‹ Pour bien se porterChapitre 10 sur 42 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

LA PSITTACOSE

e tous côtés dans le monde, les frontières se

ferment devant un oiseau. Les perroquets

J— ' du Brésil et d’ailleurs sont déclarés indésirables en Allemagne comme aux États-Unis ou en Autriche; contre eux les décrets d’ostracisme se multiplient.

Il s’agit, en effet, d’une chose grave. Des perruches importées de l’Amérique du Sud ont communiqué à leurs propriétaires, d’un côté et de l’autre de l’Océan, une infection si sérieuse qu’elle a tué plusieurs d’entre eux. Du nom du transmetteur, la maladie a été appelée psittacose et nous savons par expérience qu’elle est susceptible de semer la mort là où elle passe. Les mesures de précautions auxquelles nous faisons allusion sont donc parfaitement légitimes et il en faut louer ceux qui les ont prises.

Est-ce là une maladie nouvelle ou du moins le fut-eile lorsque, en 1892, pour la première fois, elle apparut en France? J’ai, dans un autre chapitre de ce volume, tenté de démontrer qu’il n’y a sans doute pas d’affection inédite; aussi n’insisterai-je pas sur ce détail. Si aucune mention n’en est faite

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dans les siècles passés, cela tient probablement à deux raisons. La première est que le voyage accompli jadis par les perroquets pour venir d’Amérique en France était si long que les animaux malades avaient largement le temps de périr en route, ce qui excluait tout risque de transmission en Europe. La seconde est que s’il se produisit soit à bord des bateaux, soit plus tard, à l’arrivée sur le continent, des cas de cette maladie, on ne sut certainement reconnaître ni leur nature ni leur origine.

Cette dernière hypothèse n’est pas, qu’on le croie bien, gratuite. Les premiers cas parisiens ne furent pas,-en effet, il y a environ quarante’ans, diagnostiqués de façon exacte. On y accola des étiquettes impropres et ce n’est que la multiplicité des malades, ce fait curieux que tous étaient ou avaient été propriétaires de perruches, qui guidèrent les médecins dans la bonne voie. Aussi bien l’histoire vaut-elle d’être contée, telle que nous la font connaître les comptes rendus du conseil d’hygiène et quelques travaux publiés par la suite, comme les thèses des docteurs Morange et Giraud.

En 1892, donc, deux Français, nommés Marion et Dubois, qui faisaient commerce de volatiles exotiques, achetaient à Buenos-Aires un lot important de cinq cents perruches qu’ils comptaient revendre à Paris. Beaucoupde ces oiseaux étaient déjàmalades, car la moitié moururent en mer. Ceux qui survécurent furent portés rue Dutot, près de l’Institut Pasteur, chez le frère de Marion, et, là, on en fit le partage. Les perruches de Marion restèrent dans ce local et Dubois emporta les siennes en son domicile, rue de la Roquette.

C’est peu de jours après que les premiers cas de maladie éclatèrent. On les prit pour tout autre

chose, car on n’avait guère l’attention attirée vers cette origine qu’on ne pouvait même soupçonner. On pensa à une grippe infectieuse, à la pneumonie, à une fièvre typhoïde. Cependant, les malades devenant nombreux, on fit une enquête serrée, d’où ressortit évidente la culpabilité des perruches. En effet, on découvrit, en fin de compte, que deux foyers infectieux se développaient parallèlement. L’un avait pour centre la rue Dutot, l’autre la rue de la Roquette. Et, du fait des oiseaux partis de ces deux points, la maladie s’était répandue dans tout Paris et sa banlieue, au hasard de la demeure des acheteurs, aussi bien au Gros-Caillou qu’à Montrouge ou dans le quartier de l’Hôtel-de-Ville (origine, rue Dutot), à Montmartre comme à Charenton ou place Maubert (origine, rue de la Roquette). Le premier foyer compta vingt-dèux malades et six morts, le second vingt malades, dont huitsuccombèrent. En 1893, on observa encore quelques cas qui permirent de confirmer ce que l’on avait appris l’année précédente.

En 1896, petite épidémie nouvelle, qui ne frappa qu’une seule famille, habitant rue Oberkampf, mais famille de sept personnes : le père, la mère, trois garçons de vingt-quatre, vingt et cinq ans, deux filles de treize et onze ans. Le père, pour égayer la maison, avait acheté à un marchand ambulant une vieille perruche qu’il avait prise pour un jeune perroquet. Sur ces sept personnes, quatre malades et un mort ; les trois garçons seuls demeurèrent indemnes.

En 1899, petite épidémie encore chez un empailleur d’oiseaux du quartier des Gobelins. Le marchand, sa femme et sa fille furent malades, l’un d’eux décéda.

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Plus tard, il faut signaler une épidémie familiale à Bernay, où huit personnes vivaient dans une maison isolée. Là aussi on avait fait l’achat d’un perroquet; les huit personnes furent malades et on déplora quatre décès.

D’après une statistique sérieuse, nous en serions, en France, depuis la première atteinte, à soixante-dix cas avec vingt-quatre terminaisons fatales. Les renseignements sont moins précis pour le reste de l’Europe qui, certainement, pendant ce temps, connut des atteintes du même genre, à telles enseignes qu’il existe sur elles des travaux en plusieurs langues.

Pour l’épidémie actuelle, des détails intéressants nous ont été fournis récemment par le comité d’hygiène de la Société des Nations. Les perruches responsables provenaient toutes du Brésil, pays qui, d’ailleurs, n’a pas été contaminé. Le mal a surtout frappé la République Argentine où l’on a observé une soixantaine de cas, notamment à Cordoba. Viennent ensuite les États-Unis avec 34 cas. En Europe, il convient de citer comme ayant payé tribut à l’infection Hambourg, quelques villes de Saxe, certaines localités de Tchécoslovaquie, avec, en tête, Prague. Quelques malades ont été vus en Suisse. Enfin à Paris même, on a constaté une petite épidémie de trois cas à Auteuil et quelques cas isolés.

Tout cela ne constitue peut-être pas un total bien impressionnant, mais ce qu’il faut considérer, c’est la gravité de ces cas. Nous venons de voir de quel ordre fut le taux de mortalité dans les épidémies françaises sur lesquelles nous possédons des renseignements précis. En ce qui concerne cette dernière atteinte, les malades ont Succombé dans la propor-

tion de un sur trois environ. D’autre part, les études d’ensemble sur la psittacose accusent un chiffre global encore supérieur, 50 0/0. S’il est permis de penser que ces épidémies ne sont pas redoutables par le nombre de malades qu’elles font, une pareille mortalité montre qu’il est nécessaire, néanmoins, de se prémunir contre elles.

Nous avons vu que les premiers cas de 1892 ne furent pas identifiés. Cependant, on ne tarda pas à reconnaître qu’il s’agissait d’une affection qui avait son individualité propre. Peter proposa de la nommer « typhus des perruches ». Nous verrons dans un instant combien il avait raison.

Dès que l’on fut certain que c’était là une maladie à part, on s’empressa d’en rechercher l’agent microbien. Ce fut Nocard qui découvrit le bacille responsable et celui-ci a gardé son nom l . Il avait trouvé le corps du délit dans les ailes de quelques-unes des perruches importées et mortes en cours de traversée. Les importateurs, en effet, avaient voulu sauver tout au moins ce qu’ils pouvaient de leurs oiseaux et ils avaient gardé le plumage. Plus tard, on étudia également ce microbe à Florence où plusieurs cas avaient été observés. Gilbert et Fournier, enfin, le retrouvèrent dans le sang d’un des malades humains.

Depuis lors on a creusé davantage la question et et l’on a acquis des certitudes. On sait que le bacille est inoculable à beaucoup d’animaux et d’ailleurs, dans les épidémies que nous avons rapportées, on a vu des chiens être malades en même temps que

1. La valeur du bacille de Nocard a été récemment mise en doute, mais on n'a rien trouvé qui endossât à sa place la responsabilité.

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leurs maîtres. Ultérieurement, on reconnut que ce microbe est très voisin de celui qui détermine la fièvre typhoïde. En nomenclature bactériologique, il a pris place dans le groupe des bacilles « par'atyphiques » auxquels on doit déjà, à notre connaissance, beaucoup d’infections graves, ne serait-ce que les fièvres paratyphoïdes et les accidents parfois si terrifiants qui suivent l’ingestion de gâteaux ou d’entremets confectionnés avec de la crème dans des conditions fâcheuses, accidents que l’on a nommés, comme je le rappelle dans un autre chapitre de ce volume, les « maladies des mains sales » .

Si l’on inocule ce microbe à un perroquet en le lui faisant, par exemple, avaler dans sa nourriture, on voit l’oiseau, au bout de quelques jours, devenir triste, refuser de manger, se plaire dans une constante somnolence, plus tard hérisser ses plumes et finalement mourir en quatre ou cinq jours. Dans les cas parisiens qui ont été bien étudiés, telle fut la marche de la maladie chez les perruches; cependant les oiseaux moururent, le plus souvent, avant même que l’un de leurs maîtres fût réellement malade.

Si c’est l’homme qui est victime de l’infection, quels sont les symptômes que l’on observe?

Tout d’abord, la contagion peut frapper des personnes qui n’auront fait que caresser la perruche ou se seront occupées d’elle pour les soins journaliers. Les chances de contamination s’accroissent pour ceux qui vont jusqu’à embrasser le volatile et il n’est pas besoin de dire que ce geste est fréquent chez les possesseurs de ces animaux. Enfin, les personnes les plus gravement atteintes furent celles qui eurent le grand tort de les nourrir de bouche à bec, ainsi que cela se voit quelquefois. La progrès-

sion des mauvaises chances est, on le voit, logique.'

Il faut dix jours environ pour que les premiers symptômes éclatent. Si le mode d’alimentation dont je viens de parler est en jeu, on constate, en premier lieu, de l’oedème de la face, une érup'tion de petits boutons sur la langue, de l’inflammation de la bouche, souvent de l’angine. Ces accidents locaux font défaut dans les autres cas. On observe alors une série de phénomènes qui rappellent le tableau de la grippe intense ou de la fièvre typhoïde. Lemaladé se plaint d’abord de maux de tête, de vertiges, d’une lassitude insupportable, de troubles de la vue, de bourdonnements d’oreilles, sa bouche est perpétuellement sèche, il tousse un peu et, dénué de tout appétit, il est souvent en proie à des vomissements pénibles.

Pendant ce temps, la fièvre s’est allumée, plus brutale dans son invasion que chez les typhiques. Parvenue à une certaine hauteur, vers 40°, elle s’y tient volontiers, avec, le matin, de très faibles rémissions. Dès lors, nous avons devant les yeux un sujet prostré, demeurant constamment dans une demi-somnolence et en proie, parfois, à un délire tranquille. Puis, un beau jour, la fièvre tombe rapidement, comme elle était apparue, le malade se réveille et entre en convalescence, laquelle sera un peu délicate à mener à bien et assez longue avant que réapparaisse la santé parfaite.

J’ai dit plus haut que, lors des premiers cas constatés en France, on les prit pour de la fièvre typhoïde ou pour de la grippe. Il est intéressant de noter que ces erreurs ont été rendues possibles non seulement par l’allure qu’affecte la maladie au cours de son évolution, mais aussi par la façon dont elle se termine dans les cas malheureux.

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Il paraît certain que la psittacose peut tuer par le seul développement des accidents infectieux et l’atteinte de centres essentiels, comme le fait la fièvre typhoïde. Les bacilles du groupe para typhique ont suffisamment fourni de preuves de leur virulence en d’autres circonstances pour que nous admettions ce premier point confirmé par l’observation. Mais il est non moins assuré que la psittacose est susceptible de s’aggraver à l’extrême par suite de complications sérieuses d’ordre pulmonaire résultant de l’entrée en scène d’autres malfaiteurs microbiens (les pneumocoques surtout) qui, s’étant tenus tranquilles jusqu’alors, profitent de ce que le domaine pulmonaire est déjà touché (les petites congestions pulmonaires sont fréquentes) et de ce que le sujet est peu résistant, en raison de l’infection qui le mine et de la fièvre qu’elle comporte. De sorte que c’est de pneumonie que meurent alors ces malades. C’est ce que l’on observe fréquemment aussi dans la grippe où les « microbes de sortie » viennent soudain rendre fatale une maladie qui, sans cette complication, fût demeurée relativement bénigne.

De fait, dans presque toutes les observations prises au cours des épidémies de 1892 et des années suivantes, la pneumonie a terminé le drame et on l’a souvent décelée, semble-t-il, au cours de l’épidémie actuelle.

Cette histoire d’une maladie assez rare en somme, mais, nous l’avons vu, redoutable par la gravité si fréquente de ses atteintes, comporte plusieurs conclusions qu’il n’est sans doute pas inutile de mettre en évidence.

La première est d’ordre prophylactique général.

Dès qu’un cas de psittacose est signalé dans un pays, il serait du plus haut intérêt de, connaître le plus tôt possible la provenance de l’oiseau qui est à l’origine de la maladie. On pourrait de la sorte mettre l’interdit sur tous les perroquets venus de la même contrée et qui ne sont arrivés en Europe que depuis un certain temps, que l’on peut limiter, si l’on veut, à une quinzaine de jours. Encore faudrait-il assurer que chez l’oiseleur même d’autres oiseaux n’ont pas été contaminés, pour qui la maladie ne se déclarera qu’après un certain temps d’incubation. Tout cela est un peu complexe, et l’on comprend que, mises en présence du péril, les autorités responsables préfèrent empêcher l’importation de tous les perroquets, d’où qu’ils viennent. Elles sont ainsi sûres d’enrayer l’épidémie, car la contagion d’homme à homme semble une éventualité peu commune.

La seconde leçon qui se dégage de ces faits devrait être, pour les particuliers, de ne pas acheter de perroquets. Cependant, comme il est des gens qui aiment ces bêtés-là, ordinairement, nous devons l’avouer, très ornementales, on peut les laisser faire afin de respecter leur liberté. Toutefois, il convient de leur apprendre qu’il ne faut pas se laisser aller, avec elles, à trop de familiarités. Nourrir de bouche à bec le « coco à sa mémère » est évidemment une façon de faire qui s’avère pleine de périls, ceci d’autant plus que la psittacose n’est probablement pas la seule maladie que l’on s’expose à contracter au cours de ces expansions. Embrassezles aussi le moins possible, et même ne les caressez qu’avec discrétion. Contentez-vous de les regarder, car ces oiseaux ont des couleurs éclatantes et superbes, amusez-vous de leurs contorsions de

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gymnasiarques emplumés, car, au point de vue acrobatique, ils sont remarquables. Et puis, il vous restera encore le plaisir d’entendre leur harmonieux ramage. On se demande vraiment ce que vous pouvez désirez de plus.

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