‹ Posthumes et revenantsChapitre 4 sur 43 · VNE REINE DE SABA. DE LA RUE SAIKT-HON ORÉ · texte numérisé non relu

VNE REINE DE SABA. DE LA RUE SAIKT-HON ORÉ

Les morts vont vite sur cette pente glissante des publications posthumes où ils se révèlent à nous tout entiers. Pour ma part, il semble que je n*aie d'autre office, depuis quelques mois, que de recueillir, au fur et à mesure qu'ils nous les apportent, les témoignages des morts contre eux-mêmes: — Hier Mérimée et Ampère; la veille Bouffters et madame de Sabran; aujourd'hui, madame Geoffria. Cette chasse aux correspondances, dont I'o])]et nous est fourni tantôt par des mains inconnues ^ tantôt par de délicats érudits qui nous donnent pour garanties de leurs découvertes des noms honorables, — celte chasse nous plaît. Et pourtant, le dirons-nous? elle n'est pas sans une certaine fatigue morale. Le malin plaisir qu'on éprouve à lire au fond des âmes, trahies par elles-mêmes, ne compense pas toujours le chagrin de les voir parfois si égoïstes, si vaines, si défaillantes, dans le miroir posthume où leur involontaire indiscrétion nous les décrouvre.

Je croyais connaître madame Geoffrin : mais on ne sait jamais bien que ce qu'on a étudié à fond, de même qu'on n'apprend pas l'histoire dans des abrégés. Madame Geoffrin était une légende. On la voyait à travers les éloges de ses familiers (ils étaient nombreux et célèbres), présidant ses dîners hebdomadaires, gouvernant son salon, distribuant ses culottes, avisée efr bienséante, étroite et correcte^ bourgeoise-damoiselle dans le pays du Bourgeois- Gentilhomme, mais n'ayant pas trouvé dans le « troupeau » de ses fidèles, comme elle les nommait, un Molière pour la peindre ; peut-être parce qu'elle leur donnait de trop bons dîners. L'auteur comique qui devait la mettre sur la scène est à la fin trouvé, et ce comique c'est elle. La comédie où elle joue le principal rôle, par-dessus la tête d'un roi, c'est elle qui l'a conçue, qui l'a écrite, qui Ta jouée en personne ; et c'est M. de Moûy qui a eu la fortune de la découvrir, le talent d'y mettre de l'ordre, de l'ensemble, d'en distribuer habilement les scènes sans changer un mot au texte, mais en le rendant, par la piquante variété de ses annotations, plus clair que le jour. Tel a été le bonheur, tel est le mérite de M. de Moûy 11 nous a donné sans trop se l'avouer à lui-même, et en nous laissant le péril, peut-être l'injustice de nos commentaires, — la comédie de madame Geoffrin. Il a fait plus : il a trouvé, madame Geoffrin aidant, le titre de sa pièce. Cette honnête bourgeoise, quand elle eut l'étrange idée de rendre visite au roi de Pologne, s'était comparée à la reine de Saba allant visiter le roi Salomon. H. de Mouy l'a prise

au mot; il rappelle « la reine de Saba de la rue Sainl-Honoré ». Le mot restera*.

J'ai parlé d'une légende de madame Geofi'rin. Irez-vous, en effet, chercher sa véritable histoire dans les éloges complaisants où sa personne n*est pas moins voilée que sa figure elle-même, sous celte coiffe discrète qui Tenveloppait jusqu'au menton? Demanderez-vous plutôt sa ressemblance à ces réserves, plus ou moins dénigrantes, auxquelles les plus hardis parmi ses convives ne se livrent guère qu'en tremblant? Ni Harmontel, « son voisin », comme elle l'appelait plaisamment parce qu'elle le logeait, et qui ne craignit pas de lui décocher quelques traits que nous recueillerons en temps utile ; ni Montesquieu qui, dans plusieurs de ses lettres familières, se fâcha tout rouge, comme nous le verrons, contre sa trop exigeante amie ; — aucun témoignage, ni ceux-là ni d'autres, n'avait prévalu contre l'impression laissée dans la chronique des salons du xviii® siècle par cette femme célèbre ; et, sans la publication récente de M. de MoUy, l'heureuse veuve du miroitier Geoffrin s'en allait droit à la postérité, embaumée comme les jardinières de son salon, et aussi irréprochable que ses entremets sucrés. M. de Hoûuy l'attendait là, sur le seuil de C"t avenir qu'elle s'apprêtait à franchir sans bruit. Il l'attendait, sans malveillance, non sans malice, sa correspondance à la main.

Madame Geoffrin, ce semble, écrivait peu. Mais elle écrivait bien, sans éclat, sans distinction, surtout sans orthographe, mais avec netteté et avec entrain ; et puis, elle était sincère. Sa sincérité sera pour nous et pour le

\.- Correspondance inédite du roi Stanislas-Auguste Poniatowskl cl de madame Geoffrin (1764-1777), avec une introduction par M. Cliarles de Moûy. — (E. Pion.)

public la rançon de quelques-uns de ses ridicules ; — leur excuse, ce serafit trop dire.

Quelque bruit qu'ait pu faire en son temps la visite que madame Geoffrin fit au roi Stanislas en 1766, les historiens n'en ont pas tenu grand compte. Mais si, par cette route qui l'a menée triomphalement à Varsovie , madame Geoffrin n'est pas entrée dans la politique européenne h cette époque, elle est sortie de la Fable ; et c'est bien elle qui pourrait nous dire aujourd'hui ce que Stanislas lui écrivait à la veille de ce voyage : «Vous me verrez à jour. » Enfin, nous la voyons en effet. Elle échappe aux demi-teintes, aux nuances discrètes, aux commérages équivoques, au parler contenu, à la liberté restreinte, à la discipline jalouse qui caractérisait son salon ; et elle s'élance, comme le poltron révolté, dans une série de démonstrations, — idolâtrie, amoureuse ivresse, sensualités idéales, aventureuse ambition, — où nous aurons quelque peine à la suivre.

L'histoire n'est pas longue des relations qui avaient dès longtemps précédé cette correspondance entre madame Geoffrin et le roi Stanislas. Ils s'étaient connus à Paris vers 1753. Stanislas était le fils d'un grand seigneur polonais, très mêlé, et avec un singulier éclat, à l'histoire militaire et diplomatique des puissances du Nord depuis le commencement du siècle. Madame Geoffrin écrit de lui quelque part : « J'ai connu le père du roi de Pologne en France où il fit deux voyages assez consécutifs. Nous eûmes une liaison tendre et suivie : il ne passait pas de jour sans me voir. Il me dit qu'il voulait que je fusse la mère de ses enfants. Je lui jurai d'en remplir tous les

devoirs. J'ai accompli mon engagement : j*en ai vu cinq à Paris ^ 9 Des cinq enfants du comte Poniatowski, madame Geoffrin distingua surtout celui qui devait être roi. Elle n'avait pas la main malheureuse. Elle posa pour le rôle de mère, ayant déjà cinquante-quatre ans, vis-à-vis de ce Jeune homme qui n'en avait pas plus de dix-neuf, lui donna de bons conseils trop peu suivis, paya ses dettes sans cesse accrues, et finalement, après trois ou quatre mois seulement de cette tutelle volontaire, l'abandonna à sa destinée. On sait ce qu elle fut. Le séduisant pupille de la vieille Geoffrin fut l'amant de la grande-duchesse Catherine, ambassadeur à sa cour quand elle devint impératrice de Russie, son protégé jusqu'à se faire nommer roi quand Taltière souveraine eut jeté, sur le royaume prêté à soh favori, ce regard de convoitise ardente qui alluma Imcendie dans lequel périt la Pologne. Stanislas avait été élu en 1764. L'honneur était grand, l'aventure singulière, celle d'un galant couronné par sa maîtresse, pour la plus grande gloire et le profit manifeste de celle-ci. G*est dans la remarquable étude dont M. de Moûy a fait précéder la Correspondance de Stanislas qu'il faut chercher tout ce qui se rapporte à la première moitié de ce règne, aussi long que malencontreux. Ni le roi, ni son peuple, ni ses adversaires du dedans et du dehors n'avaient jamais été jugés avec plus de sagacité et de vérité, sans parler du talent de l'historien qui est de premier ordre.

La Pologne, qui depuisun siècle se détruisait elle-même, tantôt lentement par le vice de sa constitution, tantôt avec Téclat assuré,, môme dans son déclin, à ses qualités guerrières, la Pologne n'était plus qu'un champ de bataille ouvert à l'invasion de ses voisins, et où son roi seul ne pouvait combattre. Entre les confédérations catholiques

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