VEILLE
Cela suffit.
Les autres vivent. Lui les garde. Il a compris. Les petits bruits humains ont chassé les fantômes.
Et, pour mieux voir, hors du trou de terre, Tenfant se dresse, seul, contre la nuit.
Les obus qui tombaient en arrière sur le village ou là-bas, à droite, sur ce mauvais coin de la tranchée, amusaient Tenfant.
Sa tranchée à lui est une tranchée calme où chacun s'organise, se crée un petit chez soi.
Mais cet obus-ci siffle plus fort, plus fort, plus fort. Tout le monde se couche. T,r tonnerre tombe....
Et... et... un autre encore... un autre... un autre encore...
On les entend siffler, puis tout craque dans la fumée. Des éclats volent en chantonnant, qui peuvent être mortels. L'enfant, comme les vieux, se colle contre la terre. Chacun se sent visé, devenu cible d'une puissance méchante.
Rien ne bouge plus dans cette tranchée morte.
Mais un homme bien vivant, soudain, y paraît, qui marche ferme, comme sourd au bruit affreux.
Ceux qui étaient couchés se redressent.
L'officier passe. Il ne meurt pas.
Ailleurs, dans des sortes de^cavernes, les hommes s'abritent. Ici, on ne^peut pas. On ne peut qu'attendre. Et on attend. Les guetteurs, vivement, lèvent la tête, jettent un regard pour voir si l'attaque vient. Et ils replongent.
L'enfant serre son fusil. C'est la foudre qui tombe. Mais là-bas, sur ses champs, elle ne tombe qu'une fois. Il attend. Ce vacarme l'assourdit : il distingue les voix aiguës ou énormes des obus. Derrière, d'autres tonnerres partent sur les ennemis.
Un nom se répète : un homme est tué.
Le voilà couché, immobile.
Oui, la mort... Mais on n'a pas trop le temps... Ce qu'il faudrait, c'est ne plus entendre ce bruit, ne plus sentir ces secousses...
Fatigue intolérable.
Une heure au moins que la foudre tombe. On croirait que l'on va, soi-même, éclater... Ah! celui-là I si près que son haleine chaude a souffleté l'enfant, l'a jeté sous de la terre...
Il se relève, reprend sa place, et il attend.
Est-ce que ça finira?
Et puis, tout d'un coup, c'est fini. Les hommes, de nouveau, vivent et parlent.
Il n'y a pas eu d'attaque.
L'officier repasse doucement. Il s'arrête près du mort. Il s'arrête près de l'enfant, lui frappe l'épaule, le regarde aux yeux : « Bien, gamin ! » dit-il.
Pourquoi dit-il cela? L'enfant n'a rien fait qu'attendre.