Œuvres de Boufflers
plaisir. La rançon, Boufflers la paie en roi dont l'épargne ne s'épuisera pas plus au Sénégal qu'elle n'était à court dans les salons de Paris ou chez ses jolies clientes de Genève. II écrit un gour à madame de Sabran, après lui avoir exposé les griefs qu'il a contre un de leurs amis communs ; il était déjà au Sénégal : •
« ... Je veux tout oublier; le jour où je vous reverrai sera un jour d'indulgence pléniére» et je ne garderai plus rien sur le cœur, comme à la fête du sacre il ne reste personne dans les prisons... » — « Quand reverras ton amant, lui écrit-il ailleurs, tu seras fière d'être à lui (car il sera devenu digne de toi) ; tu l'aimeras à la vue du ciel et de la terre, et tu feras un triomphe d'un amour dont tu iaisais un mystère... » Ailleurs il lui dit que, a dans ses plus fâcheux instants, elle sait conserver la grâce comme le gladiateur mourant... »
Madame de Sabran avait la grâce ; avait-elle de l'esprit? Elle était savante, traduisait Titalien, l'anglais, même le latin. Elle faisait des vers, non pas toujours avec bonheur, témoin ceux-ci où elle félicite ironiquement son ami, àpropos d'une nuit passée dans la cabane d'une bonne vieille :
Peut-être même qu'à la place Du bon chevalier Robert, Dans un aussi fâcheux revert, Tu n'aurais pas été de glace.
Car la beauté et la laideur
Ont les mêmes droits sur ton cœur,
Et tu prise aussi bien le chardon que la rose.
Malgré tout, quand on se demande si madame de Sabran avait de l'esprit, on ne peut, après la lecture de sa correspondance, s'en tenir à l'opinion de M. Arsène Hou^saye, quoique si bon juge en pareille matière, et dire comme lui « qu'elle n'en avait pas ». Tout au moins avaitelle l'esprit qu'on prête si volontiers à la grâce et à la
beauté. Quelqu'un demandait à BoufHers, à propos d'une jeune femme fort jolie et fort à la mode : a Â-t-elle de l'esprit? — Oui, dit-il, comme une rose. »
11 me reste trop peu de place pour mieux \raiter madame de Sabran. Elle avait été une rose. Elle en avait conservé le parfum ef le charme épanoui. Son intelligence, très cultivée en dépit de ses mauvaises rimes, prêtait à son style une certaine verdeur résistante dans un naturel agréable. Jamais beaucoup de relief ; mais combien de pensées délicates, d'effusions touchantes, de redites doucement monotones, malgré tout le mal que j'en ai dit ! Âh ! comment dit-on si bien ce qu'on répète si souvent? Madame de Sabran raconte d'ailleurs d'une façon piquante tout ce que le mouvement extérieur de la société lui montre ou lui apporte. Elle a des épigrammes sanglantes, avec un air d'innocence, et elle fait des portraits qui s'attachent à vous, si elle vous veut du mal, comme des écriteaux de justice à un condamné. Elle a donc de l'esprit puisqu'elle sait être méchante en vous amusant. Les pessimistes et les médisants sont, pourle plus souvent,une race si ennuyeuse! « Je fais rire tout le monde, dit-elle quelque part, jusqu'à notre beau-pére b (le général de Gustines, dont le fils allait épouser mademoiselle de Sabran). Faire rire un beau-père I avouez que le moi est charmant. On a cité ce qu'elle écrit du maréchal de Soubise, au lit de mort, « perdant sa dernière bataille » ; et de madame de Montesson « conservée dans une armoire ». Elle n'aime pas M. de Galonné : cil a été hué, dit-elle (1787), en passant par Verdun pour se rendre à sa terre d'AUonville. On l'a couvert de boue. On a voulu s'emparer de ses chevaux pQur lui faire faire le tour d une place où, dans l'instant même qu'il passait, on pendait un pauvre petit voleur (souligné), qui n'aurait pas demandé mieux que de lui céder la place, car à tout seigneur t^ut honneur... »
Ne finissons pas sur ces malices un peu fortes de la passion politique. Les femmes (je leur demande humblement pardon) sont sujettes à ces vivacités dans la poIé' mique qu'elles font au coin du feu, entre amis, ou la plume à la main. Elles pendent volontiers (en effigie) leurs contradicteurs. Par bonheur la comtesse de Sabran, si rude aux puissants et aux ambitieux, avait pour les pauvres un fond de bonté inépuisable. La bonté est, devant Dieu, une plus sûre rançon que l'esprit. Si elle trouve la confession une cérémonie désagréable, à laquelle pourtant elle se résigne k{ en femme de bien », les prisons l'attirent et les hôpitaux ne la rebutent pas. Dans la prison de Guise, elle trouve une foule de malheureux qui expient sur la paille des souterrains du vieux château .féodal le crime de ce quelque petite contrebande de sel et de tabac », à échanger avec du pain pour la subsistance de leur famille. Grand émoi de la brillante conf)tesse ! « J'ai pris leurs noms sur mes tablettes, et je vais, dit-elle, écrire au gros seigneur Varanchau (le fermier sans doute) pour obtenir leur grâce. S'il me refuse, je me brouille avec lui comme avec quelqu'un qui n* a pas plus d'âme que d'esprit,,, »
Boufllers, lui, a tout cela. Il a une autre célébrité que celle de son rare esprit dans le monde; il a celle de son exceptionnelle bonté, u La base de son caractère, écrivait le prince de Ligne, est une bonté sans mesure. 11 ne saurait supporter l'idée d'un être souffrant. Il se priverait de pain pour nourrir même un méchant, surtout son ennemi. Ce pauvre méchant! dirait-il... » Nous retrouvons, à chaque page de sa correspondance, la trace de celte bienveillance à tout risque. La lettre qu'il écrit du Sénégal à son oncle le maréchal de Beauvau, et qui est, sous d'autres rapports, une œuvre sérieuse et considérable, digne de la mission difficile qui lui est confiée, — cette lettre, ou plutôt ce Mémoire, est rempli de ces témoignages
de philanthropie désintéressée qui honorent l'homme en lui plus encore que le gouverneur. Un jour, parlant d'un inférieur pervers et récalcitrant qu'il ne peut destituer qu'en le ruinant sans ressources : « Quand je pense, ditil, que je ne puis me venger qu'avec une massue, tout mon ressentiment s'apaise... » Encore un pauvre méchant! Ailleurs, entre une poursuite qui doit aboutir, envers d'infimes délinquants, à des cruautés atroces s'ils sont condamnés, et le blâme sérieux qu'il encourt en laissant le délit impuni, il prend le dernier parti. « Je sauverai encore la vie à quelques hommes, dit-il, à mes risques et périls, comme cela m'est arrivé deux fois déjà depuis que je suis au monde. » 11 y a bien quelque chose à réclamer ici, contre la bonté du chevalier de BouHlers, au nom de la justice. Mais la justice saura bien s'en tirer, tardopede».. Le risque qu'il court de faire porter en partie sur lui le poids d'une répression excessive, qu'il détourne de la tête de quelques misérables, l'absout devant l'humanité, et ne le compromet pas devant Dieu.
Homo mm! Au xviii*^ siècle, la bonté, facile chez les femmes, trop rare chez les hommes, devient, aux approches de la Révolution, l'humanité.
Hélas ! la Révolution n'a guère respecté cette vertu, quoiqu'elle se vante de l'avoir inventée! Elle en fera plus tard une institution, un devoir public ; c'est son honneur ! J'aime que Boufflers en ait l'instinct et le goût, et que madame de Sabran s'y laisse attendrir. C'est le rachat de ces vieilles mœurs, de ces vieilles amours! J'aime que cette veuve légère et facile, ce peintre de pastel, ce libertin élégant, que ces amoureux surannés portent ainsi au fond de leur conscience ce lest salutaire, l'amour de l'humanité, qui valait mieux, tout compte fait, que leur théodicée, leur philosophie et leur morale.
(2 février 1875.)