BORIS GODOUNOF
Les ambitions dramatiques de Pouchkine. La recherche d'un su» jet : le « temps des troubles ». — Boris Godounof . Ses actions parallèles. Ses principaux personnages, Boris, Dmitri, Marina. — « La tragédie de costume ». Les masses ; les étrangers et les Russes ; le Père Pimène. — Le peu de succès du drame et sa •valeur réelle.
A Mikhaïlovskoïé, Pouchkine a continué son Eugène Oniéguine, écrit le Comte NouUne et nombre de poésies fugitives, mais son œuvre principale a été le drame dans lequel il a pu contenter, et son zèle romantique, et son enthousiasme pour .Shakespeare, et ce goût de l'histoire si fréquent chez les poètes de .sa génération. Déjà à Kichinef , il l'avait tenté, ce drame : mais son Vadim le Novgorodien, pris dans la préhistoire de la Russie, était un héros trop vague pour son esprit précis. Il l'abandonna sans regret après avoir lu le volume de l'histoire de Karamzine, qui racontait « le temps des troubles. »
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Faut-il rappeler ce qu'a été ce l(iii[)s pour la Russie ? C'est d'abord, sous le règne de Féodor, It; fils d'Ivan le Terrible, l'assassinat du petit Tsarévitch Dmilri, à l'instigation du boïar Boris Godounof, qui oi;i( r a ( .> ( linn', succède à Féodor; puis l'apparition d'un prcleudanl, <[ui se dit le Tsarévitch sauvé par miracle, et n'est peutêtre que le moine Oti'épief. Dcvaiil l'imposteur ii -. bandes, les armées moscovites reculent et fondent, et la mort subite de Boris aclu'vc la ruine do son oMivrf. Son fils Féodor est étranglé par les I)oïai'- : hinilii r-i tmironné dans Moscou, mais bientôt, au lendemain de son mariage avec Marina la Polonaise, il est tué par des émeutiers que mène Yassili Cliouïski. Celui-ci devient Tsar à son tour, mais aux prises, et avec les Polonais, et avec de nouveaux Dmitri, il abdique et les IxViars a|)pellent alors Wladislas, fils du roi de Pologne. Il st luble que la Moscovie aille se soumettre à sa rivale iiereditaire, quand mil it ai lion balaie Wladislas et les étrangers el nul suile trùne Michel Romanof.
C'estàpeinesilaGuerre desDeux Rom xid -même olïre une telle suite d'épisodes tragiques. El quelle toile, pour cette broderie, que la Moscovie dalois. avec ses foréls, ses steppes, les grands villages (|iii sont s<>s villes, sa capitale, son Kreml somptueux et haihaie ! (^)iielles figures que ces boïar^ ai rogants et serviles, ce patriarche, ces moines, ces av( iiimiers venus de partout, ces hordes de cosaques ! Ajoiiie/-y que personne ne sait encore qui était l'hcureiis lival cir iJoris. (i >\ufi, d'autre part, >i Dmilri a l'ii'' \i-aimci!l a^--a----iiii-, il ii'e-t pa- '-l'ic «pie .e
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soit parle fait de Boris. On peut faire de celui-ci, ou la victime d'une calomnie, ou le scélérat justement frappé par la Némésis, et de son rival, ou l'instrument de Dieu, ou celui dintrigants mystérieux.
Les Russes ont ignoré longtemps la tragédie : leur premier Faux Dmilri, celui de Soumarokof, n'est que de 1757. De leur côté, les Européens ignoraient la Russie; il faut attendre jusqu'en 1804 le Démétrius que, d'ailleurs, Schiller n'a pu finir. L'œuvre de Pouchkine est donc la troisième dans une série qui, depuis, s'est prolongée à l'infini : quelle place y occupe-t-elle par sa valeur ?
Quand il a trouvé son sujet, toute son expérience de drame romantique lui venait de Shakespeare ; il rêvait donc d'une trilogie, sur le modèle de celle de la Guerre des Deux Roses, dont les parties seraient Boris Godounof, le Faux Dmitri, Chouïski ou l Interrègne : son drame s'étirait, selon sa propre expression, en une « chronique dramatique ». Mais, dans une œuvre de ce genre, l'action suit la chronologie et s'alourdit de détails vrais, mais inutiles; non seulement dans l'ensemble, mais dans chacune des parties, toutes les unités disparaissent. Tout l'art de Pouchkine n'a pu faire que Boris Godounof échappât à ces défauts.
L'action y débute, à Moscou, par le couronnement de l'usurpateur ; elle continue par celui de ses remords, et finit par sa mort, suivie elle-même du meurtre de sa femme et de son fils. Mais une action court à côté de celle-là. Le poète nous conduit au Couvent des Miracles,
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dans la cellule où Grégoire Otrépief songe à se dire le Tsarévitch; nous le suivons dans sa fuite devant les sbires de Boris, à la cour de Pologne, au milieu des aventuriers qu'il embauche et des Jésuites qui l'endoctrinent; chez le palatin Mnichek, aux pieds de sa fille Marina. Nous bondissons du Kreml dans un monastère, d'une auberge lithuanienne à Cracovie, et de là à l'armée, non sans repasser par le Kreml. Les changements à\ue se succèdent si vite qu'une roprésentation intégrale de la pièce est fort diHicih'. Elle a son unité, sans doute, dans la marche progressive du châtiment de Boris ; mais l'intérêt s'y disperse entre une foule d'épisodes et de personnages-
Le plus important, c'est Boris. Dès le début, nous apprenons qu'il est détesté de son peuple : une famine éclate-t-ellc, c'est sa faulr ; le lîancé de sa fille meurt-il subitement, il l'a empoisonné ; c'est lui qui a abrégé les jours du Tsar Féodor, de sa propre sœur, la Tsarine Irène ! Ces rumeurs, il les mépriserait s'il avait la conscience pure, mais depuis quatorze ans l'ombre du petit Dmitri ne le quitte pas. Quand il apprend qu'un nouveau Dmitri vient de surgir à la frontière, il dit bien, comme Athalie :
<( Les morts, après ving't ans, sortent-ils du tombeau ? »
Mais, comme Macbeth, il se sent saisi, jjoussé par des mains invisibles. Terreurs peu dramatiques, a dit Biélinski; combien Boris seraitplus grand si, comme Athalie, il se ( royait justifié par ses grandes actions! Il se peut, et
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le « marquis Racine », jadis raillé par Pouchkine, a prêté plus de vigueur à son usurpatrice, mais c'est qu'aussi la Bible lui fournissait d'autres éléments que Karamzine à Pouchkine. Athalie est en « vendetta » avec le « cruel Dieu des Juifs»; leurs coups se croisent, de quoi aurait-elle des remords ? La terreur de l'avenir, soit, elle peut l'éprouver ; encore n est-ce qu'après le songe sinistre que, par trois fois, lui envoie son ennemi. Boris, lui, a tué pour devenir, de vice-empereur, empereur tout à fait. Le crime accompli, il a voulu le racheter, agrandir la Russie, la civiliser. De scélérat quil a été, il est devenu un « despote éclairé », presque un grand Tsar, presque un brave homme ; à côté de la romantique Athalie, il est pâle sans doute, mais il est plus humain, et c'est avec plus de pitié que nous le verrons atteint par l'inévitable châtiment.
Le voilà, ce criminel, qui entre chez ses enfants; pour la blonde Xénia, qui pleure son fiancé perdu, il a des mots de tendresse et de consolation ; avec Féodor, il parle travail.
« Qu 'as-tu devant toi ? quel est ce dessin ? »
— « C'est la carte de la terre russe, c'est notre royaume, — de bouten bout. Vois-tu ! là, c'est Moscou — là Novgorod, ici .Astrakhan. Voici la mer ; — voilà la profonde forêt de Perm, et voilà la Sibérie. »
— « Et ce trait qui se tord comme un fil de broderie, qu'estce donc ? »
— « C'est la Volga ! »
— M Que c'est beau ! qu'ils sont doux, les fruits de l'instruction ! — Comme du haut des nues, d'un seul coup d'oeil — on peut embrasser tout un royaume, frontières, villes, rivières ! — Instruis-toi, mon fils... »
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Dans cette scène, Boris est l'écolier plus que fV-odor. II redevient le maire quand il lui donne, avant sa mort, ses derniers conseils. Oublieux des colères de la veille, c'est avec calme qu'il dit à son fils quels boïars il fera bien d'écouter, quel général pourra battre l'imposteur, quelles règles il ne devra jamais oublier. La scène rappelle à la fois et notre At/talieet\e Henri IV de Shakespeare. Boris et Henri IV commencent tous deux par une brève allusion aux moyens qu'ils ont employés pour conquérir le trône; tous deux redoutent l'avenir, mais Henri H' ne voit qu'un moyen d'échapper à ses périls, c'est d'entraîner nobles et mécontents dans une guerre étrangère. Boris, plus soucieux du courroux d'En haut, conseille à Féodor la vertu et la bonté. Il a dû, lui, contenir les traîtres par une implacable sévérité ; que le jeune Tsar soit miséricordieux! qu'il respecte l'Eglise et ses lois, qu'il domine ses passions !
« O mon cher fils, tu arrives ù cet Age — où la beauté des femmes fait bouillonner le sang. — Garde ta sainte pureté , la fière pudeur de ton innocence! — Celui qui, de bonne heure s'est embourbé dans les voluptés coupables, — celui-là, devenu homme, sera sombre et cruel... »
Voilà Henri IV devenu Joad. Celui-ci, à la vérité, n'en dit pas tant à Joas, dont l'âge ne comporte pas tant de précisions, mais il conclut pourtant de la même façon, en pro- < lamant la nécessité, pour un roi, de l'esprit de justice et de charité.
« Enlro If pauvre et vous, vous prendre! Dieu pour juge. *
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En faisant ressembler son Boris à Joad, Pouchkine l'a peut-être idéalisé ; mais les annalistes le font si peu connaître que le poète a le droit de l'accommoder à sa guise. Il n'en est pas tout à fait de même de Dmitri, que des Européens ont observé de près. Nous savons qu'il était brave; le Franc-Comtois Margeret l'a vu, à la chasse, attaquer un ours et le tuer à coups d'épieu; il était généreux; il a gracié, après un premier complot, Vassili Ghouïski dont un autre complot devait lui coûter la vie. Plus encore que Boris, il rêvait de civiliser les Busses, de se civiliser lui-même, d'agrandir son savoir, plus grand déjà que celui de ses prédécesseurs. Il n'est donc pas étonnant que Pouchkine, qui aimait à aimer ses personnages, se soit épris de cet aimable aventurier au point de le comparer aux plus illustres de ses contemporains, et même à notre Henri IV. « Il est, comme lui, brave, généreux et gascon; comme lui, indifférent à la religion. Tous deux abjurent leur foi par raison d'Etat; tous deux donnent dans des projets chimériques ; tous deux sont en butte aux conspirations... » Ala vérité, des chroniqueurs rapportent qu'à son entrée dans le Kreml, ce Henri IV moscovite y a trouvé la fille de Boris, Xénia, et qu'il l'a violée. « Cette horrible accusation n'est pas prouvée, se hâte d'écrire Pouchkine, et, pour moi, je me fais une religion de ne pas y croire. »
Il lui reste, en tout cas, la tache originelle, le crime d'imposture. Pouchkine n'essaie pas de plaider, comme le fait Schiller, la bonne foi de son héros russo-gascon ; il se contente de marquer que, fils de boïar et jeté dans
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un cloître, il devait fatalement rêver d'aventures ; qu'il s'est cru suscité par Dieu pour châtier Boris. Le fait est que, mis dans son cadre russe, Grégoire Otrépief n'est plus un imposteur au sens européen du mot ; il est un samozvanelz qui a moins usurpé la personnalité d'un mort qu'offert sa personne à sa réincarnation. Toute la Moscovie était obsédée de l'idée que Dieu n'avait pu permettre la fin de la race impériale, que le tzarévitch Dmitri reviendrait ou renaîtrait. Le sainozvanetz a obéi à la voix du peuple, qui est celle de Dieu.
Peut-être est-ce là de la psychologie trop compliquée pour le théâtre, et Pouchkine a bien fait de ne nous en montrer que le point de départ. Nous voici dans la cellule que le novice Grichka partage avec son ancien, le Père Pimène. C'est la nuit; Grégoire dort d'un sommeil agité; à la lueur d'une lampe fumeuse, le Père Pimène inscrit dans les annales du couvent les actes des Tsars, l)Our qu'un jour la postérité puisse louer les uns et prier Dieu de pardonner aux autres. Pendant que les crimes du Terrible défilent devant Pimène, Grégoire s'éveille et lui demande sa bénédiction, tout troublé qu'il est encore par un songe étrange... Du hautdune des tours du Kreml, il s'est senti précipité, la tête la première, au milieu d'une foule qui riait et l'insultait. « C'est ton jeune sang qui s'agite, explique Pimène. Moi aussi, quand je servais contre le Polonais et le Suédois... » Et ses souvenirs lui remontent aux lèvres, souvenirs de guerre et aussi de ce qu'il a vu, un matin, dans la ville d'Ouglitch. (ircgoir<> écoiit«', palpitiitit, 1<'< «Itl.iils du incnrtrc de
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Dtnitri. « Il y a combien de temps? » demande-t-il — « Combien?... » et Pimène calcule. « Il aurait juste ton âge... ».
A la suite de cette scène, Pouchkine en avait écrit une autre quil a supprimée. Un moine inconnu conseillait à Otrépief de se dire le Tsarévitchetlui prédisait son triomphe. Mais, sous la robe et la barbe du moine orthodoxe, on reconnaissait trop la sorcière de Macbeth. II valait mieux sen tenir à la suggestion du début, laisser dans l'ombre l'intrigue qui l'a suivie, et brûler les étapes jusqu'au jour où, définitivement, Grégoire s'efface derrière Dmitri.
En scènes rapides, nous le voyons passer la frontière, gagner Cracovie, et, reconnu Tsarévitch, le château de Sambor où l'attend Marina. Cet épisode, Pouchkine avait songé à le laisser de côté pour faire, par contraste avec notre tragédie, un drame sans amour. Mais comment sacrifier des faits vrais, dramatiques, et dans lesquels, d'ailleurs, l'amour banal tient si peu déplace. « Quelle drôle de jolie femme que Marina ! écrit Pouchkine à son ami Raievski... Elle n'a qu'une passion, l'ambition, mais à un degré d'énergie et de rage qu'on a peine à se figurer. Après avoir goûté de la royauté, voyez-la, ivre d'une chimère, se prostituer d'aventurier en aventurier, partager, tantôt le lit dégoûtant d'un Juif, tantôt la tente dun cosaque, toujours prête à se livrer à quiconque peut lui présenter la faible espérance d'un trône qui n'existait plus. Voyezla braver la guerre, la misère, la honte et, en même temps, traiter avec le roi de Pologne de couronne à couronne ».
Ces traits n'avaient pas échappé à Schiller qui avait fait de sa Marina une enragée politicienne, une Catherine H en herbe, prête à se débarrasser de son Dmitri et même de ses propres compatriotes. Pouchkine n'est pas allé si loin ; sa Marina n'est encore qu'une fille froide et coquette, qui a l'amour du luxe et du pouvoir, mais n'en aura « la rage » qu'après y avoir goûté, dans la pièce qui devra continuer Boris.
La seule scène importante entre elle et Dmitri est celle dite de la fontaine, la nuit, dans les jardins du château de Sambor. Dmitri l'attend, près du bassin de marbre, palpitant d'amour, sans doute, mais aussi de crainte. Que va-t-il dire à cette fière beauté ? Il a préparé des phrases, mais il les oublie dès qu'elle paraît. Il va tomber à ses pieds; elle l'arrête. Avant tout elle veut savoir ses secrets, ses espérances ; elle n'entend pas être l'esclave favorite, mais la conseillère écoutée du Tsar de Moscovie. Que compte-t-il faire ? qu'attend-il en Pologne, alors que Godounof se met sur ses gardes ? — Eh ! qu'importe Godounof ! qu'importe le trône ! Nous nous aimons, une isba nous suffira ! » Mais Marina le ramène au Kreml, à ses droits, au noble sang qu'elle aime en lui, tant et si bien qu'il éclate.
«C'en est trop! je ne veux pus partager ton amour avec un mort ! Assez dissimulé! Tu veux la vérité, la voici! Ton Dmitri est mort depuis longtemps, et il ne ressuscitera pas I Et veux-tu savoir qui je suis, moi? un misérable moine... »
Tous deux restent atterrés, Marina par boni'' •) :>\nir
l'œuvre de mikhaïlovskoïé 127
vté trompée; Dmitri, parce qu'il a livré son secret... Le voici maintenant qui, prosterné, demande grâce au nom de son amour, qui jure de ne plus se trahir. Ce n'est plus le paladin des scènes précédentes ; c'est Grégoire Otrépief, c'est Grichka qui se traîne aux pieds d'une Polonaise d'autant plus méprisante qu'il s'abaisse davantage. Soudain, sous ses paroles cinglantes, il se redresse et redevient Dmitri :
i< L'ombre du Terrible m'a adopté : du fond de la tombe, elle m'a nommé Dm.itri; autour de moi elle a soulevé les peuples, elle a livré Boris à mes coups. Je suis le Tsarévitch. C'en est assez ! J'ai honte de m'abaisser devant une orgueilleuse Polonaise. Adieu pour toujours : les jeux sanglants de la guerre, les soucis de ma grandeur future me feront oublier, j'espère, les angoisses de l'amour. Oh ! comme je te haïrai quand sera éteint en moi le feu de cette passion honteuse! Adieu... »
Et quand Marina menace de le démasquer, dédaigneux à son tour, il l'arrête. La croira-t-on, elle, plutôt que le Tsarévitch ? Qu'elle comprenne donc que personne, en Pologne, ne tient à la vérité !
« Si ta parles trop, sois en sûre, on saura te fermer la bouche! Adieu... »
— « Arrête, Tsarévitch! Enfin tu parles en homme, et non en enfant. Prince, ton langage me réconcilie avec toi ! J'oublie ton égarement de tout à l'heure : je revois Dmitri... »
Et elle le quitte en lui promettant de suivre l'ambassade qu'il enverra, de Moscou, réclamer sa Tsarine. C'est le classique.
« Sors vainqueur d'un combat dont Chimène est le prix ! »
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On peut se demander s'il aurait livré son secret à une femme, le Dmitri de l'histoire qui, précipité dans la cour du Kreml, jambes et bras brisés, sous les piques des rebelles, a persisté jusqu'au dernier souffle à se dire le fils du Terrible. Pouchkine a peut-être exagéré la légèreté de son « aimable étourdi », et peut-être aussi en a-t-il fait, par moments, un amoureux trop transi. Quelques vers un peu fades rappellent, par delà Shakespeare et Racine, les petits poètes français qu'il croyait avoir oubliés.
Les acolytes dont il a flanqué ses principaux personnages font, eux aussi, penser à des Français. Le patriarche Job et l'espion Sémione Godounof, l'âme damnée de Boris, ont un faux air de nos confidents de tragédie ; le brave et faible Basmanof et le naïf Vorotinski manquent de relief. Le turbulent Gavril Pouchkine a plus de vie, et surtout l'éternel conspirateur, le futur Tsar Chouïski, mais il n'apparaît que dans deux ou trois scènes où le poète a peut-être moins songé à son Boris Godounof qu'à la suite qu'il voulait lui donner.
En fait, ces personnages du second plan sont sacrifiés entre les grands premiers rôles et ceux qui composent ce que le poète appelait la tragédie « de costume », par oppositionà la tragédie « de caractère ». Celle-ci tenait en quelques figures, dessinées selon les procédés classiques ; celle-là, directement inspirée de Shakespeare, devait être le drame nouveau, et Pouchkine y tenait d'autant plus qu'il était maître de ces détails de a costume » ;
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que l'exemple de Shakespeare l'autorisait à y mêler les genres; qu'il y pouvait, par conséquent, donner libre essor à sa verve. Et c'est en effet dans ces scènes de fantaisie que nous retrouvons le mieux le Pouchkine que nous connaissons déjà.
Est-ce à dire que tout y soit original ? De même que, dans Démétrius, les villageois russes de Schiller sont nés sur les bords du Neckar, de même la plèbe moscovite mise en scène par Pouchkine ressemble fort au peuple des funérailles de César. C'est, dira-t-on, que la foule est la même partout: soit, mais les romantiques, si épris de couleur locale, ne devraient pas admettre cette uniformité. Le fait est que Pouchkine s'est trouvé dans le même embarras que Schiller : tout Russe qu'il était, il connaissait peu les masses de son peuple.
Il a mieux réussi les figures isolées, et surtout celles des étrangers. Laissons de côté son Franc-Comtois, Margeret,etsonAllemand,Rosen. Celui-ci est lourd etgauche, comme l'est presque toujours l'Allemand peint par un Russe ; l'autre est un grognard de la Grande-Armée qui, par égard pour le temps où on Ta fait reculer, ne jure que par « ventre Saint-Gris ! » Mais voici les Polonais, et pour eux Pouchkine a eu des touches plus fines. Il était très fier d'avoir marqué la différence de race entre la vieille nourrice de Xénia, si tendre, et la soubrette de Marina, la délurée Rousia, qui, à la vérité, pourrait aussi bien s'appeler Dorine ou Lisette. Ailleurs, il fait défiler devant nous seigneurs et dames de la cour de Sigismond. Couple par couple, aux sons de la polonaise, ils s'avan-
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cent, se tenant par le bout des doigts, causant et dansant. Marina etDmitri sont en tête.
Marina, doucement, ù Dinitri « Oui, ce soir, à onze heures, dans l'iiUée des tilleuls, prèa du bassin. »
(Ils se séparent, nouveau couple)
Le cavalier « Qu'a trouvé Dmitri en elle .' »
La dame
« Comment? Mais c'est une beauté! »
Le cavalier « Oui, une nymphe de marbre, des jeux, des lèvres sans sourire, sans vie... »
(Nouveau couple) La dame
« Il n'est pas beau, mais cependant agréable: on voit bien ({u'il est de race tsarieiiue... »
Cependant, d'un coin du salon, le palatin Mnicluk ci son ami Wichnioviecki regardent passer cette foiilijoyeuse.
Mm<;hkk
« Nous ne dausous plus, uous, les vieux; — ce n'est j>hi8 pour nous que résonne la musique. — Nous ne pressons plus, nous ne huisons plus de belles mains. — Oh! je n'ai pas oublié nos folies il'autrefois ! — Mais maintenant le monde est autre qu'il n'était! — La jeunesse n'est plus aussi hardie ; — la beauté n'est plus aussi gaie ! — Avoue-lc, mon ami, tout s'est comme abaissé. — Laissonsles! .\llons-nous en, camarade, — vider une vieille bouteille de Hongrie ».
Ces passages font comprendre la lettre de Pouchkine îi Yiazemski. «Tous mes personnages sont si gentils, s*
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amusants... sauf Margeret qui sacre tout le temps ». A vrai dire, il aurait pu, pour d'autres raisons, faire la même exception pour la plupart de ses Russes. Est-ce l'effet du despotisme, comme le veut Biélinski, ou du climat, comme l'affirment des réalistes contemporains, mais ils ne sont « amusants » que dans la mesure où ils ne sont pas russes. Gavril Pouchkine, soi-disant peint d'après des traditions de famille, a de faux airs français, et les deux moines mendiants que rencontre Otrépief n'amusent que par les traits pris à la légende universelle des moines. Par contre, le iourodii'yAc fou mystique, l'innocent, qui est bien russe, lui, est tragique. « Boris ! clame-t-il sur le passage du Tsar, fais couper la gorge à ces gamins qui m'ennuient, comme tu l'as fait au petit Dmitri ! »
De toutes ces figures, la plus importante, et de beaucoup, est celle du Père Pimène. « J'ai voulu peindre en lui, explique Pouchkine, les traits qui m'avaient séduit dans nos vieilles chroniques... la douceur attendrissante, la simplicité à la fois enfantine et avisée, la foi dans la puissance du Tsar, créée par Dieu ». Le fait est qu'en l'écoutant raconter, et de lointaines années de guerre, et les visites du Terrible au Monastère, et ses pleurs, et son vœu de finir, lui aussi, dans une robe de moine, et les troubles et les crimes qui ont suivi sa mort, nous croyons voir surgir la vieille Russie, avec ce qu'elle a de barbare, mais aussi avec cet esprit d'ascétisme et de stoïque endurance qui peut-être préparait déjà sa grandeur. Cet ascétisme, que Pouchkine opposait volontiers
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aux vaines agitations de l'Occident, nous nous en sentons enveloppés, dominés; il nous rappelle à des sentiments qui ont joué leur rôle aussi dans notre passé ; la résignation, l'éloignement du siècle, la pitié pour ses misères n'ont pas fleuri que dans des monastères orthodoxes. Peu de tableaux, dans les autres littératures, peuvent donner, autant que celui-là, « le frisson historique ».
Pourtant, Boris Godounof n'eut pas le succès des œuvres précédentes. Si Mickiéwicz, toujours lyrique, salua en Pouchkine un nouveau Shakespeare, le gros du public jugea que, dans cet essai de théâtre, le poète avait « livré et perdu sa bataille de Waterloo». L'opinion courante fut qu'il aurait dû ne pas forcer son talent et tirer de Karamzine simplement un roman à la Walter Scott : Nicolas l*"", qui ne cacha pas son avis à Pouchkine, se trouva, pour cette fois, d'accord avec la majorité de ses sujets lettrés.
Que Boris Godounof ne soit pas un vrai drame, c'est évident ; à force de mépriser les unités classiques, Pouchkine a produit un monstre difficile à classer. Mais en vaut-il moins pour cela ? « Je ne comprends en fait de poésie dramatique, disait Louis Veuillot, que des poésies dialoguées, destinées à n'être pas jouées ». C'est justement ce qu'a fait Pouchkine, et si, dans plusieurs de ces « poésies dialoguées », il est resté le poète gracieux et spirituel, dans d'autres, il a touché à ce que les Poétiques d'autrefois appelaient le sublime. En même temps,
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il s'est révélé historien, si c'est l'être que saisir l'âme particulière d'un temps, d'un peuple, tout en lui gardant les traits humains de tous les temps. Cette réunion de qualités diverses vaut bien qu'on fasse à Boris Godounof une place à part dans l'œuvre de Pouchkine. Jamais sa poésie et l'art plus objectif vers lequel il évoluait ne se sont rencontrés avec autant de bonheur que dans ce drame supposé manqué.