A TERRE
Comme elle n'est pas forte et qu'elle n'est pas riche, elle se barricade, utilise les objets qu'elle trouve : sur le chemin, sur les sentiers et dans ce qui fut son champ, et dans son bois pelé, elle plante des piquets, elle tend des fils de fer. Elle fait pauvrement, généreusement ce qu'elle peut. Et puis, sachez-le bien: la barrière est solide : ne la détruit pas qui veut : Us l'apprendront, le jour où ils tenteront leur coup.
En attendant, elle s'occupe. C'est malin, une vieille paysanne champenoise. Celle-ci ne prend point de repos : elle ne vit que pour nuire à ses mauvais voisins : un piège ici, un piège là. Quand ils s'y prennent, ils n'en meurent pas ; mais ça leur fait un peu mal. Et elle nourrit de grandes rancunes. Quand elle a réussi et, sur la route blanche, trouvé du sang, sa vieille bouche édentée, qui ne sait plus rire, grimace voluptueusement .
Et penchant son profil blême, elle va, de sa main osseuse, tendre un autre piège.
ALTIPIANO D'ASIAGO
Mollement accoudée au splendide balcon, r Italienne contemple la plaine vénitienne.
Vue incomparable : par la douceur de ses lignes, les premiers mamelons offrant la belle forme d'une longue femme couchée ; plus loin, Brenta et Astico éployant leurs bras blancs pour étreindre la terre fertile, et les collines à droite inclinant leurs pentes sombres sous im contour divinement harmonieux ; par sa vaste étendue, qui dépasse, vers la gauche, la force du regard et appelle Tinfini ; et par sa lumière : la lumière d'Italie sur une plaine immense ; elle bondit, dans cette plaine, baise au passage les campa* niles clairs, ici et là disséminés, s'enfuit
à l'horizon, soulève un instant le voile sur le mystère lointain de Venise, et revient, bondissante, vers les belles collines, afin qu'en un seul jour, tout de cette terre heureuse connaisse le bonheur. Parfois, la plaine entière est rose : bleu sombre, à d'antres heures, le soir. Et lorsque la lumière ne l'empHt pas de son enchantement, on la sent, la lumière, proche encore et tentée de revenir.
L'Italienne se retourne et marche un peu de temps jusqu'à d'autres sommets.
Là, devant die, des montagnes où vivent ceux qui la narguent et l'insultent. Entre Eux et elle, la conque d'Asiago, les sept communes en ruines dans ce doux paysage.
Qu'on l'insulte et la nargue, l'Italienne n'aime point cela. La fierté de la terre souffre et ne se résigne point. Ah ! ces sommets, en face, et plus haut que oeux-ci, et que les Autres tiennent ! Elle les regarde fièrement, fait un geste superbe de défi, et, aux insultes, répond par des insultes plus retentissantes.
ALTIPIANO D ASIAGO I95
Il y a du sang, aussi, dans cette conque.
Mais comme le jour s'achève, voici que la lumière, l'invincible lumière des ciels de r Italie transfigure les monts : à l'endroit le plus tendre, où il touche les crêtes, ile ciel bleu, d'abord, a pâli, puis il est devenu d'or, et de pourpre, enfin, couleur de sang ; et la couleur sanglante a submergé le ciel, grand fleuve tragique monté de la terre et là-haut épandu comme les eaux calmées d'un lac.
Douce terre d'Italie, trop belle et faite pour l'amour, ce sang versé, cette magnifique horreur, non, ce n'était pas pour toi. Ta lumière l'élève de toi, et t'en délivre.
Toi, sois heureuse, sois belle; et sois douce aux amants.
Juin 1918.