Esquisses morales, ■ 2. Esquisses morales
Nous nous contentons de ce que le sens commun et l'honnêteté lui répondent.
Après l'orgueil d'être belle, Torgueil d'être noble. Daniel Stem a la fierlé du sang, sans aucun de ces préjugés nobiliaires qui peut-être auraient fait le vide autour d'elle* parmi tant d'admis plus ou moins engagés dans les voies ou dans les doctrines de la démocratie pure. Quoi qu'il en soit, la descendante des Flavigny par son père, un émigré du bon temps, s'occupe à recueillir brin à brin, dans ses Souvenirs, toutes les feuilles éparses de son arbre généalogique dont les branches s'étendent avec un luxe de végétation exubérante dans le !•' chapitre de
son histoire : « Mon père, cela se voyait tout d'abord,
était de bonne race française. Les comtes de Flavigny descendent d'une ancienne famille originaire de la Bourgogne noblesse d'épée, s'il en fût, mais pourtant
jamais étrangère aux lettres, distinguée dans l'Église et
dans les ambassades Les Flavigny portent échiqueté
d'argent et d'azur, à Vëcusson de gueules en abyme... La ville et l'abbaye de Flavigny (Flaviniacum) près de Nancy ; la petite ville du même nom dans le voisinage de Dijon ; plusieurs châteaux {Souhe', JuiUy, Chambry), la terre de Charmes, près la Fère, rappellent encore les divers établissements de ma famille dan^ trois provinces... » Arrêtons-nous ; le chapitre a quinze pages qui eussent fait envie au duc de Saint-Simon. Être une belle fille devant Dieu et le dire au public sans trop de déguisement, être une grande* dame devant des libéraux ; — il n'est plus permis de douter que Daniel Stern n'ait attaché une grande importance à cette double démonstration.
Je trouve encore ailleurs, dans ses Souvenirs^ des traces de cette exaltation du sens personnel qui ne la quitte guère, et qui se trahit parfois sous sa plume en naïvetés dont l'effet sur le Jecleur n'est nullement mé-
lancolique. Yoici, par exemple, comiiient le retour de File d'Ëlbe, qui a été un si considérable événement pour tout le monde en 1815, prend, dans le souvenir de Tauteur, le caractère d'un désagrément personnel pour mademoiselle deFlavigny, qui se plaint de cette perturbation qu'est venu ainsi jeter le grand empereur dans la paix de son enfance : « Son épée conquérante qui jnenaçait l'Europe tranchait sans le savoir, dans l'ombre de mon existence, les premiers liens de l'habitude qui me rattachaient encore au berceau.... » Sans le savoir! Napoléon, en effet, n'avait pas prévu cela, et mademoiselle de Flavigny sortit de la France avec sa famille pendant que le glorieux exilé y rentrait.
Ainsi grandit, année par année, pour ainsi dire, la personnalité de l'aimable conteur, et il ne serait pas nécessaire d'aller chercher dans les Appendices, en dehors de son récit, d'autres preuves de cette /avorable opinion qu'elle a d'elle-même et de sa destinée,- si nous n'en trouvions là quelques-unes que leur extrême singularité nous dénonce. M. de Chateaubriand s'étant fait lire un jour le seul roman que Daniel Stem ait, je crois, publié et qui avait pour titre Nélida : « J'aime ce talent singulier )), dit-il. Daniel Stem le sut ; elle aimait aussi M. de Chateaubriand, et depuis longtemps. Bien avant la publication de son livre, n'ayant guère plus de seize ans, mademoiselle de Flavigny s'était sentie, dit-elle, tout à fait chateaubrianisée. L'auteur de René l'avait moralement séduite: « De telle sorte, écrit-elle avec ce goût singulier de rapporter à sa personne les plus sérieux événements du siècle, — de telle sorte qu'il ne fallut pas moins de deu^ révolutions (1830 et 1848), et de toute leur puissance d'affranchissement pour m'arracher à ce grand fascinateur, à ce Jean-Jacques aristocratique qui régnait alors sur la jeunesse et sur les femmes en particulier,., »
Daniel Stern fit un jour une visite à une célèbre devineresse, mademoiselle Lenormant, et c'est le récit de cette entrevue que nous avons trouvé dans les Appendices ; — récit moins étrange assurément par les prédictions de la sorcière, devenue vieille et d'autant plus clairvoyante, que par la complaisance avec laquelle Tauteur des Souvenirs les a receuillies :
«... Un changement total dans votre destinée se fera d'ici à deux ou trois ans, lui dit mademoiselle Lenormant. (C'était en 1834. Mademoiselle de Fiavigny avait vingt-neuf ans ; elle était mariée depuis 1827). Ce qui vous semblerait à cette heure im^tossible se réalisera. Vous changerez entièrement de manière de vivre ; vous changerez même de nom par la suite, et votre nouveau nom deviendra célèbre non seulement en France, mais en Europe. Vous quitterez pour longtemps votre pays. Lltalie sera votre patrie d'adoption, vous y serez aimée et honorée. Vous aimerez un homme qui fera sensation dans le monde, et dont le nom fera grand bruit. Vous inspirerez de vifs sentiments d'inimitié à deux femmes qui chercheront à vous nuire par tous les moyens possibles. Mais, ayez confiance, vous triompherez de tout. Vous vivrez vieille, entourée de vrais amis... »
La même année, et quelques jours après la consultation de Daniel Stern, qui n'était encore que madame d'Agoult, un fameux romancier, Eugène Sue, allait voir la sibylle de la rue de Tournon, et madame d'Agoult, ayant désiré savoir ce qu'elle lui avait dit, recevait de lui, dans une lettre, cette réponse dont voici seulement quelques lignes :
«... Ho! ho! me dit Toracle après avoir attaché sur moi des yeux pénétrants et moqueurs, voici quelque chose de nouveau et de fatal. Vous éprouvez un sentiment auquel on ne répondra pas... — Je voulus nier : — elle insista. Elle me parla d'esprit rare, de charme infini ; elle me fit un portrait que je n*oserais pas retracer ici, mais, qui n'était pas méconnaissable. Alors, ajoute Eugène Sue, me voyant si complètement deviné, je me
tas, en me bornant à lui demander s^il n'y avait donc aucun espoir... La vieille se remit à calculer avec une infernale complaisance. Hélas ! Madame, le résultat fut absolument le même : un sentiment profond, passionné, sans nul espoir, trouble mon présent et détruit mon avenir.... »
Daniel Stern a dû recevoir plus d'une déclaration pen« dant sa longue vie. Elle ne nous a, par malheur, donné que celle-là; mais avouons qu-elle Ta bien choisie. Le vaillant comte de Lagarde, qui Taimait, elle jeune fille, lui âgé de plus de quarante ans, fut-il moins discret que Tauteur des Mystères de Paris? On ne Ta jamais su. Ce que nous savons, par le délicat récit de mademoiselle de Flavigny, c'est qu'au moment de faire un voyage de quelque durée, le comte, aussi aimé qu'amoureux, aurait bien voulu rester. Elle n'avait qu'un mot à dire : Restez ! Ce mot décidait de son destin et assurait son bonheur.
Elle le pensa et ne le dit pas...
Madame, et si jamais je vous fus cher!... — Sortez!
Pudeur ou fierté, le silence de mademoiselle de Flavigny fut presque aussi cruel que le congé fatal qui envoyait Bajazet à la mort.
Ainsi tout se précisé dans la physionomie de Daniel, tout se rapproche de l'ébauche qu'au début de cette élude nous avons tracée d'instinct pour ainsi dire et d'après le renom plus ou moins altéré de l'original. Elle est une orgueilleuse qui a trouvé le secret de rester charmante. Si elle ne professe pas l'humilité devant Dieu, et si la Providence qui veille sur tout le monde ne lui semble pas faite pour elle, elle é. un bon génie, détaché d'en haut pour son service personnel, et qui, dit-elle, « me voulait du bien, qui me dérobait parfois comme dans un nuage aux poursuites de mes ennemis... » Cela n'était guère arrivé jusqu'alors qu'aux déesses fourvoyées
dans les. combats de Tlliade, à Venus ou à Junon. Cornment Daniel Stern accorde-t-elle ce souvenir mythologique, appliqué à sa propre destinée, avec ce qu'elle écrit quelques lignes plus loin : « Je ne crois, est-il besoin de le dire? à rien de surnaturel )> Son éducation n*y portait pas. Dirigée par son père, elle avait reçu, s'il faut Ten croire, toute une instruction fantaisiste où Horace et Ovide, Rabelais et la Fontaine, Voltaire aussi, fournissaient les dictées paternelles qu'écrivait Tenfant.... « Je connus Tenlévement de Proserpine bien avant TAnnonciation de la Vierge Marie; et j'ignorais encore la crèche et TEnfant-Jésus, que déjà j'admirais le berceau prodigieux du petit Hercule.., » Sérieuse, malgré tout, même dans le premier âge, « n'ayant jamais eu le goût des poupées, tout enfant, dit-elle, il me fallait déjà la vie et la vérité ».
Jadis Galon, enfant, fut un boudeur sublime.. ^
Mais vienne l'âge, — non pas celui qui flétrit le visage, qui épaissit les formes et qui détruit nos espérances avant nos désirs; vienne l'âge heureux, brillant, inspirateur, l'âge de l'expansion fortunée et du sentiment profond, Daniel Stern, jeune fille, conservera ce double caractère que les dévotions du Sacré-Cœur, un moment maîtresses de son âme, n'effaceront pas de son esprit : elle sera une rêveuse des bords du Rhin où elle est née, un esprit libre des rives de la Loire où jusqu'à son mariage elle a passé vffie grande partie de sa vie dans les châteaux aristocratiques de sa famille. Buckle, un historien philosophe de notre temps, parle quelque part de la manière dont s'éleva et se développa, sous le règne du grand Frédéric, l'intellect allemand sous l'aiguillon de l'esprit français. « Il me semble, écrit Daniel, qu'il s'est produit dans mon
éducation quelque chose d'analogue... » Aussi, grâce à cet accord des deux méthodes, « mon intelligence, ajoutet-elle, et il faut bien qu'il me soit permis de le dire, y acquit une étendue et des facultés synthétiques assez rares chez les esprits exclusivement dressés à la française... » Il est impossible de se mieux peindre, avec moins de modestie peut-être; car elle a aussi» elle a surtout l'orgueil de l'esprit.
Malgré tout, « la sève de la jeunesse montait, écrit Daniel; avec elle des curiosités infinies... » Une bibliothèque, placée dans un petit boudoir où étudiait la jeune fille, renfermait un certain nombre de livres qui auraient pu effaroucher un naturel moins vaillant. On les lisait l'œil collé à la page, l'oreille au guet, le cœur ému... « Je ne rêvais plus que ravisseurs, blancs palefrois, bergers fidèles. Je savais désormais que le parfait bonheur c'était de voir à ses pieds un beau chevalier qui jurait d'aimer toute sa vie. Bientôt ce beau chevalier m'apparut dans la personne du jeune fils d'un hobereau de notre voisinage qui, dés l'abord, charma mes yeux... Il était blond, blanc et rose... » Laissons ces enfants jouer leur petit jeu. Il n'y a là qu'une amourette. La coquetterie n'est pas loin. C'est à Francfort, dans la cité natale, que nous la verrons se révéler, sous une forme étrange, au milieu du cercle de la grand'mère Bentham, où mademoiselle de Flavigny passe quelques mois tous les ans, non sans ennui, non sans quelque diversion non plus, puisqu'elle y rencontre un jour madame de Staël, une autre fois Gœthe qui lui donne sa bénédiction, plus tard H. de Chateaubriand qui la trouve « singulière ». C'est à Francfort, où elle a été conduite après la mort de^n père, qu'une sorte de gravité précoce, se mêlant à une douleur si naturelle et si tendrement ressentie, commence à trahir pour le monde le secret de sa pudique croissance. L'es-
prit se formait plus vite encore; et il arriva qu*un jour» son deuil achevé, et pendant une valse que les bienséances françaises interdisaient alors aux jeunes personnes, un vieux diplomate étant venu s'asseoir près d'elle, la conversation s'engagea, que l'Excellence fut enchantée, qu'il le dit à ses collègues et que tous y vinrent l'un après l'autre, le ministre d'Angleterre, celui de Danemark, le syndic de Hambourg. « Chaimés, nous dit-elle, de trouver dans une enfant le sérieux d'une intelligence formée, on m'entoura, on me flatta, on me fit la cour,.. Mon frère &'en aperçut, et ils décidèrent, ma mère et lui, que, s'il fallait revenir une autre année, on me laisserait à Paris. Mais on ne me dit rien du complot, et je continuai à m'amuser dans la très flatteuse et très dangereuse compagnie des vieux diplomates du Bundestag. »
Revenue à Paris et prudemment mise au couvent du Sacré-Cœur, mademoiselle de Flavigny ne manque pas cette occasion de donner l'essor soit à l'esprit critique que la règle d'une si sainte maison n'est pas faite pour endormir ou décourager, soit aux penchants extatiques si étrangement associés à un très ferme esprit, et qui auraient pu, un jour ou l'autre. Dieu aidant, constituer pour elle une véritable vocation religieuse. On y arrive de plus loin. Un jésuite, le père Yarin, désigné comme guide spirituel du futur auteur de Nélida^ « s'appliqua, de toute sa souplesse, à détourner, à tromper mes curiosités intellectuelles. 11 éluda mes questions, m'exhortant à me défier des pièges de Satan, du désir de savoir et du besoin de comprendre... et il me jeta aux pieds du crucifix, dans les bras de Marie, dans ce qu'il appelait le sein de Dieu, où toute raison devait s'abîmer. »
Nous savons surabondamment, par toute la série des éciits de Daniel Stern encore plus que par ce livre nouveau que nous étudions, comment elle sut échapper plus
tard, avec tout Tëclat d'une conversion en sens contraire, à ces premières et habiles atteintes de l'édification religieuse; et c'est à Théroîne de son roman, à la comtesse de Kervaens (Nèlida) qu'il faudrait demander la formule de raiTranchissement que l'auteur accomplit plus tard, pendant cette seconde période de sa vie qu'il n'a pas voulu nous raconter.
«... Madame de Kenraens, irestée, même après son mariage, sous Fempire des instructions reçues au couvent, n'avait osé céder à la tentation de lire aucun livre philosophique. Le P. Âimery (son directeur), comme tous ceux de son ordre, se montrait plein d'indulgence pour les faiblesses de la chair, mais impitoyable pour les hardiesses de Tesprit... Madame de Kervaens (devenue libre et s*étant mise à lire les œuvres de Jean- Jacques Rousseau) fut très naïvement surprise à la rencontre^ d'un si grand nombre d'idées qui jusque-là lui étaient demeurées étrangères... L'éloquence de Fauteur d'Emile lui causait des frissonnements d'admiration et de sympathie.... Elle écoutait sans scrupule et se laissait aller avec candeur sur cette pente insensible qui la conduisait pas à pas, sans secousse, hors de Fenseignement révélé et des croyances orthodoxes. Les jours se succédaient ainsi, tristes, étranges et doux... *. »
S'il n'est pas défendu d'étudier ainsi, dans l'histoire d'une héroïne de roman, celle des idées et des sentiments de l'auteur lui-même, nous n'avons aucun droit d*y chercher des ressemblances plus délicates ; mais tous les germes que l'auteur des Souvenirs a comme semés d*ufte main indifférente dans ce livre de sa vieillesse, ils semblent se développer, croître et mûrir dans le principal personnage créé par son imagination romanesque. Nèlida semble quelque chose de plus que la fille de son génie et l'enfant de ses veilles; elle est sa sœur par l'éducation» par l'esprit, par la beauté, par sa « sévère destinée ».
i. mtdat p. 129.
Elle a moins d'orgueil que Daniel Stern, soit que l'auteur des Souvenirs ne se fût pas bien rendu compte de ce qu'il y avait de trop en ellç, spit qu'une nature plus douce avec les mêmes passions, et plus calme en quelque sorte dans la même ardeur, ait souri davantage à son pinceau. Nélida aime un artiste célèbre par son talent et sa beauté. Elle se laisse entraîner par lui dans toute sorte d'aventures dont la trahison finale de l'amant n'est pas la moins facile à prévoir. Est-ce donc pour son héroïne, est-ce pour elle-même que l'auteur des Souvenirs écrira plus tard que, dès le couvent, elle avait laissé paraître une faculté singulière « qui devait, dit-elle, se développer en moi, et qui a donné occasion plus tard à beaucoup de gens de me méconnaître : un penchant à ne rien examiner, à ne rien voir de défavorable chez quiconque possède à mes yeux ce qu'on appellerait aujourd'hui une qualité maîtresse^ un don, une grâce, un charme rëel; la puissance de m'attacher à ce don unique, et de braver, dans ma prédilection, les plus équitables jugements de l'opinion; une adoration instinctive enfin, germanique ou païenne, je ne sais, mais peu française, peu chrétienne, à coup sûr, — un culte véritable de la beauté?.,. » On va loin avec cela ; pourtant, quand vient le jour où le monde la réclame, où cette grande lueur du mariage, incertaine et brillante, se montre pour elle à l'horizon lointain, — au moment de franchir celte grille austère qui l'en sépare encore : « A un mot que me dit ma mère de ses projets de divertissements pour moi... je fus sur le point d'éclater en sanglots... je ne sais quel effroi troublait mes esprits... Pourquoi? je n'aurais su le dire. Je ne voyais devant moi que promesses de la plus douce existence. Et pourtant j'avais peur, peur de ma jeunesse, peur de ma vie!... »
Fallait-il nous arrêter là, nous comme elle?
Après avoir eu peur de la vie avant d'en avoir éprouvé les cruelles et déchirantes douceurs, on dirait que Daniel Slern Ta redoutée plus encore dans les souvenirs qui lui en étaient restés.*. Mais qu'importe le récit de sa vie pas-* sionnée, si elle nous a montré tous les germes d'où sa passion est sortie, tous les éléments qui ont composé son destin? La malignité humaine aurait pu gagner, à une confession plus explicite, une satisfaction plus complète. La raison de sa vie, son livre deM877 nous l'a donnée.
Quant à nous, nous avions lu tous les sérieux écrits qui avaient fait la légitime renommée de Daniel Stern et mis une auréole brillante autour de son nom d'emprunt. Ces ouvrages nous avaient donné d'elle l'idée d'un esprit très distingué, sinon supérieur, aimant à se hausser plus que capable de s'élever naturellement dans la sphère des abstractions morales, — se hasardant volontiers dans les thèses de philosophie sociale, insoucieux de s'y perdre; — esprit chimérique sans abandon, avec l'instinct de l'idéal et le goût du réel, — au demeurant une intelligence libérale jusqu'à l'erreur et à Texcés, un dévouement, plus généreux qu'il ne l'est] d'ordinaire chez les femmes du monde, à La cause de l'humanité, du progrès, de la tolérance religieuse et de la liberté politique, avec des tendresses viriles pour ces déshérités des biens de la terre qui sont le grand nombre. Et aussi, le dirons-nous? en lisant tous ces écrits de Daniel Stern dont la série remonte à plus de quarante ans en deçà du temps présent, c'était plutôt un homme qui nous apparaissait par-des^ sous ce masque du pseudonyme, qu'une femme qui nous attirait et nous souriait. Tous ces livres S depuis le
i. miida (1843), Eznai sur la liberté (1846), Histoire de la révolution de Février (1849), Florence (1857), Esquisses morales (1859). Histoire des commencements de la république aux Pays-Bas (1872). Tous ces ouvrages se trouvent chez Calmann Lévy.
roman de Nélida jusqu'à Y Histoire de la république aux PaysrBas^ couronnée par l'Académie française sur le rapport de M. Mignet, — ces œuvres si diverses où la patricienne se révèle toujours plus ou moins par la distinction de son langage et la finesse souvent cruelle de sa main gantée, — une sorle de teinte sombre et d'involontaire obscurité les couvre par intervalles, comme un brouillard du Rhin allemand. Aussi, quand nous avons voulu nous représenter au vrai la physionomie de la femme dans l'écrivain, c'est à ce dernier-né de sa longue vie, à ce livre des réminiscences de sa jeunesse que nous avons demandé nos couleurs. C'est cette fine et spirituelle esquisse, tracée à plus de soixante ans par une main toujours jeune, qui vivra peul-être, s'il arrive qu'un jour ses autres œuvres plus savantes soient oubliées. La séduisante et intelligente femme aura très habilement consulté et servi, dans l'avenir, les intérêts de sa mémoire. Elle l'aura embaumée en quelque sorte dans les souvenirs et les impressions refieuries de ses premières années. Grâce à cet écrit de sa vieillesse, Daniel Stem figurera, comme un portrait de la famille, parmi les esprits les plus distingués de notre époque, dans l'éternelle fraîcheur de ses vingt ans où s'est arrêté son pinceau, avec cette coquetterie discrète qui, sans nous l'avoir fait connaître à fond, nous a permis de la deviner.
((.., J'ai vu, écrit la Bruyère, 30uhaiter d'être fille, et une belle fille, depuis treize ans jusqu'à vingt-deux» et» après cet âge, de devenir un homme ^.. »