, mais èomme sujets de son prestige. Tout homme, on l'eût dit, devait hommage à la reine de l'Abbaye. Ne pas

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