CHAPITRE VIII
Les poèmes de Mîkhaïlovskoïé
Eugène ONIÉGUINE
Les poésies fugitiTes ; les petits poèmes, le Comte youUne. — Eugène Onie'guine. Le sujet, les personnages, le cadre. — Les critiques des contemporains; la défense de Pouchkine. La peinture, dans son œuvre, de l'ancienne et de la nouvelle Russie.
Des autres œuvres de ce temps, beaucoup sont des imitations ou des traductions, par exemple, d'André Chénier; d'autres sont inspirées au poète par des incidents de sa vie réelle. Le Talisman nous ramène à de mystérieux souvenirs d'Odessa; deux pièces sans titre, à Mme Riznitch et à l'émotion avec laquelle le poète apprit sa mort prématurée. Mais, la plupart du temps, c'est Mikhaïlovskoïé et ses alentours qui sont en scène. U Hiver nous fait assister à la journée du hobereau seul dans sa gentilhommière ; qu'y faire? chasser, somnoler sur de vieilles revues, écrire ? Les heures se traînent et voici qu'avec le soir arrivent des visites; que, sur le seuil, apparaît une jeune fille, toute rose sous la bise et la neige... Dans le Voyage en hiver, un traîneau file dans la
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plaine, au bruit des grelots des chevaux et de la complainte du cocher :
Quelque chose de notre race Résonne dans ses chants sans fin; Tantôt, c'est l'élan fou, l'audace, Tantôt l'ennui qui nous étreint...
Nulle part de lumière, de maison; c'est, à l'infini, la nappe blanche que percent seulement lespoteauxbariolés qui marquent les verstes'.
Dans le Comte Nouline, qui est déjà un poème, le point de départ — « Que serait-il arrivé si Lucrèce avait giflé Tarquin ? » — n'est pas russe, mais que, dès les premiers vers, nous sommes loin de Rome!
« Debout ! debout ! le cor résonne ; — les valets, équipés en chasse, — depuis l'aube sont à cheval ; — la meute tire sur ses laisses ; — le maître sort sur le perron ; — poing sur la hanche, il examine — !a foule, et d'un air satisfait, — il sourit avec dignité. — Son caftan cosaque le sangle ; — le poignard turc au ceinturon, — le flacon de rhum dans sa poche, — à la chainette de métal — le cord'ivoire, il a bien tout! — Cependant, en bonnet de nuit, — son épouse, de la fenêtre, — regarde d'un oeil endormi — la foule des chiens et des gens. — On amène un cheval au maître ; — il saisit les crins, l'étrier, — puis saute en selle : « Adieu, ma chère ! ^ adieu ! ne m'attends pas ce soir... »
Voici la châtelaine seule, mais heureusement elle a des romans français. Elle s'assied à sa fenêtre.
Avec le tome quatrième D'un fort sentimental roman.
Les amours d'Eltae et d'Armand,
Ou les lettres de deux familles.
Qui, dans ses longueurs infinies, D'un bout à l'autre, est fort moral.
si moral même qu'elle le laisse tomber pour regarder dans la cour. Le chien y taquine le bouc ; les gamins font cercle et rient; les dindons s'avancent avec gravité; une commère va suspendre à la palissade les loques de son mari; c'est la vie de tous les jours. Mais un bruit de sonnailles, de voiture se fait entendre : quelle joie ! c'est une visite, et tout le monde court au devant du visiteur.
Cet hôte inattendu, c'est le comte Nouline (noiil, zéro) qui revient de Paris avec ce qu'en rapporte tout Russe bien né : « vestons, corset, lorgnons, manteaux, — agrafes, épingles, chapeaux, — gilets à fleurs et bas à jour, — pour s'exhiber, animal rare, — dès son retour à Pétersbourg. » Or, sa voiture, de Paris elle aussi, a mal résisté aux fondrières nationales ; il faut la réparer et cependant demander l'hospitalité au château. Elle est si cordiale que, le soir venu, le comte croit devoir la reconnaître en consolant jusqu'au bout l'épouse délaissée ; elle lui répond par la gifle que Lucrèce aurait dû donner à Tarquin. Sur quoi, le mari rentre, sans doute après avoir tué six loups, comme dans Ruy Blas, et, déconfit, le comte reprend le chemin de Pétersbourg. malgré les instances de ses hôtes.
Ce n'est rien que cette bluette, mais on n'en a jamais surpassé la vivacité spirituelle, et les traits de vie russe qu'on y trouve, ceux surtout que jusqu'alors on jugeait in-
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dignes de lapoésie, annoncent l'évolution qui s'accomplit en Eugène Oniéguine .
Cet autre poème n'est pas l'œuvre seulement de Mikhaïlovskoïé : c'est en 1820, en Grimée, que Pouchkine en a eu l'idée, après avoir lu le Don Juan de Byron; c'est à Odessa qu'il l'a commencé, et à Boldino, près de \ijni- Novgorod, qu'il l'a fini en 1830. Mais c'est à Mikliaïlovskoïé, en 1825 et en 1826, qu'il en a écrit les chants les plus importants.
La donnée en est plus simple que celle du Don Juan. Eugène Oniéguine est un dandy ruiné que la mort d'un oncle refait riche en l'obligeant, pour quelque temps, à vivre à la canipagne. Il s'y lie avec le poète Lenski et les vieux Larine. L'aînée de leurs filles, Tatiana, s'éprend de lui, mais il lu dédaigne, et pour taquiner Lenski, fait la cour à la cadette, sa fiancée, la blonde Olga. Vn duel s'ensuit où Lenski est tué. Oniéguine voyage, puis revient à Moscou, retrouve Tatiana mariée, et cette fois, au milieu du monde aristocratique où son mariage l'a fait entrer, elle lui plaît ; mais c'est son tour, à elle, de le repousser.
Oubliez-moi, je vous en prie; Je ne suis plus, comme autrefois, Heureuse et libre jeune fille.
Je suis épouse, oubliez-moi.
Je vous aime, je le confesse, Mais un autre n reçu mu foi ; Je n'aurai jamais la faiblesse De monquer à ce que je dois.
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Pourquoi cette chute dans la vertu ? On a dit, en Russie, que Pouchkine, transmuant en Russe la Doua Julia de Byron, n'avait pu la faire autre qu€ vertueuse. Nous n'y contredirons pas : tout de même, si Russe qu'elle soit, Tania n'est pas un personnage d'un seul bloc ; elle a subi des influences variées qu'il faut bien faire intervenir dans l'explication de son caractère.
Elle est d'abord l'enfant de la campagne russe ; elle en aime les larges horizons, les étés brûlants, les hivers immaculés. Elle est aussi l'enfant du village; comme sa nourrice, comme les fileuses des longues veillées d'hiver, elle croit aux prédictions de la nuit de Noël. Mais elle est, d'autre part, l'élève des romans français. Comme l'héroïne de tout à l'heure, elle a lu les Amours d' Elise et d'Armand, pleuré sur les héroïnes de Rousseau, de Mme de Genlis, de Mme de Staël et de Mme Cotlin : elle attend son Saint-Preux — « Ce n'est pas la nature, écrit Pouchkine, c'est Staël et Chateaubriand qui nous apprennent l'amour » — et le fait est que, quand elle prend l'initiative d'un aveu, c'est à l'instar des héroïnes de Mme de Staël, et avec des phrases de la Nouvelle Héloîse.
Elle est donc la femme russe fort modifiée par la culture française, et c'est une plaisanterie que de vouloir n-trouver, dans ses audaces, l'instinct des géantes qui, dans les bylines, les épopées populaires, prennent d'assaut l'objet de leur flamme. Et d'autre part, épouse, elle est honnête, d'abord parce que Pouchkine lui a donné toutes 'es vertus qu'il voulait trouver chez sa femme. Nous
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l'avons vu, dès 1823, à Kichinef, rêver d'amour loyal; un peu plus tard, il est persuadé que « la morale est dans la nature des choses » '. Il dessine donc, dans sa Tania, un idéal qui n'a plus rien de romantique.
Son Oniéguinc a évolué de la môme façon. II devait être amer, désenchanté, méprisant, mais bientôt nous apprenons qu'il est simplement fatigué du Champagne et des dames du grand monde ; que les hommes qui l'excèdent, ce sont ses voisins de campagne. Il leur décoche desépigrammes, mais c'est simplement, explique lepoète, pour ranimer la conversation. Il raille les vertus bourgeoises, mais il s'y conforme; avec ïania défaillante, il agit en gentlemannetparle en clergyman; si bien qu'après l'avoir cru, sur quelques bizarreries, « fils de Byron », elle ne sait plus qu'en penser ;
Où l'a-t-on pris ? qu'est-il .' une iinitatioti ? Un Moskal aiTublc du manteau romuotique .' Un fantôme incertain .' la transposition, .\ la mode dii jour, de rêves exotiques i
Au fond, Pouchkine n'est pas mieux renseigné; il sait seulement que les héros romantiques lui réussissent peu, et soupçonne qu'il en est ainsi parce que l'orgueil et l'esprit de révolte ne s'accordent pas avec la réalité russe. Il les réduit donc, l'un et l'autre, aux proportions d'un spleen aristocratique dont il prend, malgré ses dénégations, la plupart des traits en lui-même. Il en résulte qu'à la longue, Oniéguine n'est plus
' Pensée de madame Necker, épigraphe du Chant IV A'Eiiffène Oniéguine.
qu'un brave homme,
Comme vous et moi, mes amis,
intéressant surtout par le jour qu'il jette, et sur Pouchkine, et sur y intelligent d'un certain temps.
On peut en dire autant des personnages secondaires. Ex-étudiant de Gœttingue, mystique et poète, Lenski est le type alors fréquent des enthousiastes formés par le culte de Schiller. Leur chef de file, en littérature, était Joukovski; Lenski lui ressemble tant que certains vers, supposés de lui sont presque textuellement empruntés à Joukovski. Ironie légère et qui n'est pas la seule : tel mot de cet idéaliste sur les épaules de sa fiancée souligne ce que l'idéalisme à l'allemande peut contenir de rêves très matériels. Tout de même, Pouchkine aime son Lenski ; quand il le montre couché dans la neige par la balle d'Oniéguine, c'est en vers d'une émotion si profonde qu'on a pu croire qu'en les écrivant, il avait eu la révélation du sort qui l'attendait lui-même.
Après Lenski, mais bien au-dessous, voici les Larine, le mari, bon homme et nul, la femme active et despote — toujours la supériorité de la femme russe ! Qui ne sait qu'elle bat ses servantes, mais que ses confitures sont exquises? Qui n'a diné chez elle, avec l'élégant Piétoukhof, le coq du chef-lieu, le bureaucrate Flianof, intrigant et concussionnaire, M. Triquet, le Français bel esprit, toujours armé de vers — qu'il a découpés dans un vieil almanach — en l'honneur des nobles dames ; avec les Skotinine enfin, et leurs nombreux enfants étages de deux ans jusqu'à trente ? Tout ce monde est décrit
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avec une malice, qui explique pourquoi certains voisins fuyaient Pouchkine « comme le Ioup-g;<rou », mais qui n'est pourtant pas cruelle : les souvenirs gais ou mélancoliques du passé y viennent souvent atténuer les tristesses du présent. La vieille dame Larine n'est pas flattée, mais, derrière son visage acariâtre, voici celui d'autrefois. Elle aussi fut belle; elle aussi a roucoulé des romances et lu Clarisse Harloive ; il fut un temps où, sous le corset à la mode qui la coupait en deux, elle sentait son cœur battre pour un sergent aux gardes, émule des Grandisson et des Lovelacc. Maintenant, c'est le cœur de Tania qui palpite, et pourtant, cette petite, c'était hier qu'on la baptisait! La voici à Moscou, présentée à ses oncles et tantes. « Oui, c'est moi qui fus ta marraine ! » soupire l'une ; « c'est moi qui te tirais les oreilles », affirme un autre; « c'est moi qui t'apportais des gâteaux », corrige une troisième. Et les vieilles dames de reprendre en chœur : « comme elles s'en vont, nos années! »
Il y a plus de charme encore dans l'évocation d'un autre monde, pour lequel les mots « bon vieux temps » ne seraient pas de mise. C'est celui des paysans. Pouchkine le connaissait surtout à travers Arina Rodionovna, et c'est elle que nous retrouvons dans la vieille nourrice qu'interroge Tania, quand elle aime Oniéguine.
M Raconte-moi, nourrice, — comment on vivuit autrefois ;
— dis-moi si jamais tu aimas ? » — « Seigneur Dieu, Tania ? En ce temps — qui donc aurait parlé d'amour? — Bien sûr, ma défunte mnrAtre — m'aurait fait sortir do ce innndr! » — « Comment donc
t'a-l-on mariée ? — « Gomme Dieu l'a voulu ! Mon Jean — était plus jeune que moi, ma mie, — et quant à moi, j'avais treize ans. — Pendant quinze jours, la marieuse — s'en vint chez nous; puis un matin — mon père vint et me bénit. — Moi, je pleurais, tant j'avais peur! — On dénoua ma longue tresse, — on me conduisit à l'église ; — puis, dans la famille étrangère... — Mais, Tania, tu n'écoutes pas! »
Les tableaux de vie mènent aux descriptions de lieux, de tous ceux qu'a pu connaître Pouchkine. Si jamais il avait pu sortir de Russie, nous aurions sans doute, dans le Voyage d'Oniéguine, une indulgente et spirituelle description de Paris ; la sollicitude du gouvernement russe nous en a privés, mais nous vaut par contre de vives esquisses des Russies lointaines. Voici le Caucase, Odessa la poudreuse, la côte de Crimée; puis, à propos de la vie mondaine d'Oniéguine, Pétersbourg, son fleuve enfermé dans le granit, ses avenues, l'Opéra où triomphent les petits pieds de la danseuse Istomina. Plus tard, avec Tania, nous voyons Moscou, mais, ce qui revient le plus souvent, ce sont les descriptions de la campagne, aux saisons que Pouchkine aimait, l'automne ou Ihiver.
Dans un brouillard glacé, l'aurore
Se lève sur les champs déserts.
Le loup rôde sur la grand route,
.Vvec sa louve hurlant la faim :
Le cavalier s'arrête, écoute.
Et puis s'enfuit à fond de train.
On n'entend plus, dans le village, ,
La corne du pâtre appeler
Les lents troupeaux au pâturage,
Puis, à midi, les rassembler.
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DuDS les isbas, les jeunes filles Chantent en choeur, filant le lin, Sous la lumière qui vacille De la loutchinka de sapin.
Combien plus joyeux est le « petit père Hiver wavec son cortège de divertissements !
Plus brillant qu'un parquet verni.
Le ruisseau coule sous la glace Dont les gamins, le nez rougi.
Rayent en tout sens la surface Du fer aigu de leurs patins.
Mais voici que, très grave, une oie.
Sur SCS j)attcs rouges, soudain.
Vers le blanc miroir qui chatoie, Croyant trouver l'eau comme avant, S'avance et titube et culbute, Tandis qu'infatigablement La neige, en joyeuses volutes, Couvre la plaine de diamants.
Ces jolis passages se sentent du goût d'un temps qui n'aimait pas la nature toute seule, et Pouchkine s'y rappelle encore les « pinceaux de l'Albane ». Pourtant, peu à peu, le détail moins gracieux prend pour lui un attrait qui l'étonné. Il nous parle des spectacles auxquels il s'est plu jadis, du (Caucase, de la mer. « Mais ce n'est plus mon genre, continuc-t-il.
C'est d'autres tableaux qu'il me faut. — J'aime la bulle sablonneuse, — deux érables près d'une isba — une porte, un mur décrépit; — sur leciel, des nuages gris: — la paille en tas devant la grange, — l'élang sous l'ombre des lilleuls — et les exploits des canetons. — J'aime les balalaïkas — et les danses échevelées — devant le seuil d'un cabaret.
Ce glissement vers « le fumier de l'école flamande » qui lui semblait annoncer l'épuisement prochain de sa muse, produisit le même effet sur le public. Au début, Oniéguine avait été bien accueilli ; on ne s'abordait plus, raconte la Gazette de Moscou de 1826, qu'en se demandant : « Comment trouvez-vous Tatiana, Olga, Lenski ?» ; dans les salons, on avait vu paraître et se multiplier « par douzaines », des Oniéguine et des Tania. Mais le refroidissement vint assez vite. D'abord, la critique reprocha au poète d'avoir déshonoré sa muse, une muse étant faite, à son avis, pour errer sur les monts ou les mers, et non sur la Perspective Nevski, dans les restaurants à la mode, ou par les campagnes, dans les cabarets où l'on danse le trépak. Quelle vulgarité dans ces tableaux, ces détails ! Comment supporter cette cruche à bière ? Et, d'autre part, que de pâleur dans ces héros ! Quelle petitesse dans ce que le poète laisse entrevoir de lui-même ! « Il nous parle de ses ennuis, de ses fatigues, mais le grand Byron nous a accoutumés à cette musique, et ses ennuis nous ennuient ». Bref, le poète se trouve pris entre les classiques et les romantiques ; son œuvre était trop unie, trop simple pour le goût des uns comme pour celui des autres.
Il allégua, pour sa défense, qu'il s'était laissé emporter au flot de ses souvenirs et de ses regrets : « J'ai travaillé pour mon plaisir, écrivait-il à Viazemski, et non pour les critiques». Cet argumentne les satisfaisantpoint, il revendiqua le droit des gens du monde à figurer, eux aussi, dans la poésie : « Si vous en excluez ce qui est
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mondain et léger, il vous faudra brûler des chefs-d'œuvre, tels que Vert-Vert et la Pucelle ». Mais, si conforme qu'il fût aux traditions d'un temps où l'exemple de l'Europe était toujours la raison la meilleure, cet appel à notre petit XVIII® siècle était vraiment piteux dans la bouche d'un coryphée du romantisme. Il eût été plus fier de proclamer que l'art ennoblit ce qu'il touche et qu'il n'y a pas de sujet vulgaire. Mais ces fières déclarations n'étaient pas encore à la mode en Russie, et Pouchkine n'eût osé ni dire, ni peut-être penser qu'on le critiquait parce qu'il avait devancé son temps.
Quelques lecteurs le pensaient pour lui : « On cherche dans ton œuvre, lui écrivait le poète Baratynski, la nourriture accoutumée, et naturellement on ne l'y trouve pas. . . La haute simplicité de tes vers semble aux sots pauvreté d'invention ; il ne voient pas que tu fais passer sous leurs yeux l'ancienne et la nouvelle Russie... » Oniéguine est, en effet, le tableau des civilisations qui se partagent la Russie, des salons de Pétersbourg au « sombre royaume des serfs » ; l'histoire de la culture y fait son entrée dans la littérature dont elle va rester, longtemps, le sujet favori. Quant à la « haute simplicité des vers », qu'est-ce. sinon l'abandon du pathos auquel les classiques avaient habitué la Russie et dont les romantiques ne la deshabituaient pas, et l'annonce de l'école nouvelle qui allait, avec et après Gogol, retourner le fumier plus que ne l'avait jamais fait aucune école flamande ?
Il s'en faut, d'ailleurs, que ce commencement de quelque chose d'autre- soit, comme Pouchkine le craignait,
la fin de sa poésie. Elle est, dans Oniéguine, aussi gracieuse et spirituelle que par le passé ; elle est plus sincère, peut-être, en ce qu'elle sort d'éléments plus réels. Les adieux du poète à sa muse ont à peu près la même signification que ses adieux, si fréquents, à sa jeunesse ; ils indiquent simplement de nouvelles préoccupations. Les babioles d'autrefois ont perdu leur saveur pour lui ; ses épreuves personnelles et celles de sa génération lui ont fait entrevoir une tâche à laquelle il n'a pas le droit de se dérober; c'est l'étude delà Russie, si malheureuse et si énigmatique. Dans Boris Godounof, il avait interrogé son passé ; Oniéguine est la première esquisse d'une enquête sur son présent.