‹ Posthumes et revenantsChapitre 7 sur 43 · Mémoires, liv. VI · texte numérisé non relu

Mémoires, liv. VI

ami, lui écrivit des lettres faites pour le consoler, et qui ne sentent pas trop la légende.

t ... Je suis bien étonné, mon ami, du procédé de madame Geoffrin. Je ne m'altendais pas à ce trait malhonnête de sa part contre un ami que j'estime, que je chéris, et dont elle me doit la connaissance. Je me reproche de ne vous avoir pas prévenu de ne plus aller chez elle. Où est l'hospitalité ? Où est la morale? Quels sont les gens de lettres qui seront en sûreté dans cette maison si Ton y dépend ainsi d'un caprice ? Elle n'a rien à vous reprocher, j'en suis sûr : ce qu'elle a dit de vous ne sont que des sottises.. . Après tout, qu'est-ce que cela vous fait ? Elle ne donne pas le ton dans Paris, et il ne peut y avoir que quelques esprits rampants et subalternes et quelques caillettes qui daignent modeler leur façon de penser sur la sienne... » (Décembre 1754.)

Quelques jours plus tard, Montesquieu reprend la plume à propos de médisances qui couraient sur le compte de l'abbé de Guasco :

< >.. Je ne jurerais pas, écrit-il, que vous ayez eu tort de la soupçonner (cette bêtise) sortie de la boiUiqueprès de VAisontrptiùn. Quand on a eu un grand tort, il n'est pas étonnant qu'on cherche à l'excuser par toute sorte de voies : des tracasseries, on va jusqu'aux horreurs. Madame Geoffrin est venue chez moi, à ce qu'il m'a paru, pour me sonder... mais j'ai coupé court... Elle a paru un peu surprise. Notre conversation n'a pas été longue, et je me propose bien de rompre avec elle. Je ne la croyais pas capable de tant de méchanceté et de noirceur. » (Janvier 1755.)

J*ai cité ces extraits de la correspondance de Montesquieu, au risque de me faire dire par U. de Moùy que, voulant trop prouver, je ne prouve rien. Il aurait peut-être raison. Et aussi je ne me prévaux pas contre la mémoire de madame Geoffrin de ces duretés hyperboliques où s'est emportée la rancune du grand écrivain. Je n'y cherche qu'une chose, comme dans tous les témoignages que j'ai invoqués (j'en avais la main pleine); je cherche à éclairer la scène sur laquelle madame Geoffrin s'était montrée avant de

voyager en Pologne, et à. ne rien omettre de son bagage, en bien ou en mal. On sent qu'au fond ce n'est pas là ce qu'on peut appeler une bonne femme. C'est une riche vaniteuse, entêtée d'importance, la prenant oùelle peut, la grossissant dès qu'elle y voit jour, aimant à dominer et à régner.

Mais, si vous ne régnez, vous vous plaignez toujours!...

Il y a un moment où on lui appliquerait volontiers ce mot de Néron à sa mère. D'un autre côté, je lis dans une note très bien faite, à la suite d'une autre lettre de Montesquieu, nullement malveillante pour notre héroïne: madame Geoffrin s'était faite « une manière de dictateur de l'esprit, des talents, du mérite et de la bonne compagnie, — très officieuse pour ceux qui lui convenaient, sans miséricorde pour ceux qui ne lui plaisaient pas; tenant, disait-elle, une aune par laquelle elle jugeait à l'œil si les gens qu'on lui présentait pouvaient devenir des meubles qui convinssent à sa maison, » Et Grimm, un des hommes que madame Geoffrin supportait le mieux et qu'elle loue le plus au courant de sa plume, Grimm disait, en plaisantant, de ce mobilier intelligent et docile qui remplissait son salon: « Mère Geoffrin fait savoir aux amis qu'elle renouvelle les défenses et lois prohibitives des années précédentes, et qu'il ne sera pas plus permis que par le passé de parler chez elle ni d'affaires intérieures, ni d'affaires extérieures, ni d'affaires de la cour , ni d'affaires de la ville, ni de politique, ni de finances, ni de religion, ni de gouvernement, ni de théologie, ni de grammaire, ni de musique, ni en général d'aucune matière quelconque. » Et Grimm intitulait son règlement: « Annonces et Bans de V Église philosophique , » promettant d'y obéir.... si on l'y forçait. Figaro ne disait pas mieux.

(( Si vous trouvez des gens qui me haïsscLt, disait spirituellement madame Geoffrin, gardez-vous de leur dire le -.

POSTHUNES ET REVENANTS. 31

peu de bien que vous pensez de moi ; ils m'en haïraient davantage...» madame GeofTrin avait été bien servie par ses amis. C'est à eux que nous avons emprunté presque tout le mal que nous avons dit d'elle, ne voulantpas laflatter. Leurs témoignages pourtant, clair-semés dans leurs écrits, n'auraient pas suffi à la faire sortir de ce que nous avons appelé sa légende, si elle n'avait pris soin de se révéler elle-même par une de ces trahisons posthumes qui nous sont devenues familières, et dont H. de Hoûy s'est fait bon gré mal gré le complice. La voilà donc, son portrait peint par elle, en pied et tout entière ; rien n'y manque : Elle est un esprit libre, qui n'aime pas beaucoup la liberté des autres. Elle est bienfaisante et donnante, à condition d'obliger les gens de la manière, disait-elle, qui soit la plus agréable pour elle-même. Elle est douce, à condition de n'être pas provoquée. Elle est modérée dans son langage, à condition de n'être pas piquée au jeu par quelque inconvenance ou quelquerivalité ; témoin les injures qu'elle prodigue, avant son départ pour Varsovie, à deux pauvres diables qu'elle croit ses concurrents dans la faveur du roi: l'architecte Louis et l'aventurier Lamarche. « J'ai vidé mon sac, écrit-elle au roi, etjcnele remplirai plus de cette ordure... » Enfin, dirai-je encore, elle est modeste, et très résignée à accomplir jusqu'au bout son humble destinée de pourvoyeuse de culottes de velours, à condition qu'elle ne verra pas briller, à l'horizon, à travers les brouillards du Nord, une couronne sur la tête d'un jeune roi dont elle se croit follement la ieudataire.

Ellepart donc unjour, attirée par cette lueur trompeuse; elle part dans la fameuse voiture à laquelle on travaille depuis deux ans, escortée d'un personnage de la cour de Pologne, un des chambellans du roi, à peu près comme une princesse du sang. A la cour de Vienne, elle est reçue conmieunecuriosité.SibienveillantequefûtMarie-Thèrèse,

elle ne pouvait se faire d'illuâion sur le compte de cette bourgeoise de Paris dont les dîners avaient, à ]a vérité, une grande vogue, mais qui n'était guère à la hauteur de sa renommée. Marie-Thérèse et « maman d Geoffrin ! vous voyez d'ici le tête-à-tête. Les vraies reines des salons parisiens, aux diverses époques du dernier siècle, les comtessesdeRochefort, d'Egraont, de Choiseul, les Tencin, les Du Deffand, les Lespinasse, les d'Ëpinay, auraient autrement représenté Tesprit français auprès de lagraSde et intelligente souveraine. L'esprit français d'alors, c'était un roi. Il luifallait de grands écrivains pour ambassadeurs. On sait l'accueil qu'il recevait partout, à Vienne, à Berlin,, à Saint-Pétersbourg, même à Londres, quand' il voyageait. Madame Geoffrin n'est pas une sotte, il s'en faut; elle a trop de vanité pour représenter l'esprit des autres. En présence de Marie-Thérèse, elle ne sait que répéter, soit avant, soit après son séjour à Varsovie, l'éternelle litanie des agréments physiques de son roi :

« J'ai vu Timpératrice ; elle m'a reçue avec^ une bonté incroyable; elle m'a menée dans son cabinet, m'a fait asseoir vis-à-vis d'elle (elle m'a fait asseoir!) et cela pendant près d'une heure. Elle m'a parlé de mon voyage; elle m'a demandé votre portrait ; elle l'a trouvé très joli; mais je l'ai assurée que Vôtre Majesté était beaucoup plus jolie encore (beaucoup plus jolie!) ; et puis j'ai tait Vénumération des agréments de votre personne et de votre esprit, et je n'ai pas oublié la bonté et la drojlure de votre cœur. Enfin, j'ai beaucoup parlé de Votre Majesté, avec ce sentiment qui m'est nécessaire pour vivre. Elle a la plus belle main , ainsi que Votre Majesté. Je l'ai tenue dans les miennes pendant toute la visite, et je Tai baisée et rebaisée presque autant de fois pendant une heure que j'ai baisé celle cle Votre Majesté pendant mon séjour à votre cour (24 septembre 1766.)

On voit que cette lettre est d'une date postérieure au séjour de madame Geoffrin à Varsovie, lequel dura du milieu de juillet au 13 septembre. Que se passa-t-il pen-

dant ces deux mois? La correspondance ne nous en dit à peu près rien qu'il ne faille deviner ou commenter; mais le commentaire est facile. Madame Geoffrin emporta de son séjour auprès de Stanislas un mécompte manifeste et une blessure très vive, blessure que nous voyons saigner plus d'une fois dans la suite de son commerce épistolaire avec le jeune roi. Blessure d'amour?... je ne l'affirmerai pas plus ici que je ne l'ai fait ailleurs ; mais dans un cœur sensible, irritable, vaniteux à l'excès, toute jalousie prend facilement le langage et l'accent de l'amour. Stanislas avait singulièrement muré sa vie intime pour les regards de ses soupçonneux sujets ; il n'avait pu y fermer tout accès aux sentiments tendres... Est-ce par cette porte qu'enlrait la jalousie de' madame Geoffrin? n'est-ce pas plutôt par celle des « eiitours », comme elle les nomme, les frères du roi, ses belles-sœurs, ses parents, les personnes influentes ou favorisées? Je le croirais volontiers, sur le témoignage qu'elle eri donne elle-même dans la suite de sa correspondance. Bien que nous n'y trouvions pas ce que le roi appelle la « terrible lettre » à laquelle il répond assez durement, nous en avons d'autres qui en disentassez : « ... Il yavait longtemps, écrit madame Geoffrin (1768), que jnon cœur était trop plein. Je n'ai pas pu le contenir plus longtemps. . . il s'est répandu. » Mais c'est au moment même où elle vient de quitter la Pologne (en 1766) que son dépit s'exhale avec une vivacité bien singulière. Le roi, à ce qu'il paraît, avait, dans une lettre précédente, tutoyé sa

vieille maman. « Il y a un fw dans la lettre de Votre

Majesté qui m'aurait fair mourir de joie et d'amour il y a quelques mois ; mais j'ai trouvé une si grande différence entre les lettres et les actions, que je regarde ce tu comme ^ne illusion de Satan. Cepend^mt j'ai versé des larmes en le lisant ; j'en répands encore en ce moment en le répétant. Mais hélas ! je n'ai rien de plus raisonnable à faire que

de me garantir de vos enchantements et de me rappeler ce que j'ai souffert... »

A cela le roi répond : « Pourquoi me dites-vous : J*ai trouve' une si grande différence entre les lettrés et les actions ! Cela est bien injuste. Souvenez-vous qu'il n'y aurait jamais eu de nuage entre nous si on ne vous avait poussée contre moi, en vous armant de tout ce qui pouvait et devait blesser le plus ma sensibilité,.,.. Ah ! vous me faites souvent cruellement et injustement souffrir!... »

' C'est quelque temps après cet échange de reproches et pour une cause inconnue que madame Geoffrin se donna la petite satisfaction, légèrement ridicule, de renvoyer au roileslettresqu'elleenavaitreçues.Yollaireavait, quelques

années auparavant, avec plus d'esprit et plus de raison, renvoyé à Frédéric tout ce qu'il tenait de lui, croix et pensions :

Je les reçus avec tendresse, Je les renvoie avec douleur, Comme un amant, dans sa jalouse ardeur, Rend le portrait de sa maîtresse.

Madame Geoffrin y mit moins de façons et y employa moins de poésie. Sa lettre est fort sèche et n'est guère franche. Quoi qu'il en soit, c'est grâce à ce coup de tête, digne d'une amoureuse de Molière, que nous avons une partie de ces lettres du roi que M. de Moùy a pu reproduire avec Je consentement de la famille illustre qui les avait conservées. Et n'est-il pas vrai que ce sont justement ces lettres, semées de récriminations si légitimes, et si étrangement répudiées par l'irascible bourgeoise, qui sont comme la preuve, donnée aux dépens de l'original lui-même, de la vérité du portrait que nous avons essayé de tracer d'après M. de Moùy et les meilleurs maîtres? L'esprit de vaine gloire, le penchant à la domination, l'égoïsme dans l'amitié comme dans la bienfaisance, une jalousie d'importance, quelque

chose d'étroit, de grondeur, de soupçonneux, d'exclusif, tout cela ressort de certaines pages de ce curieux livre, qui nous donnerait surabondamment raison, si nous avions pu être soupçonné de parti pris contre une maîtresse de maison en son temps si bien pourvue, contre une renommée au demeurant si innocente.

Innocente, oui sans doute ; madame Geoffrin était une honnête femme qui ne voulait faire de mal à personne. Il est un point toutefois qui nous semble établi sans réplique, grâce à cette correspondance si heureusement retrouvée. La « maternité » de madame Geoffrin avait été, vis-à-vis de Stanislas-Auguste, exigeante, envahissante, parfois importune. Elle n'avait pas fait simplement, j'entends avec simplicité de cœur, le voyage de Pologne. Elle avait voulu ôtre une madame-mère auprès de ce trône dont les périls ne diminuaient ni l'éclat ni le prestige. A Paris, madame Geoffrin n'avait pa^ voulu souffrir de rivaux avant son départ; nous avons vu comment elle traita ceux qui s'étaient entremis près de la cour de Versailles, au nom du roi, sans la consulter. La langue française n'eut pas de mots assez injurieux pour les qualifier. A Varsovie, c'est la même jalousie de toute concurrence, même la plus légitime : « Les vrais amis, écrit-elle au roi, veulent, être dislingTiés et ménagés ; et presque toujours les rois ont des entours dont les intérêts s'opposent aux succès des vrais amis... » M. de Moùy a eu la fortune de découvrir une Note écrite par un des neveux de Stanislas, un des filsde son frère aîné; et cette note, qui appartient également aux archives de la famille Poniatowska, prouve à quel poîut madame Geoffrin, revenue à Paris, y avait gardé rancune au sage roi qui lui avait refusé, à bon droit, toute influence dans ses affaires d'Élat. « Je passai par Paris pour aller en Angleterre, écrit ce jeune prince. J'y vis madame Geoffrin, qui, s'étant déclarée à toute l'Europe l'amie du roi, dans

un entretien qu'elle eut avec moi, se permit de blâmer dans sa conduite des choses qui ne me paraissaient pa^ devoir Vêlre; et je crus (bon) de lui en faire lobservalion. Cela Télonna de la part d'un jeune homme qu'elle comptait gouverner; dans le second voyage que je fis à Paris, elle resta aimable avec moi et plus discrète dans ses dis* cours*...» Ceci était écrit en 1771. Madame Geoffrin avait passé la soixante et onzième année de son âge. Le besoin de critiquer, d'agir et d'influer ne la quittait pas. Quelques années plus tard, nous la voyons écrire à Stanislas pour demander au profit du prince Louis de Rohan le « chapeau » dont disposait le roi de Cologne. « C'est un très grand seigneur, écrit-elle, qui est fait pour avoir un chapeau..- » On sait que le prince Louis fut cardinal, et quel honneur il fit plus tard à la recommandation de madame Geoffrin. Celle-ci, du reste, fut la dernière qu'elle adressa au roi Stanislas. Elle mourut Tannée suivante (1777).

Revenue mécontente, nCus avous vu que madame Geoffrin avait laissé Stanislas blessé au vif. La confiance expansive qui avait signalé entre « maman » et son fils la lune de miel de Tavénement ne se retrouva jamais au même degré dan» les dernières années, malgré bien des retours qu'encourageaient, à tour de rôle, soit la bienveillance naturelle de cet aimable roi, soit la passion persévérante de sa rude amie.

Sa rude amie; oui, certes, elle fut par instants trop rude envers ce roi pour lequel on peut bien dire qu'elle avait été trop tendre. Mais l'injustice serait double de rester sur un mot qui ne caractérise qu'un côté de la physionomie de madame Geoffrin et qu'une période de

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