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MARCHE

En descendant du train, la marche est agréable contre le vent vif du matin. On en avait assez, de ces fourgons où Ton étouffait.

L'étape sera longue vers le nouveau secteur. Mais on est content de changer. On est toujours content de changer. On connaît la misère que Ton laisse derrière soi.

L'enfant ouvre ses yeux sur des choses qu'il n'a jamais vues : quel monde, celui-ci, plus étrange encore que les autres ! Des hommes, dans ce pays, de toutes les couleurs et de tous les costumes ; de vieux territoriaux, et des Anglais rasés, et des chasseurs d'Afrique, et des nègres ; et conduisant, sur la route qui longe la piste, les autos d'un convoi, de petits hommes

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graves qui ressemblent à des Chinois et qu'on appelle des Annamites. Et les champs sont remplis de baraques, et de tentes, et de chevaux attachés. Et les autos passent sans cesse.

La poussière qu'elles soulèvent fatigue les fantassins.

Que de monde ! Que de monde !

Tout ce monde, on sait ce qu'il vient faire. Et on n'est pas mécontent, malgré le risque. On ne le dit pas, mais on se sent fier de devenir un peu de cette grande force.

Le soleil est chaud. Et le sac lourd.

La poussière des autos gêne pour respirer.

L'enfant pense à son ami. C'est triste qu'il soit mort sans recevoir la Croix de guerre.

Ici, comme dans l'ancien secteur, il y a beaucoup de tombes parmi les champs.

Ces autos, ce mouvement, sous le soleil, à la longue, cela étourdit.

L'enfant, par son sac, a les épaules coupées. Il ne pourra plus, si fort qu'il le

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veuille, le porter longtemps. Mais peutêtre qu'on arrive. Et voilà qu'il y a, encore, trois heures de marche...

Alors, r enfant désespère : ses pieds, dont il souffre, ce n'est rien : mais son sac rétouffe. Il y a de petits repos, et aussitôt après, on recommence de souffrir. Il ne pense plus, il ne sait plus, il ne voit plus. Il se raidit seulement, pour l'effort de chaque pas. Ah ! si son ami était là, il serait soulagé. Mais son ami est mort. Personne ne pense à lui.

Et juste à ce moment, une main vigoureuse lui défait ses courroies : « Passe-moi çà, mon gosse ! »

Sa poitrine se dilate. Et il se sent léger : parcequ'iln'aplussonsac, et, surtout, parce qu'il sait que quelqu'un l'aide.

Le soir, dans la petite ville où l'on s'arrête, les hommes, épuisés, passent devant leur chef. Il est à pied, au coin d'une rue, le drapeau près de lui. La musique joue.

Le drapeau, l'enfant déjà l'a salué, dans des revues : ce n'était qu'un instant où il

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fallait bien se tenir ; c'était plutôt une corvée.

Ce soir... ce soir, qu'il souffre tant — ce soir, veille de bataille, il glisse vers les couleurs un regard humble et dévoué, il lève, jusque-là, son regard éperdu.

Dans cette tranchée qu'il fallait prendre, les y voilà. Mais c'est peu de la prendre : il faut s'y maintenir. Est-ce bien d'ailleurs une tranchée? Un bouleversement de terre salie.

L'enfant se blottit au creux laissé par un obus. On ne peut pas s'installer. Dès qu'on remue, ça bombarde. On reste là, content tout de même d'être arrivé.

Le plus triste, c'est qu'il pleut : une pluie forte et qui dure.

Sans un abri, vautré dans cette boue, l'enfant grelotte. La nuit, si l'on pouvait creuser... maison n'a pas de grands outils, et la terre délayée se refuse à servir.

On veille donc, terré dans la boue. Il fautseméfier des mitrailleuses, plus encore que des éclatements.

Quand souffre-t-on le plus? La nuit, on peut remuer, mais c'est le froid, et la crainte des surprises... Le jour, on a moins froid, mais se coller à la terre mouillée, sous les écroulements des obus... Et la pluie toujours tombe. Les vêtements mouillent le corps. Mieux vaudrait être nu. Ceux qui n'ont pas été ici ne savent pas combien la pluie fait mal.

Au début, l'enfant pensait : « Si cela dure une heure, nous serons trempés. -> Voilà quatre jours qu'ils y sont.

Et puis, il y a la faim. Les hommes qui apportent les vivres s'affalent, sous les obus, dans la boue et les fondrières.

Autant ne pas manger. Arrive ce qui peut. On mange ce qui arrive. On mange ce qu'on peut. Ou on ne mange pas.

Et les obus ont tué des hommes.

Ce ne serait rien, s'il ne pleuvait plus.

L'enfant, tout roulé dans sa boue, hâve de fatigue et de faim, songe à cette grande misère. Peut-être la plus grande misère.

Maintenant, qu'y aura-t-il? La relève?

Un nouveau combat? Ou qu'enfin, à force

dé souffrir, on mourra? Il pense à ces choses tranquillement. Il se regarde souffrir. On apprend à se désintéresser de soi-même. Il regarde, maître indulgent, sa chair qui tremble sous la pluie.

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