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Correspondance générale, 20 décembre

«... Vous êtes comme l'époux du Cantique : Todeur de tos parfums se répand partout.. En vérité, la Toix est universelle que vous êtes un grand roi... Oui, oui, j'irai, comme la reine de Sala, admirer votre sagesse 1 Puisque mon fils est roi, je peux bien me comparer à une reine... (Avril 1765.) »

« ... Je ne veux, dit-elle plus tard (24 juin), dans un accès de résipiscence modeste, je ne veux, en allant en Pologne, ni exciter ni satisfaire la curiosité de voir une très petite particulière qui vient d*un bout à l'autre du monde voir un roi... Je dirai comme Bérénice disait à Titus :

Je passerai mes jours, seigneur, sans rien prétendre. Que quelque heure à vous voir, le reste à vous attendre. »

Et le S février de cette grande année qui la ven^a partir :

« Mon cher fils, mon adorable enfant, mon roi, je suis à vos genoux! Votre lettre du 15 janvier, en me faisant pleurer, m'a mis bien de la douceur dans l'âme... Mon impatience d'embrasser mon fils est bien augmentée. Je viens d'envoyer chez mon sellier pour faire avancer (le travail de) ma voiture; oui, mon cher fils, /irai vous adorer!... »

Toute cette scène de mamamouchi^ le carrossier de ina^ dame Geoffrin et la Sulamite, Salomon et Bérénice, l'adoration sur toute la ligne, a Marababa Saheni ! comme dit maître Govielle, ah ! ah 1 que je suis amoureuse de vous! » — toute cette confusion si étrange sous la plume d'une femme à laquelle Horace Walpole avait dit un jour : « sens commun ! assieds-toi là » ! cette exaltation qui ressemble à ramour-foudre de Stendhal, tout cela n'est-il pas rindice d'une âme troublée jusqu'au fond où le trouble rencontre la comédie ?

Une folle, si elle n*était quefolle, ne serait pas comique. tJne femme raisonnable, qui sort de son bon sens par une sorte d'ivresse soudaine et d'impétueux engouement, cette

femme peut prêter à rire. Cela nesi que trop vrai de madame GeofTrin : la vue de ce trône, dressé tout à coup sur le bord de laVistule pour ce beau jeune homme dont elle a payé autrefois les dettes, et si obscurcie qu'en soit la splendeurdansles nuages menaçants du Nord, cette vue a troublé sa tête, exalté son âme, faussé sa raison. Elle, la Parisienne rivée à cette table d^hôte dont elle fait si exactement les frais, elle qui n'est jamais sortie de sa ville natale, elle médite un voyage vers ces terres lointaines où s*est levé l'astre qui brillera désormais sur sa destinée. Elle en a la première idée. Elle Ta conçu sans provocation ; elle le projette et l'arrange sans trop d'encouragement. On sent la bourgeoise qui tout à coup se guindé à jouer un grand rôle. On voit la vieille femme que va rajeunir le contact de ces belles mains dont chacune de ses letlres exalte la finesse et glorifie la beauté, et qui, en attendant de les baigner de ses larmes, les baise et les rebaise platoniquemenl sur le papier. « ... Oui, mon cher fils, écrit-elle au roi (avril 1765), j'ai le projet très formé d'aller vous voir Tannée prochaine. Je partirai de Paris le 4" avril, et j'irai doucement, tant que terre me pourra porter, jusqu'au pied de votre* trône, et là je mourrai dans vos bras de joie, déplaisir et d'amour.,. — ... Je vous aimerai bien, lui dit-elle ailleurs, vous méritez d'être adoré!... — Je supplie Votre Majesté de vouloir bien me donner sa belle main à baiser, itélas ! ce n'est plus pour moi qu'un plaisir en idée 1 (Elle était revenue à Paris, octobre 1766.) Mais je l'ai ^oûté bien réellement pendant mon séjour à Varsovie. » — « Je baise bien tendrement les belles mains de Votre Majesté. Heureux qui les baise ! C'est ce que dira toujours celle qui les a tant baisées I... »

Voyons ; est-ce de l'amour cela? Moi, je veux bien dire non ; mais qui me répond du contraire? Qui me garantit l'innocence de cette ardeur qui s'épuise à multiplier, et jus-^

qu'au ridicule, les formes de Tadoration physique ? Après les mains du roi, ce qui passionne le plus madame GeoffriUy ce sont ses cheveux... « Je ne suis pas étonnée que vos beaux cheveui grisonnent ; la tète qui les porte est remplie de choses ( les soucis du règne) qui ne sont pas saines... » Et après l'attentat de novembre 1771, le roi ayant été blessé à la tète : « Et vos beaux cheveux ! lui écrit-elle, ne serez-vous pas obligé de les faire couper ?... »

Les citations qui précèdent m'ont fait anticiper de quelques années l'époque où nous nous étions arrêtés: elles sont postérieures au grand voyage, mais elles contribuent à caractériser au vrai cette préoccupation sensuelle de l'honnête bourgeoise, dont je ne médis pas, que je signale seulement comme un ridicule dont je m'amuse. Mais, encore une fois, qui me répondra que celte passion ne fut qu'un entraînement de la plume, trop complaisante à de tendres souvenirs? La reine d'un salon rival de celui de madame Geoffrin, la célèbre marquise Du Deffand, aussi âgée qu'elle, est bien amoureuse d'Horace Walpole. Dans un vieillard, l'amour est un ridicule ; c'est une honte, dit Ovide : « Turpe senilis amor. » Dans une femme atteinte de « l'irréparable outrage », l'amour est simplement digne de pitié, à moins que, caractérisé comme le fait Brantôme dans un hideux chapitre, il n'inspire l'horreur. Mais qui parviendrait à extirper dans un cœur humain, si glacé qu'il soit par l'âge, la fibre secrète,

Quod îatet arcanâ non enarrahile fihrâ ;

celle que fait vibrer encore sous son enveloppe endormie la vue d'un beau visage , le parfum d'une blonde chevelure, l'étreinte, même banale, d'une main délicate et veloutée? « Je baise et rebaise vos belles mains ! » Qui ex-

pliquera coniineiit un jeune coeur, séduit par l'éclat du rang, ou la renommée du génie, même à son déclin, ne tiendra compte dans un homme célèbre que de ce qui Taltire, sans regarder à ce qui le rebute? Pourquoi Winon a-t-elle encore des amoureux à Tâge où une femme garde à peine ses amis? Pourquoi Elisabeth d'Angleterre a-t-elle de si jeunes amants, et Gœthe de si jeunes amoureuses ? Pourquoi l'inépuisable amour de Jacques Ampère pour sa doyenne d'âge, madame Récamier ? Pourquoi Mérimée sexagénaire écrit-il à la jeune présidente d'une cour d'amour dont il est le secrétaire : a Je vous aime ! » Comment Anacréon, l'ancêtre de tous ces soupirants al tardés, célébre-t-il, couronné de roses éphémères, l'immortel sourire de la déesse à laquelle il a consacré sa vieillesse (athanaton mediasasd) ? Voltaire est plus modeste et plus sage:

Si vous voulez que j*aime encore, Rendez-moi Tâge des amours ; Au crépuscule de mes jours, Rejoignez, s'il se peut, Taurore...

Voltaire a beau ôlre prudent; l'âge qui est un motif de pratiquer la sagesse n'en donne pas toujours le conseil. « En amour, disait Ghamfort, tout est vrai, tout est faux ; et c'est la seule chose sur laquelle on ne puisse pas dire une absurdité. » Et puis quelle est la femme qui se croit

décidément vieille? « Mon cœur n'a encore que vingt

ans, écrit madame Geoffrin (en 4768); et ce n'est qu'à force de raison, de sagesse et de réflexion que je me persuade que je suis plus vieille que lui... » D'autres fois, i lie ne le croit pas : « Si je ne m'étais jamais regardée au miroir, éorit-elle beaucoup plus tard, je ne me serais pas cru plus de quarante ans. Je ne me sentais rien de la vieillesse...»

26 POSTHUMES ET BEYENÂlSTS.

Lise non plus,la vieille coquette de La Bruyère; elle, pourtant, se regarde au miroir, elle met du rouge, elle place des mouches sur son \isage... Faisant cela, « elle convient qu'il n'est pas permis à un certain âge de faire la jeune, et que Clarice en effet (une autre coquette), avec ses mouches et son rouge, est ridicule... » Et la conclusion, c'est que personne ne peut dire, personne ne sait où s'allument les feux tardifs qui brûlent au sein de ces temples dévastés par les orages de la vie humaine , sur ces autels tombés en ruine sous la main du temps.

On voit que je pose timidement des questions qu'une sorte de décence m'interdit de résoudre; il est bien vrai que l'aimable Stanislas ne prend pas le change sur la sentimentalité de madame Geoffrin et qu'elle ne l'empêche pas de dormir, quand les soucis du trône le lui permettent. Pour lui, la reine de Saba n'est que sa mère. C'est le plus sincèrement du monde que son royal fils d'adoption lui donne ce nom peu compromettant : « Ma chère maman, lui avait-il écrit après âon élection, je règne, ne me grondez pas... » Il dirait presque, comme les enfants qui ont fait une sottise : « Je ne le ferai plus. » Soit, mais l'enfant qui ne peut être grondé, qui a fait tant de dettes et qu'on a pu morigéner en son temps, est devenu un beau roi (page 255), une jolie Majesté (page 246). On peut bien le brusquer quelquefois; au fond, on l'adore, et même il vient un moment où, pour une cause futile comme en trouvent si facilement les amoureux, on se brouille avec lui, on lui renvoie ses lettres*.. Rien ne manque à cette comédie de l'amour sénile, comme rien n'a manqué non plus, nous le verrons bien, à CQlle de l'ambition vaniteuse, exigeante et querelleuse qui s'était greffée sur l'amour.

POSTHUMES ET REVENArTTS. 27

Le voyage de madame Geoffrin à Varsovie, le temps qu'elle donna à ses préparatifs, les pensées auxquelles dés c^tte époque elle ouvrit son esprit, les sentiments qu'elle en rapporta, c'est bien cela qui compose cette longue comédie dont elle fut le principal personnage. H. de Moûy dit avec beaucoup de justesse que le jour où madame Geoffrin apprit l'élection de Stanislas-Auguste au trône de Pologne,! quelque chose se remua en elle ». J'aurais pu citer ce moisi vrai à propos de son singulier amour. Je le réservais pour caractériser son ambition plus étrange encore. Oui, quand elle vit sur un trône l'aimable enfant qu'elle avait logé, nourri et voiture à Paris, pendant trois mois, dix ans auparavant, « quelque chose se remua en elle » dans cette vieille tête, non moins que dans ce cœur trop sensible. Ambitieuse, elle l'était : ambition d'importance, de renommée, de domination : jalousie de celle âjps autres. Elle régnait depuis trente ans rue Saint-Honoré ; — et croire que son joug fût aussi léger que celui du Seigneur, c'est en dire plus que n'en pensaient ses familiers eux-mêmes qui ne lui ménageaient pas, même au sortir de son salon, leurs satires et leurs épigrammes. Elle était grondeuse, vétilleuse et intolérante, ne laissant guère de liberté à la causerie qu'elle arrêtait d'un moi ^^oyons, voUà qui est bien! disait-elle, jetant le mot comme de l'eau froide sur la fantaisie des gens ; — généreuse et donnante, mais d'une manière que Sainte-Beuve a qualifiée en disant qu'on retrouvait là, au sein d'une nature excellente, <i un coin d'égoîsme el de sécheresse ». Personnelle, elle l'était dans les plus petites choses, ne permettant pas, disait-elle, « qu'on racontât ses histoires, ni qu'on touchât à ses pincettes » . Les mots qu'on a cités d'elle ont en général

ce caractère ou sont empreints d'une dure{é brève et tranchante. A Rulhière, qu'elle engageait à jeter au feu un manuscrit qu'il lui avait lu : « Je vous le paierai tant, » lui dit-elle; et comme l'auteur s'indignait: « En voulezvous davantage?... » Ce fut sa réponse. En aucun cas il ne fallait lui tenir tète, surtout si on avait raison contre ellQ. Boileau disait un jour au duc d'Orléans qui, dans une discussion avec lui, s'était emporté : « Monseigneur, à l'avenir je serai toujours de l'avis de V. A. S. quand elle aura tort. » Marmontel aurait pu en dire autant à madame Gebffrin. Il ne l'eûl osé, et, comme il le disait un jour à l'abbé Raynal : « Avec elle il n'y a pas à badiner. «J'ai dit qu'elle le logeait. MaÏB Bélisairej censuré et mis à la Bastille, l'avait refroidie pour l'auteur des Contes moraux j et il dut quitter sa maison. Ce qui lui a fait écrire un peu durement * « que, semblable à cet Anglais vaporeux qui se croyait de verre, elle évitait comme autant d'écueils tout ce qui l'aurait exposée au choc des passions humaines; et de là sa mollesse et sa timidité sitôt qu'un boa office demandait du courage. » — Avec cela , dit Marmontel , « un fond de fierté et même un peu de vaine gloire ». J'ajoute, après avoir lu sa coi^respondance avec le roi de Pologne, un besoin de régenter et de dominer même ceux qu'elle aimait. Elle disait à ses familiers, une fois réunis à son grand couvert : « Messieurs, soyons aimables ! » C'était l'ordre. Elle en voulut à mort a un pauvre abbé italien, ami de Montesquieu, qui, s'étant mis à table chez elle, fut pris d'une colique trop peu discrète et fut obligé de se retirer. Elle avait d'ailleurs, croyait-on, d'autres griefs contre cet abbé qui ne l'avait pas nommée dans un de ses écrits, et n'avait pu non plus décider l'ambassadeur de Sardaigne, le marquis de Saint-Germain, à faire sa connaissance. Quoi qu'il en soit, Tabbé fut remercié. Montesquieu, qui était son

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