‹ PouchkineChapitre 5 sur 15 · DEUXIEME PARTIE · texte numérisé non relu

DEUXIEME PARTIE

LES ANIVÉES D EXIL

Son arrivée à lékatérinoslav. Son voyage, avec les Raievski, au Caucase et en Crimée. — Kichinef et les Kicliinéviens ; le général Inzof. Les heures de folie, de travail, de désespoir. — Odessa, Ses plaisirs : Mme Riznitch, l'inconnue. La querelle avec Vorontzof.

Le voyage aux frais du Tsar commencé si gaiment faillit mal tourner. Pouchkine fut fort déçu en voyant sa nouvelle résidence ; la ville somptueuse que Potemkine avait rêvé d'édifier à la gloire de Catherine II était encore, en effet, une espèce de village où le poète ne trouva qu'une masure pour se loger. Le lendemain, il alla se baigner dans le Dniepr et attrapa la fièvre. Il était mal en point quand arriva le général Raievski, un vétéran des guerres napoléoniennes, qui se rendait au Caucase avec sa famille. Or, Pouchkine connaissait l'aîné de ses fils, Nicolas, depuis Tsarskoïé-Sélo. Les deux amis se retrouvèrent ; le médecin des Raievski vint droguer le malade, et le lendemain, le vieux général obtint du chef de Pouchkine, Inzof, la permission d'emmener le malade aux eaux du Caucase. « Il ma paru, écrivit Inzof

au ministre Gapo d'Istria, que la santé de Pouchkine et la situation pénible où l'ont mis des écarts de jeunesse, exigeaient de l'aide et des distractions. » Capo d'Istria le comprit si bien qu'avec l'agrément du Tsar, il envoya mille roubles pour les frais de ce nouveau voyage.

D'Iékatérinoslav au Caucase, la route est longue, mais Pouchkine la faisait en bonne compagnie. On ne sait trop si le général Raievski s'était vraiment précipité sur les batteries françaises, à Smolensk, « en invoquant Dieu et en élevant ses fils dans ses bras » ' ; en tout cas, ses récits devaient singulièrement intéresser le hussard manqué qui sommeillait en Pouchkine. Quant à ses fils, ils étaient, pour le poète, d'intelligents camarades, et la légende veut qu'en ce temps ils lui aient révélé Byron. Nous n'en saurons jamais rien ; Pouchkine n'a rien écrit sur ce voyage, sinon qu'au bout de huit jours l'air des steppes avait coupé sa fièvre. Plus tard, dans son Voyage à Erzeroum, il dépeint, en six lignes, la steppe plus aride à chaque étape, les aigles qui, des poteaux de la route, assistent au défilé des voyageurs, et enfin l'apparition, dans le ciel, de nuages immobiles qui sont l'Elbrouz et ses frères. Tolstoï, dans les Cosaques, a été moins sec. Son héros, Olénine , en s'éveillant dans sa troïka, voit, lui aussi, les cimes blanches se dessiner comme des nuages, puis se colorer à mesure que le soleil s'élève, tandis que, dans la plaine, apparaissent deux Cosaques à cheval, la carabine en bandoulière ; puis, de

i Joseph de Maistre, lettres de 1812.

l'autre calé du Térek, la fumée d'un village tcherkesse, et plus près, un chariot lourdement chargé, au milieu d'un groupe de femmes jeunes et belles, mais qu'Olénine regarde à peine, car ses yeux reviennent toujours à la ligne éblouissante que la course de la troïka fait changer à chaque instant d'aspect.

La différence de ces descriptions tient moins à l'art plus sobre de Pouchkine qu'à la différence des routes. Olénine-Tolstoï arrive au Caucase par la haute vallée du Térek, dans une plaine fertile au-dessus de laquelle le Kazbek se dresse d'un jet. Pouchkine, lui, suit la route de Novo-Tcherkassk aux Eaux Minérales, d'oîi l'on ne voit que la tête souvent encapuchonnée de l'Elbrouz ; la chaîne est masquée par l'énorme plateau dans les failles duquel se sont logées les villes d'Essentouki, de Kislovodsk, etc. En 1820, une seule d'entre elles existait, Piatigorsk, et malgré l'afïluence des baigneurs, pour la plupart officiers de l'armée du Caucase, victimes

Qui de l'amour, qui de la guerre •

elle avait l'air d'un village plus que d'une ville. Nos voyageurs durent se loger dans des huttes de Kalmouks, tout près des sources qui jaillissaient telles que leur poussée les avait faites ; on y accédait à travers des ronces et des éboulis, et l'on y puisait l'eau, les raffinés, avec un pot ébréché, les autres dans le creux de leur main. On en usait, d'ailleurs, avec une large liberté. « J'en ai

1 Voyage d Oniéguine.

bu des alcalines, des sulfureuses, des ferrugineuses, écrit Pouchkine à son frère, et de toutes je me suis trouvé bien ».

L'air de la montagne contribua sans doute à ce mieux, bien que le poète ne fût guère allé le respirer sur les cimes. Il parle, dans le Voyage d'Oniéguine, de galopades sur des pentes abruptes, avec sa muse en croupe — telle la Lénore de la ballade — mais la prose du Voyage à Erzerown ne mentionne, pour ce temps, que de paisibles promenades le long de la rivière, et l'ascension du Machouk, d'où l'on voit blanchir, à cent cinquante kilomètres, les sommets de la grande chaîne. Il a connu le Caucase, en ce premier voyage, à peu près comme de Milan on connaît les Alpes. Il a vu pourtant les gens du pays, montagnards ou Cosaques. Les longs caftans, les lourds bonnets de fourrure, les poignards à la ceinture, les cartouchières étagées sur les poitrines, tout cela l'a fait rêver à la lutte incessante, mêlée de prouesses chevaleresques et de barbaries atroces, qui se poursuivait le long des « lignes » du Kouban et du Térek. Un peu plus tard, il put avoir l'illusion qu'il allait y prendre part quand, au retour, il se dirigea vers la mer Noire par une route qui longeait le pays insoumis. Elle était si peu sûre qu'il fallut donner aux voyageurs une forte escorte et un canon.

Doit-on s'étonner qu'à ce moment Pouchkine ait écrit à Pétersbourg qu'il allait étudier les mœurs des Cosaques, chanter la conquête du Caucase et les exploits des Ycrmolof et des Kotliarcvski ? De ce projet, qui scan-

dalisa ses amis libéraux, il ne restera qu'un poème, le Prisonnier du Caucase, où nous ne retrouverons ni les procédés ni l'esprit de Rouslane et Loudmila. Qui vient de voir une nature si sauvage et dentendre des récits de guerre et de massacre n'a plus que faire des « pinceaux de l'Albane ».

Arrivés enfin à la mer, nos voyageurs s'embarquèrent, àTaman, sur un brick de l'Etat; en quelques heures, ils furent à Kertch. L'antique Panticapée, la capitale de Mithridate et de Pharnace, n'intéressa guère le poète ; il parle avec dédain, dans sa lettre, de ce sol historique où l'on ne soupçonnait pas encore les trésors qui sont aujourd'hui l'orgueil du musée de l'Ermitage. Puis on repartit pour Kaffa, puis pour Gourzouf, toujours en longeant la côte. « La dernière nuit, raconte Pouchkine, je ne dormis pas ; il n'y avait pas de lune, les étoiles brillaient; devant moi, dans les ténèbres, j'entrevoyais des montagnes. « C'est le Tchatyrdagh » me dit le capitaine. Je m'en moquais bien, du Tchatyrdagh ! ». Là-dessus, il se mit à écrire une élégie désolée; puis, sa plainte exhalée, il s'endormit du sommeil du juste : il fallut le secouer, le lendemain matin. « En m'éveillant, j'aperçus les montagnes qui étincelaient de toutes les couleurs de l'arc-enciel ; les huttes plates des Tatars, semblables de loin à des ruches collées au sol ; les fûts verts des peupliers qui se balançaient mollement. Au fond, se dressait l'énorme Aiou-Dagh, et puis le ciel bleu, la mer lumineuse, la

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limpidité de l'air du midi, tout cela me séduisit et m'enchanta... » '.

Les Raievski avaient décidé de passer plusieurs semaines à Gourzouf. Les filles du général s'y trouvaient déjà, attendant leur père, dans la plus belle maison de campagne que possédât alors la Grimée. Vers 1807, le duc de Richelieu, alors gouverneur-général de la Russie du Sud, avait découvert ce coin pittoresque, et s'y était fait construire une maison que nous connaissons par un dessin d'un autre émigré, le marquis de Gastelnau. Au milieu des cyprès et des peupliers, elle apparaît assez grande, précédée d'une colonnade à la grecque : derrière elle, des montagnes se dressent, couronnées de tours en ruines ; un cap gigantesque ferme l'horizon ; au premier plan, dans une anse tranquille, une barque est à l'ancre. C'est dans ce cadre que Richelieu avait compté finir ses jours ; après 1815, la maison était passée à l'un de ses aides de camp, puis au comte Vorontzof, qui l'avait mise à la disposition des Raievski.

Elle était encore, ou à peu près, dans l'état où Richelieu l'avait laissée. Pouchkine y trouva donc sa bibliothèque, et on en a conclu qu'il avait beaucoup travaillé à Gourzouf. Une légende l'y montre occupé de Ghénier ; une autre, de Byron. Or, il semble bien que ni l'un ni l'autre n'étaient dans la bibliothèque de Richelieu. Lui-môme, il a conté que chaque matin il sortait avec un livre sous le bras, mais l'ouvrait-il, ce n'est pas sûr. « A Gourzouf,

* Lettre à Delvig, 1824.

écrira-t-il'plus tard, je vivais à me baigner et à me bourrer de raisins. Je m'étais tout de suite fait au midi et j'en jouissais avec l'insouciance d'un lazzarone. Jaimais, quand je m'éveillais la nuit, à entendre le murmure de la mer et je l'écoutais pendant des heures : à deux pas de la maison, il y avait un jeune cyprès ; j'avais pour lui une véritable affection, et j'allais le visiter chaque jour. Voilà tout ce que mon séjour à Gourzouf m'a laissé dans la mémoire » '.

Il est un peu moins avare de ses impressions dans la lettre à son frère où il décrit sa vie si calme et si douce au milieu des Raievski, près du général toujours avenant, de son ami Nicolas, de ses trois sœurs. « Elles sont charmantes; l'aînée surtout est remarquable ». Cette aînée, Catherine, était la forte tête de la famille ; ses amis la comparaient à Marfa Possadnitsa, l'héroïne des légendes novgorodiennes. La seconde, Hélène, était souffrante ; pour elle surtout les Raievski étaient venus en Crimée. La troisième enfin, Maria, était une grande fillette de seize ans, aux yeux bleus, avec une lourde natte dorée; l'avenir devait montrer qu'elle aussi avait du caractère *. Pouchkine s'en est occupé beaucoup ; telle pièce détachée, tels vers de tel ou tel poème se rapportent sûrement à elle. La strophe d' Oniéguine sur ces pieds nus que le flot vient baiser devant le poète envieux, est un souvenir de ses courses sur la plage avec Maria Raievskaia, et aussi, peut-être, ce tableau rapide :

* Lettre à Delvig.

2 En 1826, lorsque son mari fut déporté en Sibérie.

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A l'aurore, parfois, j'ai vu la Néréide, Du sein des flots amers qui baignent la Tauride, Gomme un cygne, élever son buste éblouissant. Et tordre des doux mains ses cheveux ruisselants '.

On a donc supposé qu'il l'avait aimée — à moins quo ce ne fût sa sœur Hélène — et la supposition n'est pas invraisemblable, mais il faut s'entendre sur le sens des mots. Pouchkine a toujours aimé toutes les jeunes filles ; à Pétersbourg, nous l'avons vu faire cent folies chez Alexandra Kolossova; plus tard, à Moscou, il remplit de vers et de dessins des albums de jeunes filles, tout en gémissant sur son esclavage ; dans ses dernières années, il ne retrouve le rire sonore d'autrefois que dans le salon de la basanée Alexandra Rossetli : mais cet amoureux des onze mille vierges se contente généralement de les taquiner et de faire ensuite toutes leurs volontés ; s'il se dit leur anioureux transi, c'est que ce jeu les anius(> plus que tout autre. Nous pouvons croire qu'il en a été de même à Gourzouf ; s'il a aimé Maria Raievskaia, son amour n'a été qu'un de ces commencements dont on a dit qu'ils valent mieux que tout le reste.

Il n'est d'ailleurs pas resté tout le temps à Gourzouf; il a fait beaucoup d'excursions. A en croire des vers du \'oya^c d'Onicguinc, il aurait conduit sa muse, la nuit, sur les rochers de la côte, pour écouter « l'iiymne des flots au Créateur des mondes», et c'est ainsi que l'a représenté le pointro Aivazovski. le rej»ar<l pri-dii

» La .Xrrritlc. 1820.

dans l'espace, un haut de forme à la main. La vérité est qu'il aimait mieux être couché dans un lit quà la belle étoile; que les airs de pythonisse n'ont jamais été de son goût, et que ses promenades en Grimée ont été faites sans arrière -pensée littéraire un peu précise. C'est avec les Raievski qu'il a parcouru les parties de la côte alors accessibles; avec eux qu'il est allé au cap Parthénion, oîi, sur la falaise noire qui tombe à pic dans la mer, devant de soi-disant débris du temple delà Diane taurique, les ombres d'Oreste et d'Iphigénie l'ont plus ému qu'à Panticapée celle de Mithridate. C'est avec eux encore, tantôt sur son petit cheval tatar, tantôt accroché à sa queue, qu'il a escaladé le Tchatyrdagh et vu s'étaler à ses pieds la presqu'île avec sa mince côte d'azur, les pentes abruptes qui la gardent des vents du nord, et, de l'autre côté, les steppes qui lui ont rappelé sa « triste patrie ». Puis, tous ensemble, ils sont allés voir Baktchi Serai, l'ancienne capitale des Khans de Crimée, son palais, ses jardins, les trente minarets qui jaillissent de leur verdure. De près, il est vrai, cette ville charmante n'est plus qu'une rue mal pavée avec des échoppes misérables et des ruelles mal odorantes ; le palais des Khans — qu'un assemblage de bâtiments trop restaurés et repeints, selon l'expression de Castelnau, « avec les pinceaux du ridicule ». Pouchkine, qui avait la fièvre ce jour-là, traversa sans presque les regarder, et les mosquées désertes, et le cimetière des Khans, et ces retraites mystérieuses, où, toujours selon Castelnau, a le sexe aimable portait des chaînes sans en donner ».

Il ne se réveilla que devant la fontaine du harera, quand Maria Raievskaia lui conta la légende de Maria Potocka. Nous verrons ce qu'il a dû à ce jour maussade.

De Crimée, les Raievski s'en allèrent, en septembre, dans leur domaine de Kamcnka, près de Kief ; Pouchkine n'avait plus qu'à rejoindre Inzof, non plus à lékatérinoslaf, mais à Kichincf, où il s'occupait de coloniser la récente conquête des Russes, la Ressarabie. Etait-ce gagner au change? Avec ses rues fangeuses et ses maisons basses qui tournaient le dos au passant, cette nouvelle résidence n'était guère attrayante ; sa seule beauté, c'étaient les peupliers et les acacias blancs de ses nombreux jardins, puis les coteaux et les bois de ses environs, et surtout la vallée de Malina, « un vrai petit Caucase», disaient les Kichinéviens.

Ces Kichinéviens étaient dix ou douze mille, de sept ou huit nationalités. L'Europe était représentée, parmi eux, par des Russes, officiers ou fonctionnaires, et quelques Français, émigrés de 1792, officiers de 1812, ou soidisant tels, anciens jacobins, anciens forçats. Des indigènes, les Rulgares, colons de la steppe, ne comptaient pas en ville, ni les Arnautes, dont le métier s'exerçait au coin des bois. Les Tziganes pullulaient, chaudronniers, musiciens, montreurs d'ours et diseurs de bonne aventure. Au bazar, les Arméniens et les Grecs tenaient le haut du pavé; les Juifs leur disputaient le petit négoce. L'élément le plus nombreux, c'était les Roumains ; tous les propriétaires du sol étaient des « boïars » moldaves.

Les plus âgés portaient encore le fez et la veste à larges manches galonnées, et ne parlaient que leur langue maternelle et le grec ; les plus jeunes écorchaient le français et suivaient nos modes, et cette gallomanie, dont les Russes s'offusquaient parfois, était, en définitive, le seul point de contact entre les conquérants et les conquis.

Gomment Pouchkine allait-il vivre dans ce caravansérail ? Cela dépendait avant tout de son chef. Le vieil Inzof

Qui, bien qu'il fût général russe, Etait un brave homme et pas sot *

ne lui imposa aucun travail et lui donna, dans sa propre maison, la plus belle de Kichinef, trois petites pièces doù il avait vue, d'un côté sur Malina, de l'autre sur la steppe. Il s'y trouvait, il est vrai, sous l'œil de son surveillant, mais n'en souffrait guère ; la légende nous montre Lizof persécuté par son pensionnaire, qui, tantôt, tient à sa table des discours impies, — Inzof était mystique et dévot, — tantôt raille ses chères collections d'histoire naturelle, ou bien apprend à son perroquet des « mots rouges », le jour même où l'archevêque doit venir dîner. Toujours patient, Mentor gronde paternellement son turbulent Télémaque et ne le met aux arrêts qu'une fois, le jour où il a souffleté un boïar moldave ; il y va d'ailleurs lui porter des livres et lui parler des carbonari et de Riego.

De cette liberté relative Pouchkine profite, d'abord,

1 Ecrit à propos du général Orlof .

VO i.Ks a.\m:i:s dkxii,

pour s'éloigner de Kichinef le plus souvent possible ; avec l'érudit du lieu, Liprandi, il fait des pèlerinages, dans les steppes, à la tombe supposée d'Ovide, puis aux <hamps historiques du Kagoul et du Rymnik, témoins des victoires de Souvarof; sous prétexte de bains indispensables à sa santé, il se rend plusieurs fois à Odessa, puis, de là, à Kamenka, chez les Raievski. En 1821, il y reste quatre mois. « Beaucoup de livres, du Champagne, des discussions, peu de femmes, c'est l'idéal que Kamenka », écrit-il à Gniéditch. En réalité, s'il s'y enflamme à causer de liberté politique avec les jeunes Raievski et leur nouveau beau-frère, le mari de Catherine, le général Orlof, il ne fait pas fi des heures passées en compagnie des dames ou même des petites filles. Les contemporains nous le montrent fort occupé d'une nièce du vieux Raievski, AglaédeGrammont, en cetemps Mme Davydof *, et aussi de sa fille, qui, à douze ans, est déjà fort jolie. André Ivorsakof nous conte qu'il s'en disait éperdùment amoureux, et qu'il la poursuivait de regards « terribles », si bien (jue lui, Korsakof, crut devoir lui faire quelques observations. Pouchkine éclata de rire : « C'est pour la punir ! D'abord, elle était très gentille avec moi, et maintenant la coquette ne veut plus me regarder ! »

A Kichinef même, il eut de nombreuses relations. Nous avons déjà cité liiprandi. Dans l'état-major de l'armée de Bessarabie, il trouva des Pétersbourgeois lettrés et plus ou moins affiliés aux sociétés révolutionnaires. Des

' Plus tnrd mnréchnle Sébngtinni.

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Russes, il passa aux gens du pays, mais, à vrai dire, ils étaient de peu de ressource. Les boïars moldaves étaient mal dégrossis, et quant à leurs femmes, leur plus grand plaisir, c'était encore la paresse orientale. Pouchkine l'a raillée, après beaucoup d'autres *.

J'aime à voir les dames d'ici, Quand il fait chaud, l'après-midi, S'asseoir en rond, sous la verdure.

Pour se gaver de confiture.

Et, dans leur nonchaloir heureux, — Tels des Bouddhas majestueux — Se regarder, et puis se taire.

Et transpirer à ne rien faire ^.

Il y avait pourtant des maisons ouvertes, et le carnet de Pouchkine mentionne, à une certaine date, un bal chez l'archevêque arménien. Plus tard, après la prise d'armes d'Ypsilanti, bals et réceptions se multiplièrent. D'une part, en effet, de nouvelles troupes arrivaient, et de l'autre, l'aristocratie de Yassy, craignant les représailles turques, s'était réfugiée à Kichinef, dont la population quadrupla. Partout on se mit à danser et à jouer ; les jeunes officiers russes enseignèrent les pas français aux dociles Koukounas roumaines, cependant que leurs pères et leurs maris, aux tables de jeu, alignaient leurs sequins contre des roubles.

Comment, dans ce milieu, Pouchkine aurait-il pu être sérieux ? A la promenade, au milieu des élégants en frac,

1 Mémoires de Langeron, lettres du prince de Ligne, etc. « Fragment, 1823.

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cravate haute et gibus à longs poils, on le vit en veste rouge et larges pantalons à la turque, une canne de dixhuit livres à la main ; comme, d'autre part, il portait les ongles très longs, sa réputation de haute originalité fut vite établie. Il la propagea par des récits appropriés : «Je fais croire aux femmes que j'ai brigandé au Caucase avec Iakoubovitch, blessé Griboiédof, enterré Ghérémétief, etc. » Puis, comme ces récits voulaient être appuyés par des aventures, il en chercha et il en eut.

D'amour, d'abord. Les biographes citent des noms moldaves, russes, grecs, juifs, sur lesquels les vers ou la correspondance de Pouchkine n'apprennent pas grand chose. Qu'importe, d ailleurs, la dame à laquelle il aurait traduit l'Arétin ? qu'importe aussi la Levantine Galypso Polychronia, bien qu'aimée jadis par Byron ; du moins, sa mère le disait. De ces aventures, vraies ou non, une seule mérite d'être retenue : Pouchkine, amoureux d'une Tzigane, aurait suivi sa tribu dans la steppe, et de cette équipée il aurait rapporté son poème des Tziganes.

Il a eu aussi des querelles et des duels, mais la plupart du temps moins graves qu'on ne le croirait à lair navré de certains biographes. Au jeu, il a souffleté^ un jour un Moldave trop chanceux, mais celui-ci n'a rendu ni le soufflet, ni l'argent. Il a provoqué le Français Deguilly, son rival en amour, mais Dcguilly s'est dérobé comme le Moldave. Il s'est querellé, au bal, avec le colonel Starof qui voulait un quadrille et pas de mazourka; l'affaire s'est réglée devant un bol de punch. Il

n'en fallait pas plus, pourtant, pour faire du poète, aux veux des Kichinéviens, un dangereux bretteur, et à ceux de ses amis de Pétersbourg, qui, de loin, voyaient grand, un autre Byi'on : « Il en veut avoir les talents et aussi les défauts », écrit Viazemski, en 1821.

Nous l'avons pourtant, tout à l'heure, entendu dire qu'il avait fait de Iakoubovitch son modèle : or, avait-il lu Byron, ce « lion » de basse catégorie ? et Pouchkine devait-il s'en être nourri pour être susceptible PAKichincf, son exil le rendait suspect à la société ; simple « assesseur de collège », il était dédaigné, quand il n'était pas suspecté ; il était sans le sou, enfin, au milieu de gens qui dépensaient sans compter. Il lui fallait donc se cloîtrer, ou se défendre du dédain par une excentricité querelleuse ; les circonstances lui imposent les préceptes qu'il dicte à son frère Léon.

Vous aurez affaire aux hommes... ne les jugez pas par votre cœur. Commencez toujours par en penser tout le mal imaginable : vous n'en rabattrez pas de beaucoup... soyez froid avec tout le monde ; la familiarité nuit toujours : mais surtout, gardez-vous de vous y abandonner avec vos supérieurs, quelles que soient leurs avances... Défiez-vous de la bienveillance dont vous pouvez être susceptible ; les hommes la prennent volontiers pour de la bassesse... n'acceptez jamais de bienfaits.

N'oubliez jamais l'offense volontaire : peu ou point de paroles, et ne vengez jamais l'injure par l'injure... n'empruntez jamais : souffrez plutôt la misère, elle n'est pas aussi terrible qu'on se la peint, et surtout que la certitude où l'on peut se voir d'être malhonnête ou pris pour tel.

Ces principes, je les dois à une douloureuse expérience... ils peuvent vous sauver des jours d'angoisse et de rage *.

1 Lettre de 1822, en français.

74 LKS ANXKKS DF-XII,

Peut-on parler alors d'un état d'àuie « byronien », et n'est-ce pas parce que Pouchkine est naturellement simple et bienveillant qu'il se défend contre des qualités que le milieu transformerait en défauts ? Dans cette même lettre, il fait une réserve en faveur de l'amitié ; dans le Démon ', qui en est presque contemporain, tous ses vers laissent percer sa répulsion pour l'esprit d'orgueil et de défi. Son « byronisme furieux » n'est qu'un masque de circonstance.

D'autre part, si surprenant que cela puisse paraître, ses heures sérieuses, à Kichinef, ont été plus nombreuses que les autres. Avec ses « amis constitutionnels » de l'armée, il a passé beaucoup d'heures à régénérer la Russie ; comme eux aussi, il a rêvé de la renaissance de la Grèce — pas longtemps, car les trafiquants grecs de Kichinef ont vite refroidi son philhellénisme. Avec les fonctionnaires civils Alexéief et Liprandi, il a fait de l'histoire et de la littérature. Plus tard, à Pétersbourg, il rappelle à Alexéief les causeries de jadis dans sa maisonnette s: claire et si propre ; Alexéief, de son côté, se rappelle son ardeur à la discussion, sou art de trouver des idées nouvelles, son application à se renseigner, soit dans les maigres bibliothèques de Kichinef, soit près de ses amis de Pélersbourgqui s'en étonnaient. « Quoi donc ? le Grillon veut s'instruire, c'est donc qu'il ne chante plus ! » En réalité, il chante plus quejamais. Comme jadis à Pétersbourg, ses amis le trouvent, le malin, assis sur son lit, à la lur-

POUCHKINE DANS LA RUSSIE DU SUD 7o

que, en train de noircir d'innombrables bouts de papier. Il écrit des plans de tragédies, de comédies, des poèmes, les Frères Brigands, le Prisonnier du Caucase, la Fontaine de Baktchi- Serai, des poésies fugitives, où le pessimisme perce, mais pour être bientôt dominé par des notes plus viriles. S'il se souvient des plaisirs d'autrefois, ce n'est plus pour les regretter.

J'ai quitté la troupe légère De nos bruyants écervelés, Et, dans mon exil solitaire, Je me suis vite consolé.

Il regrette encore moins ces femmes

Auxquelles, sans amour, j'avais sacrifié

Mon renom, mon repos, ma liberté, mon âme.

Il rêve d'une nouvelle vie, faite de tranquillité, d'étude, d'amour aussi, mais d'amour durable et calme, et déjà, par avance, il en jouit :

Je goûte ici la paix nouvelle pour mon cœur.

Et grâce à mon exil, ma muse vagabonde

Connait le vrai travail et la réflexion.

J'occupe mieux mon temps ; je m'accoutume à l'ordre.

J'apprends à soutenir le poids des longs pensers.

Librement, je m'applique à regagner les heures.

De ma folle jeunesse... » >

Cette évolution est le vrai fait saillant de la vie de Pouchkine à Kichinef ; peu à peu, il y passe du scepticisme d'antan à une sorte de stoïcisme qui n'exclut pas, d'ailleurs, les heures de faiblesse et d'étourderie : le sus-

> A Tchaadaief, 1821.

7G LES AXXÉKS DKXIL

tine et Vabstine sont aussi difficiles l'un que l'autre à Kichinef. « Il s'y périt d'ennui, de chagrin et de misère », écrit Viazemski, en mars 1822. A ce moment, il n'a plus ses « amis constitutionnels » ; le gouvernement les a dispersés. Il est sans ressources; Rouslane et Loudmila, malgré son prodigieux succès, ne lui a rien rapporté ; sa famille ne lui envoie rien, ni le gouvernement, malgré les réclamations d'Inzof. C'est la misère, les dettes, les billets impayés, « les heures d'angoisse et de rage ».

Sodome-Kichinef, j'espère Qu'un jour ou l'autre le tonnerre Descendra du ciel tout exprès Pour t'anéantir, et qu'après Nul ne retrouvera ta trace... '

Il multiplie les démarches pour obtenir la fin de son exil, ou tout au moins, la permission de passer chez ses parents, à la campagne, « un semestre de deux ou trois mois ». Il n'obtient rien, et l'on ne peut s'en étonner ; il y a toujours de lui des vers séditieux qui circulent, en particulier, une imitation du Poignard d'André Chénier. D'autre part, l'Empereur voyage — les suppliques s'amoncellent sur sa table, sans que personne les lise — et son remplaçant à Pétersbourg, c'est Araktchéief, le soudard contre lequel, jadis, Pouchkine a rimé une épigramme.

Sur ces entrefaites, en mai 1823, le comte Voronlzof fut nommé gouverneur de la Russie du Sud. « Lui avez-

« A Viguel, 1823

VOUS parte de Pouchkine ? écrit aussitôt Viazemski à Tourguénief. Faites-le, bonnes gens; il faut que Vorontzof le prenne auprès de lui ; à Kichinef, l'ennui et le chagrin lui sont de mauvais conseillers». Quinze jours plus tard, Tourguénief répond qu'il a vu Vorontzof. « Je lui ai expliqué Pouchkine, et ce qu'il faut pour le sauver. Nous réussirons... Un Mécène, le climat, la mer, les souvenirs historiques. Tout y est ».

Pouchkine quitta donc Kichinef, non sans quelques regrets que, seul, Inzof partagea, bien que froissé par le départ de son pupille. Espérait-il trouver en Vorontzof un chef plus bienveillant?

En fait, ce n'était pas Vorontzof qu'il préférait, mais Odessa, d'abord parce qu'il y voyait une étape vers la libération complète; ensuite parce que, grâce à son port, cette ville était plus animée, plus gaie, plus intelligente que Kichinef. On y entendait résonner les langues d'Europe ; au marché, l'allemand des colons souabes, que l'émigré Rochechouart nous décrit, dans ses Mémoires, en tricorne et grand gilet rouge ; dans les hôtels, le français des propriétaires de la steppe venus pour vendre leur blé et en manger le prix; au théâtre, au casino, celui des Marseillais attirés jadis par Richelieu, et l'italien des Génois et des Triestins venus du temps de son prédécesseur Ribas. Les uns et les autres étaient à tel point chez eux, à Odessa, que, dans les rues, il n'y avait de plaques indicatrices qu'en leurs langues. Pourquoi, d'ailleurs, y en aurait-il eu en russe? Les Russes n'étaient qu'une poignée, et dans toute la ville, il n'y

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avait, pour faire songer à la Russie, qu'une maison en bois, élevée à grands frais, pour la gloire, par un marchand moscovite.

Les Odessites d'à présent n'aiment pas beaucoup qu'on leur rappelle ces origines de leur cité, et, pour un peu, ils déboulonneraient la statue que ses admirateurs ont élevée à Richelieu, en haut de l'escalier colossal qui joint la ville au port. Pourtant, si Richelieu n'a pas créé, à lui seul, la prospérité d'Odessa, c'est grâce à lui que la nouvelle ville a été, pour un temps, la seule en Russie où l'on pût ne pas redouter l'arbitraire de la police. « C'est une espèce de champ d'asyle » écrit quelque part Viazemski, et c'est bien pour cela qu'il avait tant désiré y envoyer Pouchkine.

Comment celui-ci y a vécu, nous le savons, à peu près, pairie Voyage d'Oniëguine. hc matin, au coup de canon qui annonce l'ouverture du port, il est sur pied et court à la mer. Après un bain, il remonte au Casino, et là, devant une tasse de café turc, il jouit de l'agitation des marchands. « Quels arrivages ce matin ? quelles nouvelles de la guerre ?de la peste? ». Pour lui, il ne se préoccupe que des huîtres attendues de Constantinople : sontelles arrivées, il s'en va, en joyeuse compagnie, les goûter chez Authone, le restaurateur à la mode, et là les heures passent et la note grossit, mais qu'importe ! un éditeur ne vient-il pas de payer 2.000 roubles la première édition de la Fontaine de Baktchi-Séraï ?. . . Six heures ! Il faut aller au théâtre acclamer Rossini et faire le tour des loges amies. A dix heures, le rideau tombe; dans les

rues ensommeillées, les Italiens s'en vont en chantant un air de l'opéra qu'ils viennent d'entendre; les Russes le reprennent en sourdine. Et peu à peu les chanteurs s'égrènent, et l'on n'entend plus, apporté par le vent du large, que le murmure de la mer Noire.

Ce que cette légère esquisse oublie, c'est que Pouchkine a beaucoup lu à Odessa, et surtout des livres étrangers, les seuls qu'on pût alors y trouver. Il a aussi beaucoup écrit à ses amis, beaucoup composé; les Tziganes eX deux chants d'Oniéguine sont de ce temps. Il a eu enfin des relations qui ont laissé une longue trace dans sa vie et dans son œuvre.

Il allait beaucoup dans la colonie étrangère, et il v a connu Mme Riznitch, la femme demi-viennoise, demiitalienne, d'un négociant d'origine dalmate. Les contemporains vantent l'éclat de son teint et de ses yeux noirs, sa taille, sa tresse « longue de deux archines » ; ils lui reprochent, par contre, d'avoir eu la plante des pieds trop large ! Quoiqu'il en fût, c'est sans doute elle que Pouchkine a décrite dans le Voyage d'Oniéguine.

La jeune fciiiine d'un marchand, Dan» une loge fort bruyante, Au milieu de ses soupirants, Trône, superbe et languissante.

Elle écoute ou n'écoute pas, Au gré de son humeur altière, Le ténor, la prima donna, Lacavatine... et la prière Qu'un amoureux entreprenant Ose lui glisser dans l'oreille.

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Derrière elle, cepeudaut, Son digne mari qui sommeille, Se redresse dans son fauteuil, Tousse, lance un « bravo », s'étire, Bâille et soudain referme l'œil...

Ce digne mari, devenu veuf, s'est laissé interviewer, vers 1840, sur les relations de feue sa femme. Elle avait beaucoup d'adorateurs, a-t-il confessé, mais la plupart ne comptaient guère. Les plus sérieux, c'étaient encore le poète Pouchkine et le prince lablonowski, un descendant de Jagellon! Si, chose impossible, Mme Riznitch, avait pu avoir quelque faiblesse, c'aurait été certainement, ajoutait-il avec dignité, pour le prince lablonowski.

Certains vers de Pouchkine laissent pourtant l'impression que le poète n'a pas été sacrifié au magnat, ni d'ailleurs le magnat au poète. Mais qu'importe ! Ce n'est pas le succès de Pouchkine qui fait la valeur de ces brèves amours, mais la mort prématurée de Mme Riznitch, en 1820. Vivante, l'amant vieilli l'eût oubliée; morte, elle est devenue un des fantômes que nous verrons le poursuivre dans ses nuits d'insomnie.

On trouve, d'autre part, dans ses papiers de cette époque, des allusions, des noms, des dessins mystérieux, et surtout un portrait de femme, répété souvent en marge de ses cahiers. On a supposé que c'était là la personne dont il avait reçu la bague qu'il considérait comme un talisman, que d'elle aussi venaient les lettres dont l'arrivée à Mikhaïlovskoïé, au dire de sa sœur, le troublait si profondément. De tout ce mystère on a conclu que

l'inconnue-devait être une grande, une très grande dame. Or, la plus grande dame d'Odessa, c'était la comtesse Vorontzova. Quand on apprit que, devenue vieille, elle se faisait lire chaque jour des vers de Pouchkine, on ne douta plus de rien. Ils s'étaient aimés jadis, et c'était là le secret de la querelle inattendue du poète avec le comté Vorontzof.

C'est fort invraisemblable ; Pouchkine parle bien une fois, dans ses lettres, de la comtesse Vorontzova, mais c'est dans les termes les plus irrévérencieux. Et d'autre part, s'il l'avait aimée, aurait-il pris publiquement, à l'égard de son mari, l'attitude qui l'a fait renvoyer d'Odessa ?

Nous savons déjà que Vorontzof était arrivé bien disposé pour Pouchkine; que, d'avance, il avait arrêté, avec Alexandre Tourguénief, tout un programme pour le « sauver ». On astreindrait le poète à des occupations régulières, à une tenue correcte — Vorontzof, très anglomane, y tenait beaucoup — et cela fait, on lui obtiendrait une promotion, un nouveau tc/tine, et, par suite, l'oubli du passé.

Or, Pouchkine ne voulait pas être un tcltinovnik. Il entendait rester un exilé ; si le gouvernement lui allouait 700 roubles par an, c'était à titre d'indemnité, non d'appointements. D'autre part, il était peu disposé à s'accommoder d'un Mécène doublé d'un surveillant. Tout se gâta quand ce Mécène, dans sa morgue de grand seigneur et d'anglomane, parut oublier que Pouchkine était d'aussi vieille souche que lui.

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Dans la Russie de ce temps, où son tc/iine anoblissait tout tchinovnik, un simple noble ne comptait guère à côté d'un haut dignitaire, et Pouchkine ne l'ignorait pas. Mais, sorti d'un milieu moscovite, il partageait l'aversion de Moscou pour les parvenus de la Cour et de l'autre capitale; déplus, sa culture française l'avait imprégné de ïîotre idée qu'un gentilhomme en vaut un autre, fût-il prince du sang. Au Lycée déjà il se parait, contre des «amarades plus titrés, de sa longue série d'aïeux. Etait-ce là, comme le lui dira le révolutionnaire Ryléief, un préjugé d'un autre âge ? Mais ce préjugé, il le qualifiait luitneme de « démocratique » ; ce qu'il réclamait, c'était l'égalité — dans la noblesse, il est vrai — mais là où il n'y a pas de « droits de l'homme », a-t-on tort d'invoquer «eux du gentilhomme ?

Raisonnable ou non, sa querelle avec Vorontzof devint bientôt la fable d'Odessa. Chargé de constater les dégâts faits par une invasion de sauterelles, il remit à ses chefs ce rapport sommaire.

Les sauterelles sont venues, Elles ont tout bAfré jmrtout; Puis, laissant les oampugnes nues, Elles ont filé, Dieu suit où !

Ensuite vinrent des épigrammes contre Mylord Ouoronlzof.

Demi-mylord, dcnii-uiarchand, Demi-stupide et demi-sage, Demi-faquin.... Laissons le temps Parachever le personnage ! »

Et cependant, Pouchkine se plaignait à Vorontzof, dans une lettre rendue publique, de ses procédés offensants; à tous ses amis de Pétersbourg, il dénonçait le « Vandale », annonçait qu'il fuirait Odessa, et pas seulement Odessa : « Un beau jour, je prendrai ma canne et mon chapeau pour m'en aller à Gonstantinople. J'en ai pardessus la tête, de la sainte Russie ! »

Enfait, ilétait dans une de ces crises d'emportement qui déconcertaient ses meilleurs amis. « Tous les torts sont de son côté, écrit la princesse Viazemskaia, alors à Odessa... Jamais je n'ai rencontré autant d'étourderie et de penchant à la médisance comme en lui ». Heureusement, Vorontzof se croyait tenu au sang-froid britannique ; il se contenta donc de demander à Pétersbourg juste ce que demandait Pouchkine lui-même, son éloignement. Hors d'Odessa, écrit-il, loin de la société cosmopolite qui le gâte, il pourra se mettre « à l'étude approfondie des grands classiques qui auront sur son indéniable talent une heureuse influence ». Et Vorontzof insiste là-dessus qu'il ne veut pas de mal à Pouchkine, qu'il est le premier à rendre justice à son bon cœur. Inzof n'aurait pas mieux parlé.

Cependant, la police de Moscou saisit une lettre où Pouchkine contait qu'il prenait d'un docteur anglais des leçons d'athéisme. C'était une plaisanterie, mais qui fut peu goûtée du monde officiel, alors en pleine ferveur de mysticisme officiel. On commença par rayer l'impie du contrôle du Ministère des Affaires Étrangères; puis on lui chercha une résidence dépourvue de professeurs d'athéis-

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me. En juin 1824, il reçut l'ordre de partir pour le domaine de ses parents, près de Pskof, et le 4 juillet, il abandonna les biens qu'il énumère dans le Voyage d'Oniéguine :

« Les mignonnes dames du Sud, — les grasses huîtres de l'Eaxin, — l'Opéra, ses loges trop chaudes — et, grâce à Dieu, les grands seigneurs ! »

Mais ce qu'il regrettait le plus, nous le savons par des vers contemporains de son départ.

Adieu, mer ! Je n'oublierai pas — ton étincelante beauté — et longtemps, longtemps, j'entendrai, — auxheuresdu soir, ton murmure. » 1

» A la mer, 1824.

MIKHAILOVSKOÏÉ

Le voyage, l'arrivée. L'accueil que son père fait à Pouchkine. — Les hivers ; Arina Rodionovna ; la visite de Pouchtchine. Les étés, les promenades; voisins et voisines ; Trigorskoïé. — Le travail et les préoccupations : les nouvelles de Pétersbourg. La. grâce de Pouchkine.

Le 10 juin 1824 , après avoir touché ses frais de voyage, à raison de six kopeks par cheval et par verste, Pouchkine partit vers le nord, sous la garde d'un policier, et par un itinéraire soigneusement tracé d'avance ; on avait tenu à lui faire éviter Kamenka que la police avait à l'œil. Il trouva pourtant des amis sur sa route. Près de Tchernygof, il alla voir le poète Rodzanko qui nous le dépeint en grand manteau rouge à la moldave, pantalons à la turque, fez à large gland, mal en équilibre sur ses boucles brunes. Quelques jours plus tard, à Mohilef, des officiers du régiment Loubenski le reconnurent, l'arrêtèrent. Il s'en suivit un dîner largement arrosé ; vers les deux heures du matin, Pouchkine disai'

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des vers, debout sur la table ; à trois heures, ses auditeurs le portaient en triomphe, et parlaient de lui faire prendre un bain de Champagne. Heureusement, le jour naissait; la troïka attendait déjà.

Malgré ces intermèdes, son voyage se passa plutôt tristement. Il laissait à Odessa de chers souvenirs ; que serait pour lui Mikhaïiovskoïé ? Quelques mois plus tôt. il avait demandé à y rejoindre ses parents, mais avec l'arrière-pensée que, les vacances linies, il les suivrait à Pétersbourg. Son calcul était déjoué, et son sort s'en trouvait aggravé, sans peut-être qu'on l'eût voulu. Fait longtemps ignoré, dans son exil au village comme dans son transfert à Odessa, ses amis ont joué leur rôle. .Dès qu'Alexandre Tourguénief avait su sa brouille avec Voront/of, il s'était mis en quête d'un nouveau Mécène : « Nous avons songé, Nesselrodc et moi, à Paulucci, d'autant plus que Pouchkine a un village près de ï'skof ». (]e l^aulucci, gouverneur des Provinces du Nord-Ouest, donc de Pskof, était un Piémontais jadis au service de Napoléon, et qui devait à ce souvenir la réputation d'être plus intelligent que la moyenne des gouverneurs. Quel Mécène il serait pour Pouchkine, on ne le voit guère, et Viazemski n'avait pas tort de protester contre cette combinaison risquée : «Quia fait ce meurtre ?car c'en estun, que d'enfermer un homme comme lui dans un village russe... Il ne s'y contentera pas du plaisir de penser; il se mettra à boire du punch. » Et en effet, bien que Pouchkine eût écrit jadis <|u'il était né pour les plaisirs des champs, ou ne pouvait présumer qu'il s'en accommode-

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rail longtemps ; d'autant plus que l'accueil qui l'attendait à Mikhaïlovskoïé ne devait pas être celui de l'enfant prodigue.

Serge Lvovitch était fier de son fils, mais il commençait à le trouver compromettant ; le gouvernement ne s'aviserait-il pas, quelque jour, de le rendre responsable des frasques de cet enfant terrible ? Dans cette frayeur très russe, il avait accepté de Paulucci la mission de contrôler les lectures, les sorties, la correspondance de son fils, avec le concours et sous la direction i°j du prieur d'un couvent voisin, 2**/ du maréchal de la noblesse du district, 3°/ du baron Aderkass, gouverneur de Pskof, et en dernier ressort, de Paulucci lui-même. Dans ces conditions, des querelles étaient inévitables entre le père et le fils ; elles commencèrent dès le premier jour pour devenir de plus en plus violentes. En septembre, Serge Lvovitch s'avisa qu'Alexandre prêchait l'athéisme à son frère Léon et défendit à celui-ci de causer désormais avec « ce monstre, ce fils dénaturé ». Furieux, Alexandre courut chez son père, qui se sauva, ameutant la valetaille, criant que son fils voulait le battre : « C'était une plaisanterie, déclara-t-il plus tard ; Alexandre est un sot de ne pas l'avoir vu ». Or, si « deux lignes d'une lettre idiote » avaient transporté le poète d'un bout de la Russie à l'autre, l'accusation « plaisante » d'avoir levé la main sur son père pouvait le faire voyager encore plus loin. « Sauve-moi, écrivit-il à Joukovski, fût-ce au prix d'un exil à Solovietzk ! » C'est sans doute à ce moment qu'il écrivit ces vers retrouvés plus tard :

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Jouet du sort inexorable, J'erre exilé, seul, raiséruble, Au gré des vents capricieux.

Je vais m'endormir, et j'ignore.

Dans quel exil, sous quel cieux,

Demain me trouvera l'aurore.

Heureusement, le monde officiel ne connut pas l'incident, mais pendant plusieurs mois, la crainte, la rancune, l'ennui, le souvenir des affections perdues et des heureux moments du Sud ne laissèrent aucun répit à Pouchkine. « Dis-moi donc, écrit-il à Delvig, pourquoi les rives de la mer Noire et Baktchi-Séraï ont pour moi, maintenant, un charme si inexplicable ? Pourquoi ce désir obsédant de revoir des lieux que j'ai quittés jadis avec tant d'indifférence ? Le souvenir serait-il le magicien, l'enchanteur suprême ?... »

A Odessa, il avait eu parfois l'idée de fuir la Russie ; à Mikhaïlovskoïé, elle le hante. « Un beau jour, vous demanderez où est le poète, et l'on vous répondra : « Filé ! » et jamais il ne remettra les pieds dans votre maudite Russie ». Pour « filer », il ne s'agissait que d'obtenir, sous prétexte d'anévrisme, la permission de consulter, à Dorpat, un savant professeur de l'Université. De Dorpat, un saut jusqu'à Revel d'abord, puis un autre à bord d'un bâtiment étranger, et Pouchkine échappait à son gouvernement, à sa police et à ses protecteurs.

Le gouvernement se méfia, et ne donna que lapermission d'aller à Pskof, où le savant docteur devait se rendre de son côté. Tout était perdu, et le prétendu malade eut fort

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à faire- pour échapper à l'opération que déjà la Faculté déclarait urgente. Il resta à Mikhaïlovskoïé, pestant et désespérant d'en jamais sortir.

On peut se demander, d'ailleurs, si vraiment il serait parti. A Odessa, il n'avait tenu qu'à lui de le faire, et il était resté, peut-être parce quil aimait trop la Russie, malgré tout, pour se résigner à un exil éternel. En tout cas, à Mikhaïlovskoïé comme dans le Sud, il trouva l'apaisement dans le travail.

Le premier point gagné, ce fut le départ des Pouchkine ; les vacances finies, ils retournèrent à Pétersbourg. Alexandre resta seul avec sa vieille niania, et libre de s'arranger une vie de poète.

A peu près à la même époque, Lamartine était à Milly, seul aussi. Levé à l'aube, il allumait son feu, contemplait, de son balcon, le ciel et les montagnes lointaines ; puis, rentré dans son cabinet, il marchait, méditait devant des portraits d'ancêtres, s'asseyait enfin devait sa table où Gœthe, Homère, Chateaubriand, Cicéron — ses précurseurs — se coudoyaient en un savant désordre. A midi, il déposait sa plume; la chasse, les réceptions, les visites aux châteaux du voisinage achevaient sa journée.

La vie de Pouchkine a moins bon air. D'abord son manoir était en bois, sans étage ; on accédait, par un perron branlant, dans un couloir obscur où se succédaient, adroite, les chambres des maîtres; à gauche, celles des domestiques, puis une salle de billard et l'atelier des brodeuses serves. La chambre du poète, près de l'en-

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trée, était meublée d'un lit, d'un paravent, d'une armoire pleine de livres, d'un poêle, d'une table et de deux ou trois chaises, avec une seule fenêtre qui donnait sur la cour où s'ébattaient la volaille et les porcs.

Comment il passait son temps, nous le savons en gros par les nombreux passages de ses poèmes où il a décrit l'hiver russe, ses occupations, ou plutôt son manque d'occupations :

Dans un trou, que faire en hiver?

Vous promener ? Mais le village

Aura tùt fait de vous lasser

Par son aspect triste et sauvage.

Chevaucher à travers les prés ?

Votre cheval, rayant la glace

Do son sabot mal assuré.

Vous mettra dans quelque crevasse.

Avec Byron, Scott, Shéridan,

Restez donc dans la maison vide;

Lisez... ou sur votre intendant,

Si le livre est trop insipide.

Rabattez-vous, avec des cris ;

Fâchez-vous, demandez des comptes...

Habituellement, il se levait tard, car il écrivait au lit : après un bain, comme à Odessa, mais dans une cuve où souvent il fallait casser la glace, il tirait au pistolet, ou jouait au billard, tout seul. Vers deux heures, il dinait, puis se promenait avec la fameuse canne qui avait étonné Kichinef et n'étonnait pas moins Mikhaïlovskoïé. Le moment critique était le soir; que faire aux chandelles, près du samovar, sans autre compagnie que celle d'Arina Rodionovna ? Heureusement, la nourrice se rap-

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pelait <Tncore ses histoires d'autrefois, surtout quand un petit verre de vin lui avait délié la langue ; Pouchkine l'écoutait donc, tandis qu'au dehors le metel faisait rage.

La tempête obscurcit les cieux — et fait tourbillonner la neige; — tantôt, comme un fauve, elle hurle, — tantôt pleure comme un enfant ; — tantôt, sur notre toit de chaume, — elle s'acharne bruyamment, — tantôt frappe à notre fenêtre, — comme un voyageur attardé.

Notre chaumière délabrée — s'emplit de tristesse et de nuit. — Dans ton coin, près de la fenêtre, — pourquoi te taire ainsi, nourrice ? — Est-ce le vacarme du vent — qui te fatigue, chère vieille.' — Ou bien est-ce le bruit léger, — de ton rouet, qui t'assoupit .'

Donne du vin, bonne compagne — de ma misérable jeunesse. — Défendons-nous ! donne des verres ; — nous en aurons le cœur plus gai. — Puis, dis-moi pourquoi la mésange — vivait seule au delà des mers ; — dis-moi comment la jeune fille, — le matin, s'en allait à l'eau.

L'histoire de la mésange et celle de la jeune fille, Pouchkine les avait entendues vingt ans auparavant, et il ne les avait guère oubliées; mais ce qu'il y cherchait maintenant, c'était cet esprit populaire que la nouvelle école voulait partout : « Qu'ils sont merveilleux, ces contes russes! écrit-il à Delvig; grâce à eux, je comble les lacunes de ma satanée éducation». Il y trouvait, en effet, les souvenirs d'un passé qui l'intéressait de plus en plus. « Gomme tu nous amusai s par tes récits sur les seigneurs ! s'écrie le poète Yazykof dans une épître à la niania.. . , nous nous étonnions de leurs caprices toujours obéis, mais nos rires n'interrompaient pas tes jugements naïfs... Ta langue babillait librement et les heures coulaient rapides et

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sans souci ». Ces souvenirs du bon vieux temps, nous les retrouverons dans Oniéguine, et plus tard, dans les récits historiques de Pouchkine.

Parfois des visiteurs rompaient ce tête à tête. Pouchtchine vint le premier. L'ancien lycéen de Tsarskoïé- Sélo venait d'abandonner son brillant uniforme d'officier de la Garde pour devenir juge et montrer à la Russie un magistrat incorruptible. En décembre 1824, se rendant de Pétersbourg à Moscou, il s'écarta de sa route pour surprendre son ami. Un matin, au galop de ses trois chevaux, il pénétra dans la « Cour d'Honneur » de Mikhaïlovskoïé. Réveillé par les sonnettes du traîneau, le poète courut à sa fenêtre, puis au devant du visiteur. Dans le couloir, ils tombèrent dans les bras l'un de l'autre, l'un en chemise, l'autre en pelisse de voyage, et ce ne fut qu'après beaucoup d'exclamations, de questions et de réponses hachées qu'ils s'aperçurent, l'un qu'il faisait chaud, l'autre qu'il faisait froid. Les oublis réparés, ils recommencèrent à causer près du samovar apporté par Arina, puis on fit faire à Pouchtohine le tour du propriétaire. On lui montra la chambre, le billard, l'atelierdes brodeuses, et là, sou (cildo juge d'instruction crut remarquer que la plus jolie échangeait avec le poète un sourire furtif. On dîna ensuite; Arina avait vidé ses armoires, et Pouchtchine, de son côté, apportait trois bouteilles de Champagne. On en but deux en causant politique et surtout littérature, et Pouchtchine exhiba alors son autre surprise. C'était le manuscrit d'une comédie que le gouvernement ne laissait ni jouer ni imprimer, Le malheur d'avoir

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de l'esprit, de Griboiédof. Pouchkine se jeta sur cette proie, et commença à lire, avec des exclamations et des remarques dont la justesse étonna Pouchtchine : apparemment, il lui croyait du génie, mais pas une once de bon sens !

On en était au troisième acte quand Arina introduisit le P. Jonas, ce prieur du monastère de la Sainte-Montagne auquel on avait confié la surveillance religieuse de Pouchkine ; il venait, peut-être pour espionner, peut-être parce qu'il avait subodoré comme une odeur de cuisine. Son arrivée jeta un froid : Pouchtchine se renfonça dans son col de magistrat, tandis que Pouchkine cachait le manuscrit, s'empressait, offrait du thé, du rhum. Au bout d'une heure, le gêneur s'en alla, mais en laissant derrière lui une impression de tristesse. Puis vint le moment où Pouchtchine, à son tour, dut songer au départ. Arina déboucha la dernière bouteille de Champagne ; assis et silencieux, suivant l'usage, les amis la regardèrent emplir les verres, puis se levèrent, burent, s'embrassèrent et sortirent dans la cour où le traîneau attendait. Quelques instants après, en donnant rendez-vous à Pouchkine pour bientôt, à Pétersbourg, Pouchtchine disparut dans la nuit.

Ils ne devaient plus se revoir ; Pouchtchine prit la route de Sibérie, avec les autres conjurés de décembre 1825, au moment même où Pouchkine fut gracié. En 1827, la femme d'un de ses compagnons de captivité réussit à lui glisser dans la main un papier où il trouva les vers suivants :

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0 mon premier ami, mon fidèle Pouchtchine,

Une fois, en exil, j'ai béni le destin :

Ce fut le jour d'hiver où la cloche argentine

De ton traîneau joyeux a réveillé soudain

Ma maison qui dormait sous la neige entassée.

Maintenant, c'est à moi d'implorer le Seigneur :

Qu'il permette à mes vers de rendre à ton malheur

La consolation que tu m'as apportée !

Puissent-ils éclairer ta prison, noble cœur,

D'un rayon du soleil de nos jours du Lycée!

L'été venu, Mikhaïlovskoïé reprenait l'avantage sur Milly. Le jardin de Lamartine n'était qu'un potager à côté de celui de Pouchkine qui, à quelques pas de la maison, devenait un parc et bientôt une forêt, sans pourtant qu'on y manquât d'horizon. Derrière le château, il y avait une terrasse qui dominait le paysage décrit dans Eugène Oniéguine .

« Isolée, la maison seigneuriale — dominait la colline; aa loin, — devant elle, bigarrés, éclatants — s'étendaient les prés et les champs d'or. — Çà et là, des hameaux surgissaient, — des troupeaux erraient dans les prairies ; — plus près, un grand jardin délaissé, — refuge des pensives Dryades, — étalait ses ombres épaisses... »

Ailleurs, Pouchkine a montré les détours de la rivière, les deux lacs qu'elle unit, la colline où se dressent trois pins isolés, les hauteurs boisées qui ferment l'horizon, et, au milieu d'elles, la Sainte Montagne, ou, comme elle s'appelait avant la fondation d'un monastère, la montagne des Mésanges.

Ce pays, si différent du reste de la Russie, invitait aux

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longues promenades. Le poète lazykof nous parle des courses de Pouchkine sur un « destrier noir d'ébène » ; en réalité, il ne montait qu'une paisible haridelle de paysan, et la plupart du temps il aimait mieux marcher. Les souvenirs des gens de Mikhaïlovskoïé le montrent arpentant la campagne, en chemise russe et pantalon bouffant, suivi de deux grands chiens, et toujours avec la canne dont il joue comme un tambour-major. Il s'en va ainsi jusqu'aux pins de la colline, ou jusqu'aux lacs sur lesquels il rame en déclamant des vers qui font fuir les canards sauvages, sans d'ailleurs qu'il s'en préoccupe. Il n'était pas chasseur, et c'est là sans doute la raison de la rareté, dans son œuvre, des « sous-bois » si fréquents dans celle de Tourguénief ou de Tolstoï

L'été était aussi la saison de la vie de société. Tous les nobles que leur service ou leurs plaisirs retenaient à la ville pendant l'hiver, revenaient alors pour quatre ou cinq mois. Or, que faire aux champs, quand on a péché l'étang, couru le lièvre, engrangé la récolte, sinon visiter les voisins, pour recueillir ou répandre les commérages du district? On attelait donc, on partait en bande, on était accueilli à bras ouverts, et tandis qu'après le dîner les hommes jouaient au vint, les langues des dames allaient bon train.

Pouchkine n'aimait guère les visites de ce genre, et les éternelles conversations des hommes.

... sur les foins, sur les blés, Sur les chiens, sur les parentés.

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Dans Oniéguine, son héros fait seller son cheval, derrière la maison, dès qu'est signalée sur la route la voiture d'un des voisins. De leur côté, ceux-ci avaient peur parfois de se compromettre avec un exilé, et souvent de poser, à leur insu, pour le roman satirique dont on disait Pouchkine occupé ! Aussi se tinrent-ils sur la réserve, et la seule maison que Pouchkine fréquentât assidûment, fut celle de sa voisine immédiate, la châtelaine de Trigorskoïé, Praskovia Alexandrovna Ossipova.

On y allait en une demi-heure, par les prés, d'abord le long d'un ruisseau, puis à travers un bois de tilleuls. Les deux maisons, les deux jardins surtout, avec leurs arbres séculaires, se ressemblaient beaucoup, mais Trigorskoïé était plus avenant, et pour cause. Comme dans ce château des « douze belles au bois dormant » que Joukovski avait chanté, et Pouchkine parodié dans Rouslane et Loudmila, la châtelaine y vivait entourée d'un peuple de petites-nièces, de petites-filles, de petitescousines, parmi lesquelles iln'y avait qu'un seul homme, un cousin, et encore, étudiant àDorpat, ne venait-il g^èrc qu'aux vacances.

Au début, ses jeunes voisines ne plurent pas au poète. « Elles sont franchement insupportables», écrivit-il à sa sœur. La première, la grand-mère l'apprivoisa « par ses conversations patriarcales » ; puis il se lia avec l'étudiant Pierre Voulf, dont il admirait naïvement l'érudition à l'allemande, et enfin avec les jeunes filles. Presque chaque jour, dans la belle saison, il arrivait, après le dtner, par le bois de tilleuls ; on allait au jardin, et là, autour du

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samovar installé dans une clairière, on lisait et on causait; Pouchkine corrigeait les thèmes français des fillettes, mettait des vers et des dessins sur les albums de leurs aînées, myrtilisait, ce qui n'allait pas toujours sans taquineries. Un jour, il démontre à Eupraxie Voulf, par la comparaison de leurs deux ceintures, qu'il a, lui, la taille d'une fille de quinze ans, ou qu'elle, Eupraxie, a celle d'un homme de vingt-cinq ans. Là-dessus Eupraxie boude, mais Annetterit aux éclats; le lendemain, ce sera son tour de se fâcher.

Le soir, à la maison, Voulf sapplique à la préparation d'un punch extraordinaire, secret de l'Université de Dorpat, et le distribue dans des coupes de cristal qui sont encore à Trigorskoië, à côté d'un piano sur Tequel les jeunes filles étudiaient le /Vefsc//î/<z, alors dans toute sa nouveauté. Puis, s'il était très tard, Pouchkine prenait un des livres du défunt grand-père, et s'en allait coucher dans la «maison des bains ^,etprobablementsurune planche avec une ou deux couvertures ; ou bien il emmenait Voulf à Mikhaïlovskoïé boire et causer jusqu'à l'aube, causer surtout; les craintes que nous avons entendues exprimer par Viazemski à Tourguénief restent sans objet.

Cette pastorale était quelquefois animée par des visites. Delvig est venu à Mikhaïlovskoïé; puis Voulf a amené de Dorpat son ami lazykof, qui nous a conté leurs conversations, leurs promenades, leurs bains; quel honneur, pour un débutant poète, que de plonger après Pouchkine ! Mais la visite sensationnelle fut celle dune

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nièce de Mme Ossipova, d'Anna Pt'irovna Kern, femme du général qui commandait à Riga.

Pouchkine l'avait rencontrée, jeune lille, à Pétersbourg, dans une soirée où on avait joué aux petits jeux, avec des gages. Le « La Fontaine russe», Krylof y avait dû racheter sa montre en récitant une fable ; puis, dans un tableau vivant, Anna Pétrovna avait figuré Gléopâtre avec grand succès. Pouchkine l'avait félicitée, mais avisant un sien cousin qui la suivait de près, une corbeille à la main : « C'est sans doute monsieur votre cousin qui fera l'aspic? » tivait-il demandé; sur quoi, offensée, Anna Pétrovna lui avait tourné le dos. Elle n'avait pourtant pas oublié l'incident, ni Pouchkine non plus, et grande fut la joie de celui-ci quand un jour, dans le jardin de Mme Ossipova, il retrouva sa boaul<> pétersbourgeoise. Le résultat de son émotion, ce fun-iii des stances bientôt devenues célèbres.

Exilé, je traînais les jours, De cp que j'appelais inu vie, Sans foi, sans culte, sans amours, Sans larmes cl sans poésie.

Mais — ô réveil inespéré !

Vision joyeuse et bénie !

Soudain tu m'appurus, génie

De la fi("M-c of cliastp boniité !

Kt, dans ma ixiitrinc i'hir),fie, Mon cœur a plus vile balUi :

Lnrnios, amour et poésie, (îriU'o à loi, tout m'est revenu l

MIKHAÏLOVSKOÏ£ 99

Anna Pétrovna a conté plus tard les visites que lui faisait Pouchkine à Trigorskoïé, son humeur parfois sombre, le plus souvent joyeuse, la lecture qu'il lui fît des Tziganes sur un vieux banc, tout au fond du parc. Puis, pour lui rendre ses visites, tout Trigorskoïé, en plusieurs guimbardes, s'en fut un soir à Mikhaïlovskoïé. Le poète fit avec dignité les honneurs de son castel; mais, quand Mme Os.sipova lui proposa de montrer le jardin à Anna Pétrovna, vif comme un écolier qui reprend sa liberté, il saisit le bras de la jeune dame et l'entraîna, presque en courant, dans ces allées ténébreuses où l'on trébuchait à tout instant sur des souches mal arrachées. Croyons que Pouchkine soutenait bien sa compagne, tout en lui parlant avec émotion — c'est elle qui le rap porte — de leur rencontre à Pétersbourg, et de « l'air virginal » qui la distinguait alors. « N'est-ce pas qu c vous aviez sur vous quelque chose comme une croix? »

A vrai dire, il n'y a rien de virginal dans celles de ses lettres à Anna Pétrovna qui nous ont été conservées : il y est badin, médiocrement respectueux, et n'a sûrement pas songé, en les écrivant, à la croix de leur destinataire. Quant à celle-ci, la suite de son histoire ne la montre pas tout à fait sous les traits

De la chaste et fière beauté.

En 1827, après de longues querelles, elle divorça d'avec le brave général Kern, qui était vieux, goutteux et jaloux. On peut en conclure, si l'on veut, qu'entre elle

100 LES AXXÉES d'exil

et le poète il y a eu plus que de la camaraderie. En tout cas, sa muse n'en a pas souffert.

Jamais il n'a autant travaillé qu'en 1825 et 1826 ; ses demandes de livres à ses amis en témoignent. Il réclame pêle-mêle Walter Scott, le Coran, Sismondi, Mme de Genlis, la Dramaturgie de Schlegel, \c Mémorial de Sainte- Hélène, les Méditations de Lamartine, la traduction de la Bible, Xcs Mémoires àa Fouché, etc., etc. D'autre part, il a sous la main Dante, l'Arioste, Schiller, Gœthe, Richardson, Shakespeare, toute une bibliothèque de poètes, de romanciers et d'historiens qu'il lit — dans leurs traductions françaises — la plume à la main. Et cependant, il écrit quatre chants d'Oniéguine, des poésies lyriques, des poèmes, et enfin celle de ses œuvres qu'il a le plus aimée, Boris Godounof.

On est donc tenté de regretter que cet exil fécond n'ait pas duré plus longtemps, mais il lui aurait fallu, à lui, beaucoup de vertu pour être de cet avis. Si sa Thébaïde tournait un peu, parfois, en abbaye de Thélème, il n'en pouvait sortir, et c'est là, pour Thélème, un défaut capital. Malgré ses amies, malgré son travail, il souffrait de sa réclusion, de son éloignement de la capitale, qu'il sentait en pleine fièvre politique et littéraire. Pendant qu'il se morfondait au village, à Pétersbourg le romantisme renouvelait les lettres russes, « les vagues gigantesques du fleuve de la liberté remontaient la Neva » '. Toutes les voix annonçaient la révolution prochaine qui

• Byroii.

MIKHAÏLOVSKOIE

ferait des Russes un peuple libre. Quel supplice que de vivre loin de tout cela !

Une après-midi de décembre 1825, un voisin apporta à Trigorskoïé la nouvelle de la mort de l'Empereur Alexandre et de troubles à Pétersbourg. Pouchkine se hâta de retourner chez lui, et le lendemain matin, à l'aube, il se mit en route pour la capitale. Mais, à deux verstes du village, un lièvre — sinistre présage — traversa la route devant lui, de gauche à droite; il fit tourner bride à son traineau. La nuit avait-elle ébranlé ses résolutions ? Avait-il réfléchi qu'en tout cas, il arriverait trop tard ? Quoiqu'il en fût, on sut, trois jours plus tard, que Nicolas I*"" était empereur, et la révolte écrasée. Puis, d un bout de la Russie à l'autre, les arrestations se multiplièrent. Ryléief, Pestel, Mouravief, tous amis ou correspondants de Pouchkine, avaient été jetés, dès le premier jour, dans les cachots des Saints Pierre et Paul. Bientôt, ce fut le tour de Pouchtchine, des Raievski,du prince Volkonski, l'époux de Maria Raievskaïa, de Kioukhelbeker enfin. Des amis d'enfance et de jeunesse de Pouchkine, seul, Delvig échappait ; encore fut-il inquiété par la police. Dans son exil qui le protégeait, le poète tremblait pour ses amis, essayait d'intéresser à tel ou tel les hauts personnages qui, parfois, s'étaient entremis pour lui. Puis, à la suite d'un élégie sur la mort de Mme Riznitch — autre douleur ! — on trouve sur ses carnets, à la date du 29 juillet 1826, des initiales qui veulent dire « aujourd'hui j'ai appris la mort de Ryléief, d« Pestel, de Mouravief, de Kakhovski, de Bestoujef ».

102 I,KS A WKF.S. d'exil

Assurément, il pensa, ce jour-là, les vers de Mickiéwicz « Où êtcs-vous, mes amis, mes frères? Ce noble Ryléief que je serrais fraternellement dans mes bras, le voilà suspendu, par l'ordre du Tsar, à l'infâme gibet ! Malédiction sur les peuples qui lapident leurs prophètes ! » Le plus douloureux, en effet, ce n'était pas encore tant la iHOrt ou l'exil des audacieux qui avaient délibérément joué leur vie, que la rechute du peuple russe — à tout jamais, semblait-il — dans l'ornière du despotisme. (^Hiespérer encore ? Que croire ? « Je me ligure le destin sous la forme d'un singe gigantesque qui vaguerait en Jiberté. Qui le mettra à la chaîne ? Ni toi, ni Uioi, ni personne ; il n'y a rien à dire, rien à faire ».

C'est à ce moment que les amis de Pouchkine recommencèrent en sa faveur des démarches qu'on lui a reprochées comme un abandon des vaincus. La vérité est que le couronnement prochain de l'Kmpereur offrait au poète une chance qu'il eût été déraisonnable de ne pas courir. Il la courut donc, et, un matin de novembre 1826, un <ourrier de l'Empereur arriva à Mikhaïlovskoïé. Pouchkine était chez Mme Ossipova ; il en revint en hâte, prit <|uelques vêtements, monta dans le traîneau cpii l'attendait et partit sans avoir eu le temps d'embrasser la niania qui, à l'église, toute en larmes, récitait une prière « pour adoucir le cœur des puissiints » contemporaine, à lotit le moins, d'Ivaii le Terrible.

Cet enlèvement, c'était une de ces fantaisies de mise cTi scène auxquelles se plaisait l'Empereur Nicolas : Pouchkine ne put douter longtemps qu'il ne s'agit de sa

MIKHAÏLOVSKOÏÉ 103

grâce. Trois jours plus tard, tout à fait rasséréné, il entra dans Moscou, entrevit, aux premières lueurs de l'aube,

La Tverskaïa, ses magasins, Ses hôtels à larges façades, Surmontés d'écussons flambants.

Et, sur les croix d'or des couvents, Des corneilles, par myriades *.

Puis, tout couvert encore de la boue de la route, son équipage le jeta au Kreml, où il fut aussitôt introduit dans le cabinet de l'Empereur.

— « Ahl bonjour. Pouchkine, me dit-il; es-tu content d'être rappelé ? ».

Je fis une réponse convenable : l'Empereur causa longtemps avec moi et me demanda : « Pouchkine, aurais-tu pris part au 14 (décembre), si tu t'étais trouvé à Pétersbourg ? »

— « Sans aucun doute. Sire. Tous mes amis étaient du complot ; je n'aurais pas pu ne pas en être. L'absence seule m'a sauvé, et j'en remercie le Ciel ».

— i< Tu as fait assez de sottises, reprit l'Empereur; j'espère qu'à présent tu seras raisonnable, et que nous ne nous brouillerons plus ; c'est moi-même qui serai ton censeur ».

Pouchkine était donc libre, mais il n'allait pas tarder à s'en apercevoir — d'une liberté toute relative ; les barreaux de sa cage n'étaient que reculés. Plus d'une fois il regrettera Mikhaïlovskoïé et ses plaisirs.

Le murmure des eaux, l'ombrage des forêts ; De temps en temps, furtif , le baiser jeune et frais D'une blonde à l'œil noir ; des repas fantaisistes ; Quelques flacons de vin, ressource des jours tristes ;

• Eugène Oniéguine, Ch. VII.

104 LES ANNÉES DEXIL

Un cheval bien dressé ; des livres pas trop longs ; Solitude, le jour; la nuit, repos profond *.

Mais, au fond, le regret qui le hantera le plus, ce sera celui de la jeunesse et de la gaîté qui l'avait soutenu pendant ses six années d'exil. Cette force intérieure, plus tard il ne la retrouvera pas : ses adieux à l'exil se confondent avec les adieux à la jeunesse, qu'il a écrits justement en 1827.

Adieu, légère jeunesse;

Merci pour tes jours de gaîté.

Merci pour tes jours de tristesse :

O jeunesse, pour tous tes dons,

Merci ^.

i Eugène Oniéguine, Ch.VI.

* Eugène Oniéguine, Ch. IV.

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