Le Poème des heaitx jours, p
Non que vous apparteniez, Monsieur, à Técole descriptive proprement dite, celte école tant raillée du premier empire, que dlngénieux novateurs ont exagérée de nos jours, en s*en moquant. S*il y a une boite à couleurs dans votre iitelier de poète, il y a une âme dans voti*e poésie. Rien de plus moral que ce penchant qui vous porte à appliquer le plus noble des arts, la poésie, au perfectionnement des classes agricoles, à les rattacher au sol qui les a vues naître, à les faire aimer, en les rendant de jour en jour plus dignes d'estime. Homine nihil miserius aut superbius^ disait Pline. Rien de plus misérable ou de plus orgueilleux que l'homme. Aimez-le pour sa misère, honbrez-le pour sa fierté. S'aimer les uns les autres, si cela ne veut pas dire qu'il faut aimer les faibles, les pauvres, les inférieurs, — paysans, soldats, artisans, ouvriers, — saint Paul n'aurait rien dit. Il est trop facile aux riches et aux heureux du monde de s'aimer entre eux, quoiqu'ils n'en abusent pas. Ce sont les humbles qu'il faut relever, c Ahl ne méprisez pas le genre humain, écrivait le Père Lacordaire ; le mépris est stérile! » Et un de ses plus illustres amis, rendant compte un jour à cette place où je suis de quelques actes de vertu populaire que sa noble main couronnait : a Chez les nations chrétiennes, disait-il, les petites vertus préservent des grandes décadences ! ))^
Vous aviez pris à tâche, Monsieur, d'exprimer dans le meilleur langage et de propager ces idées vraiment évangèliques. Ne faut-rl donc parler aux classes laborieuses que dans des livres faits pour elles, en humiliant la langue par la vulgarité familière ou brutale ? Le peuple des travailleurs ne peut pas payer les beaux livres, mais il les
i. Discours de M. le comte de Montalembert sur les prix de vertu (5 juillet 1802).
aime. Allez le voir un jour de représentation gratuite, quand on joue pour lui Britannictis ou Tartufe! Allez à ces matinées dramatiques dont le but excellent est de faire connaître, sur une scène de mélodrame, notre immortel théâtre du xvn* siècle à nos artisans et à nos ouvriers. Allez S ces grandes conférences du dimanche, où trois mille auditeurs, dont les trois quarts appartiennent aux classes ouvrières, accourent à la voix de quelques-uns de nos éloquents confrères de l'Institut! Les idées ne montent pas, elles descendent. Elles viennent d*en haut. Si restreint que soit d*abord le public qui les accueille, elles se répandent. Tout écrivain digne de ce nom a charge d*âmes. La poésie, qui, au dire des anciens, avait civilisé le monde, n^est pas dispensée, pour sa part, de rinstruire aujourd'hui. Personne ne Ta mieux compris que vous, Monsieur ; et, si je n'étais trop averti par l'heure qui s'avance du peu de temps qui me reste, j'ai-^ merais à marquer, par l'idée morale qui l'a particulière* ment inspiré, chacun des ouvrages compris dans cette seconde période de votre vie littéraire que nous étudions. Laboureurs et Soldats, c'est la vie réelle, celle de la ferme, celle du bivouac, relevée par le sentiment du devoir,' l'instinct de l'honneur, l'amère jouissance du sacrifice. La Vie rurale, c'est le développement, toujours opportun, d'un beau vers de Virgile qui est encore vrai, en dépit de tant dé moqueries, après dix-huit siècles :
Heureux l'homme des champs s'il connaît son bonheur*!
Ce bonheur, il ne le connaît que lorsque, attiré dans nos villes, la cherté, l'inexorable cherté, lui enlève le