I. — Le Coq
Dix poules suffisent, dit-on, à un bon coq. Cette fixation est sans doute quelque peu arbitraire. Columelle n'en accordait que cinq; M. Oh. Jacquen'en veut que quatre. Buffon allait de douze à quinze, mais il n'était pas bien sûr qu'on ne pût
' pas en donner utilement plus, beaucoup plus, jusqu'à cinquante. Ceci revient à dire qu'on" n'a pas observé de très-près, qu'on a généralisé les faits particuliers et jeté la confusion dans les choses les plus simples.
M. Ch. Jacque a expérimenté très-consciencieusement, mais ses observations ont eu lieu sur de petits groupes formés d'animaux appartenant aux fortes races et plus ou moins acclimatés. Plus les reproducteurs vivent sédentaires, en un lieu restreint, et moins ils ont de pouvoir prolifique. Cette règle ne souffre guère d'exceptions. Les excitations extérieures, au contraire, la liberté d'aller et venir sont favorables à l'extension des facultés génératives, plus encore chez le mâle que chez la femelle. Voilà qui explique des contradictions plus apparentes que réelles ; voilà qui justifie à certains .égards tous les chiffres posés, du plus faible au plus fort.
^ Mai^ en thèse générale, on peut hardiment établir ceci : un coq jeune et vigoureux, de 1 à 5 ans par exemple, celui qu'une bonne alimentation maintient dans toute la plénitude de la vie, n'est certainement pas surchargé plus que de raison avec dix à douze poules de son âge et de sa force. Cependant les facultés sont individuelles, et lorsqu'on est intéressé à surveiller de près leur étendue et leurs effets, il ne faut pas y manquer. Ne vous en rapportez donc pas exclusivement à la présence du coq et n'allez pas croire que tout est pour le mieux par cela seul que vous lui avez confié la fécondation d'un nombre même minime de poules ; assurez-vous bien qu'il remplit convenablement tous ses devoirs, et qu'alors même qu'il montre un caprice pour celle-ci, qu'il manifeste un penchant plus marqué pour la plus coquette, il n'en néglige pourtant aucune. Il y a de beaux galants dans cette espèce, du moins on le dit, qui se bornent « au simulacre de la fécondation » ; il est important qu'on ne soit pas leur dupe. Leur insuffisance n'empêcherait pas les poules de pondre. Cependant les œufs seraient moins nombreux, croit-on, moins nombreux et clairs, c'est-à-dire non fécondés. Nous reviendrons sur ce point en parlant du choix des œufs à mettre sous les couveuses.
Il y a ici deux questions distinctes : celle de la production abondante des œufe, et celle de leur fécondation certaine. La première intéresse particulièrement l'éleveur qui spécule sur
la production des œufs à vendi-e pour la consommation ; la seconde est plus spéciale et s'attache exclusivement aux œufs récoltés en vue de Fincubation, Il est évident que les œufs clairs tromperaient Fattente du producteur de poulets. Celuici doit surveiller de plus près le coq de sa basse-cour ou les coqs de ses troupeaux de poules ; il ne doit pas s'en tenir aux apparences, il doit savoir très-pertinemment comment les choses se'passent dans ces cours galantes où le sultan, àFautorité du maître, doit toujours allier la puissance du mari. Quand il en est ainsi, toutes les poules sont satisfaites et le chiffre des éclosions est plus considérable. Dès lors les couvées réussissent mieux, les élèves sont plus nombreux et le profit de l'élevage mieux assuré.
Un beau coq doit atteindre le poids maximum de sa race. Il sera donc relativement lourd à la main et large pour Fœil : • ce sont les proportions de la force. On veut qu'il ait du feu , dans le regard, de la fierté dans la marche, de la hardiesse dans la pose, de la liberté dans tous ses mouvements,- lo plumage abondant et de nuances éclatantes, le bec gros et court, la crête riche et d'un beau rouge, les pattes armées de vigoureux éperons ; on» veut qu'il soit prompt à monter sur ses ergots. Ainsi fait, il impose et doit, suivant l'expression de Buffon, inspirer de Famour à celles qui vont vivre sous sa loi. Parfois, cependant, il en est qui demeurent indifférentes à ses séductions ; il en est même qui le rebutent tout à fait, ce sera pour elles un cas de réforme anticipée s'il s'agit de poules reproductrices. Alors on se louera d'avoir donné tout d'abord deux ou trois poules de plus, car, après les éliminations forcées, le nombre voulu sera encore entier.
On demande aussi que le coq soit plein d'ardeur, qu'il sache faire souverainement les honneurs de son sérail. En observant les plus accomplis, Buffon a tracé ce tableau : « Le çoq a beaucoup de soin et même d'inquiétude et de souci pour ses poules, il ne les perd guère de vue, il les conduit, les défend, les menace, va chercher celles qui s'écartent, les ramène et ne se livre au besoin de manger que lorsqu'il les voit toutes manger autour de lui. A ^i juger par les différentes inflexions de la voix et par les différentes expressions de sa mine, on ne peut guère douter qu'il ne leur parle différents langages. Quand il
les perd, il donne des signes de regret; quoique aussi jaloux qu'amoureux, il n'en maltraite aucune ; sa jalousie ne rirrite que contre ses concurrents. S'il se présente un autre coq^ sans lui donner le temps de rien entreprendre, il accourt, l'œil en feu, les plumes hérissées, se jette sur son rival, et lui livre un combat opiniâtre jusqu'à ce que l'autre succombe ou que le nouveau venu lui cède lé champ de bataille. Le désir de jouir, toujours trop violent, le porte non-seulement à écarter tout rival, mais même tout obstacle innocent, il bat et tue quelquefois les poussins pour jouir tout à son aise de la mère... »
Ces mœurs sont bien plutôt celles de l'état de sauvagerie que de la condition civilisée. Dans le premier cas, les poules ont besoin d'un protecteur qui veille sur elles et les défende contre toute attaque inopinée qui les empêcherait ou de pondre ou de couver paisiblement. Le coq. leur rend ces services et leur assure bien-être et repos; il fait bonne garde autour d'elles, il combat avec courage pour en rester seul possesseur ;. aucun sacrifice ne lui coûte ; s'il a été assez heureux pour découvrir quelque fin morceau, une victuaiUe quelconque, il rassemble tout son monde et la lui abandonne entière, à moins qu'il n'y ait du superflu : la part du lion lui est inconnue ou bien il la fait aux autres, à ses poules. En retour, celles-ci lui accordent tous droits et toute soumission.
Ces conditions ne sont plus les mêmes dans les basses-cours closes ou dans les parcs fermés. La protection, la surveillance, les attentions du coq n'ont plus ici qu'une utilité fort réduite ; la poule devient plus indépendante. Il s'ensuit qu'on n'a plus le même besoin, dans le mâle, d'une force exceptionnelle relevée par l'esprit batailleur, qui est une qualité très-appréciable, au contraire, dans tous les élevages libres ou abandonnés. Les mêmes préoccupations ne président plus alors au choix du coq. On s'attache avec un soin égal à toutes les beautés extérieures, à toutes les perfections physiques, mais le penchant à la lutte, ce besoin incessant de montrer sa vaillance, le caractère querelleur enfin, au lieu d'être considéré corome une qualité, devient une cause de rejet ; la douceur à plus de prix, car çUe est nécessaire.
Dans une petite basse-cour, dans tout endroit très-restreint, deux coqs vivent difficilement en bonne intelligence, tout leur
devient prétexte à bataille. Il n'en est plus de même dans les parcs d'une certaine étendue, mais on y assure le repos à tous, mâles et femelles, en écartant sans pitié les animaux querelleurs des deux sexes, tes coqs surtout. On n'imagine pas avec quelle facilité on change l'humeur batailleuse d'une race lorsque pendant deux ou trois générations on a pris soin d'éloigner en bas âge, et à mesure qu'ils se révèlent, les plus hardis ou les plus hargneux.
C'est ainsi que l'on a fait à Belair. - Dans le principe, c'avait été une grave question que celle de savoir s'il fallait conserver ou supprimer les coqs dans les poulaillers. La baronne de Linas avait longuement médité sur ce sujet. La fécondation n'excite en rien la ponte, lui disait celui-ci ; elle n'est utile que pour la reproduction : il y a donc avantage à supprimer les coqs lorsqu'on se livre exclusivement à l'entretien de poules pondeuses ; on éloigne ainsi nombre de bouches, inutiles occupant des places qu'il vaut mieux remplir par des poules, et l'on évite les ennuis résultant de la guerre acharnée que' se font les mâles entre eux. Certes, ajoutait un autre, la poule vouée à la production des œufs peut être privée du coq sans inconvénient pour sa santé : dans un troupeau de 3,000 pondeuses, un seul coq suffit pour y remplir les fonctions de sentinelle et chanter le réveil du matin.
C'était bien tentant. En y regardant de plus près, en se renseignant et en consultant autour d'elle, la baronne renonça très-vite aux avantages de la suppression des coqs. Elle ne voulut pas défaire l'œuvre de la nature, et puisqu'elle entendait élever, chaque année, la génération qui devait remplacer la plus vieille, elle décida, après mûres réflexions, qu'il n'est pas besoin de développer ici, qu'elle donnerait, dans ses poulaillers, un coq par dix posiles. Elle s'en est bien trouvée, elle est convaincue que la ponte en est plus abondante et que les œufs en sont plus gros. Elle considère la présence du coq conmie une nécessité dans un troupeau de poules. L'organe producteur de l'œuf a besoin d'être fonctionnellement excité, et ceci devient en partie l'œuvre du coq. Mais il fallait atténuer les inconvénients du rapprochement d'un certain nombre, de mâles dans un même parc, nous avons dit comment ce but a été atteint, A Belair, la paix règne habituellement ; la don-
C3ir y est devenue caractère de race ; rhumettr querelleuse y est aisément supprimée, et si, par-ci par-là, de loin en loin, quoique choc a lieu, il n'amène d'ordinaire rien de bien grave. On se rappellera, toutefois, que les parcs sont relativement spacieux et clos ; que la poule n*a de soumission que ce qu'il lui plaît d'en avoir dans la vie calme et flEKîile qui lui est faite. Le coq a compris ici qu'il n'a plus la même importance, que son rôle l'élève moins au-dessus de la poule; il se contente des fonctions qui lui sont dévolues et renonce à une tyrannie sana objet. Il n'en est pas moins tendre, mais il a dépouillé toute prétention au despotisme ; il a abdiqué tous ses airs de matamore ; s'il n'est plus roi, il est prince-époux, et cette situation ne lui paraît pas complètement dépourvue de charme.
n. — La Poule.
Bien qu'on s'y arrête moins en général, le choix des poules n'est paa moins important. Dans toutes combinaisons matrimoniales il faut des époux assortis; les efforts tentés en faveur de l'amélioration n'iraient que d'une jambe, et resteraient stériles si on ne donnait que de mauvaises poules au meilleur coq, et réciproquement.
On veut que la poule soit d'humeur facile, qu'elle soit bien emplumée, qu'elle se présente large à l'arrière, c'est-à-dire dans la région du bassin ; elle 4oit être incessamment occupée à chercher de la nourriture ; elle ne sera pas indifférente aux caresses du coq, et, si elle en devient la favorite, elle n'en sera que plus estimée pour le choix des œufe à soumettre à l'incubation. H en est dont le naturel turbulent et farouche ne promet rien de bon. Si on les met au couvoir, elles cassent une partie des œufs, et, plus tard, elles maltraitent les poussins par maladresse ou par brusquerie. Voilà donc un nouveau caa d'exclusion, en dépit de la belle structure qui a pu valoir une préférence non justifiée, dans laquelle par conséquent on aurait tort de persévérer après coup.
Quand l'élevage a plus particulièrement en vue la production de la viande, il faut rechercher dans les reproducteurs des deux sexes l'existence des signes apparents de la qualité de la
chair, savoir : la couleur des pattes, la nature de la peau,, la conformation large, la croissance précoce.
La patte jaune indique généralement une volaille à chair coriace, à ossature lourde, à graisse jaunâtre, et il est rare que cette nuance ne se fasse pas aussi remarquer à la peau. Mais à Fexception delà couleur jaune et de la verte, qu'on ne saurait recommander, aucune autre n'exclut l'excellence de la viande. Eemarquons en passant que la patte du Cochinchinois est jaune, et que c'est à tort qu'on a cherché à le sortir de la réglé commune, car sa chair a peu de qualité, et son squelette est lourd. On examine la peau aux flancs et aux pectoraux: on a lieu d'être satisfait lorsqu'elle apparaît fine, souple, extensible^ de couleur rosée et nacrée. On constate par là une aptitude développée à prendre la graisse.
Déjà nous avons parlé des signes apparents de la bonne pondeuse et de l'importance qu'on peut raisonnablement attacher à chacun d'eux ; nous n'avons point à y revenir.
Il ne reste plus à dire que quelques mots relativement à l'âge, dont la connaissance devient ici chose fort essentielle.
Les personnes familiarisées avec le gouvernement de la bassecour distinguent facilement, à première vue, une jeune poule d'une vieille. Mais ceci même est bien vague; plus de précision est nécessaire. C'est la poule dont l'âge appelle la réforme qu'il faut pouvoir distinguer avec certitude de celle dont la fécondité est encore assez active pour donner des profits. Dans les grandes éducations, comme celles de Belair, les parcs étant occupés par des troupeaux d'un âge bien connu, tout va de soi. La difficulté n'existe réellement que pour les éducatioBS moyennes, car dans les moina nombrenses on sait par cœur, en quelque sorte, l'histoire de chaque individualité prise isolément. Pour remplir ce desideratum important de l'élevage, voilà ce qu'a enseigné Caffin d'Orsigny. Pour reconnaître les jeunes poules des vieilles, a-t-il dit, oh met la première année une petite chaussette à la patte droite; la seconde année, on chausse la patte gauche, et à la troisième année-on démarque en enlevant les petites chaussettes. Cette opération se fait habituellement à l'entrée de l'hiver. Au surplus, la patte lisse, à écailles fines et luisantes, est un indice de jeunesse, indice qui a sa contre-partie dans les conditions opposées, La jeune
poule a sur la peau, etitre les plumes, un duvet long, léger extrêmement ténu, qui n'existe plus chez celle qui est âgée : les vieilles ont la peau d'un blanc mat, sèche, plus rugueuse et quelque peu farineuse.
En écrivant sur les poules, on s'est beaucoup plus occupé des races à viande et de leur engi^aissement raffiné que de la production des œufs. Cette dernière constitue néanmoins l'industrie principale de l'entretien du poulailler ; elle mérite une étude approfondie, et nous lui consacrons ce chapitre,