L ENFANCE
ranteverstes de Moscou. Le château y ressemblait plus à une grande isba qu'au manoir des Chateaubriand, mais le jardin faisait compensation avec son allée dérables, son. étang, le bois de bouleaux et de pins où il faisait si bon se cacher pour lire ; Pouchkine y a eu des heures semblables à celles qu'Ivan Tourguénief a décrites à propos de Spaskoïé, et le souvenir l'en a suivi longtemps. En 1830, à la veille de se marier, il reviendra à Zakharovo, et sa tristesse sera grande en ne retrouvant ni le château, détruit peut-être par les Français 'de 1812, ni les arbres, coupés par de nouveaux propriétaires, ni les clôtures déplacées, ni rien de ce qu'il avait connu avant l'événement qui donne un nouveau cours à sa jeunesse.
Cet événement, ce fut son départ pour le Lycée de Tsarskoïé-Sélo. à l'automne de 1811, départ que certains biographes expliquent par le mal qu'aurait donné à Serge Lvovitch « le caractère indomptable » de son fils. La vérité est que les Pouchkine s'étaient demandé, de bonne heure, quelle éducation tirerait le meilleur parti des dons de l'enfant: or, à Moscou, les pensionnats étaient médiocres ; à Pétersbourg, ils étaient fort chers. Vraisemblablement, le petit Alexandre serait resté à Moscou pour y entrer, sur ses quatorze ans, à l'Université, si un ami de la maison, Alexandre Tourguénief, n'avait un jour apporté la nouvelle que l'Empereur allait ouvrir un Lycée dans son palais de Tsarskoïé-Sélo, et que les élèves, nommés après concours, y seraient boursiers. Ce « sans dot» était sans réplique ; Alexandre partit de Pétersbourg sous la conduite de son oncle Vassili. On sait qu'en route il s'arrêtèrent
chez des amis, les Mertvaho, et que la beauté d'une petite fille de huit ans y fit une vive impression sur le futur lycéen; que, d'autre part, l'oncle empruntaau neveu sa petite bourse, qui contenait cent roubles, don de la bonne grand-mère, et qu'il oublia toujours de les lui rendre. Au commencement d'août, il étaient à Pétersbourg; Pouchkine passa l'examen, fut reçu, et entra au Lycée au mois d'octobre 1811.
POUCHKINE à treize ans
Le lycée de Tsarskoié-Sélo, son enseignement et sa discipline. — Pouchkine lycéen ; ses notes, ses lectures, ses projets. Les visites de la muse. — Ses vers. Leurs modèles français ou russes; ce qu'ils peuvent avoir de personnel.
On a souvent parlé, à propos du Lycée de Tsarskoïé- Sélo, d'une influence de Napoléon. Le favori de 1811, Spéranski, était en effet son grand admirateur, et l'ouverture à Varsovie, au Palais de Saxe, d'un lycée français, a pu stimuler son zèle. Pourtant, les deux créations diffèrent : Spéranski veut former, en effet, non seulement des serviteurs de l'Empire, mais aussi des « citoyens », des idéologues, aurait dit Napoléon. Si les lycéens russes portent l'uniforme, comme ceux de France, ils n'évoluent pas au son du tambour ; si leur programme d'études correspond à peu près au nôtre, il a quelque chose de plus libéral. « Il faudra, dit un procès-verbal de 1811, éveiller l'esprit des élèves en éloignant de leur intelligence et de leurs oreilles ce qui nest que pompeux et purement scolastique ». La vraie ressemblance avec le
lycée napoléonien, c'est qu'à Tsarskoïé-Sélo, les châtiments corporels sont interdits ; c'est le seul endroit de la Russie où l'on ne fouette pas.
En revanche, les vieilles habitudes russes de désordre et de négligence y régnent en dépit du règlement dont il est, la plupart du temps, comme du petit verre de Porto que les élèves — à l'instar de Cambridge — devaientrecevoir chaque jour : au bout de deux mois, ce Porto devint du porter, puis de la bière vulgaire, et disparut enfin. D'autre part, le voisinage de la Cour, en été, fit que la discipline se relâcha bientôt. Rigoureuse au début, pour des enfants, elle faiblit quand ils furent des adolescents. De 1814 à 1810, le Lycée fut gouverné par un comité de professeurs, et les élèves profitèrent de cet interrègne (jnejdoutsarstvie) pour chasser des surveillants, boire du punch, sortir de jour et même de nuit; si bien que, par réaction, on songea à les soumettre au régime militaire des cadets. Leur heureuse étoile leur valut la nomination de ce sage Enguelgart, dont une réponse a été souvent citée. « Monsieur le Directeur, vos élèves ne sont pas boutonnés jusqu'au cou ». — « C'est qu'il fait chaud, Excellence ».
L'instruction ne laisse pas moins à désirer que la discipline. Au.\ cours du mathématicien Kartsof, on dort ou on lit Adèle et Théodore, àc Mme de Genlis ; quelques élèves font des vers. L'historien Kaïdanof, qui a appris le français sans maître, parle de Henri Qvatre et des Vgve^ nots. Kochanski, professeur de lettres, se console si bien avec Bacchus des mépris de Vénus qu'il faut le mettre en congé illimité. Son successeur, Galitch, « comprenant que
SCS t'ièvesne sauraient jamais le latin», leur parle de tout, sauf du progrararne. Le philosophe Kounitzyne dicte et redicte un cours écrit une fois pour toutes. LAUemand Hauenschild ennuie : qui donc voudrait sencrasser l'esprit dans la « deutsclie Sprache » ? Seul, le Suisse Marat de Boudry a quelque prestige, malgré sa tenue négligée, car il est le frère de V Ami du peuple; les élèves l'écoutent donc, tout en se chuchotant que, s'il ne prend jamais de bain, c'est en souvenir de la mort de son frère.
Quant à la tourbe des surveillants, elle surveille fort peu. « Du matin au soir, écritle lycéen Illitchevski, nous errons dans le parc... Même en étude, nous ne restons pas à nos places; qui ne veut pas travailler dort ou lit.» Toute une partie de la vie des élèves échappe au contrôle; il y logent les escapades au dehors, les retours nocturnes, les punchs, la lecture de livres pris dans la bibliothèque de Catherine II, ou ailleurs, qui ne sont pas tous édifiants. Mais elle abrite aussi, cette vie clandestine, des lectures qui éveillent l'esprit plus que les sens ; des conversations où l'on commente les nouvelles de tous les champs de bataille de l'Europe; des velléités littéraires que l'administration combat, et qui ont donc l'attrait du fruit défendu. Elle permet enfin les flâneries dans le parc immense où les élèves ont sous les veux, comme l'/n/rtn/e de Victor Hugo,
... un grand palais, comme au fond d'une gloire, Des bassins qu'assombrit le pin ou le bouleau,
... le cygne aux ailes blanches, Le bercement des flots sous la chanson des branches, Et le profond jardin rayonnant et fleuri.
Dans ce Lycée si différent des nôtres, Pouchkine n'est pas l'élève modèle : les éludes le préoccupent moins que Pétersbourg et ses plaisirs tout proches.
Spectacles, bals me plaisent fort, Et d'après ma pensée, Je dirais ce que j'aime encor, Si je n'étais au Lycée '.
Mais il y est, hélas ! et voici que Kartsof trouble brusquement son rêve. « Pouchkine, à quoi est égal X ? — X... est égal à zéro — Asseyez-vous! C'est vous qui êtes égal à zéro ! » Il est vrai que, chez M. de Boudry, ce zéro sera largement racheté ; Pouchkine sait si bien le français que ses camarades l'ont surnommé le Frantsouss. Il est vrai encore que Galitch fermera les yeux sur ses barbarismes, en faveur de son érudition poétique : mais, en définitive, ce qu'il apprend de ses professeurs, en sept ans, ne dépasse guère la science dont il gratifiera, plus tard, son Eugène Oniéguine.
Il savait assez de latin Pour dérhilTrcr une épijjraphe, Discuter sur quelque écrivain.
Mettre « fale n j)rès d'un parafe, Et pour citer, non sans accroc, Deux ou trois vers de l'Enéide.
Le pis, d'ailleurs, c'est sa conduite. «Je suis un jeune 1 Mon portrait, 1814 (texte en français).
polisson » disait-il dans les vers que nous citions tout à l'heure, et il est, en effet, de la bande qui « chipe » des pommes dans le jardin de l'Empereur, de celle qui se fait apporter du dehors rhum et cognac. Il doit même une réputation particulièrement fâcheuse, d'abord à certaines lectures où il s'est laissé prendre :
Hé ! que faites-vous donc, Pouchkine ?
Donnez-moi ce livre à Tinstant...
Vraiment... la lecture est badine !
Prenez la porte, sacripant '.
ensuite, à une aventure qui a fait grand bruit. Un jour, dans un couloir obscur, il a croisé une ombre qu'il a prise pour Natacha, la lingère du Lycée, et qu'il n'a reconnue pour la vieille princesse Volkonskaïa qu'après l'avoir embrassée. Plainte a été portée à l'Empereur et l'a trouvé, heureu.sement, en un de ses bons jours ; « après tout, dit-il au ministre de l'Instruction publique, la vieille n'est peut-être pas si fâchée qu'elle prétend ! » L'affaire a donc été classée, mais il en reste un souvenir dans les notes où Enguelgart blâme le « cynisme » de son élève, en l'expliquant, d'ailleurs, par ses lectures mal dirigées.
De tous les lycéens, Pouchkine est, en effet, celui qui lit le plus ; mais il s'en faut que le hasard ou ses goûts le fassent toujours mal tomber. Sur les rayons de son étagère, Horace, Homère, Virgile, le Tasse — en traduction française — voisinent avec La Fontaine, Racine, surtout avec Voltaire. Il lit et relit ses contes, ses tragé-
30 ORIGIKES ET DEBUTS
dies, ses poèmes, « sans aucune intelligence du mouvement philosophique de ce temps » , assure un j udicieux biographe, mais avec un sentiment très-vif de la grâce et de la malice des vers. Est-ce cette malice voltairienne qui fait parler de son « cynisme » ? Ce qui est sûr, c'est que, dans ses lectures, il apprend l'art d'écrire, juste au moment où l'internat, ses loisirs, ses camarades enfin, surexcitent les goûts que nous lui avons vus dès la maison paternelle.
Des lycéens, les uns venaient de cette « pension noble » de Moscou, où la mode était de rimer sans cesse ; les autres, de familles où l'on aimait les lettres, et surtout la poésie. Or, on trouvait tous les poètes dans la bibliothèque du palais ; ceux qui pouvaient y manquer encore y pénétraient avec les petites revues de Pétersbourg et de Moscou, et Galitch les commentait en classe. Comment résister à la tentation de lui soumettre des vers faits au Lycée même, puis de les publier, à défaut d'autre organe, dans le Lycéen Philosophe, que l'on rédige en étude ? C'est Delvig qui en est le censeur — comment imaginer un journal sans censeur ? C'est Danzas, — le témoin de Pouchkine à son dernier duel — qui en est l'imprimeur. Il recopie tous les articles de sa belle écriture, insère les « Avis au lecieur », gourmande les collaborateurs paresseux et Pouchkine lui-môm( . \ <■toile dont la supériorité n'est plus contestée par personne, pas même par l'administration qui s'adresse à lui, maintenant, quand il faut célébrer une victoire russe ou souhaiter la bienvenue à quelque hôte illustre, au vieux
poète Derjavine,,par exemple, qui, en un jour d'examen solennel, embrasse son jeune confrère et lui prédit un glorieux avenir.
Ces premiers rayons de la gloire, si doux, n'empêchent d'ailleurs pas le poète d'être encore, à ses heures, le « potache » classique ; nous voyons, dans son Journal, les gamineries se mêler aux rêves littéraires.
« Hier, j'ai écrit le troisième chapitre de Fatama ou Vlntelligence humaine... Le soir, avec mes camarades, j'ai éteint les lampes et les bougies de la salle d'étude : belle occupation pour un philosophe '. Ce matin, jai lu la vie de Voltaire et j'ai commencé une comédie... Avant-hier je voulais écrire un poème ironique, Igor et Olga... Cet été, je ferai un tableau de Tsarskoïé-Sélo ».
Ces projets nombreux, son extraordinaire facilité les explique. Un de ses camarades dit bien l'avoir vu s'enfoncer dans les allées du parc, les sourcils froncés, un crayon entre les dents, à la poursuite d'une rime rebelle : mais en général, les vers lui viennent sans qu'il les cherche, et surtout le matin, après qu'une force mystérieuse les a construits dans son sommeil.
C'était comme un démon qui possédait mon âme ; Qui, me suivant partout, au repos, dans mes jeux, Me murmurait tout bas des refrains merveilleux. Ma tète s'égarait dans la fièvre. Sans trêve, Le rêve fantastique y succédait au rêve ; Pour les conter en vers, le mot obéissant S'alignait, et la rime accourait à l'instant.
Ce démon, les poètes d'alors l'appelaient leur muse ; Pouchkine décrit la sienne et ses apparitions successi-
32 OKICIXES ET DEBUTS
ves*. C'est elle qu'il voyait, enfant, quand, aux récits d'Arina Rodionovna, il se sentait envaiii d'une terreur sacrée ; c'est elle qu'il retrouve dans le parc de Tsarskoïé-Sélo, près de l'étang, mais combien changée ! Plus de chef branlant, de coiffe antique ; elle est jeune ; des fleurs couronnent ses boucles parfumées ; sous un léger voile, son sein palpite et rougit... Il la regarde, il l'écoute avec ivresse, mais que dit-elle et saura-t-il transcrire ses paroles ?
Dans la première édition supposée complète de ses œuvres, il n'a recueilli que quatorze de ses poésies du Lycée sur cent vingt ou cent trente qu'il avait conservées, et encore, ces quatorze élues, les a-t-il retouchées fortement : c'est donc qu'il jugeait ses vers de ce temps gauches et enfantins. Ils n'en sont pas moins précieux pour qui veut suivre les étapes de son talent.
La première influence qu'il ait subie a été celle de son oncle Vassili ; on en a retrouvé des vers enchâssés dans ses vers à lui. On a signalé aussi, çà et là, des souvenirs de Dmitrief, de Derjavine, de lîogdanovitch, d'autres encore. Pourtant, à l'en croire, Joukovski seul aurait été le maître de sa muse, et on ne laisse pas d'en être surpris. Joukovski était, en effet, l'élève des romantiques allemands, et comme eux, mystique et nuageux; or, Pouchkine n'aime guère, de tous les Allemands, queW'ieland, parce que son Obcron lui rappelle Voltaire; il n'a
' Muse à qui chaque siècle a dicte sa /éi^ernie. frnpmoni, iSlîl.
de mysticisme — ,et fort peu — que dans deux ou trois pièces où l'on sent bien qu'il se guindé à un état d'âme qui ne lui est pas familier *. On est donc tenté de croire que Joukovski a influé seulement sur sa forme; il l'a presque avoué lui-même. «Je suis, a-t-il écrit, l'élève de Joukovski... Tout ce que j'ai fait de personnel, c'a été d'avoir choisi un sentier de traverse au lieu de m'engager sur sa route. » Ce sentier, c'est l'ami de Joukovski, Batiouchkof, qui l'a tracé. Qualifié tantôt de Boufïlers, tantôt de Parny russe; il réincarnait tous ces petits poètes de notre XVIII* siècle que Pouchkine avait tous lus; il a eu sur lui une action indéniable, quoique difficile à définir. Us dérivent, en effet, l'un et l'autre, des mêmes maîtres, des Français.
De ceux-ci le plus cher à Pouchkine, c'est Voltaire, mais il semble bien qu'il en soit de son influence comme de celle de Joukovski ; elle est dans la forme plutôt que dans les sujets, qu'il prend de préférence à Marot, à Bachaumont, à Gresset, à Ghamfort, à Chaulieu, à Parny surtout, et tantôt au Parny égrillard, tantôt au Parny mélancolique. En ce temps, dans neuf pièces sur dix, il est le />a/ifôo£tss sans originalité que taquinaient ses camarades.
Voilà que chaque bel esprit M'aborde avec un fin sourire.
« Vous écrivez, ce m'a-t-on dit.
De petits vers. Peut-on les lire, Ou bien les tenez-vous secrets ?
Vous y chantez, je le parie,
J V incrédulité, 1817.
34 OHKJIXES ET DÉBITS
Les ruisseaux jaseurs, les bosquets, Les moutons dans l'herbe fleurie, Les roses, les lys, les bleuets ! »
Il y a, en effet, dans ses vers de ce temps, beaucoup de ces «fadaises doucereuses» dont il s'est moqué, plus tard, à propos du poète Lenski *. Il chante Bacchus, les folles ivresses; puis, avec non moins d'assurance, Vénus, les transports de l'amour, les serments que suivent des trahisons dont il se console, comme tous les épicuriens d'alors, en vantant l'amitié, les retraites ombreuses, le commerce des grands esprits. Il évoque enfin sa jeunesse perdue, sa mort prochaine et la pierre tombale, cachée sous les ronces, dont de rares amis se rappelleront la place.
Faut-il dire que tout cela, c'est ])ure fantaisie ?
« Il m'arrivait à jeun de chanter des ivresses »,
avoue-t-il en 1817. De môme, quand il se proclame « enfant de flânerie » ; quand, en 1812, il exhorte Délie à tomber dans ses bras; quand, en 1814, il veut se consoler avec Lélia, Témire et Ghloé, de la trahison d'Héléna, il répète des vers d'autrui. On sait qu'en 1814 ou 1815, il s'appliquait à parler d'une voix de basse, et, sans doute, d'aventures qui le sacraient homme. Il en fait autant dans ses vers, à l'aide d'innombrables réminiscences.
* Eu^cne Uiiiv^uinv.
La forme y est donc plus intéressante que le fonds. Elle est telle que Batiouchkofla veutdans son discours de réception à la Société des Amis de la littérature russe ; elle a « la pureté d'expression, l'harmonie, la souplesse, la beauté du style surtout, cette perfection qu'on atteint par un don de la nature, mais non sans un effort constant ». En d'autres termes, elle a la netteté brillante et la vivacité des Français d'alors etdeBatiouchkof lui-même ; peut-être même Pouchkine a-t-il déjà, plus que lui, le naturel et la clarté auxquels, élève de Voltaire, il tient encore plus qu'au reste.
Mon vœu, c'est que tous me comprennent, Du plus grand jusqu'au plus petit.
Mais il faut remarquer, en même temps, que son épithète est parfois banale et ses métaphores pénibles; que « les pinceaux de l'Albane », qu'il a ramassés après beaucoup d'autres, ont la touche assez molle; que le gallicisme abonde dans ses vers et touche parfois à l'incorrection. Ce n'est pas encore le vers pouchkinien, sauf peut-être dans quelques pièces où percent des souvenirs vécus.
Nous ne rangerions pas, parmi ces pièces, l'ode célèbre où, devant Derjavine, en 1815, il a chanté à la fois les triomphes récents de la Russie et les ombrages historiques de Tsarskoïé-Sélo ; la grâce ou la majesté des vers n'y dissimulent guère la froideur du développement de commande. Il y a peut-être plus d'intérêt dans les vers où il évoque sa petite enfance, le jardin de Zakharovo, la lec-
36 ORUJINES ET DÉnUTS
ture qu'il y fait, dans un coin, des fables de LaF'ontaine; puis le retour vers la maisonoù,de loin, la porte ouverte laisse voir les apprêts de cette hospitalité qui est la joie des campagnes russes*. Nous aimons aussi, dans Petite ville, le tableau du parc de Tsarskoïé-Sélo et le souvenir des flâneries où les cygnes lui ont fait oublier son Virgile. Est-ce enfin trop s'attacher à ce qui est personnel que de signaler les vers où il veut être hussard, et triompher, à son tour, et des ennemis de la Russie et des belles ! D'autres vers encore, qu'en bon petit garçon, il dédie à sa sœur, à celles de ses camarades, à cette Catherine Bakounina, que sonyo«/'na/ mentionne — « qu'elle était gentille, que sa robe noire lui allait bien ! » — et qu'il s'est rappelée dans Oniéguine, en évoquant « ces jours où, la première fois — j'ai remarqué les traits gracieux — d'une vierge aimable; où l'amour — me troublait la première fois; — où je cherchais partout ses traces, — où tout le jour je l'attendais ».
Il faudrait enfin s'arrêter sur les vers des deux dernières années du Lycée qui révèlent déjà des inspirations plus graves. En 1810, dans^oi'e, un rendez-vous d'amour lui était matière à badinagc ; en 1817, dans la Fenêtre, le badinage fait place à la mélancolie, d'ailleurs peu profonde ; l'appel à la vie, au courage, à l'amour surtout, vient finir la pièce ; selon l'expression un peu excessive de Biélinski, « le lion s'éveille et secoue sa crinière ». On a dit que c'est là l'indice de sa sortie « des influences
1 Epilre à loudine, 1816.
anacréontiques, ^ironiennes, françaises». Pourtant «i ce sentiment d'apaisement, de retour sur soi, demi-souriant, demi-sérieux » existe aussi chez quelques-uns de ses Français favoris, chez Voltaire, avant lui dans Ghaulieu et parfois dans La Fontaine ; de sorte que par dessus les écrivains du xviii^ siècle, Pouchkine se rattacherait à nos classiques. Disons simplement que cette lointaine influence a aidé à l'éveil de façons de penser et de sentir qui tenaient au plus profond de son être. Déjà Batiouchkof et Joukovski avaient démêlé en lui quelque chose de tendre et de sérieux qui n'était pas la banale sentimentalité du temps ; ils l'avaient surnommé le Grillon, et c'est, diton, parce que « caché derrière les murs du Lycée, il faisait retentir l'air d'un bruit harmonieux » ; il y a peutêtre aussi, dans cette épithète, une allusion à de ces notes intimes, discrètes, consolantes qui percent déjà dans sa poésie.
Quoi qu'il en soit, quand il quitte le Lycée, à l'automne de 1817, il en emporte, avec des notes très moyennes et le tchine de la neuvième classe des fonctionnaires, une réputation déjà formée de poète : ses stances à Maria Delvig se chantent dans tous les salons de Pétersbourg, et tout le monde y sait que Derjavine l'a salué son successeur. Ce n'est pourtant pas qu'on attende en lui un grand poète; comme on remarque, après son oncle Vassili, que « ses vers ne sentent pas le latin et n'ont rien du pédant », on compte qu'il sera la nouvelle édition russe des Boufflers et des Parny. Quelques-uns même n'espèrent pas tant : se rappelant ses gamineries du Lycée,
Enguelgart lui prédit des traverses dues à « sa radicale absence de principes ». Personne encore ne devine en lui
Sous le voile léger des ébats de jeunesse, Le cœur droit, l'esprit haut *
• Epîire à Ti/iaadaief.
LES ANNÉES DE PÉTERSBOURG (i8i7-i8i>0)
La sortie du Lycée. — Le choix d'une carrière. Pouchkine à Pétersbourg : sa vie, la légende et la réalité. — Les poésies : Rousîane et Loitdmila. — La politique ; Pouchkine et les sociétés secrètes. Ses vers sur le servage, sur l'Empereur. Son exil.
Sa sortie du Lycée, Pouchkine l'attendait depuis longtemps. Déjà en 1814, dans une épître à sa sœur, il soupirait après la délivrance ; en 1816, il se plaignait à Viazemski que la dernière année, la plus dure, fût encore devant lui. « Encore un an de plus, de moins, d'économie politique et d'amplifications littéraires. Encore un an à bâiller devant une chaire ! C'est affreux ! »
Il était libre maintenant ; qu'allait-il faire ? Le plus pressé était de rejoindre ses parents, non plus à Zakharovo, vendu après 1812, mais à Mikhaïlovskoïé, près de Pskof , un bien qui leur venait des Annibal. Il y passa l'automne de 1817 à s'interroger sur sa vocation. L'éclat des récentes victoires et le voisinage des hussards de Tsars-
koïé-Sélo, l'avaient depuis longtemps fait rêver d'épaulettes. Mais il fallait de la fortune pour tenir un rang dans la Garde, et Serge Pouchkine n'en avait pas ; d'autre part, entrer dans ce qu'on appelait Varmée, par opposition à la Garde, c'était s'enterrer en province, loin des plaisirs de la capitale et des relations intelligentes. Pouchkine renonça donc à son rêve, sans pourtant se résigner tout de suite à devenir un tc/iinovnik, un rond-decuir, « de la graine d'orties », disent les Russes.
Emplois civils et militaires, A tous je tournerai le dos ; Si je ne vais pas ù la guerre Je n'irai pas dans des bureaux*.
Alors, que faire ? Se consacrer à la muse ? Mais ni sa famille, ni l'usage n'admettaient cette façon de « servir». En désespoir de cause, il se laissa attacher au Ministère des Affaires étrangères, avec des appointements fort minces et un service aussi léger.
Sur cette période de sa vie on a des quantités d'anecdotes. La légende parle de ses prodigalités, des dettes qui navraient ses parents, des pièces d'or qu'en une heure de folie, il jetait une à une dans la ^Néva. Puis elle nous le montre débauché et s'en faisant gloire : « Pouchkine, écrit Alexandre Tourguénief, vient le matin raconter à Joukovski — au chaste Joukovski — en quel endroit il n'a pas fermé l'œil de la nuit». Mais ce n'est pas seule-
• A mes amis de Lycée, afanl la sortie.
ment à Joukovski, c'est au public entier qu'il le confie ; ses vers chantent les jours sans travail et les nuits passées avec des amantes qu'il ne doit pas à son esprit.
Descendant d'un nègre difforme, Je plais parfois à nos beautés, Mais c'est par le cynisme énorme De mes caprices effrontés.
Puis, puni par où il a péché, il devient plus calme, et ne court plus, provisoirement, que les salons et les théâtres, semant les épigrammes, et cependant recherchant les aristocrates avec une ardeur qui scandalise ses amis du Lycée. « C'était pénible de le voir s'agiter autour des Orlof, des Kisseliof, des Tchernychof, qui écoutaient ses plaisanteries avec un sourire de condescendance ». Bref, on fait de lui, d'une part, le parasite du grand monde, et de l'autre un bohème, un « déguenillé » '.
La vérité est, d'abord, que ses dettes ne prouvent pas des orgies ; il avait huit ou neuf cents francs d'appointements, et Serge Lvovitch n'y ajoutait à peu près rien. II en résultait pour lui des embarras qu'un autre aurait dissimulés, mais qu'il affichait par insouciance ou par bravade : « Le cynisme, f crira-t-il plus tard à son frère Léon, en impose à la frivolité de l'opinion». Personne n'ignorait donc rien de ses sottises qui étaient nombreuses ; il ne pouvait guère en être autrement, après six ans d'internat, dans une capitale où, selon l'expression de Joseph de Maistre, « tous les vices dansaient sur les
• Sorvanetz.
42 OIU(;iXES ET DÉBUTS
genoux de la frivolité ». En revanche, le reproche de s'être fait le complaisant d'aristocrates qui le méprisaient, paraît peu fondé. Il aimait le monde, il estvrai, les bals, et par suite les gens qui lui en donnaient le plaisir :
« Il entra; la salle était pleine,
On mazourkait avec fureur.
Quel bruit ! quelle presse, à Seigneur !
Ici, c'est un clievalier-g'arde
Qui fait sonner ses éperons :
Là voltigent des pieds mignons ;
L'œil amoureux qui les regarde
S'égare dans leur tourbillon,
Tandis que le bruit des violons
Couvre les vives cpigrammes.
Les coups de langue, les cancang,
Et les propos désobligeants
Des jalouses « belle madame » '.
En réalité, la sévérité des jugements portés sur sa vie de ce temps provient avant tout, de l'état d'âme de ses contemporains. En 1818, la mode était, pour les jeunes, de mépriser le monde ; de ne danser ni jouer, sauf aux échecs; de citer, à tout propos, Adam Smith ou Benjamin Constant. Devant ces Gâtons en herbe. Pouchkine prenait de parti-pris l'attitude opposée.
Il était gai, jeune et hurdi Et se jetait en étourdi
A l'aventure :
Librement il respirait l'air Et parfois il se montrait fier
D'une blessure... *
' Eugène Oniéguine, chant I.
* A. de Musset, A mon frère revenant d'Italie.
même quand ilauraitmieuxvalulataire.il est partout le même étourdi, avec ses parents qui gémissent de ses dépenses; avec les gens du monde, qui rient de ses épigrammes ; avec Joukovski, auquel il narre ses peu glorieux exploits; avec l'austère Karamzine, qu'il amuse, jusqu'à deuxheuresdumatin,pardes singeries ; avec l'actrice Kolossova, quand il se roule à ses pieds, fait le chat, embrouille ses écheveaux, puis la « granpadence » de sa vieille tante ; et, menacé de se voir rogner les griffes, se sauve avec des miaulements éperdus.
Il y a pourtant des heures, dans sa petite chambre près de la Fontanka, où il juge à leur valeur ses faciles amours, le monde et « ces assemblées languissantes, où l'espri* garde un silence prudent » ; où il songe à sa muse, envie à celle de Joukovski la noblesse de ses inspirations, se remet enfin au travail. Et ces heures-là ne sont pas si rares qu'on les dit, car le poème qu'il a sur le chantier avance. « Notre Grillon, écrit Tourguénief, continue à courir les boulevards et les mauvais lieux... Pourtant, voilà son quatrième chant fini. » Et déjà des fragments en circulent qui désespèrent ses rivaux. « Décidément, si on ne le fourre pas à la maison jaune ', il nous avalera tous, le déguenillé ! »
Il a écrit, en effet, dans ces années d'oisiveté apparente, beaucoup de vers, et d'abord des poésies qui continuent celles du Lycée. Ce sont encore des épîtres, des stances, des épigrammes; les mêmes modèles, Parny,
' La maison des fous.
Ghaulieu, Voltaire, du côté des Français ; Batiouchkof, de celui des Russes. Ce sont les mêmes thèmes, l'amitié, l'amour, ses trahisons, l'appel à la muse, à la solitude ; les mêmes procédés, le même développement un peu banal, mais animé souvent par d'heureux détails de vie familière : tantôt c'est celle de la campagne, tantôt celle de Pétersbourg , que tour à tour il exalte ou flétrit; ou celle de Moscou, dont il raille,
Les pimbêches en robe à traîne Les jeux où l'on b&illc et s'endort, Le rire épais de ses mécènes, Leur sottise en lunettes d'or...
mais dont il regrette parfois les plaisirs.
Des Tziganes l'essain volage Tourbillonnera devant toi :
J'entends d'ici leur chant sauvage, Leurs appels et leurs cris stridents ; •le vois le feu de leurs prunelles, Leurs furieux déhanchements... *
Mais sa grande œuvre, en ce temps, c'est Rouslane et ZoMrfmt7«. Déjà au Lycée, il pensait à un «poème ironique», à composer sur l'histoire légendaire d'Igor et d'Olga, ou sur celle de Bove le fils du roi, une réplique russe de notre Beuve (V Hanstone . Il s'arrête enfin aux aventures du héros Rouslane, un des preux de l'empereur Vladimir le Beau Soleil, et de son épouse, la fille de Vladimir, la
« Epilre h Vtévolojiki, 1819.
princesse Loudmila. La légende veut qu'il en ait écrit les premiers vers au Karcer; en tout cas, le premier chant en était déjà fini à sa sortie du Lycée. Les suivants furent écrits, soit à Mikhaïlovskoïé, soit à Pétersbourg, en ces heures matinales où on le trouvait accoudé sur son oreiller, noircissant fiévreusement des bouts de papier qu'il semait ensuite par toute sa chambre. En 1819, l'impression put commencer, mais elle traîna longtemps, malgré le zèle de ses amis, qui avaient hâte de le voir se classer définitivement. « Une fois imprimé, écrit Alexandre Tourguénief, il commencera à s'estimer soi-même et à prendre un peu de sérieux. Jusqu'à présent, on ne le connaît que par de petits vers et de grosses sottises ; après son poème, on verra en lui, sinon une perruque académique, du moins autre chose qu'un jeune polisson. » En réalité, ce poème ne diffère pas beaucoup des petits vers que dédaigne Tourguénief : Bacchus et Vénus et leur cortège, « en habit des amours », y tiennent encore une place notable. Dès les premiers vers, nous sommes dans un banquet : Vladimir célèbre les noces de sa fille et de Rousiane; autour de l'Empereur et des jeunes époux sont rangés les paladins et, parmi eux, trois prétendants malheureux à la main de Loudmila, le brave Ratmire, le poltron Farlaf , le brutal Rogdaille. Il est tard, les cruches d'hydromel sont vides ; l'aède aveugle, le gouslar, a fini de chanter ; les convives se séparent, et voici les époux enfin seuls. Mais un nuage épais envahit la chambre nuptiale ; la foudre éclate ; Rousiane ébloui ferme les yeux, et quand il les rouvre, Loudmila n'est
plus là. Des cris emplissent le palais ; Vladimir accourt : en bon empereur de fabliau, il accable Rouslane de reproches et jure son grand serment que sa fille n'appartiendra pas à qui n'a su la garder; elle sera la récompense du héros qui la ramènera à Kief.
Au Chant deuxième, les quatre rivaux sont en campagne. Farlaf rencontre la sorcière Naïna, qui prome|j de lui livrer Loudmila par ruse ; il attend donc chez elle la fin de l'aventure. Rogdaille plus pressé, défie Rouslane et se fait jeter à l'eau. Ratmire, lui, trouve sur sa route un joli château. Du haut d'une tour, une voix fraîche l'invite à entrer; il obéit et se trouve au milieu de douze nymphes qui le débarrassent de son armure, le conduisent dans un bain parfumé, puis lui servent un repas succulent, qui n'est pas encore le dernier eiïort de leur hospitalité. Rref, ayant trouvé bon souper, bon gîte et le reste, Ratmire ne pense pas à se remettre en route ; le voilà, comme Rogdaille, hors de combat. Nous ne les reverrons plus ni l'un ni l'autre.
Rouslane cependant arpente la steppe. Il y rencontre le bon sorcier Finn qui lui apprend que le ravisseur de Loudmila, c'est le nain Tchcrnomor qui l'a conduite en un lointain château. Pour l'y affronter, il faut avoir une épée enchantée que garde, sur un champ de bataille, la tête coupée d'un géant. Rouslane y court, trouve la tète coupée qui dort, la réveille en lui chatouillant les narines de la pointe de sa lance, lui livre un combat très singulier et, vainqueur, en reçoit, avec l'épée, la révélation que, pour vaincre son ennemi, il fani lui
couper sa barbe qui est immense. Mais qu'il se hâte de le faire ! Les jours passent, et Loudmila court de grands risques.
Nous voici chez Tchernoraor. Loudmila y a été portée évanouie ; elle revient à elle dans une chambre magnifique où des esclaves s'empressent autour d'elle. Tout le jour, elle erre dans le palais et ses jardins : le soir, elle se couche, mais se tient sur ses gardes, et bien lui en prend. La porte s'ouvre ; elle voit entrer un long cortège d'esclaves qui s'avancent deux par deux, portant une barbe au bout de laquelle se dandine l'horrible Tchernomor. Loudmila bondit et le souffleté. Les porteurs de barbe s'enfuient, le nain aussi, en oubliant son chapeau sur le lieu du combat. Le lendemain, Loudmila le ramasse, le met, et s'aperçoit qu'il la rend invisible. Dès lors elle échappe à Tchernomor et le nargue jusqu'au jour où, croyant voir Rouslane, elle court vers lui et se fait prendre dans un filet. Ligotée, évanouie, elle va être la proie du monstre quand un cor retentit : c'est Rou.slane qui arrive en aéroplane ! Un combat s'engage dans les airs, mais le héros saisit la barbe du nain ; il la tranche et le voici vainqueur. Faut-il raconter son retour avec sa princesse toujours évanouie, les embûches de Farlaf qui s'en empare, mais ne peut, lui non plus, la faire-revenir à elle. Vladimir ajourne donc les nouvelles noces, d'autant plus que les Petchenègues, les pirates de la steppe, menacent Kief ; ils vont s'en emparer quand un chevalier surgit et les met en fuite. Amené devant Vladimir de Loudmila, l'inconnu touche celle-ci et l'anneau
du bon sorcier Finn. Elle ouvre les yeux et reconnaît Rouslane.
Assurément cette œuvre ne sent pas « la perruque », et l'on n'est pas surpris que des contemporains aient crié au scandale. « Ce nouvel objet effroyable qui, comme l'Adamastorde Camoens, surgissait au milieude l'océan de la poésie russe » épouvanta les conservateurs, et d'abord parce qu'il était russe; on n'était pas encore familier avec l'idée que des récits de niania pussent devenir matière à poèmes. Si du moins Pouchkine avait essayé de les ennoblir! mais non, il y avait ajouté du grotesque et de l'indécent. Qu'est-ce qu'une tète coupée qui, chatouillée, éternue, et souffletée, reste bouche bée comme un acteur pétersbourgeois au milieu de son rôle ? que dire de cette ridicule barbe de Tchernomor, de ces scènes dont toute mère défendra la lecture à sa fille ? Tout cela était vulgaire, peuple, pas assez européen. « Je suppose, écrit le Messager d'Europe, un quidam pénétrant dans l'assemblée de la noblesse, à Moscou, hirsute, en sarreau, en souliers d'écorce, et criant d'une voix enrouée : « Eh! bonjour les enfants! » Quel accueil ferait-on à ce farceur-là? »
Les ripostes ne manquèrent pas, et tout d'abord l'épigramme de Pouchkine.
On nous dit tout le temps « La critique est aisée 1 » Or, X a critiqué Rouslane et Loudmlla.
Aisément? Il se peut, la chose est discutée : Mais quel Hercule, amis, celui qui le lira !
Puis la j-eunesse prit parti pour le jeune. « Maintenant encore, écrit en 1833 un lecteur du premier jour, je me rappelle avec transport la haute jouissance que nous fit goûter cette œuvre merveilleuse. Quelle originalité ! quelle richesse ! que d'éclat dans les descriptions ! que d'harmonie dans les vers ! » De son côté, Moscou se déclara pour le Moscovite ; le Messager de Moscou reconnut dans Pouchkine la grâce de Voltaire et la douceur de Parny. Enfin les dieux parlèrent : Pouchkine reçut de Joukovski ses œuvres avec cette dédicace : « Hommage du maître vaincu à l'élève vainqueur ».
Bref, la gloire de Pouchkine était fondée; pour beaucoup de ses contemporains, il restera longtemps «le chantre de Rouslane et de Loudmila )),au scandale, il est vrai, des lecteurs plus jeunes, épris de byronisrae ou de réalisme. Déjà dans les années quarante on ne comprenait plus ce badinage : plus tard, quand la politique obséda tous les esprits, il devint une sorte de crime contre la patrie. On peut maintenant en parler avec plus d'indulgence. Il est fâcheux, certes, que Pouchkine, tirant son sujet des contes populaires, ne nous en ait pas transmis l'écho fidèle qu'il annonce dans son Prologue.
Bien loin d'ici se dresse un chêne:
Dans son feuillage, un chat savant Sur un rameau d'or se promène ; Va-t-il à droite que des chants Sortent de l'arbre en doux murmures ; Ya-t-il à gauche que soudain L'écho redit les aventures Des géants et des paladins
Mais quoi? Ce prologue, il ne l'a composé qu'après coup, et ce n'est pas pour les folkloristes, mais pour les dames de Pétersbourg qu'il avait écrit
C'est pour vous, reines de mon âme, C'est pour vous seules, jeunes femmes.
Que, dans mes heures de loisirs, J'ai mis en vers ces souvenirs De l'antiquité babillarde.
S'il en est ainsi, il faut le jugera la mesure qu'il donne lui-même et qui n'est pas celle des grands poètes.
Je ne serai jamais Homère :
Mon sujet le plus ordinaire,
C'est celui du divin Parny,
Les baisers ardents d'une amante.
Ses bras, nus, sa voix languissante.
Les voiles ôlés dans la nuit...
Or, il a, dans Rouslane et Loudmila, toutes les grâces du « divin Parny », le vers agile, le détail qui retiendra l'attention des lectrices, le tableau qui peut-être les fera rêver. Voici la visite à Ratmire endormi, de la première des douze jeunes filles qui lui offrent une hospitalité si complète.
Silencieuse, devant lui, La jeune fille hésite encore...
Ainsi Diane, dans la nuit.
Devant le pasteur qu'elle adore.
Mais déjit, sur le bord du lit, Elle pose un genou, soupire, Tremble, s'incline lentement Et, soudain, réveille Ratmire D'un baiser rapide et brûlant.
A côté dû Pouchkine de ces vers, il en est un autre, plus sérieux, dont on peut suivre l'histoire à travers les pièces où il exprime le regret de sa vie agitée, l'amour du travail, de la réflexion; où, décidément infidèle à l'épicurisme d'antan, il se révèle épris, pour son pays, d'un idéal de civilisation et de liberté.
Au Lycée, quand il parlait de la Russie, c'était pour célébrer ses victoires : mais, après 1815, son inspiration change, sous l'influence justement des vainqueurs qui reviennent d'occident, ivres d'espoirs sans limites. Au camp des hussards de Tsarskoïé-Sélo, il passe le temps de ses visites surtout en causeries avec ce Tchaadaief, que plus tard son pessimisme rendra fameux: « Tu as été le sauveur de mon esprit », lui écrit-il en 1818. C'est sans doute en l'initiant à cet idéal plus haut que celui des petits rimeurs ou des dithyrambistes officiels.
De l'amour, de l'espoir, de la gloire guerrière Le fantôme ne nous a pas longtemps séduits : Notre jeunesse a fui comme une ombre légère, Comme un brouillard qui fond dès quejle soleil luit. Cependant, tout au fond de notre âme assombrie. Lampe mystérieuse, un désir brûle encor, Tous deux, nous attendons l'appel de la patrie. Pour arracher les fers que lui forgea le sort l...
Mais attendre, c'est peu; mieux vaut agir, et beaucoup des contemporains de Pouchkine s'en donnaient l'illusion en entrant dans des sociétés secrètes. « Ils s'y faisaient
» A Tchaadaief, 1818.
52 ORIGINES ET DEBITS
recevoir, écrit Viazemski, comme jadis au Club anglais, pour être ou sembler quelque chose ». Pouchkine s'est tenu ou on l'a tenu à l'écart de ces sociétés. Pour des motifs mal éclaircis, ses amis qui en faisaient partie n'ont jamais voulu lui servir de parrains. Il était trop léger, prétend Pouchtchine : « Un jour, j'allais tout lui révéler quand je rencontrai son père, tout énm. « Où allez-vous donc, respectable Serge Lvovitch ?» — « Où je vais ? Réparer une nouvelle sottise de mon pendard de fils ! » Il me la raconta, et je réfléchis qu'il n'était pas prudent de confier notre secret à une tète aussi folle ». D'autres disent qu'on ne lui a rien révélé pour ne pas le compromettre ; il valait mieux, pour la cause, qu'il chantât en liberté, et le fait est que ses vers, répandus partout, ont conquis plus d'adhérents au libéralisme que toutes les séances des sociétés secrètes.
Ces vers sont, en partie, des imitations des occidentaux: c'est Chénier qui a inspiré VOde à la liberté dans laquelle Pouchkine annonce qu'arrachant sa couronne de fleurs, brisant sa lyre efféminée, il va flétrir le vice jusque sur le trône. Il est plus personnel quand, laissant en paix le tyran classique, il s'en prend aux plaies de la Russie. Dans le Village \ il décrit la campagne charmante de Mikhaïlovskoïé, puis passe brusquement au servage :
Mnis quel nffreux souci vient assombrir mon Ame? Au milieu de ces monts, de ces champs florissants, Le philuntbrope voit partout la marque infAme
Du mal qui pèse encor sur le peuple ignorant.
Sourd aux gémissements, sans pitié pour les larmes,
Pour le malheur du monde élu par les destins,
Le servage a conquis, par les coups, par les armes,
Le temps du laboureur, son travail et ses biens.
C'est ici que les serfs traînent toute leur vie,
Sous le bâton levé de maîtres menaçants ;
Ici que vos beautés fleurissent, jeunes filles.
Pour servir au plaisir cruel de vos tyrans :
Ici que les garçons, arrachés à leur père,
Au moment où ses bras, affaiblis par les ans,
Attendaient un secours — s'en vont, loin des chaumières,
Grossir le vil troupeau des serfs d'appartements.
Que ma Muse n'a-t-elle une voix plus virile !
Au lieu des petits vers où se perd mon loisir,
Je saurais lui trouver un emploi plus utile
Mais peut-être faut-il compter sur l'avenir.' Puissé-je voir, amis, notre peuple sans chaîne. Le servage aboli sur un signe d'en haut. Et sur nos paysans briller l'aube sereine Des jours de repos libre et de libres travaux...
Il y a de beaux vers dans cette tirade, mais aussi, selon la remarque d'Alexandre Tourguénief, de la rhétorique et des reproches que les propriétaires de la région de Pskof ne méritaient peut-être pas. En tout cas, elle marque nettement les tendances de Pouchkine. Comme la plupart des hommes du cercle qu'il fréquentait, comme Karamzine et les Tourguénief, il pensait moins à à des réformes constitutionnelles, à la française, qu'à la libération des paysans, et ce progrès, il ne le croyait possible que « sur un signe d'en haut ». TI n'est donc pas précisément l'ennemi de l'autocratie : il veut seulement qu'elle se limite elle-même par de sages lois et se
légitime par ses bienfaits. Il est un réformiste, non un révolutionnaire, et cette raison explique aussi, peut-être, et pourquoi il n'a pas fait partie des sociétés secrètes, et pourquoi ses vers n'ont pas attiré tout de suite les rigueurs du gouvernement.
Dansle rt7Za^e,il n'avait faitque traduire un vieux rêve de l'Empereur : mais dans d'autres pièces, un peu plus tard, il s'en prit à cet Empereur lui-même. Dans Noël ', qui courut toute la Russie, un enfant pleure parce qu'on l'a mis au lit, et sa mère lui conte une histoire :
« Ne pleurez plus, Monsieur! ne pleure plus, enfant!
Voici le loup-garou ! C'est le tsar de Russie,
Qui s'en revient d'Europe et qui dit à ses gens :
« Apprenez, ô vous tous, ô fils de la patrie.
Ce que le monde entier connaît déjà fort bien.
Je me suis commandé deux nouveaux uniformes ;
Un autrichien d'abord, et plus tard un prussien.
Peuple, réjouis-toi doue! Je suis gras, très en forme;
Le travail, semble-t-il, ne m'a pas fatigué.
J'ai bien bu, bien mangé, fait dix mille promesses. .. *.
Suitl'énumération de ces promesses. «Je chasserai tel censeur, tel mouchard, tel ministre ; vous voulez la liberté, vous l'aurez! » L'enfant saute de joie.
« Est-ce bien vrai, ma mère, ou seulement pour rire .' — Mais lu maman répond : « Petit, il est bien tard ! Dodo, fermez les yeux ! Il ne faut plus rien dire : Il faut dormir après le beau conte du Tsar ».
^ Tous ces vers parodient diverses proclamations de l'Empereur.
LES ANNÉES DE PÉTEnSBOUHG 55
Une telle pièce ne pouvait rester impunie, et comme la punition tardait, on imagina, dans certains salons, que, mandé secrètement à la police, Pouchkine y avait reçu une correction manuelle. Ce bruit l'exaspéra. « Je délibérai, écrivit-il plus tard, si je ne ferais pas bien de me suicider ou d'assassiner... Je résolus de mettre tant de jactance dans mes discours et dans mes écrits qu'enfin l'autorité serait obligée de me traiter en criminel. J'aspirais à la Sibérie, ou à une forteresse comme réhabilitation». Une réhabilitation de ce genre est toujours facile à obtenir : en mars 1820, Pouchkine fut mandé chez le gouverneur de Pétersbourg, Miloradovitch, le glorieux vétéran que l'on appelait le « Bayard », et quelquefois « le Bavard des temps modernes». Interrogé, Pouchkine se déclara aussitôt l'auteur des vers incriminés, et comme Miloradovitch n'en avait qu'un texte incomplet, il s'assit à sa table et le compléta ; sur quoi Miloradovitch se rendit chez l'Empereur avec le manuscrit.
« Les voicitous, sire, mais vous feriez mieux de ne pas les lire». L'Empereur sourit de ma sollicitude... Ensuite je lui racontai ce qui s'était passé : « Qu'as-tu fait de l'auteur? », me demanda-t-iL — « Moi! je lui ai annoncé sa grâce au nom de Votre Majesté». — Il me sembla que l'Empereur fronçait légèrement le sourcil. Après un moment: «c'est un peu tôt, dit-il... Enfin, soit! Qu'on lui donne de l'argent, le grade qu'il faut, et qu'on l'envoie, avec toute la bonne grâce possible, au service dans le Sud».
Les choses se sont-elles passées tout à fait ainsi? Ce qui est sûr, c'est qu'aussitôt Pouchkine menacé, il y eut une levée générale des lettrés qui attendaient de lui le grand poète indispensable, après l'épopée de 1812,
à la gloire de la Russie : tous intercédèrent et promirent en son nom qu'il ne recommencerait plus.
L'Empereur, de son côté, avait ses heures de libéralisme; il pensa que l'Etat serait suffisamment sauvé si l'on éloignait Pouchkine de la capitale, et que, d'autre part, son génie ne perdrait rien à voir cette ;nouvelle Russie du Sud dont rêvaient tous les poètes, Batiouchkof comme Joukovski. En somme, tout en restant loin de la clémence d'Auguste, il fut assez indulgent pour que le poète, après un instant de désespoir, pût reprendre courage : il était déjà redevenu le gamin insouciant de sa sortie du Lycée, quand, à Tsarskoïé-Sélo, équipé, botté, ceinturonné de rouge, en chemise russe à broderies, il prit congé des amis qui avaient voulu le reconduire jusqu'à la première étape de l'exil.