LETTRES POSTHUMES
d'cn habitant des laudes.
Frédéric Bastiat a voulu, lui aussi, revenir en ce monde après sa mort. Voilà en effet qu'il y revient, sans trop se faire prier, un paquet de lettres familières à la main *. Sa renommée d*économiste n'y gagnera pas grand'chose; dans ces lettres, adressées en partie à laimable femme qui nous les donne, F. Bastiat a le bon goût de ne pas trop abuser de l'économie politique. Tout au moins y figure-t-il avec les qualités qui le faisaient aimer et distinguer dans le monde où il a vécu. Ceux qui ne le connaissaient pas pourront maintenant Taimer... sur sa parole. Il n'est évidemment pas sorti du tombeau pour médire des survivants et faire brèche d'impertinence, comme c'est trop souvent le goût du jour, au mur de la vie privée.
1. Lettres de Frédéric Bastiat, Paris 1877. Imprimerie de A. Quantin
iClaye).
Le portrait de Frédéric Bastiat, placé en tête de ce volume, doit être fidèle. L'habitant des Landes y figure avec sa rosette de représentant du peuple dans les deux assemblées de la république de Février : ce qui nous reporte aux deux années qui ont précédé sa mort (25 décembre 1850). L'auteur des Harmonies économiques a sa cravate blanche des joui^ de cérémonie. Sa physionomie est sérieuse et douce, son front soucieux, son regard Irisle. Sa correspondance ressemble pour une bonne part à son portrait. Bastiat échange avec madame Gheuvreux, avec son mari, avec leur fille, des lettres où se trahissent trop souvent le souci de sa santé profondément altérée, et Tobligation de chercher un soulagement à son mal dans un climat plus doux que Paris, dans une atmosphère moins excitante que la grande baraque do palais Bourbon. « Bien chère madame Cheuvreux », écritil en avril 1850; — et tout aussitôt, cette ligne écrite, comme s'il eût manqué à quelque convenance :
«... Pardonnez-moi, ajoute-t-il, ce mot est échappé à un moment d'etTusion... Nous autres souffreteux, nous avons, comme les enfants, besoin d*indulgence; car, plus le corps est faible, plus Tâme s'amollit, et il semble que la vie, à son dernier comme à son premier crépuscule, souffle au cœur le besoin de chercher partout des attaches. Ces attendrissements involontaires sont TelTet de tous les déclins, fin du jour, fin de Tannée, demi-jour des basiliques... Je réprouvais hier sous les sombres allées des Tuileries. Ne vous alarmez pas cepoidant de ce diapason élégiaque. Je ne suis point llillevoye, et les feuilles qui s'ouvrent à peine ne sont pas près de tomber. Bref, je ne me trouve pas plus mal, au contraire, mais seulement plus faible, et je ne puis guère reculer devant la demande d'un congé. C'est, en perspective, une soUtude encore phis solitaire. Autrefois, je l'aimais. Je savais la peupler de lectures» de travaux capricieux, de rêves politiques, avec intermèdes de violoncelle ; momentanément, tous ces vieux amis me délais*
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sent, même cette fidèle c(mipagne de l'isolement, la méditation. Ce n'est pas que ma pensée sommeille; elle n*a jamais été si active ; à chaque instant elle saisit de nouvelles harmonies, et il semble que le livre de rhumanilé s'ouvre devant elle ; mais c*est un tourment de plus, puisque je ne puis continuer à transcrire les pages de ce livre mystérieux sur un livre plus palpable, édité par Guillaumin. Je chasse donc ces chers fantômes ; et comme ce tambour-major grognard qui disait : « Je donne ma démission ; que le gouvernement s'arrange comme il pourra • , moi aussi, je donne ma démission d'économiste ; que la postérité s'en tire, si elle peut !.. »
Il y a tout Bastiat, le Bastiat de la fin, dans cette page où le sourire qui la termine se mêle aux trop réelles angoisses dont elle est semée. Oui, Téminent publiciste est là tout entier avec son allure un peu timide, son air (( des grandes Landes », comme disait Léon Faucher, SOI] découragement trop justifié, son goût croissant pour la solitude, son regret du travail devenu impossible, sans oublier le violoncelle, devenu muet. Cette démission, dont il semble plaisanter, elle est donnée de fait; ce congé, ce n'est pas le président Dupin qui Ta signé tout seul; c'est Dieu qui l'impose au pauvre député pour longtemps, pour toujours... Il va partir pour les Eaux- Bonnes d'où il ne reviendra^ après la saison, que pour faire acte de présence un instant à l'Assemblée. Puis il s'en ira stoïquement finir sa vie à Rome, « la ville éternelle », la ville des tombeaux, et où il semble qu'il soit le plus facile de mourir, quand on n'aspire pas à un enterrement civil...
Frédéric Bastiat était un esprit libre, pensant librement sut toute chose, — doucement enchaîné pourtant à des souvenirs d'enfance religieuse et de clocher natal s qui se réveillent à son chevet de mort, a Je veux, disait-il à Tami qui assistait à son agonie, je veux mourir
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dans la religion de mes pères. Je Tai toujours aimée, quoique je n*en aie pa^ suivi les pratiques extérieures... »
Quelques mois auparavant, pressé par H. Cheuvreux de continuer le travail des Harmonies : < Je tâcherai» répondait-il, d'y consacrer mes vacances. Le champ est si vaste qu*il m'effraye. En disant que les lois de Téco* nomie politique sont harmoniques^ je n*ai pas entendu seulement qu'elles sont harmoniques entre elles, mais encore avec les lois de la politique, de la morale et même de la religion (en faisant abstraction des formes particulières à chaque culte). 3'il n*en était pas ainsi, à quoi servirait qu'un ensemble d'idées présentât de l'harmonie, si cet ensemble était en discordance avec des groupes d'idées non moins essentielles? Je ne sais si je me fais illusion, mais il me semble que c'est par là, et par là seulement que renaîtront, au sein de l'humanité, ces irives et fécondes croyances dont mademoiselle Louise déplore la perte. Les croyances éteintes ne se ranimeront plus; et les efforts qu'on fait dans un moment de frayeur et de danger pour donner cette ancre à la société, sont plus méritoires qu'ils ne sont efficaces. Je crois qu'une épreuve inévitable attend le catholicisme. Un acquiescement de pure apparence, que chacun exige des autres, et dont chacun se dispense pour lui-même, ce ne peut être un état permanent... »
Ainsi s'associait, dans les idées de Frédéric Bastîat, l'esprit d'observation critique aux plus généreuses et aux plus expansives réserves de l'âme, la conscience, dirai-je amollie? ou attendrie par le cœur, la raison tempérée par 1b sensibilité. C'est bien le caractère de cette correspondance, ce qui en fait le charme et aussi le relief. L'âge de l'auteur, qui n'était pas encore la vieillesse» mais que son mal avait rendu pesant; sa vie troublée par l'action politique pendant cette épreuve législative im-
posée à son dévouement républicain ; ses voyages conlinuels de la grande ville à son village, de Paris à Hugron, des Pyrénées aux Alpes et de FAdour au Tibre, — toutes ces causes réunies interdisaient désormais à sa pensée le bonheur qu il préférait, nous l'avons vu, à tous les aulres, celui de la méditation forte dans la solitude inviolable.
Ce n'est pas, d'ailleurs, dans une telle correspondance, toute d'improvisation et de laisser aller, qu*il faudrait chercher les qualités puissantes qui ont fait la renommée du penseur et de l'écrivain. C'est assez d'y glaner çà et là des touches dé maître, des éclairs de poète, des effusions de verve critique, des mots jaillissant du cœur, tant de phrases dignes d'être citées et qui justifient pleinement, aux yeux des juges difficiles, la réserve qu'en a faite pour le public une main délicate et habituée à le bien servir.
Bastiat disait de l'amitié de madame Cheuvreux : « C'est la dernière lumière qui brille sur ma vie. » Cette lueur finale semble s'être doucement reflétée dans la correspondance qu'on nous donne aujourd'hui. Ces pages, toutes pleines des dernières pensées du célèbre économiste, sont aussi comme un suprême accent de son âme, un mourant écho de sa parole vaillante et sincère. Rien ne vaut, pour aider au jugement d'une intelligence qui a marqué dans le domaine des idées, comme ces témoignages tout intimes auxquels l'instinct d'une fin prochaine communique je ne sais quelle véracité plus per» suasiye et plus lucide.
Ecrivant à une femme très distinguée, Frédéric Bastiat est naturellement porté à célébrer le rôle du sexe aimable dans les sociétés modernes, et il ne se défend même pas, sur ce point, d'une certaine galanterie un peu étrange sous une telle plume, encore bien qu'elle se rattache
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toujours à quelque préoccupation plus sérieuse. Voyageant en Belgique et frappé de l'aspect de bien-être, d'ordre public et de confiance populaire que présente cet heureux pays, il se demande si le monde industriel avec ses monuments, son comfort, ses chemins de fer, sa vapeur, ses télégraphes électriques, ses torrents de livres et de journaux, réalisant l'ubiquité, la gratuité et la communauté des biens matériels et intellectuels, — n'aura pas aussi sa poésie, poésie collective, bien entendu... — « Je crois, écrit-il, que ce qui nous fait apparaître sous des couleurs si poétiques les temps passés, la tente de TArabe, la grotte de Tanachoréte, le donjon du châtelain, c'est la distance, c'est l'illusion de l'optique. Nous admirons ce qui tranche sur nos habitudes. La vie du désert nous émeut pendant qu'Âb-del-Kader s'extasie sur les merveilles de la civilisation. Croyez-vous, Madame, qu'il y ait jamais eu autant de poésie dans une des héroïnes de l'antiquité que dans une fenuiie de notre époque? que leur esprit fût aussi cultivé, leurs sentiments aussi délicats, qu'elles eussent la même tendresse de cœur, la même grâce de mouvements et de langage? Oh ! ne calomnions pas la civilisation ! »
Ne calomnions pas non plus les dévouements plus humbles, plus obscurs, plus étrangers au monde, à ses joies, à ses passions et à son éclat, mais qui aspirent de plus prés à Dieu en servant Thumanité. c C'est ce que je pensais tout à l'heure, écrit-il, en sortant d'une salle d'asile dirigée par des religieuses, vouées à soigner des
enfants malades, idiots, rachi tiques, scrofuleux Quel
dévouement! quelle abnégation I Etaprès tout,cettevie de sacrifice ne doit pas être douloureuse, puisqu'elle laisse sur la physionomie de telles empreintes de sérénité... On se sent meilleur, on se sent capable d'une lointaine imitation à l'aspect d'une vertu si sublime et si modeste... >
C'est ainsi que Frédéric Bastiat parle des femmes, les mondaines ou les saintes, dans ses bons moments... Pourtant, qu'elles ne se fient pas trop à sa bonne humeur. Il a ses jours de critique et de sévérité, sans malveillance il est vrai et sans rudesse. Il ne croit pas trop à l'autorité des femmes dans les questions et les affaires de la politique. Il serait plutôt enclin à les féliciter de cette heureuse incompétence dont Dieu les a dotées pour leur bonheur et pour notre repos, si elles avaient bien voulu prendre au sérieux un tel privilège. « Il parait, disait Ghamfort (je suppose qu'il voulait rire), il paraît qu'il y a dans le cerveau des femmes une case de moins, et dans leur cœur une fibre de plus que chez les hommes... » Frédéric Bastiat semble être de cet avis. Il écrit à madame Cheuvreux :
...... Il m'arrive ce matin de mes chères Landes une caisse
que je suppose contenir des ortolans. Je vous l'envoie sans rouvrir. Si c'étaient des bas de laine?... Ohl je serais bien confus; mais enfin j'en serais, quitte pour quelques plaisanteries. Hier soir, dans mon empressement et avec le tact qui me caractérise, je suis arrivé chez M . 5ay au beau milieu du dîner... L'entrain était grand à en juger par les éclats qui me parvenaient au salon. Le vestibule, orné de nombreuses pelisses noires, blanches, roses, annonçait qu'il n'y avait pas que des économistes...
» Après le dîner, je m'approche de la belle-sœur de M. D... et, sachant qu'elle arrivait de Belgique, je lui demande si ce voyage lui avait été agréable. Voici sa réponse : « Monsieur, j'ai éprouvé l'indicible bonheur de ne voir la figure d'aucun répubhcain, parce que je les déteste.;. » — La conversation ne pouvait se soutenir longtemps sur ce texte. Je m'adresse donc à sa voisine, qui se met à me parler des douces impressions que lui avait fait éprouver le royaHsme belge : a Quand le roi passe, disait-elle, tout est fête : cris de joie, devises, banderoles, rubans et lampions... • Je vois bien que, pour ne pas trop déplaire aux dames, il faut se hâter d'élire un roi. L'embarras est de savoir lequel, car nous en avons trois en perspective.
i Force m*a été de me réfugier vers les grcupes masculins, car vraiment la passion politique grimace sur la figure des femmes »
La lettre de Bastiat est d'octobre 4849. Les feramse n'étaient pas obligées à un dévouement bien tendre pour la république d*alors, qui n'avait pas su se fonder et qui ne devait pas savoir se défendre. Elles pouvaient éprouver aussi quelques regrets de la chute d'une monarchie libérale, dont la royauté de Léopold était, en raccourci, de l'autre côté de notre frontière du nord, une image si fidèle. Mais n'importe : ce qui avait frappé Bastinl dans l'opposition des femmes à la république, c'est la passion politique qui enlaidit, hélas ! les plus charmants >isages et qui remplace leur sérénité naturelle par une grimace de convention.
Mais laissons Frédéric Bastiat se tirer d'affaire sur ce point avec le beau sexe, et revenons avec lui à l'idée qu'il exprimait tout à Theure d'une certaine poésie qui se dégage, quoi qu'on en dise, du monde moderne tel que la science l'a perfectionné, tel que le progrès l'éclairé et l'enrichit, tel surtout que la liberté du travail, des échanges, de l'industrie, lui donne carrière en Europe et en Amérique. « Votre chère petite railleuse, écrit-il à madame Cheuvreux, n'a pas grande foi dans la poésie industrielle ; elle a bien raison ; c'est que j'aurais dû dire poésie sociale^ celle qui désormais, je l'espère, ne prendra plus pour sujet de ses chants les qualités destructives de l'homme, les exploits de la guerre, le carnage, la violation des lois divines et la dégradation de la dignité morale, mais les biens et les maux de la vie réelle, les luttes de la pensée, toutes les combinaisons et affinités intellectuelles, industrielles, politiques, religieuses, tous les sentiments qui élèvent, perfectionnent et glorifient
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rhumanité. Dans cette épopée nouvelle, la femme occupera une place digne d'elle, et non celle qui lui est faite dans les vieilles Uiades. Son r61e était-il de compter parmi le butin ? »
L'Académie française a eu raison de proposer aux poètes de notre pays, pour sujet du concours de poésie en 1879 : « La poésie dans la science. » Quelques-uns de ses membres auraient voulu que le sujet fût formulé en d'autres termes : « La' science au service de l'humanité. » C'était se rapprocher davantage de l'idée de Frédéric Bastiat. Malgré tout, et sous quelque forme qu'elle soit offerte à la concurrence littéraire, il y a beaucoup à dire sur cette poésie qu'il faut aller chercher soit au cœur de la science positive et dans son réalisme irrésistible, soit dans le domaine de la vie matérielle, améliorée, embellie, amollie et prosaïséepar l'industrie. La poésie peut raconter lesconquêtes delà science, décrire ses effets multiples ses diversités inépuisables, ses surprises miraculeuses. Je ne sais plus où je lisais récemment : « Si la science ne croit plus aux miracles, c'est qu'elle en fait... » La poésie peut se passionner dans la contemplation des avantagés que la science procure au genre humain. Oui, elle peut faire cela, si elle veut rester strictement didactique et classiquement descriptive. Hais son domaine est ailleurs. Elle n'est pas faite pour voyager en wagon, au gré de la vapeur impatiente et soumise, mais pour planer dans l'air pur et sous le soleil radieux :
Cœtmque vulgares et udam Spernit humum fugientepemâ...
La science se fait sa part dans l'immensité des règnes dt des mondes, les observant Tun après l'autre, enchaînée
à une analyse inflexible ; la poésie les enveloppe de sa synthèse idéale et de sa compréhension lumineuse. Elle n*est pas supérieure à la science, elle est autre chose. Son art et ses procédés sont justement le contraire de ceux qui assurent à la science la confiance sans réplique et, si on peut le dire, l'obéissance passive du genre humain. On critique les conceptions du poète, on subit la domination du savant. On discute même Lamartine et Victor Hugo; personne ne contredit Claude Bernard, M. Frémy ou M. Dumas. C'est tout cela qui rend si difficile, à mon sens, cette assimilation de la poésie à la science, à moins qu'on ne nous donne, comme Ta fait Ponsard dans Galilée avec un si éclatant succès, Témotion qui transporte le savant après une grande découverte, ce que j'appellerais volontiers Fextase de l'invention, comme une des formes et comme une des occasions de la poésie lyrique. Il faudrait alors ajouter une muse au choeur des sœurs immortelles^ groupées autour du divin Musagète. C'est Archimède qui lui donnerait un nom et qui l'appellerait Eurêka !
Tout compte fait, l'Académie française n'a pas été mal inspirée en proposant un sujet de poésie difficile, dans un temps où la facilité d'écrire inspire de si nombreux poètes et de si médiocres poésies.
C'est aussi un noble instinct qui portait Frédéric Bastiat, pendant ses dernières années, à faire jaillir du fond de son âme ces poétiques effusions du sens intime, floraison tardive d'une vie destinée à une fin si prématurée et si prochaine. Ainsi, par exemple, s'il vient à parler de la France, c'est sur un ton de familiarité touchante et comme avec un accent de tendresse filiale qui a bien du charme dans sa simplicité : « Je crains d'apprendre votre départ pour Moscou ou Constantinople..., écrit-il à ses amis de la Jonchère. De grâce» que je vous retrouve confortable-
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ment installés aux environs de Paris! La France est comme la Française. Elle peut avoir quelques caprices ; mais, après tout, c'est la plus aimable, la plus gracieuse, la meilleure femme du monde, et aussi la plus aimée. » Et son village, un village français, quoique en pleines landes, s*il en parle, avec quelle sensibilité souriante, même si le sourire ne se refuse pas Fépigramme! Comme il aime à reculer son horizon, à l'agrandir, à le poétiser, à Fembellir!... Il me serait impossible de vous dire Fimpression que j'ai éprouvée en revoyant ces longues avenues de vieux chênes, cette maison aux appartements immenses, qui n*ont de meubles que les souvenirs ; ces paysans aux couleurs tranchées, parlant une*langue naïve que je ne puis m'empêcher d'associer avec La vie des champs... Et quel ciel ! quelles nuits! quelles ténèbres! quel silence, interrompu seulement par Faboiement lointain des chiens qui se répondent, ou par la note vibrante et prolongée que projette dans l'espace la voix mélancolique de quelque bouvier attardé ! Ces scènes parlent plus au cœur qu'aux veux... »
Mais le village peut s'embellir et se transfigurer un moment dans un accès d'extase pittoresque; il est le village. Les habitants de Mugron sont de braves gens, ils sont de Mugron... « En venant chercher ici la santé, écrit-il de Mugron (mai 1850), je n'avais pas songé que j 'y rencontrerais l'impossibilité absolue d'éviter les longues causeries. Les Mugroniens n'ont rien à faire ; aussi ne tiennent-ils pas compte des heures, si ce n'est de celles du dîner et du souper. Puis, ils ressemblent un peu à Pope (en cela seulement) : ce sont des points d'interrogation. Je vous laisse à penser s'il faut enfiler des paroles... »
C'est ainsi, chemin faisant, qu'à une description un
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peu dithyrambique du pauvre pays natal, succède parfois, sous le pinceau de réconomiste devenu poète, quelque tableau d'intérieur à faire envie à Van Ostade. L'espace estétroit ; mais il laisse son rôle à jouer à cet éternel acteur de toute scène, môme réduite, s'il a su s'y faire sa place, le cœur humain. J*aime à finir par une de ces scènes de la vie de province^ comme disait Balzac, l'ayant choisie pour 1 a vérité du récit et pour la grâce du senti< ment :
f Le matin, — toujours à Mugron, — nous nous promenons dans ma chambre, Félix et moi, lisant quelques pages de madame de Staël ou un psaume de David. À la nuit tombante, je vais chercher au cimetière une tombe. Mon pied la sait, la voilà I Le soir, quatre heures de tête-à-tête avec ma bonne tante. Pendant que je suis enfoncé dans mon Shakspeare, elle parle, avec Tanimation la plus sincère, ayant la complaisance de faire les demandes et les réponses. Mais voici que la femme de chambre, qui se doute que les heures sont longues, se croit obligée de les varier. Elle survient et nous raconte ses tribulations électorales... La pauvre fille a fait de la propagande pour moi ; on lui objectait toujours le libre-échange; elle d'argumenter. Hélas ! quels arguments I Elle me les répète avec orgueil, et pendant qu'elle disserte en jargon basque, patois et français, je me rappelle ce mot de Palru : « Rien de tel qu'un mauvais avocat pour gâter une bonne cause. » Enfin Theure du souper arrive ; cbiens et chats font irruption dans la salle, escortant la garbure. Ma tante entre en fureur. .« Maudites bêtes! s'écrie-t-elle. Voyez comme elles s'enhardissent dès que Monsieur arrive ! » Pauvre tante I cette grande colère n*est qu'une ruse de sa tendresse. Traduisez : Voyez comme Frédéric est bon ! Je ne dis pas que cela soit ; mais ma tante veut qu'on le pense... »
Ouiy il nous faut finir sur ce mot-là: « Frédéric est bon I » Est-il un plus grand éloge? Bastîat, dans le cours de cette correspondance des derniers jours, ne se refuse pas
quelques jugements sévères sur les hommes et même sur les femmes. Mais il était bon ; il faut le croire» puisqu'il le dit lui-même.
N'est-ce pas la Rochefoucauld qui a écrit : Chacun dit du bien de son cœur; et personne n'en ose dire de son esprit?
9 mars 1878.