QUATRIÈME PARTIE
niSCOCRS ACADÉMIQUES.
RfPONSK AU DISCODRS DE RECEPTION DK M. ADTHiNV
Monsieur,
Au moment où je m'apprête à relever dans vos ouvrages les mérites distingués qui ont appelé sur vous depuis longtemps Tattention, puis les suffrages de TAcadémie française, et où je ne voudrais que vous adresser des félicitations, une pensée m'arrête. Vous deviez être reçu au milieu de nous par le Directeur en exercice à l'époque où la mort de M. Ponsard a fait le vide que vous venez remplir. Poète, et poète dramatique, vous aviez droit aux éloges publics d'un écrivain que le théâtre et la poésie ont également illustré; et après avoir été si finement
i. Séance publique de TÂcadémie française du 8 avril 1869.
apprécié dans le discours que nous venons d entendre, l'auteur à Agnès de Méranie devait être une dernière fois jugé par le tragique éminent qui a rendu Marie Stuart à la France. Au lieu du poète, que son âge a rendu trop défiant de ses forces, vous trouvez un critique; mais ici, Monsieur, ce n*est pas l'opinion d'un seul qui vous juge; c'est le sentiment de tous qui vous accueille.
Je vous l'ai dit, Monsieur, vous avez été précédé de loin, parmi nous, par la sympathique estime qu'inspire à vos lecteurs le sérieux et attrayant mérite de vos ouvrages. Les uns remontent à quelques années seulement; les autres sont très anciens. Je doute pourtant qu'il y ait ici, en ce moment, un autre témoin que moi de votre premier succès. C'était en 1841. Vous étiez jeune. Un régiment revenait d'Afrique, ramené par son colonel, plus jeune que vous. Ils défilèrent sur le port, musique en tête, les fronts bronzés par le soleil africain, les corps amaigris par les souffrances d'une longue campagne, la-contenance ferme, l'allure rapide, entourant leur drapeau déchiré et vainqueur, au milieu des cris de la foule. L'hospitalité marseillaise les retint cinq jours dans la joie et dans les fêtes. Un soir, au théâtre rempli jusqu'aux combles, et entre deux actes, une pièce de vers fut lue sur la scène, à l'honneur des hôtes héroïques de la grande ville, et le public applaudit avec une faveur marquée un de ces vers où le poète avait ingénieusement rapproché :
Le jeune colonel et le vieux régiment!
Vous vous en souvenez peut-être, Monsieur; ce poète, c'était vous.
J'avais toute sorte de raisons, quant à moi, de garder souvenir de cette scène patriotique. Le mérite de votre poésie n'était ni la seule ni la principale. Vos vers avaient
été le travail d*une nuit. Vous aviez alors, vous avez quel* que temps gardé cette faculté d'improvisation qui, à Napies comme à Marseille, caractérise les héritiers du génie grec. Vous êtes des Phocéens, dit-on. Le Parnasse était dans la Phocide. Vous auriez voulu y mettre aussi le Luberon, votre montagne favorite, aux flancs pittoresques» couverts de forêts et ruisselants de poésie facile. Comment résister, en effet, à cet entraînement d'un heureux naturel, quand on était né, comme vous, sur ces fortunés rivages, sous ce beau ciel bleu, tout prés de cette mer qui jetait son écume, c*est vous qui le dites, jusque sur votre berceau, dans ce pays de la parole vive» instantanée, prompte à l'affirmation et à la réplique, où il semble que les rayons du soleil fassent éclore les fleui^s du langage plys nombreuses que celles des jardins, et où la brise qui vient du large vous apporte des vers tout faits? Comment résister? Vous aviez tout ce qui favorise le généreux essor de l'esprit, étant un des rares exemples d'un poète devenu tel sans avoir été contrarié par son père et raillé par sa famille. Votre père, homme de grand sens» chrétien sérieux, moitié commerçant, moitié marin, avait voyagé comme Ulysse; son expérience vous avait profité. Votre mère était Grecque, vous Tétiez ainsi doublement vous-même. Vos amis, et dans le nombre un capitaine au long cours qui vous récitait « des centaines de vers de rÉnéide » entre deux voyages, complétaient cette influence de la vie intime où votre poétique vocation s'affermissait. • •
Poète, vous Tétiez déjà dans ces premières ébauches où s'essayait votre facile esprit et dont votre goût sévère a fait trop inexorablement justice. Écrire en vers n'est pas toujours une preuve qu'on est poète. Ne jamais écrire en prose, même quand on écrit beaucoup, est tout au moins une présomption de métromanie qui peut mener loin, €b
bien ou en mal, pour peu qu'on s*y obstine. Vous avez eu la bonne chance, Monsieur ; votre opiniâtreté était de la constance. Votre facilité annonçait une vocation. Ne parlons donc pas de cette Semaine sainte à Rome que vous avez soigneusement dérobée à nos recherches, ni de quelques préfaces inévitables. Nous aurions pu croire que vous étiez tout k fait brouillé avec la prose, si la réconciliation ne s'était faite aujourd'hui même, et av€c éclat, sous nos yeus. '
Quant à la poésie, elle vous possédait depuis votre plus tendre jeunesse. Le sujet de votre premier ouvrage, vous n'aviez pas eu à le chercher; il était venu à vous. Séduction irrésistible! une voisine, une amante; humeur charmante et fantasque; douces caresses suivies de bnis^ ques et soudains retours.... Vous étiez jeune, vous lui passiez tout. Revenant à elle, après une absence de quelques semaines : « Le cœur me bat, écriviez-vous, comme à un amant qui revoit sa bien-aimée. » La bien-aimée, c'était la mer, la belle et poétique Méditerranée, celle dcmt vous disiez, en comparant le bruit de ses vagues au murmure des vastes forêts :
Leur voix n'a que des sons, la tienne a des accents 1 Celle dont vous demandiez, pendant ce rapide voyage :
.... Que fait-elle à cette heure?....
Ah ! sa vague en pleurant appelle mon retour; Car pour qui maintenant se ferait-elle entendre? Quelqu'un sur son rivage est-il pour la comprendre? Qui pourrait, après moi, Taimer de tant d*amour?
Voilà les vers que vous faisiez. Monsieur, quand vous n'en faisiez encore que de médiocres* Je les cite pour le
sentiment qui les inspirait pour Toriginale et innocente émotion qui en relevait la candeur.
L'antique mythologie faisait sortir Vénus, palpitant emblème de la beauté, du sein des flots soulevés par une brise féconde. De la beauté à la poésie il n*y a pas loin ; mais, pour que la poésie soit vraiment belle, Téclosion soudaine et jaillissante ne suffît pas. Le travail y peut beaucoup plus. « Le génie est fait de patience i, a dit un grand homme, qui s'y connaissait. Vos poétiques marines, dont la première édition remontait à 1835, quand vous aviez vingt-trois ans, furent refaites et réimprimées deux fois, avec des additions et des retouches qui attestent à quel point vous étiez devenu, en restant poète, un sévère juge de la forme et de vous-même.
Vous aviez, du reste, parfaitement compris qu*à ne vouloir peindre que la mer, vous entrepreniez une œuvre impossible. La mer vous semblait, s'il est permis de le dire, bornée par son immensité môme. Elle inspirait et elle défiait votre pinceau. Saint Augustin parle d'un enfant qui essayait de mettre TOcéan à sec en le puisant goutte à goutte dans une coquille ramassée parmi les sables. Une pareille tâche ne vous attirait pas. Vous le saviez bien : le vrai poème de la mer, c'est le cœur de l'homme, quand il en reflète, dans une intime sensation, la mystérieuse et imposante mobilité. Tous les grands hommes ont aimé la mer, mais du rivage, moins pour la peindre, si ce n'est d'un trait rapide, que pour s'en inspirer profondément. Homère lui demandait la poésie, Démosthènes Téloquence, Platon l'essor philosophique du haut de Sunium, Byron l'héroïque dévouement, Bonaparte les lointaines aventures, préludes de sa grande destinée, Lamartine la leçon que l'infini donne au néant :
* Ainsi tout change, ain9i tout passe.
Ainsi nous-mêmes nous passons,
9U roSTHÙBIÉS Et REVENANTE.
Uélas l saos laisser plus de trace Que cette barque où nous glissons Sur cette mer où tout s'efface...
J*ai nommé Lamartine, que vous venez de louer si dignement; je le nommerai plus d*une fois encore dans la suite de ce discours. Son nom, plus que jamais gravé dans notre mémoire par un triste et récent souvenir, ne bril. lait plus depuis quelques années parmi nous que par son absence. 11 est devenu plus éclatant que jamais par sa mort. Partant pour TOrient, Lamartine vous vit à Marseille en 1832 ; il vous remarqua. Votre nom figure dans la poétique introduction de son grand voyage. Les dix années qui s'écoulent ensuite jusqu'à votre pathétique poème de Milianah (1842), passons-les. Vous le voulez. Je ne fais pas la minutieuse analyse de vos ouvrages, j*eii recherche Tinspiration et Tesprit; j'en voudrais tirer quelques lueurs qui serviraient à nous faire mieux connaître votre personne. Je sais, par vos meilleurs aqriis, que lorsqu'on vous connaît, il n'est pas difficile de vous aimer ; je voudrais communiquer cette impression à tout ]e monde. Vous n'avez jamais aspiré à Toriginalité bruyante, quoique de récentes satires des mœurs du jour, publiées par vous dans un recueil périodique, aient mon* tré la malice de votre plume égale à sa fermeté. Indépen* dant par le cœur, modeste envers tous, sévère à vous seul, vos aimables qualités vous ont préservé paiiout des haines littéraires, même chez les jaloux, et des inimitiés politiques, même chez les violents. Votre vie s'écoulait ainsi, paisible et retirée, tandis que votre nom faisait tout seul, dès les premiers temps, le tour de la Provence. On parlait à peine de vous à Paris, avant 1848, que déjà vos écrits étaient partout célèbres, à Marseille, à Aix, à Grenoble, à Lyon, et plus loin encore,dans toute la ré-
gion du milieu de la France. Un des deux éminents confrères que je vois assis près de vous, poète comme vous et parmi les meilleurs, Fauteur de Psyché et de Pemette^ m'a souvent dit que vos œuvres étaient fort répandues, au sud de. la Loire, entre la Méditerranée et les Alpes, et qu'elles y étaient plus recherchées qu'on ne le croyait à Paris. « On vous savait gré, ajoutait cet excellent juge, de ce que vous pouviez être lu en famille. » La province est si arriérée ! Vous auriez pu, tout conune un de vos jeunes compatriotes que cette tentative a récemment illustré, emprunter vos inspirations à la vieille langue provençale. Vous avez mieux aimé parler le français de tout le monde. Montaigne, Fénelon, Massillon, Montesquieu, tous enfants du Midi, avaient fait comme vous et s'en étaient bien trouvés. Français par le langage, vous étiez un disciple d'Athènes et de Rome par la passion de l'antique ^ discrètement approprié au goût moderne.
C'est Athènes qui vous a inspiré, si ce n'est la principale de vos œuvres poétiques, celle du moins qui a répandu le plus de populaire rayonnement autour de votre nom. La FiUe d'Eschyle fut votre premier succès à Paris. C'était une œuvre très bien conçue, que vous appeliez modestement une a Etude antique », et qui était en réalité une tragédie très achevée et faite pour durer. Vous aviez atteint du premier coup à la plus grande difficulté de l'art dramatique, la délicatesse dans la force. Votre Méganire est touchante. Votre Eschyle, parmi ces angoisses vraiment tragiques de son génie méconnu, est un type de vigueur morale. Quand vint le jour de représenter votre pièce au théâtre de l'Odéon, qui l'avait reçue quelques mois auparavant, la tragédie était dans la rue : c^était le 9 mars 1848. Un trône venait de tomber, entraînant dans sa chute le plus sage des rois. Le peuple était en armes. Un immense désordre régnait dans les esprits:
Le malheur d'un vieux poète, jaloux d*un jeune rival, la piété de sa fille, plus forte que son amour, Tindignitè d*un prêtre de Jupiter, associé à la poursuite amoureuse de son fils, audacieux séducteur et lâche soldat, certes, c'était une main habile qui avait rapproché ces incidents, puissamment lié tous ces nœuds et fait sortir de cet en* semble une action si vive et si émouvante. Malgré tout, quand la toile se leva sur cette paisible maison d'Eschyle, qu'entourait un bois sacré, qui n*eût tremblé pour votre œuvre? Les spectateurs n'avaient pu arriver qu'en pas* sant par-dessus les barricades. Le bruit de la place couvrait par instants la voix des acteurs. Votre succès, tout le monde s'en souvient, n'en fut pas moins très grand. Je crois. Monsieur, que vous étiez comme beaucoup d'entre nous : Vous n'aviez pas prévu la Révolution de Février. Hais quand onvit, dans votre drame, Sophocle, un poète, s'adresser au peuple d'Athènes mutiné, le rallier au bon sens et à la justice, le faire passer, par la puissance de sa parole, de la colère à la pitié et à l'enthousiasme, ces coïncidences, nullement cherchées, vivement senties, ne furent pas étrangères au succès de votre talent, qui obtint ce jour-là un de ses plus beaux triomphées. La foule voulut vous voir, elle vous rappela sur la scène, et peu s'en fallut que vous n'eussiez le sort du héros même de votre tragédie que Vous nous représentez subissant, après sa victoire, l'accolade des marchands de l'Aura et des matelots du Pirée.
Mais hélas ! Monsieur, le désordre général des affaires avait été fatal à l'administration du théâtre qui vous avait adopté. L'orage emporta TOdéon. Vous gardiez votre pièce. Pendant cette tempête, déchainée par les passions politiques, vous étiez comme ce poète portugais que la légende nous représente, au moment d'un naufrage, tanftnt d'une main son chef-d'œuvre, et nageant dé l'autre*
POSTHUMES ET RETENANTS. 327
Votre œuvre, ainsi préservée, attira bientôt après les re* gards d-une grande actrice qui voulait la faire monter avec elle sur la scène, toujours glorieuse, du Théâtre-» Français. Rachel mourut. La FUk d'Eschyle semblait abandonnée; l'Académie française la recueillit et la cou* ronna^
Le prix décennal qu'avait obtenu, en 1850, un jeune poète, déjà célèbre, l'auteur de la Ciguë et de Gabrielle, honneur que vous partagiez avec lui, semblait vous asso* cier à la vogue croissante de son talent, et vous appeler dans la carrière qui l'a illustré. Hais, excepté une belle imitation d*Euripide, qui est presque votre dernier ouvrage, le Cyclope^ je ne vois pas que vous vous soyez essayé de nouveau dans un genre où votre premier effort avait révélé un maître. Faut-il croire que ce grand éclat d'un succès dramatique avait dérouté votre tranquille esprit? ou que la vie de Paris, dans le tumulte de ses ambitions et de ses joies, ^ous attirait moins que cette douce existence qui vous était désormais assurée, dans une retraite doublement aimée, près de Marseille? En vous se retrouvait ce type du poète, solitaire et indépendant, qu'a voulu peindre, d'un pinceau si charmant, le plus implacable des satiriques de la décadence romaine ; le poète qu'une bonne conscience, une modestie sereine, l'amour de la campagne prédestinent à ces faveurs de la Muse, toujours jeune» qui ouvre à ses vrais amis les sources du beau éternel :
Cupidus iilmrum aptusqm bibendu
Fontibtts Aonidum
Vous Tavez bien montré, dans la suite de vos écrits, entre 1848 et Theure actuelle, période de votre vie littéraire très remplie d*œuvres excellentes, soit celles que
VOUS soumettiez à une refonte radicale, soit celles qu*un souffle nouveau vous inspirait. Parmi ces dernières, comment oublier un livre qui fut loué, dans cette enceinte, par rillustre rapporteur de nos concours annuels et qui vous valut une nouvelle couronne académique? C'était la Vie rurale, qui, rapprochée d'une publication précédente, Laboureurs et Soldats^ et de deux autres recueils qui suivirent dans rintervalle de quelques années, les ÉpUres rustiques et le Poème des beaux jours, forment, suivant moi, comme les chants divers et successifs d'une épopée agricole. Laboureurs et Soldats, ces deux mots en effet ne résumeraient pas avec une exactitude suffisante l'inspiration de ces différents ouvrages. Les soldats, vous les aviez, par l'imagination, vus combattre, souffrir, mourir dans les redoutes de Milianah, où le général Changarnier, trompant l'ennemi par une héroïque surprise, vint sauver et recueillir leurs débris. Mais le combat vous attriste, la destruction vous désole, la guerre vous décourage. Les camps vous attirent moins que les champs. Aux moissons sanglantes que fauchent les escadrons vainqueurs, emportés dans la plaine, vous préférez, pour les peindre, celles que jaunit, dans l'heureuse vallée, le soleil bienfaisant sous un ciel d'azur. A la dureté de l'homme, meurtrier civilisé et^ enrégimenté, vous , opposez la clémente douceur de la nature, qui a des caresses pour toutes les conditions, des sourires pour tous les âges :
Qu'un vieillard au jardin, pensif, marche ou s^arrête,
La fleur le voit venir sans détourner la tète :
Le rayon du soleil, qu'il cherche pas à pas.
En se posant sur lui ne se refroidit pas ;
Et Toiseau, quand parait cette tète chenue.
S'il chantait sa chanson d'amour, la continue ^..