L'ENFANCE
La généalogie: le nègre Annibal. Les hérédités lointaines. — Les parents, Serge Lvovitch et Nadejda Ossipovna ; leur vie à Moscou. La grand'mère et la nourrice de « Sacha ». — Ses lectures, ses premiers essais. Ce qu'il est à douze ans.
Peu de généalogies d'écrivains ont autant fait discuter que celle de Pouchkine. Lui-même, il en a été le premier commentateur, par curiosité d'historien autant que par orgueil de race. Avertis de l'importance qu'il y attachait, ses biographes y ont insisté à leur tour, et d'autant plus que, dans le courant du xix* siècle, l'ethnographie a envahi l'histoire littéraire.
D'après la tradition de famille, l'ancêtre de tous les Pouchkine aurait été un Prussien, du nom de Ratch, entré au service d'un Grand-Prince de Moscou, au xv® siècle, en qualité de canonnier (^pouchka, canon). Donc, de ce côté déjà, notre héros se rattache à une souche étrangère, mais russifiée depuis longtemps. Son aïeul maternel, par contre, n'était entré en Russie qu'en 1706, venant de Constantinople, où des agents de Pierre I«' l'avaient acheté tout enfant, au prix, disaientles mauvaises
langues, d'une bouteille de rhum. Etait-il nègre, ou, comme ses descendants l'ont prétendu, arabe ou abyssin? Il semble bien que s'il n'avait pas été bon teint, il ne serait pas devenu le filleul du Tsar, sous le nom sonore d'Annibal, puis son page et, vers 1710, le tambour de la compagnie des bombardiers dont son parrain était capitaine. En 1716, il fut envoyé en France pour apprendre le métier d'ingénieur; il en revint en 1722, après être passé par un régiment français et l'Ecole d'artillerie do Metz. Nommé lieutenant dans sa compagnie d'autrefois, il allait peut-être faire une brillante carrière quand son parrain mourut. Dès lors, il mena une existence obscure, presque misérable, remplie de démêlés, et avec ses chefs, et avec ses femmes; il en avait deux, et, par malheur, à la fois. Sa bigamie tournait en cas pendable, quand, en 1740, Elisabeth Pétrovna monta sur le trône, et son règne fut l'âge d'or des familiers de son père. Annibal devint général, reçut des terres et des paysans, que, diton, il traita cruellement ; à sa mort, il en laissa 1500 à ses sept enfants.
Tel était l'aïeul par lequel on a voulu expliquer la figure, le caractère, les œuvres même de notre poète. Celui-ci avait les cheveux noirs, frisés, les lèvres fortes, le teint basané : « que voilà bien le nègre! », s'est-on écrié. Il était leste, souple : « la vivacité de ses mouvements le faisait ressembler aux anthropoïdes de l'Afrique centrale », remarque Viguel. Il était susceptible, et, d'après un autre contemporain, Liprandi, « ne voulait rester en arrière de personne » ; cela aussi devait être un effet du
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sang nègre. Récemment encore, un illustre critique, Georges Brandès, n'a rien trouvé de mieux, pour expliquer l'œuvre de Pouchkine, que d'évoquer la poésie des Africains; celle des Nyams-Nyams ou celle des Hottentots, comme on voudra !
Pouchkine est bien pour quelque chose dans ces légendes: jeune homme, il se vantait volontiers, en certains boudoirs, d'avoir les ardeurs inlassables du nègre ; mais, de bonne heure, il changea d'avis. « Voyons ? dcmande-t-il, vers 1830, à Alexandra Smirnova, au sortir d'une exhibition de Soudanais, est-ce que je ressemble à ces gens-là ? », et son amie de se récrier. « Il a les yeux bleus, affirme-t-elle dans ses Mémoires; ils ne paraissent noirs que quand ses prunelles s'élargissent; ses cheveux frisent, mais ne sont pas crépus ; il a la lèvre forte, mais pas épaisse». D'autre part, expliquer son caractère par celui de son aïeul Annibal est bien risqué. Il était passionné ; tel de ses camarades ne Tétait pas moins sans avoir le soleil d'Afrique dans les veines. Il était susceptible, emporté parfois, mais comme tous les Pouchkine qui l'ont précédé. Il était jaloux, et l'on rappelle alors qu' Annibal a martyrisé sa première femme, une Allemande qui d'ailleurs le trompait ; mais il faut rappeler aussi qu un Pouchkine du xviii* siècle a fait pendre, devant sa grange, le précepteur français par lequel il avait eu même mésaventure.
Bref, dans l'impossibilité de démêler ce qui lui vient des uns ou des autres, le mieuxest d'étudier sa vie et son œuvre en oubliant le nègre Annibal, comme on oublie,
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pour parler de la Dame aux Camélias, la négresse aïeule des Alexandre Dumas. Ce qui compte avant tout, c'est le milieu, les parents immédiats, l'éducation.
Le père du poète, Serge Lvovitch, était fils de ce Pouchkine qui avait fait pendre le précepteur de ses enfants. Il ne semble pas que leur éducation en ait été troublée, à en juger du moins par les vers où l'aîné, Vassili, rappelle à Serge, son cadet, leur enfance heureuse. « Enthousiastes de la nature, — nous nous promenions tous les deux; — par de sages lectures — nous cultivions notre esprit. — Puis nous chantions, sur nos lyres, — un hymne au créateur de tout. — O douce et sainte poésie, — tu as rempli tous nos loisirs — depuis nos plus tendres années. »
Ce qu'étaient ces sages lectures, nous le savons par d'autres vers où Vassili a décrit son séjour à Paris et l'impression qu'il a faite sur les Parisiens. *
« Ai-je eu l'air, devant eux, d'un Ostiak, d'un sauvage ? Ont-ils ]>ensc : « Le Scythe a besoin de leçons » .' Certes, ils ont bien vu que, dès le premier Age, J'ai tAclkë de savoir mieux que des mots, des sons; Qu'avec transport j'ai lu Tacite et Thucydide, Et j'ose l'avouer sans en frémir — Candide ! »
Après cette éducation classique et française, les deux frères vinrent à Pétersbourg où nous les trouvons, dans les dernières années de Catherine II, officiers aux Gardes et fort négligents de leur service, ce qui ne tirait pas à conséquence. Mais il n'en fut plus de même sous Paul I*"";
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toujours en retard à la parade et toujours punis, ils en eurent vite assez de la discipline à la prussienne. Ils demandèrent leur démission, l'obtinrent, se marièrent, et s'en furent s'établir à Moscou.
La femme de Serge, Nadejda Ossipovna Annibal, était, par son père, petite-fille du filleul de Pierre le Grand. Elevée par sa mère, elle avait des bribes de l'éducation à la mode : comme certaine héroïne d'Ivan Tourguénief, « elle parlait un peu le français, mais avec un accent très prononcé : le temps de son enfance ne connaissait pas encore les émigrés », et ce peu de français était le plus clair de son bagage intellectuel. Mais elle était jolie — on l'appelait la belle créole — et tous ses goûts concordaient avec ceux de Serge, à cela près qu'elle fut toujours dépensière et qu'avec le temps il devint avare. Tous deux, ils aimaient la bonne chère, les théâtres, les réceptions, les commérages; ils auraient été faits pour la ^loscou de ce temps, s'ils avaient eu tout l'argent qu'il fallait pour y faire figure.
Nadejda Ossipovna n'avait apporté à Serge Lvovitch qu'une centaine d'âmes, et, de bonne heure, on put sourire de leur vaisselle incomplète, des haridelles de leur carrosse, de leurs valets déguenillés. On aimait pourtant leur maison : ils avaient un bon cuisinier, Vlassi — l'ebaptisé Biaise pour plus d'élégance — beaucoup de livres et des parents gens d'esprit. Dans leur salon, Vassili Lvovitch faisait assaut d'épigrammes et de calembours avec d'autres Pouchkine, Alexandre Youriévitch, Alexis Mikhaïlovitch, etc. ; les poètes Joukovskiet Batiouchkof, alors dans tout
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l'éclat de leur gloire naissante, y apportaient leurs vers; Mlle Percheron de Moussy, l'émigrée à la mode, sa harpe, et Xavier de Maistre ses pastels, pour faire le portrait de la « belle créole ». Souvent on y jouait la comédie, et Serge Lvovitch, qui passait pour savoir tout Molière par cteur, était un régisseur incomparable. Bref, au milieu de cette remuante et spirituelle tribu des Pouchkine, onsecroyait, selon l'expression du Français Domergue, * « dans la meilleure société de Paris ».
Mais un tel salon devait faire tort à lanurseri/, et le fait est que les deux premiers des enfants, Olga et Alexandre (ou Sacha), nés, l'un en 1797, l'autre en 1799, furent élevés à peu près uniquement par la mère de Nadejda Ossipovna. De ces années de petite enfance nous ne connaissons guère que des légendes de famille; celle, par exemple, de la scène faite à la nourrice de Sacha par l'Empereur Paul, parce qu'à la promenade elle ne l'a pas fait saluer par son nourrisson ; celle aussi de la lourdeur, jusque vers six ou sept ans, de ce même Sacha. C'est seulement à cet âge qu'il se débrouilla et devint turbulent, au grand ennui des gouvernantes de sa sœur qu'il persécuta comme Chateaubriand celles de Lucile. On se hâta donc de lui donner un précepteur; en deux ou trois ans, il en usa tout un lot. Un comte de Montfort, des sieurs Chédel et Roussclot, puis un Allemand engagé spéciale-
' La Russie pendant les guerres de /'Empire, souvenirs historiques d'Armand Doincrguc.
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ment pour l'étude du russe, se succédèrent près de lui, sans lui apprendre grand chose.
Ses vrais maîtres, en ce temps, c'étaient d'abord sa grand-mère, dont tous les contemporains louent la vive et claire intelligence, ensuite sa niania, sa nourrice, Arina Rodionovna. Au village, dans les longues soirées d'hiver passées entre fileuses, elle avait appris de merveilleux récits qu'elle répétait à l'enfant :
Le soir, à côté de mon lit,
Elle restait dans ma chambrette.
Priait pour chasser les esprits.
Et puis, bénissant ma couchette.
En se signant dévotement,
Elle me parlait, à voix basse
De loups-garous, d'enchantements,
De fantômes, et des disgrâces
Dont souffrirent de bons géants.
Et cependant, devant l'icône,
La veilleuse qui tremblotait
Eclairait ses longues dents jaunes,
Son front, son antique bonnet.
Sadsi d'une terreur subite,
Tremblant, m'enfonçant sous les draps,
Je me cachais... mais aussi vite,
Un doux sommeil m'ouvrait ses bras...
Sommeil dans lequel les héros de la nourrice reprennent bientôt une place qu'ils gardent parfois même après le réveil.
Les magiciens et les fées.
Accouraient, bienveillant essaim.
Remplir de visions dorées Tous mes rêves, jusqu'au matin ;
Et chaque jour, souscliaque ombrage, Je m'attendais, à chaque instant, A voir surgir, dans le feuiUage, Reines et chevaliers errants... *
A cette influence s'en superposa bientôt une autre.
A neuf ou dix ans, Pouchkine pénétra dans la biblioilirque de son père. Elle ressemblait fort à celle qu'il décrira dans Roslai'lef. « Elle était composée presque uniquement de livres français du xviii* siècle. Pauline, qui lisait énormément et sans choix, connaissait toute cette littérature, de Montesquieu à Grébillon, savait Rousseau par cœur. En fait d'œuvres russes, il y avait seulement celles de Soumarokof qu'elle se gardait bien d'ouvrir... » Les lectures de Pouchkine ont été à peu près celles de son héroïne. Il commença par des traductions de Bitaubé, continua par Molière, par Jean-Jacques, par Voltaire, et, entre temps, par les romans de l'abbé Prévost, de Richardson, de Mme de Genlis. Il lisait tout et n'oubliait rien. « Il lui suffisait, rapporte un peu plus tard un de ses camarades, de lire deux fois une page pour la savoir par cœur ».
Sous l'influence de ces lectures, à dix ans, il composa en français son premier poème, la Tolyadc. C'était le récit d'une guerre de nains et de boulions à la cour de Charlemagnc. Malheureusement, la gouvernante anglaise de sa sœur réussit à s'emparer du manuscrit, et le livra au précepteur français Chédel, qui s'en moqua. Dé-
* Le Soninicil, I81(>.
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pité, le poète ieta son œuvre au feu, et il n'en survécut que les quatre premiers vers :
Je chante le combat que Toly remporta,
Où maint guerrier périt, où Paul se signala,
Nicolas Mathurin, et la belle Nitouclie
Dont la main fut le prix d'une horrible escarmouche...
Nous connaissons encore moins une œuvre postérieure de quelques mois, V Escamoteur, comédie imitée de Molière, qu'un jour où l'Anglaise et le Français étaient sortis, il joua à sa sœur, mais sans succès. Il s'en consola par cet impromptu :
Dis-moi : pourquoi l'Escamoteur Fut-il sifflé par le parterre .' Hélas ! c'est que le pauvre auteur L'escamota de Molière
Tout salon moscovite, en ce temps, était un bureau d'esprit, et celui des Pouchkine encore plus que tout autre : on y parlait de ces vers de Sacha, parfois pour le taquiner — nous savons que des jeunes filles railleuses le poursuivaient pour lui en faire écrire sur leur album, — parfois pour l'encourager et lui conseiller de ne pas s'en tenir à la muse française. Fait-il déjà des vers russes, on n'en sait rien : ce qui est sûr, c'est qu'au lycée de Tsarskoïé-Sélo, dès 1812, ses camarades plus grands sont stupéfaits de son savoir; il a lu, non seulement nos classiques, mais encore tous les Russes contemporains, et les jugements qu'il porte sur eux témoignent d'une maturité étonnante.
22 OKHilNES ET DEBUTS
Les biographes y insistent peut-être avec trop de complaisance : les variations de Mozart, à six ans, devant Marie-Antoinette, n'annonçaient pas Don Juan, et la Tolyade et V Escamoteur ne pouvaient faire prévoir qu'un rimeur de plus dans la famille Pouchkine. Et puis, à tant appuyer là-dessus, on risque de faire disparaître l'enfant derrière le petit prodige. Cet enfant nous apparaît, heureusement, dans les souvenirs de son camarade Pouchtchine.
« C'était un garçon tout frisé, niix yeux et aux mouvements « très vifs... Je vis bientôt qu'il savait beaucoup de choses « dont nous n'avions pas idée, mais il ne lui venait pas t\ « l'esprit de se donner de l'inniortance pour cela. Il tenait moins à a briller par son savoir que par son adresse à la balle ou ù la « course, et comme il y mettait beaucoup d'amour-propre, il en « résultait souvent des querelles entre nous. Ce qui nous étonnait « le plus, en lui, c'était ses brusques sautes d'humeur. Il jouait « tranquillement, distraitement même, et soudain, parce qu'un ca- « marade avait abattu toutes les quilles d'un coup, il entrait dan» « une fureur indicible ».
En somme, on aurait déjà pu dire de lui, en changeant les chiffres, ce qu'en dira plus tard le prince Yiazemski : « son caractère a douze ans, mais son esprit en a vingt ». Par contre, rien n'indique l'âge de son cœur. Il ne semble pas avoir eu pour ses parents une affection très vive; Nadejda Ossipovna le négligeait et Serge Lvovitch le grondait souvent ; ses confidents, c'étaient sa grand'mère, sa sreur, sa niania. Quant aux objets qui l'entouraient, aux lieux où il vivait, il paraît avoir aimé surtout le domaine de sa grand-mère à Zakharovo, à quelque qua-