Coirespondancc. Note de la paffe
POSTHUMES ET REYENAÎÎTS. 37
son histoire. L'injustice serait pour elle» et aussi pour M. de Moûy, si nous ne tenions grand compte du bien qu'il en a dit, en regard des critiques que la correspondance publiée par lui n^a que trop justifiées. Borné parles limites mêmes de notre étude, nous ayons dû choisir entre les qualités et les défauts de madame Geoffrin, et ce n'est pas notre faute si les défauts ont pris toute. la place dont nous pouvions disposer. M. de Moùy avait plus de latitude. II en a profité en juge impartial, en écrivain habile, n'ayant aucune raison de se brouiller outre-tombe, comme je l'ai fait peut-être, avec cette femme qui avait été, au demeurant, si bienfaisante à nos confrères d'autrefois; — qui donnait à tous, ne recevait de personne, même des rois, et qui aimait mieux, dit une chronique un peu naïvement recueillie par Sainte-Beuve, « boire tous les matins du mauvais lait que de faire de la peine à sa laitière en la congédiant ». Il y a bien d'autres témoignages des bons sentiments de madame Geoffrin, et de plus éclatants, notamment la protection qu'elle accorde aux Sirven recommandés par Voltaire. « Ce qu'elle a fait pour eux, écrivait-il, est digne d'une souveraine.... »
Son bon sens ne se montre pas moins que sa générosité, le jour où elle écrit à Stanislas qui lui avait demandé son portrait en pied : « Voici ce que madame Geoffrin, demeurant rue Saint-Honoré, répond au sujet de son portrait. Elle convient qu'étant à Varsovie, dans un de ces moments où elle était transportée d* amour pour son roi, elle lui promit de lui envoyer l'original de son portrait peint par Nattier ; mais, à son retour chez elle, étant un peu plus de sang-froid, elle a trouvé que c'était une impertinence à elle d'envoyer son portrait en Pologne. 11 est très grand. Elle est peinte en belle di^me. Cela lui a paru ridicule à envoyer... Nous avons un proverbe qui dit qu'i7 vaut mieux *e dédire que se détruire, . .
Voilà pour le bon sens de madame Geoffrin. Voici maintenant pour son esprit. Non, elle n'en manquait pas, quoi qu'en ait dit récemment un critique qui s'y connaît, d'abord parce qu'il en a beaucoup, et puis parce qu'il est le juge presque quotidien de celui des autres*. Madame Geoffrin avait dé l'esprit^ comme on dit vulgairement, argent comptant. Elle ne le faisait pas comme Églé faisait son visage ; elle n'y était pas préparée par son éducation, qui avait été négligée. C'était, un esprit fait à sa mesure, qui ne s'élevait pas, qui ne prétendait à rien de singulier ni d'original. Gela lui partait sous forme de répartie dans la conversation, ou tout au galop de la plume dans sa correspondance. Hais c'était souvent bien drôle, parfois même charmant. Quand elle se mit à faire ses préparatifs pour le voyage de Varsovie : « Je suis dans ces moments-ci> mon cher fils, écrivait-elle au roi, comme ces petits oiseaux qui s'essaient à voler. 11 y a plus de dix ans que je n'ai découché de ehez moi, et depuis un mois j'ai fait plus de cent lieues en allant à dix, à quinze, à vingt lieues de Paris. Et tous mes amis, qui sont très étonnés de mes courses, disent que c'est un essai pour un plus grand voyage. Je réponds : Il rCy a rien d'impossible. Il est vrai que mon objet est de me remettre en train d'aller. » (Août 1765.)
N'est-ce pas très spirituel cela, parle sentiment et aussi par le tour? Plus tard, parlant au roi de l'évêque de Varsovie qu* entre eux ils appelaient Minet : « Je suis bien aise, écrit-elle, que Votre Majesté ait une petite explication avec Minet. Il a beaucoup d'esprit, et l'esprit très agréable; il aime Votre Majesté et sait tout ce qu'il lui doit, mais quelquefois il ne le sent pas assez. Ce n* est pas ce que Ion sait qui nous fait agir^ c'est ce que Von sent. Or le défaut de Min^t est d'être personnel! » (Septembre 1767.)