‹ PouchkineChapitre 6 sur 15 · L'ŒUVRE DES ANNÉES DU SUD · texte numérisé non relu

L'ŒUVRE DES ANNÉES DU SUD

La légende du byronisme de Pouchkine ; la réalité. — Ses poésies lyriques : ses poèmes, le Prisonnier du Caucase, la Fontaine de Baktchi-Sérai, les Tziganes. — Les influences qui s'y font sentir La part de Pouchkine, son mélange de classicisme et de romantisme. Premiers traits réalistes.

A Kichinef et à Odessa, pour « se tenir au niveau de la civilisation» ', Pouchkine a lu beaucoup, et tout d'abord les auteurs que le romantisme mettait à la mode, Shakespeare et Byron. Il sait mal, d'ailleurs, ce qu'est ce romantisme; d'après les lettres enthousiastes, mais vagues, de ses amis de Pétersbourg, il l'imagine caractérisé par son contraste avec l'afféterie des Français, et d'avance, applaudissant à ses triomphes sur « les marquis de la poésie classique » -, il loue la grossièreté nécessaire aux littératures jeunes, et surtout à la russe. Sans faire attention

* Epttre à Tchaadaief.

* Lettre à Gniéditch.

10() ij:s axxkks dkmi.

à la pai'enthùse qui suit: « par habitude, j »i lis autrement », ses amis concluent, et de ses professions de foi, et de ses aventures d'exil, qu'il sera le romantique attendu par la Russie; dès que ses poèmes leur reviennentdu Sud, ils le baptisent, selon l'expression de Mickiéwicz, « comète tombée dans l'orbite du soleil-Byron ». Plus tard, M. de Saint- Julien nous a appris, dans la Revue des Dev.r- Mondes, que « le fiel byronien », c'est tout Pouchkine; Mérimée a trouvé en lui « l'amour de l'étrange, la gaîlé bruyante et sinistre de Byron » ; Georges Brandès parle encore de son temps de « Sturm und Drang ». Or, nous savons déjà qu'en ce qui concerne sa vie, ce « byronisme furieux » est une légende : qu'est-il dans son œuvre ?

Nous devrions le rencontrer d'abord dans ses vers à tendances politiques. Or, si Pouchkine partage le culte des romantiques pour Napoléon et pour Kiégo, il n'a nullement leur philhellénisme ; seuls, quelques vers isolés le lavent du reproche de n'avoir pas su se hausser aux sentiments généreux de l'Occident *. D'autre part, s'il imite le Poignard d'André Ghénier, s'il y ajoute des vers en l'honneur du meurtrier de Kot/.ebue, il n'a pourtant plus les espoirs illimités des romantiques :

De lu liberté, que font des inoutous ?

Il faut qu'on les tonde ou bien qu'on le» lue.

Kst-il plus byronien dans les vers qui le mettent luimême en scène? Mais il y parle de l'amour, de l'amitié,

' V. W alis/,o\v>ki, llixtolrr de la Littvraiurr russe.

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des coups du sort dans le langage vague et froid de nos poètes de 1790 ou 1800. Il n'en sort guère que dans une élégie écrite sur le vaisseau qui l'emportait en Crimée. Son adjuration aux flots de ne pas le ramener dans le pays où il a connu les passions et leurs souffrances fait penser à des vers de Byron que Viazemski avait signalés à Pouchkine •, mais aussitôt après, ses vers de Grimée nous ramènent à Chénier — la Néréide ^ pourrait en être une traduction — et la note byronienne ne reparaît plus qu'en 1824, dans ses stances A la mer.

Adieu, libre élément ! — la dernière fois, devant moi. — tu déroules tes vagues bleues. — tu brilles dans ta beauté fière. —

Murmure attristé d'un ami, — rappel à l'heure des adieux, — murmure des flots qui m'invites, — je t'entends la dernière fois. — Adieu, mer; je n'oublierai pas — ton étincelante beauté — et longtemps, longtemps, j'entendrai, — aux heures du soir, ton murmure.

Dans les bois muets et les steppes — j'emporte, encor tout plein de toi, — les reflets changeants de tes rocs, — l'éclat, l'ombre et le chant des vagues.

Beaucoup d'autres vers ne trahissent aucune influence déterminée. Voici, par exemple, VOde à Ovide, que Pouchkine, en ce temps, mettait au premier rang de ses œuvres. Il nous y montre le Latin perdu dans les steppes qui lui semblent hyperboréennes, tandis que lui, l'exilé venu du nord, il admire ce ciel plus lumineux, ces vignes, ces prairies que, même en décembre, des fleurs émaillent.

* Lettres de 1821, Archives dOstafiévo.

' V. plus haut, p. 66.

1()<S I.KS ANNKKS d'kxII,

A peine si lu glace, en recouvrant les lacs — cache de son cristal les ondes immobiles. — Ovide, je pense à tes essais hasardeux — en ce jour marqué par la visite des Muses — où, lu première fois, tremblant, tu confias — tes pas craintifs aux flots enchaînés par l'hiver. — Je crois voir devant moi, sur la glace nouvelle, — ton ombre qui glisse, et j'entends ta voix plaintive.

C'est encore Pouchkine tout seul que nous retrouvon.s dans la ballade sur la mort d'Oleg. Le prince des Varègues chevauche au milieu de ses hommes d'armes ; un devin lui prédit qu'il vaincra ses ennemis, mais qu'il périraensuite,par le cheval qu'il monte en ce moment même. Oleg ricane, mais change de monture. Les années passent ; le cheval qui doit tuer son maître meurt de vieillesse. Oleg, un jour, trouve sa carcasse sur son chemin ; il l'interpelle, pousse du pied ce crâne blanchi ; il en sort un serpent qui le mord. Il meurt.

Parler, à propos de cette ballade, de la simplicité des récits populaires, serait prématuré ; dix an.s plus tard, Pouchkine l'aurait faite beaucoup plus courte, mais le romantisme n'en est pas plus près que le badinage de Rouslane et Loudniila ; \e Y>oètc y a déjà l'objectivité rigoureuse de l'historien.

Y a-t-il plus de byronisme dans ses poèmes ? Il en a commencé plusieurs en ce temps, un Vadiin le Novgorodien et des Frères Brigands qu'il n'a jamais finis, Eugène Oniéguine qu'il ne finira pas avant 1830. Ses vraies œuvres du Sud, ce sont le Prisonnier du Caucase, la Fontiiiiir dr Bnklchi-Scrm. les Tziganes, qui correspondent à

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se& trois étapes du Caucase, de la Crimée, de Kichinef.

Dans le premier de ces poèmes, un jeune homme a perdu, dans le tumulte des villes, « l'espoir, la gaité, le désir » ; il se rend donc au Caucase pour y connaître une vie nouvelle et libre. Dès son arrivée, il est surpris par des Tcherkesses, entraîné dans un aoul de la montagne, où il devient l'esclave gardien des troupeaux. Suivent de longs jours de misère qu'il passe à contempler, au village, les jeux guerriers des barbares ; et du haut des montagnes, les plaines où, loin de lui, vivent ses compatriotes. Cependant, une jeune fille lui apporte des aliments, l'aime, lui donne le moyen de fuir ; il fuit donc et ne se retourne pas quand même, après qu'il lui a dit adieu sur le bord de la rivière, il entend un corps tomber à l'eau.

La Fontaine de Baktchi-Séraî met en scène le Khan des Tatars de Crimée, Krim-Ghéraï, et la Polonaise Maria Potocka, qu'il a enlevée du château paternel, au cours d'une ra^^i'a dans les plaines du Dnieper. Il l'aime, mais fidèleà sa foi, elle le repousse. Cependant, comme il dédaigne maintenant ses autres femmes, une de celles-ci, Zaréma la Tcherkesse, poignarde Maria. Le lendemain, elle est mise à mort, et le Khan va tâcher de se consoler dans des guerres où quelquefois le souvenir de sa captive retient sa main prête à frapper.

Les Tziganes nous transportent dans ces plaines de la Bessarabie que Pouchkine aurait parcourues à la suite d'une jeune Tzigane. C'est le soir ; les Tziganes sont arrêtés, leurs tentes dressées, et l'heure du sommeil va ve-

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iiir quand un homme inconnu se présente et demande au chef de la tribu de l'accueillir parmi les siens. Demande que le vieillard rejetterait aussitôt, si sa fille Zeraphyra ne déclarait que l'étranger lui plaît et qu'elle le veut pour époux. Le voilà donc adopté par la tribu, marié à la mode tzigane, pourvu d'un nom nouveau, et aussi d'un ours qu'il fera danser dans les villages : tout irait bien si à cet Aléko toujours sombre — on ne sait quel sinistre passé pèse sur lui — Zemphyra ne préférait bientôt un vrai Tzigane, plus jeune et plus gai. Aléko va s'en plaindre au vieillard qui lui conte comment il a été trompé lui-même par la mère de Zemphyra; il s'est résigné, que les autres fassent de même ! Mais le peut-on quand on garde les préjugés des villes ? Une nuit, Aléko surprend sa femme et son amant; il les frappe, et quand le jour se lève, la tribu le trouve entre leurs deux cadavres. On le juge, mais, comme les Tziganes sont plus humains que les civilisés, il leur suffit de le chasser d'au milieu d'eux. Ce sont ces poèmes qui ont sacré Pouchkine « Byron russe ». Le cadre en est le même, ou peu s'en faut, que celui des poèmes byroniens ; les corsaires de la steppe y remplacent ceux des mers ; les épisodes se ressemblent, et les traits d'orientalisme aussi ; le harem de Krim-Ghéraï est la réduction de celui du Chant VI de Don Juan. Le héros enfin, les héroïnes et leur tragique aventure senties mêmes chez les deux poètes. Comme Byron, Pouchkine immole les amantes à des amants amers et méprisants ; comme Lara, le prisonnier de Caucase est indifférent à l'amourqu'ilinspire; comme Manfred, Aléko est « inquiet

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da'ns les habitations humaines, à charge à lui-même et aux autres ». Comment les contemporains n'en auraient-ils pas tiré la conclusion qu'on a étendue ensuite à 1 "œuvre entière ?

La vérité est pourtant que ces trois poèmes n'en sont qu'une partie fort médiocre, et que Pouchkine lui-même les estimait peu. Un an après l'avoir publié, il trouve que, dans le Prisonnier du Caucase^ il n'y a ni héros, ni plan, ni connaissance du décor. De même, dès 1821, il raille son Krim-Ghéraï qui, dans la mêlée, debout sur ses étriers, le sabre haut, verse des larmes au souvenir de Maria; toutle poème, dit-il, ne vaut que parles circonstances qui l'ont inspiré et par quelques descriptions. S'il n'en dit pas autant des Tziganes, il écrit pourtant, en 1825, qu'il ne réussit pas les héros byroniens, et cela retombe aussi sur son Aléko. Il constate d'ailleurs, la même année, que depuis longtemps il est sorti de l'influence de Byron *.

Autre question : ne prenons-nous pas pour du byronisuie ce qui n'en est pas ? Que fait le Prisonnier du Caucase qui n'ait été fait, avant lui, par le René de Chateaubriand ?I1 va chercher une nouvelle vie au Caucase comme l'autre en Amérique; il y trouve des sauvages dont les mœurs et les jeux sont ceux des Natchez; il désespère sa Tcherkesse comme René a désespéré Géluta. Il pleure enfin, tout comme René, au lieu de se redresser sous les coups, comme les héros de Byron. Ce que Pouchkine a

' Lettre à Viiizcmski.

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voulu peindre, en effet, c'est « l'indifférence à la vie et à ses jouissances, cette vieillesse prématurée de l'esprit qui est le trait caractéristique de la jeunesse d'à présent ». Or, Chateaubriand en a dit tout autant de René.

Au surplus, l'intérêt des trois poèmes est moins dans ces réminiscences que dans ce qui leur est venu de Pouchkine lui-même. Dans le Prisonnier du Caucase, il y a peu d'impressions vécues — son voyage a été trop rapide — et l'on trouve pâles, à côté de ceux de Lermontof, les vers où il a décrit

Dans le cercle des monts, le colosse ù deux tètes — toujours étincelant sous su tiare de glace — le gigantesque, le majestueux Elbrouz — qui blanchit au fond du ciel bleu.

Il y a plus d'étoffe dans la Fontaine de Baktcln- Serai. Le poète y dépeint, en effet, des lieux qu'il a visités j et la légende qu'il répète, il l'a entendue, devant la « Fontaine des larmes », de la bouche de Maria llaievskaïa, en un jour d'indifférence, il est vrai, mais que « le grand magicien, le temps » devait transformer. Quand, la transformation faite.

Aux douces lois des vers, il plia les accents De sa bouche aimable et naïve,

non pour le public, dit-il, mais pour lui-même, il lui restait, de l'impression primitive, d'abord la mélancolie qu'exprimait l'épigraphe empruntée à Saadi. « Beaucoup, comme moi, ont visité cette fontaine : les uns sont loin,

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les. autres morts »; ensuite, ce charme pénétrant d'une vision comme épurée par la distance et le temps. Il ne joue pas, comme Mickiéwiczdans \esSonnels de Crimée, avec des monceaux de gemmes; il ne plaque pas, dans ses vers, ces minarets assortis à l'horizon rouge, dont Musset s'est moqué dans Namouna. Il ne fait que réveiller un souvenir.

'^ J'ai visité Baktchi-Séraï, — son palais perdu dans l'oubli, ses corridors silencieux, — les salles où, fléau des peuples, — l'insolent Tatar festoyait, — et, après les horreurs des guerres,

— jouissait du luxe et des plaisirs. — La Tolupté respire encore,

— en ces chambres vides, ces jardins. — L'eau jaillit, les roses s'empourprent, — les rameaux des vignes s'enlacent ; — sur les murs, l'or brille toujours. — J'ai vu ces grilles vermoulues,

— près desquelles, en leur printemps, — égrenant leur chapelet d'ambre, — les femmes des Khans soupiraient. — J'ai vu les tombeaux de ces Khans, — et lears colonnes funéraires, — surmontées de turbans de marbre, — m'ont semblé dire clairement — le secret des destins... — Où sont les Khans 1 Où le harem ? — Tout est triste et tout est muet, — tout est muet ! Hais, en ce temps, — mon coeur était plein d'autres rêves.

Dans le palais, ombre légère, — une jeune fille me guidait...

Mais le jour décline et, quittant le palais, les voyageurs rentrent dans Baktchi-Séraï.

La nuit arrive et l'ombre couvre — les champs heureux de la Tauride. — Au loin, sous les lauriers paisibles, — j'entends lo chant du rossignol. — La lune, au milieu des étoiles, — monte dans un ciel sans nuages, — et sur les champs, les monts, les bois, — répand sa clarté languissante ; — les femmes, en longs voiles blancs, — glissent légèrement dans l'ombre; — dans la ville, par les ruelles — elles s'en vont, l'une chez l'autre, — paitager leurs loisirs du soir.

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Ces vers — les plus beaux, disait Biélinski, qu'on eût écrits en russe — seraient l'unique description du poème, si, sur le point de finir, le poète, pris de la nostalgie des lieux qu'il avait visités trop vite, ne leur adressait une suprême invocation.

Vous reverrai-je quelque jour, — rives joyeuses du Saighir ? — P«rcourrai-je encor vos coteaux — remplis de souvenirs secrets ? — Les flots de la mer de Tauride — charmeront-ils en» core mes yeux ? — 0 pays de charme et de joie, — tout vit en toi, forêts et monts. — Ambre et rubis de tes vignobles, — ombre accueillante des vallées, — ruisseaux, fraîcheur des peupliers, — tout prend son Ame au voyageur — quand, à l'aube d'un jour tranquille, — près des monts, le long du rivage, — son cheval au pied sûr l'emporte; — que la mer, devant lui, inni-mure

— contre les rochers d'Aiou-Dagh !

En dépit des légendes qui font des Tziganes une aventure de Pouchkine, on l'y voit moins derrière ses personnages. Aléko est le byronien vulgaire ; le vieillard, un sac/iem de notre wiii"' siècle ; Zemphyra seule est originale . On l'a comparée à la Carmen de Mérimée — ce qui n'est pas lui faire honneur — et aussi à la Miarka, « la fille à l'ours », de Jean Richepin. Mais, pour celui-ci, Miarka, la reine des Bohémiens, est l'hirondelle qui vole, le ruisseau qui court, le nuage qui passe. Pouchkine célèbre plus sobrement l'éternelle mobilité des nomades.

« L'oiseau de Dieu ne connaît — ni les soucis, ni la peine ; — Il no fait pas, prudemment, — un nid qui dure longtemps ; — Il dort la nuit sur la branche ; — puis, dès que le soleil brille ;

— docile à l'appel d'en haut, — l'oiseau se réveille et chante. — ,\près le joyeux printemps, — l'été brûlant rient, s'en va ; — les

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brooillards. le mauvais temps — marquent la fin de l'automne» — L'homme est triste, l'homme souffre ; — l'oiseau, en lointain pays, — au-delà de la mer bleue — s'envole jusqu'au printemps. »

Ces vers sont loin de l'ivresse « touranienne » du poète français, mais on peut la retrouver, si l'on veut, dans la chanson de Zemphyra. Avec quelle rage elle défie Aléko !

« Vieux mari, mari qui grondes, — poignarde-moi, brûle-moi I — Je suis forte et je n'ai peur — ni du poignard, ni du feu ! »

Je te hais, — je te méprise, — j'en aime un autre — et je meurs d'amour pour lui.

Poignarde-moi. brûle-moi : — je ne dirai pas un mot. — Vieux mari, mari qui grondes, — tu ne sauras pas son nom !

Plus doux qu'un jour de printemps, — plus brûlant qu'un jour dété, — qu'il est fort ! qu'il est hardi ! — Et comme il m'aime !

Que tendrement je l'étreins — dans le silence des nuits, — et que nous rions alors — de tes cheveux qui grisonnent ! »

Si violente que soit cette explosion de haine, Pouchkine s'efforce toujours de conserver ce qu'il appelle a l'œil et le goût de l'Europe », c'est-à-dire, en définitive, la mesure classique ; il veut d'autre part, ne pas sortir des limites de la réalité. C'est justement des Tziganes, de la description de la levée de leur camp, que Biélinski fait dater le réalisme russe.

Plus une tente : les télégues — sont toutes prêtes à partir. — D'un coup tout s'ébranle, et voilà — que la horde envahit la steppe. — Maris, femmes, frères et soeurs, — jeunes, vieux, se suivent, se joignent. — Sur des ânes, les enfants jouent — dans des paniers en équilibre. — Ecoutez les cris, les refrains, — l'ours qui rugit, le cliquetis — des fers qu'il agite, agacé, — les aboiments les hurlements, — l'essieu qui grince, la musette ! — Voyez ces haillons bariolés, — ces enfants et ces vieillards nus...

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. Tels sont, maintenant, les tableaux du peintre de Bot/slane et Loudmila. Le public les admire, mais peut-être sans bien les comprendre. Les classiques, butés sur des détails inattendus, méconnaissent tout ce qu'ils cachent de classique ; les romantiques s'exaltent sur ces mêmes détails, et ne voient pas la faiblesse de l'action et des caractères. Pour la masse du public, ce qui domine tout — bien entendu, après la beauté des vers — c'est la nouveauté des sujets et du cadre. Pour les Moscovites et les Pétersbourgeois, la Bessarabie, la Crimée, le Caucase sont encore des pays mystérieux ; la voix qui en vientad'autantplus de prestige que c'est celle d'un exilé. Après Viazemski, toute la Russie lettrée répète :

Nous pleurons son exil en répétant ses vers : Perdu pour ses amis, il vit pour l'univers.

L'ŒUVRE DE MIKHAILOVSKOÏÉ

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