TROISIEME PARTIE
Le Mariage de Pouchkine
Sa vie après sa libération : la surveillance de Benkendorf . Les chagrins ; la baisse de la popularité, les souvenirs, les remords. L'idée de la mort prochaine. — L'effort pour réagir ; les voyages. L'idée du bonheur « par les voies communes ». Son mariage avec Nathalie Gontcharova et ses suites.
Nous avons laissé Pouchkine à son retour d'exil. Pendant quelques semaines, il put se croire heureux; il était libre, tous les regards le suivaient; les jeunes filles se disputaient ses autographes; les salons, l'honneur de l'entendre lire Boris Godounof, et les éditeurs, celui de l'imprimer. Pourtant, dès novembre, à Pétersbourg, ses amis remarquèrent sa tristesse. « L'insipidité et la stupidité de nos deux capitales sont les mêmes, quoique diverses, écrivait-il à M™* Ossipova; si j'avais le choix entre elles, je prendrais Trigorskoïé ». Il regrettait sa vieille amie, les serfs dont laccueil lui chatouillait le cœur, disait-il, plus que les triomphes de la ville ; sa nourrice enfin :
« Compugne des jours de tristesse, — -ma vieille colombe, Arina, seule au fonds des forêts épaisses, — tu attends toujours ton Sacha. — A la fenêtre de ta chambre, — tu commences à tricoter, — mais de tes mains parcheminées, — l'aiguille tombe à chaque instant, — et tu regardes, silencieuse, — la route qui se perd au loin ».
Cette « misanthropie élégiaque » ii est pas nouvelle en lui, mais elle est accrue par des chagrins que le inonde ne soupçonne guère. Il paraît libre, et son travail aussi, puisque l'Empereur s'en est déclaré le seul censeur; mais, en fait, ce censeur, c'est le « chef des gendarmes », Benkendorf, et celui-ci ne voit en Pouchkine qu'un « mal blanchi », échappé par hasard au châtiment des décembristes, et qu'il faut tenir dans des « mouffles de porcépic ». Ce sont donc des chicanes continuelles : tantôt Pouchkine n'a pas répondu assez vite à une observation de son surveillant; tantôt il a ludesvers,en société, sans permission préalable, ou bien il s'est plaint d'un contrefacteur allemand que Son Excellence daigne protéger. Pis encore ! la police a saisi des vers séditieux, qui datent de longtemps, mais continuent à circuler. « Vous récompensez mal l'Empereur de ses bontés, lui écrit alors Benkendorf ; vous manquez à votre parole de gentilhomme russe ». On perlustre donc sa correspondance; on le file; on restreint ses déplacements. Aller à Paris, son rêve! il ne faut pas qu'il y songe ; un voyage à Moscou crée des difficultés ; il n'obtient pas la permission de suivre l'armée du Caucase. Bref, si sa cage est un peu plus large, il n'a plus la demi-sécurité que lui donnait jadis son éloignement ; la menace de nouvelles rigueurs pèse constam-
POUCHKINE à trente ans
LE MAKIACE DE POICHKIXE 153
ment sur sa tète. Et cependant, dans les salons, on trouve -uspecte la faveur dont il jouit : «La société commence à accuser de courtisanerie, de faux rapports, d'espionnage ».
Cette société n'est d'ailleurs plus celle qu'il a connue jadis. « Le niveau moral y était tombé très bas, dit Herzen ; tout développement était arrêté ; tout ce qui était ami du progrès était poursuivi sanspitié; les survivants étaient faibles, ahuris, épouvantés. » Au milieu d'eux, Pouchkine était l'Arion sauvé par miracle.
Nous étions nombreux dans la barque : — tandis que l'un tendait la voile, — d'autres, en cadence, enfonçaient — leurs fortes rames dans les flots; — calme, le pilote, à la barre, — en silence guidait l'esquif, — et moi, confiant et joyeux. — je chantais pour eux tous. Soudain, — un tourbillon souleva l'onde. — Pilote et marins, tout périt ; — seul, poète mystérieux, — jeté par les flots sur la rive, — je chante encor l'air de jadis, — et mon vêtement trempé d'eau, — sèche au soleil sur les rochers.
A vrai dire, cet air de jadis, il ne le chante qu'en sourdine. II ne soumetpasau public et encore moins a Benkendorf, ses vers à d'autres survivants du naufrage commun.
Dans les mines de Sibérie, Soyez, amis, forts et patients ; Durs labeurs, nobles rêveries, Rien ne se perdra, croyez-m'en.
Dans vos souterrains, l'espérance Ramènera force et gaité :
.Vprès les longs jours de souffrance, Il luira, le jour souhaité.
La libre voix de mes poèmes A déjà su vous arriver ' :
L'amour et l'amitié, de même, Jusqu'à vous sauront pénétrer.
Et la liberté, d'un coup d'aile, Fera tomber vos fers enfin :
Vos frères, réveillés par elle, Vous remettront l'épée en main.
Cotte espérance, qu'il voulait leur donner, il ne l'éprouvait guère pour son propre compte. Tout lui parlait de l'indifférence croissante du public à l'égard de ses amis, de leur idéal, de ses vers. Sa popularité baissait. « Tel qui jadis relevait jusqu'au ciel, écrit Sniéguiref en 1828, l'abaisse maintenant jusqu'aux enfers. » « On lui reprend maintenant, dit un autre contemporain, ce que jadis on lui avait donné de trop ». Que faire, sinon se résigner ou en avoir l'air? « Je me retire volontairement du nombre des favoris de la mode, écrit-il en 1828, en lui faisant mes humbles remerciements de la faveur avec laquelle, pendant dix ans, elle a accueilli mes faibles essais. » Fortbien, mais au moins voudrait-on savoir qui a changé. Est-ce le public? De nouveaux goûts, plus pratiques, plus utilitaires, l'ont-ils dégoûté des vers?
Où nous conduit-il, ce poète.' Pourquoi ses chants harmonieux ?
Pourquoi, mage capricieux, Se plalt-il à tourner les têtes .'
• Allusions aux ver» à Pouchtchine que nous avons cités plus haut.
LE MAniA(;E DE POUCHKINE 155
Pourquoi ses pleurs, pourquoi, ses cris? Comme la brise vagabonde, • Son chant vole à travers le monde ;
Comme elle, il se perd sans profit..!
Ou bien — supposition plus pénible encore — est-ce le poète lui-même qui a changé ? Pouchkine ne se fait pas la réflexion de Sainte-Beuve à propos d'une crise semblable dans la vie de Chateaubriand : il ne se dit pas que « quand un écrivain a paru extraordinaire à ses débuts, quand chaque œuvre de lui a suscité de violents orages, s'il arrive qu'il publie un livre où il se rabatte un peu.., on se met à croire qu'il a changé, et non pas qu'on s'est habitué soi-même ». Il se figure donc qu'il a baissé, que ses accents ne sont plus assez forts pour cette foule indifférente qui regarde le poète « comme un bateleur qui passe »; qu'il faudrait, pour réveiller son attention, quelque malheur inattendu. Tant mieux ! se dirait alors le lecteur: « il va renouveler sentiments et pensées — et nous les livrera ». Contre ce dilettantisme féroce, il se révolte, comme chez nous Leconte de Lisle en des vers fameux.
Tel qu'un morne animal, meurtri, plein de poussière, La chaîne au cou, hurlant au chaud soleil d'été, Promène qui voudra son cœur ensanglanté Sur ton pavé cynique. 6 plèbe carnassière !
Il garde donc pour lui les mémoires de son cœur, les vers qui démontreraient que, loin de faiblir, sa muse a des accents plus forts, plus pénétrants. Pour la plupart.
ce n'est qu'après sa mort qu'on les a connus, ceux qui regrettent cette jeunesse folle où, perdu de dettes, il était plus heureux que maintenant à pourchasser ses débiteurs; ceux aussi où il se plaint de l'image obsédante de sa mort prochaine, et qui finissent d'ailleurs, comme la Tristesse d' Olympia, par celle de la renaissance uniververselle. Non, ce n'est pas la mort qui est terrible, mais le souvenir de certaines fautes.
Lorsque, pour le mortel, le jour bruyant se tait ;
Que, sur la ville silencieuse, La nuit étend son ombre à demi-transparente ;
Que tout repose et tout s'endort; Alors viennent pour moi, dans ce calme profond,
Les Jieures d'angoisse mortelle :
Alors je sens au coeur, plus douloureusement,
Les crochets aigus des serpents.
Dans ma t<>te enfiévrée, en foule, discordants,
Les rêves se heurtent aux rêves ; Des fantômes muets surgissent devant moi
Et défilent en long cortège.
Avec dégoïkt, je vois le tableau de ma vie ;
Je tremble alors et je maudis.
Et je gémis, et je verse des pleurs amers.
Mais rien n'elîace le passé...
Quels sont les fantômes qui le poursuivent ? C'est à peine si leur voile les laisse quelquefois deviner.
... doucement, devant moi, — deux jeunes ombres apparaissent ; — deux ombres chères à mon coeur, — deux anges dont lu destinée à la mienne a été liée ; — toutes deux, le glaive à la main, — me j)rolègent, mais me chAtient ; — toutes doux me parlent tout bas — des secrets de l'éternité.
S'agit-il de Mme Riznitch ? et quelle est alors l'autre ombre qui l'accompagne ? quelles sont les fautes qui peuvent faire redouter à l'amant de jadis « les secrets de léternité »? Ce qui est certain, c'est qu'il ne peut comprendre qu'il leur survive; que son cœur et son esprit lui paraissent également vides ; qu'il s'épouvante « au pas monotone des jours », et qu'il n'a plus qu'un espoir, l'oubli.
Dans la steppe sans voix, sans limite et sans vie,
Trois sources ont jailli mystérieusement.
L'une court à grand bruit ; c'est la source bénit
De la jeunesse, aux flots pressés et turbulents.
L'autre, plus pure, est la source de poésie ;
Le poète en ses eaux boit l'inspiration.
Enfin, dans la troisième, en buvant, on oublie :
De tous les maux elle est la consolation.
Cet oubli, les voyages le donneront peut-être. Nous voyons donc Pouchkine errer de ville en ville, de campagne en campagne, au milieu de rustres qui viennent le voir « comme le chien Munito », et de jeunes filles auxquelles il fait la cour — « platoniquement, écrit-il ; donc j'engraisse ». — Entre temps, il perd aux cartes le prix d'un Chant d' Oniéguine . Puis remis à flot, il rêve d'un nouveau départ, écrit à Benkendorf et en reçoit, par retour du courrier, un refus accompagné de remarques sur son mauvais esprit. Une fois, ce refus tardant, il feint de croire à un oui, part pour le Caucase, y revoit les lieux vus jadis avec les Raievski, traverse la chaîne, rejoint l'armée et prend part aux
opérations contre les Turcs; à l'avant-gai'de, le> Cosaques qui le voient charger avec la lance d'un de leurs camarades tués, se demandent qui est ce guerrier en chapeau rond. Mais Benkendorf l'a retrouvé et le rappelle; il revient donc, en écrivant ce Voyage à Erzerouni, dont la brièveté fait dire aux journalistes qu'il n'a plus ni verve ni poésie : pourtant nul récit ne pourrait être plus émouvant que celui de sa rencontre avec le cortège qui rapporte de Téhéran le corps mutilé do l'émule dont il avait tant admiré, à Mikhaïlovskoïé, le Malheur d'avoir de l'esprit.
Les voyages interdits, il lui faut bien vivre à la ville, avec la certitude d'y retomber dans les fautes d'autrefois; on peut perdre la gaîté des jeunes années en en conservant les faiblesses.
Tel j'étais autrefois et tel je suis encore, Amoureux et léger. Mes ainis, qui l'ignore ? Puis-je voir la beauté d'un œil trancjuille et froid, Sans tendresse timide et sans secret émoi ? Hélas ! comme l'amour s'est joué de ma vie ! Que de fois — tel un aigle à l'aile endolorie — Je me suis débattu dans les rets de Vénus ! Inutile leçon! Mes liens sont-ils rompus. Que, tout dolent encor, je cherche un autre piège.
A ces entraînements quel remède, sinon le mariage ? Dès Kichincf, nous l'avons vu penser à la paix de l'amour durable ; il y pense de plus en plus maintenant, tout en raillant, à l'occasion, ce dénouement bourgeois. « Une femme légitime, écrit-il à propos du mariage du poète Baratinski, c'est un bonnet ouaté, avec des orcillères ;
toute la tète y passe. Le mariage glace l'âme... » Peulôtre, mais que gagne-t-elle à la société d'hommes « qui se croient, au bal, le droit de frapper sur l'épaule du poète et de l'engager à finir la nuit dans un mauvais lieu » ? En définitive, suivant un mot que Pouchkine citera souvent, « il n'y a de bonheur que dans les voies communes », dans celles qui permettent, au moins, la dignité de la vie.
En 1829, à Moscou, dans un bal, il vit Nathalie Gontcharova, qui avait alors quinze ans. « Elle me tourna la tête, et je demandai aussitôt sa main ». C'était un pas bien risqué : Nathalie était fort belle ; ses yeux bruns, son teint, son ovale la faisaient ressembler aux madones classiques, mais elle n'avait ni la culture ni le caractère qui semblaient nécessaires pour fixer Pouchkine. D'autre part, elle appartenait à une famille aux trois quarts ruinée,— ce qui n'était rien — mais aussi d'esprit fort étroit. La démarche de Pouchkine fut mal accueillie, et, dans son dépit, il songea à de nouveaux voyages :
Allons ! je sais tout prêt ! N'importe où, mes amis ! Qael que soit votre but, je suis prêt à vous suivre Pourvu que seulement j'évite l'orgueilleuse. Faut-il aller jusqu'à la muraille de Chine .'
Benkendorf mit bon ordre à ces velléités et, l'année suivante, Pouchkine reparut à Moscou. Cette fois, les Gontcharof agréèrent sa demande, mais sans qu'il en ressentît la joie qu'il espérait : dans les lettres où il l'annonce à ses amis, ce mariage d'amour tourne en mariage de
IGO LA MATURITÉ
raison . « J'ai pesé froideraeut les avantages et les inconvénients de l'état que je choisis. Ma jeunesse a été hruyante et stérile. Jusqu'à présent j'ai vécu en dehors des voies ordinaires; je n'ai pas été heureux. // n'est de bonheur que dans les i-oies communes. J'ai plus de trente ans; or, à trente ans, habituellement, oftse marie». Mais il se rappelle en même temps qne, s'il a trente ans, sa fiancée n'en a que seize; qu'elle ne peut ni l'aimer passionnément, ni l'assurer de l'avenir :
« Sa tranquille indifférence durera-t-elle au milieu des flatteries, des hommages, des tentations ? On lui dira que c'est son malheur de n'avoir pas fuit un mariage plus brillant et plus digne d'elle : des insinuations de ce genre lui paraîtront toujours sincères. Ne me regardera-t-elle pas comme un trompeur et un gêneur ? N'aurat-elle pas de la répulsion pour moi ? Dieu m'est témoin que je donnerais ma vie pour elle, mais mourir pour la laisser veuve, dans l'éclat de sa beauté et libre de se choisir un autre époux... cette pensée est pour moi l'enfer !... »
Puis la lenteur des formalités l'exaspère : « Baratin.ski dit qu'il n'y a que les imbéciles pour être heureux pendant leurs fiançailles; un homme intelligent ne cesse pas de s'agiter et de craindre l'avenir ». Et en effet, ce sont constamment des malentendus, des cancans, des questions d'argent, — la famille Gontcharof n'est pas scrupuleuse, — des menaces de rupture. « La vie d'un fiancé de trente ans est pire que trente ans de la vie d'un joutMir ! Je me refroidis, je pense aux ennuis du ménage... .1. m suis pas heureux ». Et la mort, à ce moment, de son plus cher ami d'i-nfanco, Dolvig, vient encoro n-'sombrir son humeur.
Marié enfin, il lui sembla, les premiers jours, qu'il vivait d'une vie nouvelle. Mais la prose ne tarda pas à en chasser la poésie. Il lui fallut s'installer à Pétersbourg etsolliciter — en plus de l'emploi d'historiographe obtenu depuis peu — un poste qui ouvrît à sa femme l'accès de la Cour ; il fut nommé Kammer-Iounker , sous-chambellan, et les fonctions et le costume également ridicules attachés à ce titre firent son désespoir, et d'autant plus qu'il en résultait des dépenses excessives. « En me mariant, je comptais dépenser trois fois plus que par le passé ; il se trouve que c'est dix fois plus ». Au bout de six mois, il dut engager les diamants qu'il avait donnés à sa femme. Puis vint la ruine de ses parents, qui avaient mangé leur fonds avec leur revenu, et enfin des naissances d'enfants. Il lui fallait subvenir au présent, songer à l'avenir : « Si je meurs avant dix ans, que deviendront Sachka, Machka, Grichka ? » Dans toutes ses lettres à sa femme, ce sont les mêmes préoccupations. Qu'attendre de tel éditeur ? Comment prolonger telle hypothèque ? Telle nourrice conviendra-t-elle ? J'ai mis la cuisinière à la porte. Les dents de Sacha me préoccupent. Le grand'père Gontcharof vient encore de doter une de ses maîtresses, lui qui n'a rien su donner à sa petitefille, etc.
Mais de tous ses soucis le principal, c'est encore Nathalie elle-même. Cultiver son esprit, il y a renoncé ; en fait de muse, elle ne veut connaître, dit-on, que Terpsichore. Il se borne donc à lui faire lire Walter Scott, de préférence à ses œuvres et à celles qu'elle pourrait dé-
couvrir, pendant les vacances, dans la bibliothèque de son grand-père. Mais il se préoccupe beaucoup de sa santé. «J'ai peur de tes promenades à cheval. Tu es hardie, je le sais, mais es-tu solide ? » et encore plus de ses relations. Quand il doit quitter Pétersbourg, même pour peu de temps, il est transi d'inquiétude; « s'éloigner de toi, cest aussi bête que pénible». Il lui écrit donc presque chaque jour, bien qu'exaspéré à la pensée que des policiers liront «es lettres avant elle, et riront de ses inquiétudes. Gomment, pourtant, ne pas les exprimer ? « Je suis soupçonneux, comme mon père... Tu ne peux te figurer combien l'imagination travaille facilement quand on est assis entre quatre murs. » Si du moins les lettres de Nathalie étaient rassurantes, mais non! Sous prétexte que la jalousie entretient l'amour, elle ne parle à son mari que de - - -m- <.'ès mondains. Il en souffre, mais fait bonne mine à mauvais jeu. « Sois jeune, pendant que tu l'es, et règne, puisque tu es belle ! » tout en l'avertissant, d'ailleurs, du
sens de certains empressements, « La p dont tu as pris
la coiffure, cette Ninon, disait : « Il est écrit dans le cœur de chaque homme : A la plus facile ! Vante-toi de tes succès après cela! ». Puis, à tout hasard, il lui donne d'insidieux conseils sur la façon d'être coquette. « Je t'y demande de la froideur, de la gravité; je ne parle pas de la conduite irréprochable qui n'est pas affaire de ton. «Mais ces efforts pour lui inculquer « le suprême bon ton » n'aboutissent à rien : elle est et reste un enfant. « Je te tire donc tendrement l'oreille et t'embrasse comme si de rien ft'était ».
En somme, il n'a pas de raisons pour conclure autrement. Il l'a épousée pour sa beauté; or, elle embellit toujours ; elle est « blanche comme un cygne » et n'est plus « une allumette ». Elle est sotte, mais il s'en était toujours un peu douté. Elle est coquette, mais honnête et, sans le comprendre, elle aime son mari. L'aime-t-il, lui? Oui sans doute, ne fût-ce que par reconnaissance : « sans toi, toute ma vie aurait été malheureuse ». Grâce à elle, en effet, il a des devoirs qui lui valent des compensations. «Ma famille s'accroît, grandit, fait du tapage autour de moi... Maintenant, semble-t-il, je n'ai plus à murmurer contre la destinée et plus à craindre la vieillesse... Un vieux célibataire n'aime pas à voir la jeune génération ; seul, un père de famille peut la regarder sans envie ». Il a des ennuis, assurément, et si graves que parfois, retombant dans les jours amers d'avant le mariage, il va jusqu'à craindre de devenir fou : mais il a le ferme espoir que tous ces ennuis s'évanouiront le jour oîi Nathalie consentira à moins aimer Pétersbourg. « Sobolevski a sa spéculation, lui écrit-il de Mikhaïlovskoïé, en 1834... J'aiaussi la mienne, qui est de t'entraîner au village ».
Les Poésies des dernières années
La difficulté de les classer. — Les traductions et les adaptations de sujets européens; Angelo, l'Invité de pierre, la Roussalka. — Les sujets russes. Les poésies politiques : les polémiques. — L'histoire; les fragments d'une Pétréide. La poésie populaire, les contes.
Nous avons ditqu'après son retour d'exil, Pouchkine a vu sa popularité décroître, qu'il en a souffert et juré, en prose et en vers, de ne plus s'exposer aux jugements capricieux du public : « quel plaisir y a-t-il à s'exhiberpour que des imbéciles vous invectivent ? » Pourtant, malgré ces imbéciles, malgré la vie mondaine à laquelle il est contraint, il écrit plus que jamais: non pas, dit-il, qu'il veuille reconquérir la vogue d'autrefois, mais pour son plaisir et aussi parce que sa plume lui est le gagne-pain plus que jamais nécessaire. « J'écris pour moi, j'imprime pour de l'argent ».
Cesœuvresdesesdernières années, on pourrait essayer de les classer d'après leur tendance ; mettre d'un côté celles qui procèdentde préoccupations purement littéraires, cos-
inopoliles, de l'aulro celles qui manifestent son souci de plus en plus vif des choses russes. Le plus simple semble pourtant de tenir compte, d'abord, de la différencede forme qui en implique tant d'autres. Et puis, en suivant cet ordre, nous saurons s'il est vraiment, en ce temps, un poète qui finit, un prosateur qui commence.
Nous avons déjà cité beaucoup des vers quitouchentà sa vie personnelle ; ils jie peuventpas se séparer de sa biographie. Parmi les autres, il faut mentionner d'abord ceux qui continuent ses excursions de jadis dans les littératures étrangères. La principale différence avec le passé est que maintenant il ne s'égare plus guère chez les Français ; ses favoris, ce sont les romantiqin-. ikui pi- 1.^ nôtres, qu'il ignore ou dédaigne, mais liyron pacloi;.. Mickiéwicz souvent; ses traductions du Voiéi'ode c\ de Bondrys ctscs fils sont les meilleures qu'on en aitjamai> failr- Xoiis CM dirions autant de celles des Cfianfs desS/nvcs du Sf/il, si Pouchkine n'y avait été victime d'une cruelle mystification. Ces chants monténégrins, serbes, croates, sont en réalité l'œuvre de Mérimée, inspiré lui-même par Nodier qui, jadis fonctionnaire dans les Provinces Illyriennes, avait connu quelques bribes de leur poésie populaire. Et c'est ainsi que, chasses d un côté, les Français rentrent de l'autre dans l'œuvre de Pouchkine.
A])rès les traductions, les adaptationsquiontplusd'ini- |K»ii;iii( r, et parce qu'elles sont plus étendues, et parce que, souvent, elle- ii( -oiit que des simulacres d'adaptations. Voici r.'ltv//7— (livcnu plus tard le Chci'alier avnrc
— que Pouchkine a prétendu tirer d'une comédie de l'anglais Ghenstone. Or, personne n'ayant jamais connu cet Anglais, le Chevalier avare est à la fois une œuvre originale et la conclusion, en vers, dune étude sur les types d'avares dans les littératures européennes. Il en est à pea près de même de l'Angelo qui nous rend Measiire for measure de Shakespeare, mais combien transformé ! La comédie est devenue un poème où quelques vers seulement rappellent la forme primitive ; le détail trivial oi^ comique a disparu ; il ne reste que l'intrigue et des traits de caractère. Le duc d'une ville italienne, s'estimant trop doux pour ses sujets, a confié le pouvoir à son lieutenant Angelo, qui gouverne avec une baguette de fer, aussi dur pour les autres que pour lui-même. Mais voici qu'une suppliante jeune et belle se jette à ses pieds. Il oublie ses années de vertu ou de prudence : le frère de Laura sera sauvé, si elle met à sa grâce le prix qui convient, et déjà le condamné se demande si, tout compte fait, il ne vaudrait pas mieux l'y mettre! Heureusement, le duc reparaît; l'innocence est sauve et le crime puni. Gest fort bien, mais, comme Pouchkine ne travaillait pas expressément pour la morale en action, on comprend l'hésitation du public devant cette habile refonte d'une pièce médiocre. Malgré la beauté des vers, qu'ajoute-telle à la gloire de Pouchkine, à la richesse de la littérature russe ? Angelo est le divertissement d'un lettré qui se trouve être meilleur écrivain que l'auteur qu'il commente et recommence.
Dans Vinvité de pierre, Pouchkine s'est rappelé et le
Don Juan de Molière, et celui de son rival, Villiers, et pent-être ceux des Puppenspiele allemands, mais en les modifiant par des traits à lui. Son Don Juan n'a pas cette cruauté qui est si visible dans la légende espagnole et transparaît encore dans le drame de Molière; il n'est plus qu'un Français étourdi et galant qui voit ses rivaux se jeter, d'eux-mêmes, sur sa redoutable épée. Il estprèt à les plaindre, comme il plaint telles des femmes qui sont devenues ses victimes.
« Inès, je m'en souviens, tu ne trouvais pas — qu'elle fût belle, et c'est vrai : elle avait peu — de beauté vraie. Mais ses yeux, ses yeux seuls, — son regard... je ne l'ai vu qu'à elle! Et sa voix — était faible et douce, comme celle d'un malade. — Son mari était une méchante brute. — Je ne l'ai su qu'après... Pauvre Inès !... »
Sa passion aussi est sincère ; du moins trouve-t-il, pour l'exprimer, d'autres accents que ses prédécesseurs. Déguisé en moine, il aborde Doua Anna, la veuve du Commandeur, près du mausolée de son époux ; il l'y suit, et là, devant la statue de sa victime, il déclare sa flamme à la veuve inconsolable.
DoNA .\nna Quoi .' Que voulez-vous de moi .'
Don Jl'an
La mort.
Ah ! que je meure ici même, à Tinstant, & vos pieds ! Je voudrais qu'on enterre en ce lieu ma dépouille. Mais non pas ù cùté du mort qui vous est cher. Non pas de son c6té, mais plus loin, quelque part. Lu, près de celte porte, et juste sous le setiil, Pour que vous touchiez la dnlle qui me couvre,
LES POKSIES DKS DEItMEHES ANNEES 169
De votre pied divin, de votre vêtement, Alors que vous viendrez, en ce fier mausolée, Répandre vos cheveux sur la pierre, et pleurer...
Dona Anna, qui ne sait pas son vrai nom, consent à le recevoir chez elle. Il y profite de l'instant où il la voit prête à céder, pour parler de ses torts envers elle. Lesquels? Elle veut le savoir, insiste, le met au pied du mur.
Don Jla.\ Que ferez-vous, si vous rencontrez Don Juan .'
Dona A.nxa Oh! je lui plongerai mon poignard dans le sein!
Don Juan Dona Anna, prends donc ton poignard! Frappe-moi !
Dona Anna
Diego ! Que dites-vous .'
Don Juan
Pas Diego, mais Juan !
Dona Anna Dieu ! Non, ce n'est pas vrai ! tu mens, c'est impossible !
Don Juan Si; je suis Don Juan, et je t'aime...
d'un amour qui, naturellement, ne ressemble pas à ceux dupasse; il est pur, il est régénérateur! Sans cela. Don Juan aurait-il avoué son vrai nom? Dona Anna, trop vite convaincue, lui laisse prendre un premier baiser quand le
Commandeur frappe à la porte. Et la fin du drame est celle de Molière, mais sans aucune des réflexions de Sganarelle.
C'est encore moins une adaptation que la Roussalka. Pouchkine l'a tirée, il est vrai, d'un opéra allemand, la Donauiveibchen, mais il n'a conservé de celui-ci que la légende, commune à beaucoup de pays, de la fille séduite, abandonnée, qui se jette à l'eau, devient une ondine et se venge. Dans sa pièce, l'action se passe sur les bords du Dnieper. Au premier acte, un meunier gronde sa fille, qui pleure parce que, depuis plusieurs jours, le prince qu'elle aime ne vient plus la voir. Que n'a-t-elle été plus coquette! lui dit-il; que ne s'est-elle, au moins, fait donner une somme d'argent qui servirait aux réparations du moulin !
Sur ce, le prince paraît. Elle se jette dans ses bras, mais il reste sombre, préoccupé. Elle s'inquiète, questionne ; il lui apprend que, pour le bien de l'Etat, il est obligé de se marier; il lui apporte d'ailleurs des présents, des bijoux, de l'argent. Elle les repousse et court se jeter dans le fleuve.
Au second acte, nous sommes aux noces du prince, en plein décor russe. Voici le garçon d'honneur, le svat, la troupe des jeunes filles qui, suivant l'usage, le poursuivent de leurs quolibets. Tout à coup, du milieu de leur chœur, une voix s'élève pour rappeler la belle fille qui s'est noyée dans le Dnieper. C'est un tumulte général ; on cherche, sans la trouver, la chanteuse mal inspirée : le prince apâli... Quelques semaines plus tard. la nouvelle
princesse s'aperçoit que son époux change ; elle s'en plaint à sa nourrice :
Maintenant, chaque jour, il se réveille à l'anbe ; II ordonne aussitôt qu'on lui seUe un chcTal, Et puis, jusqu'à la nuit. Dieu sait où il s'en va. Quand il revient le soir, à peine me dit-il Un mot aimable, et c'est à peine aussi S'il daigne caresser de la main mon visage.
La -NOURRICE
Eh ! petite princesse, un homme, c'est un coq ! Cocorico ! D'un coup d'aile il est déjà loin. Mais sa femme, elle, n'est que la poule pondeuse Qui reste dans son coin pour soigner les poussins. Oh ! tant qu'il est fiancé, ses soins n'ont pas de terme. Il ne boit, ni ne mange; il t'admire sans cesse. Mais dès qu'il est marié, d'autres soucis reviennent.
Cependant que la nourrice parle si sagement, le prince erre sur les bords du fleuve ; il y retrouve, en ruines, un moulin bien connu, un vieillard devenu fou qui expie sa cupidité d'autrefois. Il lui parle, et déjà, du fond des ondes, on l'observe ; les roussalki, les ondines, écoutent leur reine faire la leçon à sa fille, la roussalotchka.
La Rolssalka Guette-le ! parle-lui sans crainte. C'est ton père.
La Roussalotchka Celai qui t'a laissée et a pris une femme .'
172 LA MATLIUTÉ
La Roussalka
Lui-même. Sois donc douce et gracieuse pour lui ;
Conte ce que tu sais de la mère et de toi,
Et s'il demande enfin si je l'ai oublié,
Dis-lui que je l'aime et l'attends. Tu m'as comprise .' »
Elle a compris, en effet ; elle remonte vers la rive, et la pièce s'arrête au moment où le prince l'aperçoit et s'écrie : « Oh ! la ravissante enfant ! »
Nous ne suivrons pas les commentateurs dans leurs conjectures sur les raisons qui ont empêché le poète d'écrire la scène iinale : peut-être a-l-il éprouvé quelque embarras à conclure sur un tableau trop cruel ou trop fade. En tout cas, ce manque de dénoûment enlève peu de mérite à la Boussalka. Le vers y est peut-être encore plus vif et plus gracieux que dans les autres drames, et nullepartonne trouve de scènes aussi touchantes que celle de l'abandon, plus gracieuses et en même temps plus effrayantes que celle du mariage.
Dans la partie spécialement russe de son œuvre poétique de ce temps, il y a trois parts ; l'une qui s'inspire de légendes populaires ; l'autre qui célèbre des événements du règne de Pierre le Grand et forme, en quelque sorte, les fragments d'une Pétrcidc ; la troisième enfin se rapporte à des fails contemporains, et cette dernière a suscité les polémiques les plus ardentes.
Le règne de Nicolas I«''a été, en effet, maniué par des luttes et des répressions sanglantes. Or, le libéralisme de sa jeunesse rattachait Pouchkine au parti des vaincus ;
la bienveillance que lui témoignait l'Empereur le rattachait aux vainqueurs. Il ne pouvait guère exprimer d'opinion sur ce qui sétait passé depuis 1825, sans s'exposer au blâme des uns ou des autres, et peut-être, par surcroît, aux rigueurs de Benkendorf.
II a fait de son mieux, sans d'ailleurs échapper aux reproches. Gracié, il devait exprimer sa reconnaissance à l'Empereur; historiographe officiel de la Russie, célébrer les succès de ses armées. II l'a donc fait, et alors on a crié à la courtisanerie. « Non. je ne suis pas un flatteur ! » répond-t-il, en 1828, aux envieux de sa faveur supposée. Et, en effet, le flatteur, c'est l'homme qui pousse l'Empereur à l'extrême sévérité, qui lui dénonce les dangers de l'instruction, des livres, de la pensée; c'est Benkendorf, si l'on veut. Pouchkine, lui, défend la cause des lumières et du progrès, directement, dans un Mémoire remis à l'Empereur ; indirectement, dans les vers où il glorifie l'œuvre éducatrice de Pierre le Grand. De plus, il est l'avocat du pardon : sa plus magnifique louange au Réformateur, c'est d'avoir su se réconcilier avec ses ennemis. Ce langage, Pouchkine le gardera jusqu'au bout : sa politique sera toujours de voir en Nicolas le fils de Pierre I*', pour l'empêcher, s'il se peut, de rester trop celui de Paul I".
On a vivement critiqué ses stances sur l'anniversaire de Borodino et son épître « Jkx calomniateurs de la Russie », écrite sous l'influence des événements de Pologne en 1831. On a rappelé, à leur sujet, ses sympathies de jadis pour les libéraux polonais, son amitié avec Mickié-
wicz qui devait lui interdire de prendre parti pour l'oppresseur de la Pologne : Mickiéwicz lui-même, en des vers célèbres, lui a reproché sa trahison. Mais Pouchkine est peut-être excusable, après tout, de s'être souvenu qu'il était Russe, et que le conflit intéressait la Russie encore plus que Nicolas I*"". Notons d'ailleurs que ses vers s'adressent beaucoup moins aux Polonais qu'aux publicistes étrangers qui soulèvent le monde à propos d'un drame qu'ils ne comprennent pas. Ce duel des deux peuples frères se poursuit depuis des siècles sans que l'Occident l'ait soupçonné ; jadis la Pologne a triomphé, maintenant lu Russie l'emporte et reprend des provinces qui sont russes par le sang, la foi, la langue. L'Europe veut-elle les lui disputer ? Soit ! Il reste de la place entre les tombes des envahisseurs de 1812 ! Et Pouchkine continue par le couplet assez banal sur l'immensité de la Russie, mais aussi par des réflexions où nous retrouvons sa générosité.
« Le lutteur tombé u'esl plus l'ennemi, — nous ne le foulons pas aux pieds ; — nous ne brûlons pas Varsovie ».
Il savait fort bien, d'ailleurs, que l'Empereur m- ^ inspirait guère de cette générosité. Mais sembler y croire et la célébrer, c'était peut-être la provoquer; et puis, plus le défi adressé à l'Europe était hautain, plus la suggestion pitoyable avait chance d'être accueillie.
A côté des pièces où Pouchkine évoque Pierre le Grand à propos d'événements contemporains, il en est d'autres
OÙ il ne pense à lui que pour lui-même, etd'abord ses deux poèmes, Poltava et le Cavalier de Bronze.
Ce cavalier de bronze, c'est la statue que Catherine a fait élever au Réformateur, à Pétersbourg, sur la Place de l'Amirauté ; elle a son rôle dans le poème, mais à vrai dire, tout l'intérêt en est dans l'introduction où nous voyons apparaître Pierre lui-même. Debout sur le bord de la Neva, devant le fleuve majestueux et désert, il songe à la forteresse qui bridera l'orgueil des Suédois, à la fenêtre qu'il faut percer sur l'Europe, au port où se presseront les vaisseaux de tous les pays. Et maintenant, voici que Pétersbourg existe :
Cent ans ont fui : la jeune ville, — miraculeux joyau du Nord, — des marais, des forêts profondes, — a surgi, fière et magnifique.
— .\ux lieux où le pêcheur finnois, — fils maltraité de la nature,
— seul habitant des rives plates, — jetait dans ces eaux mal connues, — son vieux filet ; là maintenant, — le long de quais pleins de rumeurs, — se pressent des maisons, des tours, — des palais géants; les vaisseaux — enfouie, de tous les pays, — s'approchent des débarcadères ; — la Neva se vêt de granit, — et des ponts dominent ses eaux ; — ses îles se sont recouvertes, — de la verdure des jardins, — et devant sa jeune rivale, — humble, Moscou baisse la tête, — comme, devant une tsarine, — la veuve du tsar précédent.
Puis le poète dit son amour pour Pétersbourg, la majesté de son fleuve, l'ombre transparente de ses nuits, l'ordre sévère de ses palais, ses fêtes où sur le front des troupes flottent ces vieux drapeaux percés de tant de balles, auxquels Pouchkine conserve, depuis son enfance, un culte qui a fort scandalisé des Russes qui ne sont pas.
comme lui, fils d'une époque de grands dangers et de grandes victoires.
Poltava a un tout autre caractère. La personnalité du poète y disparaît dans un récit à demi-historique, à demilégendaire ; d'un côté, le vieil hetman des Cosaques, Mazeppa, sa trahison, l'apparition de Charles XII en Oukraïne, puis celle de Pierre et sa victoire; de l'autr»-, les amours de Mazeppa avec Maria, la fille du riche (Cosaque Kotchoubey; les efîorts de celui-ci pour instruire Pierre des projets du traître, son supplice et la folie de Maria. Matière fort dramatique, et qui ne fait pas pourtant que le poème soit fort émouvant. Maria y est à peine dessinée; Mazeppa l'est de façon à rappeler le Krira- Ghéraï de la Fontaine de BaktcJii-Séraï. Est-ce nous le montrer que dire :
« Que son humeur est indomptable ; — qu'ouvertenient ou pur dessous, — il suit nuire n ses ennemis ; — que jamais, depuis su naissunce, — il n'a oublié une offense ; — qu'en son orgueil il u poussé — très loin ses criminels desseins ; — qu'il ne respecte rien de saint ; — qu'il n'aime personne, ni rien ; — qu'il verse le sang comme l'eau, — qu'il méprise lu liberté, — que son pays n'est rion pour lui. »
Ce pathos ne ressemble guère à la langue habituelle de Pouchkine, et le fait est qu'il a écrit Poltava en quinze jours, au sortir de la lecture d'un poème de Ryléief sur le même sujet. N'ayant pas eu le temps de trouver en son personnage le côté relativement sympathique dont il n'aimait pas à se passer, il nous l'a donné tel que l'avait barbouillé Hvléiff.
LES POÉSIES DES DEKXIÈRES AXXÉES 177
De même il nous montre, sur le champ de bataille, un Charles XII décalqué de celui de Voltaire; un Pierre le Grand dont les yeux étincelants répandent la terreur, une bataille enfin incolore et banale. Quelques épisodes ont plus de vie; celui du Cosaque qui porte à Pierre la dénonciation signée de Kotchoubey ; la conversation où Mazeppa confesse à son âme damnée, Orlik, qu'il a eu tort de croire à la fortune de cet aventureux Charles XII plutôt qu'à celle du géant de Moscou! Ni ces épisodes, ni la grâce du langage, ni le coloris mélancolique du récit, ne réussissent à dissiper l'impression de froideur que laisse cette œuvre hâtive.
Restent enfin les contes que Pouchkine a tirés des récits de saniania. Si russes qu'ils soient par le détail du cadre, ils ne diffèrent pas beaucoup de nos contes de fées. Tout comme les rois de Perrault, les tsars de Pouchkine sont légers, oublieux, crédules, emportés ; tel, sur le rapport d'unboïar, meta mort, sans les avoir entendus, sa femme et son fils; tel autre tue l'ami auquel il doit tout. Comme nos reines, ses tsarines et ses tsarevna sont fidèles, aimantes : elles ont, comme Cendrillon ou la Belle au bois dormant, des sœurs jalouses. Les tsarévitch sont des héros, mais que leur vaillance ne sauverait pas s'il n'y avait de bonnes fées. Guido, le fils du tsar Saltane, ne connaît pas son père qui l'a fait jeter à l'eau, dès le lendemain de sa naissance, dans un tonneau. Porté par les flots dans une île déserte, il brise sa prison, se met en chasse, — car il a grandi aussi vite qu'Hercule, — et tue un oiseau noir qui poursuivait un cygne blanc. Or, l'oi-
seau noir était un enchanteur, et le cygne une jeune princesse qui finira, naturellement, par reprendre sa première forme pour épouser Guido. Dans la Tsarevna morte, notre Blancheneige, sept bogatr/rs , chevaliers ou brigands de la forêt, protègent la princesse qu'a chassée sa marâtre et, après des aventures où le vent, le soleil et la lune ont leur rôle, la ramènent à son fiancé et à son père. Dans le Pêcheur et le petit poisson, celui-ci qui est sans doute le roi des poissons, accorde au pêcheur les demandes insensées que lui dicte sa méchante femme jusqu'au jour où elle veut le petit poisson lui-même, pour le faire frire: alors royaume, palais, boïars et boïarines, suisses et soubrettes, tout ce que le pêcheur avait reçu disparait, jusqu'à l'auge de pierre qui avait été l'objet de sa première demande.
Pourquoi Pouchkine nous a-t-il conte- tout cela ? On doit croire qu'il a été séduit, et par la naïveté secrètement ingénieuse dos détails, et par les tournures vives de la langue populaire, et aussi par la liberté que ces trames un peu lâches laissaient à sa verve. Il en a d'ailleurs usé avec réserve, et ses retouches, ou plutôt ses additions n'ont guère porté que sur les personnages qui prennent, dans son récit, plus de grâce ou d'originalité, mais sans qu'on y puisse soupçonner l'intervention d'un conteur qui n'est pas du peuple. C'est Arina qui semble parler tout le temps: le « chantre dcRouslane et de Loudtnila » ne se laisse reconnaître, derrière elle, qu'à la limpidité d'un vers toujours spirituel, bien que jamais on n'y trouve ce que nous appelons un mot d'esprit.
Pouchkine n'est donc pas un poète en décadence : son charme est toujours le même. Pourquoi dit-il alors que sa muse l'a quitté ? C'est peut-être que sa part d'invention, dans les sujets, est de plus en plus restreinte, et qu'il met de plus en plus à contribution les autres conteurs, depuis les dramaturges d'Occident jusqu'aux fileuses des izba russes. Les thèmes qu'il prend aux uns ou aux autres, il les modifie selon son goût, et celui-ci étant resté classique, il y efface sa personnalité. Et cet effacement volontaire contribue encore à lui donner la sensation qu'il ne crée rien, mais ses lecteurs ne l'ont pas' un instant.
L'œuvre en prose
Les articles : les appréciations sur des lectures françaises on rasses. — Les nouvelles semi-historiques ; l'Arabe de Pierre le Grand, la Fille du Capitaine, Doubrofski, Roslavlef,eXc. — Les scènes de vie contemporaine : V Ouragan, la Demoiselle Paysanne, le Coup de feu, etc. — L'évolution de Pouchkine.
Pouchkine n'a abordé la prose que tard ; sa première nouvelle est de 1827, les autres de 1830 et d'après. Pourtant, son œuvre en prose remplit quatre des sept volumes de l'édition d'Efrémof. L'un deux est, il est vrai, composé tout entier de lettres, la plupart écrites en français, dont il ne supposait guère qu'on les publierait après les avoir traduites. Des autres, l'un contient V Histoire de la révolte de Pougatchof ; le second, des nouvelles ; le troisième, des notes et des articles écrits par Pouchkine pour différentes revues, et particulièrement pour la sienne, le Contemporain.
Ces œuvres si variées sont d'un intérêt fort inégal. Le gros volume sur Pougatchof a existé parce que Pouclikine devait justifier son titre d'historiographe ; beaucoup de ses articles simplement parce que, pour soutenir le Contemporain, il lui fallait bien payer de sa personne. Mais on y retrouve partout les préoccupations qui l'ont mené des vers à la prose. Beaucoup des articles concernent les Européens que le hasard a fait contribuer au développement de la Russie ; d'autres essayent de marquer les étapes de ce développement. Les nouvelles nous montrent des milieux russes du xviii* et même du xix® siècle ; dans quelques-unes on voit poindre le monde des paysans. Tous ces fragments d'une enquête sur l'histoire et l'état de la civilisation russe, il faut les étudier en allant de l'Europe à la Russie, du plus cultivé au plus humble.
Le premier fragment en prose un peu important, c est une dissertation, écrite en 1822, sur le développement des lettres russes jusqu'à l'apparition des influences françaises ; sur celles-ci Pouchkine s'arrête, il esquisse l'histoire de notre littérature, se demande d'où lui est venu son éclat. Dans les fragments qui suivent, nous trouvons des préoccupations romantiques ; il y est question du nationalisme en poésie, des nouveaux coryphées de la littérature européenne, de Byron, de Walter Scott, de Shakespeare, sans que d'ailleui's les Français soient oubliés ; M"* de Staël, Ghénier, Chateaubriand sont mentionnés, commentés à diverses reprises. Puis viennent des notes sur la langue russe, ses emprunts aux autres langues, les
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différents genres littéraires, des analyses de Mémoires; de ceux, par exemple, du Français Moreau de Brazet qui a servi Pierre le Grand. Enfin de nombreux articles concernent des écrivains russes, et surtout ceux qui ont introduit en Russie les formes et les idées de l'Europe.
Le jugement de Pouchkine sur les imitations est à peu près le même que sur les modèles. Parti de l'admiration, il est passé, vers 1822, par les faciles reproches des romantiques ; lui aussi, il a invectivé nos perruques. Mais ses articles d'un âge plus mûr nous édifient sur la portée de ces invectives. Au fond, il est resté classique et veut que nous le restions. Victor Hugo l'étonné, Lamartine l'ennuie ; il ne peut comprendre qu'on l'ait comparé à Byron. Mais Musset le charme ; sa vivacité lui rappelle, en effet, les maîtres du xviii« siècle, pour lesquels il conserve une bonne part de son culte de jadis. A la vérité, il n'ose plus parler de Parny, mais il cite toujours des vers de Voltaire ; il tient, d'ailleurs, que sa prose, et en général la prose française, claire, logique et ferme, « est la langue de la raison. » Il défend donc les gallicismes qui se sont glissés en russe, et tout d'abord celui qui consiste à calquer la phrase russe sur la française. Et à mesure qu'il devient plus indulgent pour nous, il devient plus sévère pour les Anglais ; il les aime encore, mais quand il les adapte, c'est en les corrigeant d'après son goût français. Quant aux Allemands, il les ignore.
Ses articles sur des Russes se ressentent, et du manque de travaux avant lui, et du manque de liberté ; il n'était pas facile, sous Nicolas P', de parler des choses russes, et
surtout des contemporaines. Ses appréciations sur le xix" siècle sont donc brèves ; celles qui concernent des hommes ou des livres du xviii* siècle, plus étendues, témoignent mieux, et de l'étendue de ses connaissances, et de la sûreté de son jugement. Il a été le premier à rendre justice à ce Trédiakovski dont on avait tant raillé la lourde traduction de Tclémaque ; il a signalé, et le zèle pour la civilisation qu'impliquait justement ce choix de Télémaque, et le travail prodigieux qui a fait de Trédiakovski l'introducteur en Russie de tous nos genres littéraires. Il faut mentionner aussi ses articles sur le Voyage de Pétersboiirg à Moscou, de Radichtchef, la protestation la plus vive qu'ait suscitée, au xvni*= siècle, le servage des paysans. Que Pouchkine fût d'accord, au fond, avec cette protestation, nous n'en pouvons guère douter — il n'avait pas oublié ses rêves de jeunesse — mais îa louer, après 1825, eût été presque aussi imprudent que la publication, en 1792, du livre lui-même. Il condamne donc le crime de Radichtchef, sans d'ailleurs l'indiquer — le lecteur le cherchera ; il blâme ensuite son imprudence, folie d'un cœur généreux, raille les déclamations injustes auxquelles l'exemple de l'abbé Raynal l'a entraîné, et iinit en indiquant comment, pour être utile, le livre aurait dû être fait. Bref, quand on l'a lu jusqu'au bout, on est sur de la nécessité d'une réforme.
L'exemple montre avec quelles précautions Pouchkine devait parler de ce (|ui l'intéressait le plus, le i>rogrès de sa nation. On j)Ourrait tirer de ses articles, sans
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peine, un livre fort intéressant, Pouchkine juge de l'Europe ; la contre partie russe de ce livre, qui ne serait pas moins curieuse, devrait être faite moins d'analyses que d'interprétations.
Il était plus libre dans ses nouvelles, et pourtant ce n'est pas par hasard qu'elles sont d'autant plus étendues que l'époque où il les place est plus éloignée.
La première en date, c'est l'Arabe de Pierre le Grand, ou peut-être son nègre : le mot a deux sens, et Pouchkine en a profité pour créer une équivoque favorable à son héros, cet Annibal que sa famille n'avouait pas pour nègre. Quoi qu'il fût, noir ou seulement foncé, Pouchkine le montre favori du Tsar, envoyé, sur sa demande, à Paris, où il fait fureur dans les salons, puis revenu à Pétersbourg où le Tsar, émerveillé de ses perfections, veut le marier à une fille de grande famille. Le récit s'arrête là : il eût été impossible de le pousser plus loin sans se brouiller tout à fait avec l'histoire. Le fait est qu'Annibal n'a jamais eu les succès que lui prête son arrière petit-fils. On passerait pourtant sur cette pieuse idéalisation si le cadre lui-même était plus exact. Mais le Paris que nous montre Pouchkine ressemble peu à celui de la Régence, et, d'autre part, son Pétersbourg est beaucoup trop policé pour 1724. Que dire enfin de son Pierre le Grand si bonhomme ? Quelques années plus tard il avouait n'avoir pas encore bien pénétré la personnalité du réformateur; l'Arabe de Pierre le Grand en est la preuve assez évidente.
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Des temps de révolutions et de coups d'Etat qui ont suivi, Pouchkine ne s'est pas occupé, et pour cause : il saute d'un coup au règne de Catherine II pour lequel il peut s'aider, non seulement de documents d'archives, mais encore de souvenirs facilement contrôlables. 11 n'y a plus, dans la Fille du Capitaine, de tableaux fantaisistes : la vie monotone des parents de Griniof dans leur gentilhommière, l'éducation du héros par le vieux serf Savélief, d'abord, puis par le Français Beaupré ; son départ pour le service, ses mésaventures, tout cela est d'une vérité à laquelle il n'y a rien à reprendre : la vie des nobles de province n'avait pas changé entre ce temps et celui de Pouchkine. De même, il décrit la forteresse de Biélogorsk telle qu'il l'a vue; il a visité, en effet, pour préparer l'histoire do Pougatchof, tous les lieux par lesquels il fait passer Griniof à la suite du brigand. Il n'est pas moins exact dans son portrait de celui-ci et de ses lieutenants. Il n'imagine que l'intrigue — encore y reste-t il dans la note du temps — et aussi le dénouement providentiel. Son Impératrice bienveillante et sereine est quelque peu idéalisée; mais, après tout, la Catherine de l'histoire avait deux faces, et le romancier n'était pas tenu de montrer celle dont son roman n'avait que faire. Kn définitive il est bien plus vrai que ne l'a jamais été son modèle prétendu, Walter Scott. L'art de celui-ci avait été d'habiller de vieilleries des })orsonnages modernes; il n'y a, dans le récit de Pouchkine, ni fait, ni mot, ni sentiment que l'pn puisse taxer d'anachronisme.
Cette exactitude minutieuse ne imii |>;i< ;i lin )<•!•»''( du
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roman. Pouchkine y a-t-il été trop optimiste ? son désir habituel d'aimer ses personnages l'a-t-il mené trop loin ? toujours est-il qu'ils sont vivants, et que nous ne pouvons pas ne pas nous intéresser à leur vie. Voici les types négatifs, comme on dit en Russie : Beaupré, le gouverneur français, est un ivrogne, mais quels beaux cerfs-volants il taille à son élève dans ses cartes géographiques ! Le hussard Zourine joue trop bien aux cartes, mais il est fidèle et hardi compagnon ; Schwabrine est un traître, mais les dédains de Mâcha expliquent sa trahison. Pougatchof lui-même bénéficie de cette bienveillance ou de ce désir d'équité ; si ses lieutenants sont des brutes, il est, lui, un aventurier cruel parfois, mais capable aussi de générosité, tout comme le Dmitri de Boris Godounof, et rien ne prouve que ce ne soit pas là la note vraie. Quant aux personnages positifs, même les plus humbles, Pouchkine sait préparer, avec un art merveilleux, l'acte de courage, voire d'héroïsme, qui illuminera leur terne existence. Voici le capitaine Mironof, l'invalide dont on a fait le commandant de Biélogorsk : très doux, mené impérieusement par sa femme, il est un vieillard quelconque. Pourtant, quand Pougatchof le somme, devant une potence, de lui prêter serment comme au Tsar légitime, nous n'attendons de lui que sa réponse : « Toi, Tsar ! Tu es un imposteur, mon petit père, et un voleur ! »
Les nouvelles qui nous parlent d'une époque plus rapprochée n'ont pas la même importance que la Fille du Capitaine; souvent, elles ne sont pas terminées. Voici
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Doubrovski, que l'on ii a publié qu après la mort de Pouchkine : le point de départ en est un fait su ivcnu au commencement du xix* siècle, un procès pai' l<(niol. grâce à la vénalité des juges, un grand pro[)ri( l.iin' avait dépouillé de ses biens un voisin moins riche. Dans le récit de Pouchkine, ce propriétaire s'appelle Troiékourof; immensément riche, capricieux et cruel, il s'est brouillé, pour une cause futile, avec un de ses plus anciens commensaux — on n'ose dire amis ; pour le punir de ne pas demander pardon, il se fait adjuger, par un bon jugement, tout son patrimoine : sur quoi, le fils de la victime, le jeune officier Vladimir Doubrovski venge son père et lui-mênie en brûlant, dans la maison «pi'ils ont volée, les magistrats prévaricateurs. Mais ce Il est hi qu'un commencement: c'est Troiékourof qu'il faut atteindre. Avec l'apparence et les papiers d un piicriitemfrançjais, Vladimir s'introduit chez son eiim mi; il se fait aimer de sa fille Maria, mais tombe lui-niriiK unoureux d'elle. Cependant qu'il lui faitune cour respeetn' ii-i . il est reconnu, obligé de fuir, et Troiékourof se hâte de marier sa fille à un prétendant fort riche, mais vieux. Les deux é|)oux partent pour leur voyage de noces: N ladiniir. avi r les brigands dont il s'est fait lt> chef, les arièle. mais trop tard ; Maria veut rester lidèle a son époux. Il les laisse fuir, et, quelques joiii- |.hi< lird, sa bande e-l alla(|in ,■ parles I i-oiipis e| di^iiciv, ,•. I.iii-inème, il (li-|),il'iiil : I mil koiirof inoiii-i'a dan- -on lit.
I*»>in(jii(.i < n r-,|-il aillai .' Il- sont noud)i-eu\, au Xix« siècle, les tyran- lo, ui\ «iiii ont pav<' de leur vie
l'œlvke ex phose 1<Sî)
leurs iniquités ; Troiékourof n'en aurait été qu'un exemple de plus. Peut-être Pouchkine a-t-ii reculé devant la quasi-glorification du crime qui en punit un autre, commis, celui-là, avec la complicité de représentants de l'Empereur : peut-être aussi a-t-il craint qu'à les rendre plus heureux, Vladimir et Maria ne perdissent en intérêt ? Son goût et sa prudence se sont trouvés d'accord pour ne pas conclure.
Boslavlef, qui met en scène 1812, n'a pas non plus de fin. Gomme tout à l'heure Vladimir et Maria, Sénancour et Pauline y sont des personnages de Corneille. Pauline- Chimène voit Moscou s'abîmer dans les flammes qu'elle croit allumées parles Français : peut-elle leur pardonner leur barbarie ? Rodrigue-Sénancour, l'officier prisonnier des Russes, assiste à l'immense désastre de l'armée de Napoléon, au massacre de milliers de ses compatriotes ; peut-il l'oublier ? Pourtant, les voici qui s'aiment, mais leur historien n'ose les conduire jusqu'au mariage. II est trop peu romantique pour avoir les audaces du Cid.
Le PeUiani russe nous aurait montré la Russie des « années vingt » ; mais, seul, le premier chapitre en est développé, peut-être parce qu'on n'y voit pas encore le moment des troubles si difficile à décrire pour tout auteur, et particulièrement pour celui qui avait été l'ami des Décembristes. Eût-il pu y accommoder une intrigue avec son souci de plus en plus vif du réalisme, qu'il aurait été arrêté par la Censure.
Ces entraves continuelles qui lui ont fait ralentir, puis abandonner son travail, et d'autre part sa mort prématu-
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rée, nous ont privés de l'œuvre qui peut-être aurait fini sa carrière, un roman dans le genre de Guerre et Paijc, mais plus serré, moins mystique, et peut-être, en dépit de tout l'humanitarisme de Tolstoï, plus humain, plus charitable.
Les autres nouvelles de Pouchkine sont historiques en ce sens qu'il y dépeint parfois des moments vécus par la Russie tout entière; par exemple, dans l'Ouragan, la rentrée en Russie des troupes victorieuses en 1813 et en 1814. Mais leur intérêt est, avant tout, dans les aventures plus ou moins étranges qu'elles relatent, dans la vivacité du récit, dans des traits de vie réelle, parfois aussi dans des caractères qui rappellent la période byronienne du poète. Le lecteur français peut en juger, d'ailleurs, car la plupart de ces nouvelles ont été traduites en français, et quelques-unes plusieurs fois : si la Demoiselle Paysanne ou la Chronique du village de Goriokliino lui sont peu ou pas connus, le Coup de feu, l Ouragan, la Dame de Pique, les Nuits d'Egypte, etc., lui sont aussi accessibles que la Fille du Capitaine.
Leur action, presque toujours, est fort simple. Voici la Demoiselle-paysanne ; elle est une adaptatibn des Jeujj. de l'Amour et du Hasard. Deux propriétaires campagnards ont l'intention d'unir leurs familles; mais le fils de l'un, un élégant Pétersbourgeois, ne se soucie pas de la campagnarde que doit être la fille de l'autre : elle aussi, de son côté, se méfie de cet «oiseau de capitale », et pour le voir et le juger de plus près, elle imagine de changer
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de costume avec sa soubrette. La suite se devine : le prétendant récalcitrant s'éprend de cette soubrette, lui fait la cour, lui apprend à lire et même lui commence le français, qu'elle comprend avec une rapidité surprenante : que la nature russe est donc riche ! que dintelligence dans une simple fille des champs ! Voici notre Alexis prêt à sauter le pas, à épouser une serve! Il est tout de même soulagé quand sa Lise apparaît dans son vrai costume.
Dans V Ouragan aussi, toute l'intrigue roule sur une erreur de personnes, et l'héroïne enest encore «ne de ces demoiselles de campagne pour lesquelles Pouchkine — peut-être en souvenir de Trigorskoïé — avait une prédilection constante. Fille de riches propriétaires, Maria Gavrilovna aime un jeune voisin, noble comme elle, mais pauvre : cédant à ses instances, elle se laisse enlever par ses gens, conduire dans une église, la nuit, au milieu d'une épouvantable bourrasque, et marier, par le pope payé d'avance, à son amoureux. Mais non ! quand la cérémonie prend fin, que les deux époux se tournent l'un vers l'autre. Maria aperçoit une figure inconnue. Elle s'évanouit, l'intrus s'esquive; l'époux manqué, que la tempête a retardé, arrive enfin pour apprendre que tout est perdu. Désespéré, il court à l'armée et se fait tuer à Borodino. Maria, qui n'en sait rien mais se sait mariée, repousse impitoyablement tous les partis sans dire pourquoi, jusqu'au jour où revient de France, tout couvert de lauriers, un certain colonel Bourmine, qui est jeune et charmant, mais fort timide ; car, vite amoureux ^de Maria, il n'ose le lui dire. Un jour pourtant ils s'expliquent : «Je
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suis inarit: ! » dil Jîourmiue. « Moi aussi », répontl la jeune fille. « Je ne sais pas à qui !» — « Moi non plus ! » Bref, le mariage s'achève sans qu'il soit besoin d'aller chercher un nouveau pope.
D'autres nouvelles sont plus tragiques. Dans la Dame de Pique, une très vieille dame possède, dit-on, le secret que lui a révélé Cagliostro, au temps où elle était belle, de ponter à coup sûr. Le jeune officier Hermann qui, sous des dehors d'Allemand correct, cache une àme de joueur effréné, décide qu'il s'emparera du secret de la vieille. Il se fait donc aimer de sa demoiselle de compagnie, s'introduit dans sa maison, de nuit, puis dans sa chambre, et la somme, un poignard à la main, de tout lui dire : elle meurt de frayeur et Ilcrmann n'aura bientôt plus qu'à se tuer lui-même! Dans le Coup de feu, un officier, Silvio, jusqu'alors le lion du régiment, se voit éclipsé par un nouveau venu, plus riche, plus jeune, plus aimable, le comte N... il linsulte doncet le mène sur le terrain. Le comte tire le premier et manque Silvio; celui-ci va tirer, mais son adversaire mange tranquillement les cerises dont il a plein son chapeau. «Je réserve mon coup!», s'écrie Silvio furieux, a Soit! quand vous voudrez », répond l'autre. Des années se passent : Silvio, (jui s'est exercé au pistolet tous les jours, apprend que le comte vient d'épouser une jeune fille qu'il aime éperdûment ; il part aussitôt réclamer son dû. Les revoici, comme jadis, en face l'un de l'autre : Silvio seul doit tirer, mais il y répugne, dit-il; il veut que le comte se défende. Celui-ci refuse d'abord, mais la pensée de sa jeune femme l'afTolc ; il linit par s'armer et le
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sort lui donne encore le premier coup. Il tire et loge sa balle dans un portrait, derrière Silvio. Celui-ci abaisse son pistolet, quand la comtesse entre et se jette entre eux. Silvio sourit. « Je suis vengé, dit-il, puisque je t'ai fait faire une lâcheté. Adieu ». Sans viser, il envoie sa balle au même endroit du portrait, et disparaît.
Ce mystérieux Silvio est un byronien médiocrement original. Les marivaudages des autres nouvelles ne sont pas, eux non plus, d'une nouveauté surprenante. Mais il faut admirer leur vivacité; ni Mérimée, ni About, nos prosateurs les plus proches de Pouchkine, n'ont uni tant de simplicité à tant de grâce. Vieux parents, gentillàtres naïfs, jeunes filles nourries de l'œuvre de Mme Gottin, officiers braves et casseurs d'assiettes, tous sont dépeints avec un charme que nous subissons, non sans nous en méfier un peu; cette Russie d'idylle ressemble trop peu à celle du knout et du servage ! « Littérature de salon ! est-on tenté de s'écrier ; romans pour jeunes filles ! Les successeurs de Pouchkine nous ont montré de bien autres tableaux ».
Le fait est que Pouchkine, dans les siens, s'est rappelé la promesse qu'il s'était faite dans Oniéguine, à un mooù il croyait que la Muse l'abandonnait :
Un jour, en dépit d'Apollon, Je m'abaisserai, sans façon, Jusqu'à la prose dédaignée.
On m'entendra, joyeux barbon, Conter gaiment une œuvre gaie.
Je n'y peindrai pas les tourments
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De l'uiiiour, de la jaloiisii*, Mais je redirai simplonieiit Les souvenirs de nos faniilles El les mœurs du bon vieux temps.
l'our ces souvenirs, ce qui convenait, en eiïet, c'était cette grâce souriante, à peine mélancolique, qu'il avait mise déjà dans certains tableaux d'Onié<^uine, par exemple, dans celui de l'arrivée de Tania au milieu de sa famille de Moscou. Peut-être, s'il avait vécu davantage, aurait-il voulu un coloris plus foncé, et le fait est que, dès qu'il s'éloigne des récits des grands'mères, il devient plus ironique, plus sec. Dans la Chronique du Village de Goriokliino, nous entrevoyons ce monde des petits i>ropriétaires et des paysans dont sa « maudite éducation » l'avait éloigné, mais qu'il avait toujours rêvé de bien connaître. L'aurait-il dépeint, s'il n'avait disparu à trente-sept ans ? En tout cas, il a préparé d'autres à continuer la tâche ; c'est lui, ce Berquin, qui a donné à Gogol les sujets, et du Révizor, et des Ames Mortes.
La Mort
La dernière année. Georges Dantès et Nathalie Pouchkine. La provocation, le duel. Les derniers jours de Pouchkine. — L'émotion de Pétersbourg. Le g-ouvernement, les salons, le peuple. Les obsèques. — Les vers de Lermontof.
Nous avons conté la vie de Pouchkine marié, ses embarras d argent, ses difficultés avec des gens du monde ou de police, les soucis enfin que lui causait la coquetterie de sa femme, et nous en avons conclu, après lui, que le salut, c'eût été la retraite à Mikhaïlovskoïé, où il aurait retrouvé la lecture paisible, les longues promenades et la Muse *. Mais les années passaient et Nathalie ne se lassait pas d'être « la belle Madame Pouchkine » ; cependant chaque jour menaçait de finir par une catastrophe.
Certes, Pouchkine était mondain, lui aussi, mais il avait une façon dangereuse de comprendre le monde et l'aristocratie; n'étaient nobles, pour lui, que les descendants de familles historiques. Or, la Cour, « cette mare
1 Lettre à Madame Ossipova.
infecte », grouillait de parvenus, plus allemands que russes, qui devaient leur fortune à leur horreur feinte ou réelle de tout ce qui rappelait les idées de 1820 ; Pouchkine était, au milieu d'eux, comme un « brigand de la Loire » ; ses allures, ses mots, ses silences trahissaient son attachement aux amis et aux espoirs de sa jeunesse. On s'étonnait donc, derrière son dos, de la longanimité de l'Empereur ; on répétait qu'en dépit des aïeux dont il se targuait, il n'était, lui aussi, qu'un parvenu, un écrivailleur, peut-être un espion. Ces rumeurs, Pouchkine ne les méprisait pas. Il se vengeait parfois à coups d'épigrammes : toute la Russie connaissait les vers où il montrait l'héritier de l'opulent Lucullus pressé de recueillir son héritage. « Je ne ferai plus de courbette aux laquais ! Je ne volerai plus le bois de la République... » Or, ce Romain supposé, c'était le Ministre de l'Instruction publique, Ouvarof. Contre des ennemis moins « officiels », Pouchkine avait d'autres armes. « Je ne suis pas, écrivait-il en 1829, de ces jeunes gens d'à présent auxquels on crache à la figure et qui se contentent de s'essuyer avec leur mouchoir de batiste ; de crainte que, si la querelle s'ébruitait, on ne les invitât plus au palais Anitchkof ».
Or, sa femme prêtai i aux attaques. De ce qu'elle aimait qu'on lui fît la cour, on pouvait conclure qu'elle était infidèle et qu'il était, lui, puisqu'il n'en témoignait rien, un mari complaisant. De bonne heure des histoires circulèrent, mais elles ne prirent corps qu';ij)rês l'apparition de Dantès.
Ce personnage était français. Elève de Saint-Cyr en 1830, il avait refusé de servir Louis-Philippe, puis était parti pour Pétersbourg, sans doute appelé par son parent, le baron de Heeckeren, ministre des Pays-Bas. Bien accueilli parce qu'il était exilé. Français et joli garçon, il gagna la faveur de Nicolas Pf, dit-on, parla caricature du tt roi-citoyen » en poire, et fut nommé officier aux Gardes, avec une pension sur la cassette impériale . Puis Heeckeren l'adopta ; devenu le baron Dantès-Heeckeren, il fut le lion des salons. Il y rencontra Nathalie Pouchkine, et, dès le premier jour, afficha pour elle une passion compromettante, dont Pouchkine fut aussitôt avisé par de bienveillants anonymes. Il envoya ses témoins à Dantès qui leur déclara n'avoir jamais aimé Nathalie, mais sa sœur Catherine; sommé de l'épouser, ilTépousa. Or, elle n'était ni jolie, ni jeune, ni riche ; le monde crut qu'il l'avait prise pour réussir ailleurs, et Pouchkine le crut aussi; quinze jours après le mariage, il interdit sa maison à son beau-frère. Quelques semaines plus tard, il reçut un diplôme de « l'Ordre des Cocus », et certains indices lui firent supposer que les Heeckeren n'y étaient pas étrangers. Il prit sa plume et écrivit au père une lettre dont chaque ligne était un outrage. « Vous, le représentant d'une tête couronnée, vous avez été paternellement le... procureur de votre bâtard ou soi-disant tel; semblable à une obscène vieille, vous alliez guetter ma femme dans tous les coins pour lui parler de votre fils ; vous lui disiez « Rendez-moi mon fils! »... etc., etc *.
1 Cette lettre est en français. Ce n'e8t^ag-le- "'"'^ prnt^qjyniqui y est écrit.
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La réponse du fils fut un défi qui fut apporté à Pouchkine par le vicomte d'Archiac, deuxième secrétaire de l'ambassade de France. Pouchkine sortit, rencontra dans la rue son camarade du Lycée, le colonel Danzas, l'emmena aussitôt à l'ambassade de France, le présenta à d'Archiac, et les laissa sur ces mots : « Si l'affaire ne se termine pas aujourd'hui même, la première fois que je rencontrerai les Heeckeren, père ou fils, je leur cracherai à la figure. » Restés seuls, Danzas et d'Archiac fixèrent l'heure du duel, le même soir ; son endroit, derrière la forteresse ; ses conditions, au pistolet, à vingtcinq pas, qui pouvaient se réduire à quinze ; puis Danzas retourna chercher Pouchkine, dans une confiserie de la Perspective Nevski, et tous deux partirent en traîneau pour l'endroit choisi : ils y arrivèrent en même temps que «d'Archiac et Dantès. On les plaça : au signal, selon son habitude en chacun de ses duels, Pouchkine marcha vers son adversaire en abaissant son pistolet; Dantès, sans fcouger, tira, et Pouchkine tomba en s'écriant : « J'ai la -cuisse brisée ». Les témoins se précipitèrent, mais il les écarta: « Attendez; j'ai assez de force pour tirer. » A son tour, Dantès s'affaissa: « Je crois que j'ai la balle dans la jioitrine » — Bravo ! aurait répondu Pouchkine, ou, seflon d'autres : « Je croyais que cela me ferait plaisir ; maintenant, cela me fait presque de la peine ».
En fait, la blessure de Dantès qui se couvrait de la main, était légère : celle de Pouchkine, dans l'aine, était beaucoup plus grave. Ramené chez lui, couché dans son cabinet de travail, il reçut aussitôt la visite du chirurgien
de l'Empereur, Ahrendt, qui, sur sa demande formelle, lui avoua qu'il y avait peu d'espoir. Pouchkine le remercia, recommanda qu'on ne dît rien à sa femme, pria Ahrendt de demander à l'Empereur, de sa part, la grâce de Danzas qui, pour l'avoir assisté, était passible d'une peine militaire, et commença le compte de ses dettes. Mais la nouvelle se répandait déjà ; des amis arrivèrent, Alexandre Tourguénief, Joukovski, Viazemski. Puis Ahrendt revint avec un billet de l'Empereur, au crayon ; il exhortait Pouchkine à mourir en chrétien et lui promettait d'avoir soin de sa famille. Enfin ce fut le tour du prêtre ; Pouchkine se confessa et communia.
On a décrit cent fois ces cruelles heures : tous les amis du poète en ont laissé des relations. Ce qui ressort de toutes, c'est d'abord son courage contre la douleur physique — bien qu'il ait eu la velléité d'y mettre fin avec un pistolet oublié sur sa table. C'est ensuite, dans ses moments de répit, sa sollicitude pour sa femme, qu'il s'efforce de calmer, à laquelle il répète que jamais il ne l'a crue coupable. C'est enfin son attachement à ses amis, à ceux qui sont là, et aussi aux autres, à ceux surtout qu'il n'avait plus vus depuis bien longtemps. « Quel dommage que Pouchtchine ne soit pas là ! je mourrais plus aisément. »
Cependant, son affaiblissement devenait plus visible. Le surlendemain du duel, le 29 janvier 1837, à l'aube, après un moment de mieux qui trompa ses amis, l'agonie commença : elle ne dura que quelques minutes.
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Cependant, Pétersbourg s'émouvait. La maison du poète était pleine, non seulement d'amis, mais d'inconnus : dans son antichambre, l'ambassadeur de France, le baron de Barante, des aristocrates tels que le comte Strogonof coudoyaient des représentants de cette « Russie grise » qu'on aurait crue incapable de s'associer à une douleur des lettrés. Dans la rue, c'était la même foule, et naturellement ni la police ni les gendarmes n'y manquaient. Il y en avait, d'ailleurs, jusque dans la maison ; Benkendorf ne perdait pas de vue son suspect.
Cette douleur générale, seuls, quelques salons n'en prirent pas leur part. Beaucoup plus que Pouchkine, on y appréciait le brillant cavalier qu'était Dantès; son père y colportait la lettre qu'il avait reçue du poète. On y blâmait donc « ce caractère irritable et presque démoniaque )» et, d'autre part, l'émotion ridicule des lettrés et aussi de gens qui, sans doute, n'avaient jamais lu de vers ; on s'y scandalisait de l'audace des libraires qui mettaient en vente le portrait de Pouchkine, de celle des journaux qui l'appelaient grand homme. « Gomment peut-on qualifier ainsi, remarquait le ministre Ouvarof, un individu qui n'était ni général ni homme d'Etat? »
Au fond, ce qui importait au monde, c'était l'avis de l 'Empereur. Il avait témoigné sa compassion au sort du poète, promis d'aider sa femme et ses enfants, mais cela ne voulait pas dire qu'il considérât l'événement comme un deuil national. Et, en effet, son attitude à l'égard de Pouchkine mort fut ce qu'elle avait été à l'égard de Pouchkine vivant ; suspect jadis, il continua à l'être et d'autant
plus que le public montrait plus d'émotion. Ouvarof eut ordre de laver la tête aux journalistes qui manifestaient une douleur déplacée ; on fit retirer des vitrines les portraits malencontreux. Puis on refusa la suspension des cours que l'Université désirait pour assister en corps aux obsèques ; aux amis du poète qui parlaient de les célébrer à la cathédrale de Saint-Isaac, on fit savoir qu'une église paroissiale était bien suffisante. Et d'autre part, comme les fauteurs d'histoires désagréables avaient toujours tort avec l'Empereur Nicolas, le baron de Heeckeren fut avisé qu'il n'était plus persona grata, et Georges Dantès fut conduit aux prisons militaires, en attendant la destitution et l'expulsion de Russie.
Le 30 janvier, nuitamment, le corps du poète fut transporté à l'église choisie ; de rares amis et des gendarmes assistèrent à cette translation. Le lendemain, une foule innombrable défila devant le corps exposé à la mode russe; on remarqua qu'il était vêtu d'un vieux frac, et l'on sut qu'il n'avait pas voulu être enterré dans son uniforme détesté de Kammer lounker; l'incident ne fut pas sans produire en haut lieu une impression fâcheuse. Néanmoins la majeure partie de l'aristocratie assista au service funèbre ; on y revit, au premier rang, le baron de Barante qui aimait Pouchkine et tenait à faire oublier la participation de son deuxième secrétaire au duel. Au dehors, la foule était immense, mais tenue à distance. Puis le service fini, la foule dissipée, la nuit venue, un fourgon vint chercher le corps. Pouchkine avait manifesté le désir d'être enterré près de Trigorskoïé, au