PEUPLEMENT DU POULAILLER
Ce n'était pas chose si simple que de peupler convenablement un poulailler de telle importance. La difficulté cependant était moins dans le chiffre de la population que dans le choix des sujets dont elle devait être composée.
En dépit des critiques qui retentissaient encore à son oreille, la baronne de Linas avait été séduite par les qualités ou la supériorité apparente des spécimens qu'elle avait admirés à Texpositioii régionale. Livrée à elle-même, à son goût pour le fceau, elle subissait l'entraînement général ; or, celui-ci était tout favorable aux races étrangères.
Examinant de plus près, étudiant consciencieusement cette grosse question de la préférence à donner à une race sur une autre, la baronne vit que toutes les recommandations allaient dans le sens de ses impressions. Pourtant, dans tout ce qu'elle lut, elle ne trouva rien de saisissant au fond, rien qui démontrât péremptoirement la justesse des appréciations, rien qui expliquât d'une manière satisfaisante de nombreuses contradictions, rien enfin qui justifiât des éloges évidemment exagérés. Dès lors elle s'enquit autour d'elle, espérant voir surgir à sa porte la vérité qu'elle n'avait pas rencontrée au loin. Dans tous les cas, elle était bien décidée à n'agir qu'en connaissance de cause. Elle consulta donc les ménagères les plus intelligentes du village et les fermières les plus capables des environs. Très-peu surent lui faire raison ; elle acquit la preuve trop certaine qu'Olivier de Serres n'y avait pas regardé d'aese^s près Icfrsqu'il s'était excusé de ne pas parler longuement de la poulaille, « estant doctes en ce gouvernement les plus simples
femmelettes ». Elle en trouva une néanmoins qui se montra fort experte en toutes choses.
• Depuis son arrivée à Belair la baronne avait reçu de Jeanne Sœurette les témoignages les moins équivoques d'une affection dévouée; les jeunes filles, touchées des bonnes manières, des délicates attentions de la pauvre femme, qui portait comme elleaet avec le même cœur le deuil de la famille, l'avaient prise en belle amitié et ne Jia considéraient point comme une étrangère. D'abord plus réservée, la baronne céda, elle aussi, au sincère attachement que lui montrèrent Sœurette et Simon , elle les adopta, elle leur donna toute sa confiance. Elle en fut largement récompensée, car par leur travail et leur intelhgence ils furent pour beaucoup dans le succès de l'exploitation du domaine.
Pour le cas qui nous occupe en ce moment, l'expérience acquise par Jeanne dans le gouvernement de la basse-cour fut un précieux trésor. Elle dit à la baronne tout ce qu'elle avait recueilli des 40 poules que lui avait confiées son frère de lait, et elle sollicita, comme une faveur spéciale, de rester chargée, sous la direction de madame, des soins à donner aux poules. Quant à l'ancien poulailler et à ses habitants, ils appartenaient à la famille; madame la baronne y trouverait de belles j)oules, de bonnes pondeuses et des couveuses éprouvées. Bien que toutes sorties de la race commune, elles avaient été l'objet d'une culture si attentive, qu'elles se montraient très-supérieures à celles du pays. « D'ailleurs M. le baron, mon pauvre Gaston, lui qui s'y connaissait, ajouta Jeanne en sanglotant, m'avait bien recommandé de ne jamais introduire ni coq ni poule de race étrangère dans notre petite basse-cour. Je suis restée fidèle à son conseil et je n'ai pas lieu de m'en repentir pour sûr, car les plus belles volailles du canton sont là »
Jeanne parla longtemps sur ce thème ; elle parla avec feu, appuya son discours, ses raisonnements, sur les chiffres écrits jour par jour pendant plusieurs années consécutives, dans un petit registre tenu avec beaucoup de netteté, et elle fit si bien qu'elle convainquit sa maîtresse. A tout prendre, se dit la baronne, mieux vaut commencer prudenmient avec la race commune, puisque son exploitation bien menée donne des