LA SOMME
Une foule, par tous les chemins, se hâte vers la rivière. Par tous les chemins : hommes, chevaux, convois, machines.
Par tous les chemins, si loin qu'à droite et à gauche on puisse les voir. Des brumes traînent. A travers ces brumes, sur les champs apparaissent, aussi, des êtres qui vivent là, dans l'air humide et dans la boue qu'elles créent ; des êtres sales et mouillés comme la terre, et, dirait-on, à peine détachés d'elle.
Ceux qui sont sur les chemins, les hommes et la brume, un grand vent les entraîne.
La rivière, on vient de la voir : elle s'attardait sinueuse entre de hauts arbres intacts et qui perdaient leurs feuilles
l88 LES VISAGES DE LA TERRE
lentement, doucement, religieusement.
Elle porte le même nom, là-bas : mais elle n'est plus la même : elle n'a plus d'arbres ; il y a longtemps qu'elle n'a plus d'arbres. Et elle est âpre et douloureuse.
Ici, on la regardait à peine ; on ne croyait pas que c'était la Somme. Mais celle de là-bas, encore bien loin d'elle, on la cherche des yeux, on la désire, et on la redoute ; on la devine.
On la devine derrière ses brumes.
On la devine et on la veut.
Mystère. Eux sont sur l'autre rive. Il paraît que cette fois on fait un grand effort, pour les rejeter plus loin ; plus loin, car on passe déjà des fossés d'où ils ont fui. La limite, maintenant? cette rivière. C'est dans ses brumes que le devoir s'inscrit : leur fuite, la délivrance du sol, la liberté des hommes.
Dans les brumes, vaguement, mais plus haut que les chemins de boue, plus haut que la souffrance journalière.
Dans les brumes, sans trop savoir, en redoutant et en voulant.
LA SOMME l8g
Or, sur une colline, chez Eux, par la grâce du soleil qui perce les nuées, soudain, une ville surgit.
Une ville : et belle, quand la lumière caresse lés pierres blanches. On l'aperçoit ainsi, quelquefois, et puis le voile retombe.
Péronne... Péronne derrière les brumes, amas de ruines, ô terre promise...
Décembre 191 6.