‹ Pour bien se porterChapitre 11 sur 42 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

ans la vitrine de cet honnête bandagiste, entre

un discobole arrêté dans son élan par les

' ressorts d’acier qui enserrent ses flancs et une anadyomène dont le ventre divin est déshonoré par une ceintre superfétatoire, un moulage déplorablement anatomique impose aux méditations des passants le spectacle de veines énormes coloriées d’un bleu intense et qui se détachent violemment sur un fond de muscles dont la tonalité humilie les biftecks du boucher proche. Et les promeneurs s’arrêtent, contemplent et s’en vont, les uns satisfaits de ne pas posséder des vaisseaux aussi excessifs, les autres rappelés à la réalité des ennuis que leurs propres, veines leur procurent, Pour être ainsi l’objet d’une exposition commerciale permanente, il faut que les varices soient bien fréquentes. Parmi les disgrâces qui affligent le plus souvent les hommes, on peut les ranger en bonne place. Les femmes, sur ce chapitre, l’emportent aussi sur les hommes, et la mode des jupes courtes et des bas arachnéens nous le démontre

trop souvent. Il y a à cela des causes qu’on repérera chemin faisant.

Il semble bien inutile de décrire les varices. Qu’on en possède ou non, on connaît ces dilatations • anormales qui dessinent sous ,1a peau des jambes (elles existent en bien d’autres lieux, mais y sont plus rares) des cordons saillants et flexueux, durs au toucher par endroits, souples en d’autres, partout disgracieux. Si le point de vue esthétique était seul en cause, ceux qui ne lui attribuent pas une importance prédominante pourraient ne pas se soucier de leur présence, mais d’autres considérations entrent en ligne de compte : en premier lieu la douleur, qui passe toujours au premier plan pour celui qui souffre, douleur en général sourde, parfois plus aiguë par instants; puis la gêne fonctionnelle, l’œdème si fréquent, enfin les menaces de phlébite et d’ulcère, éventualités rares, mais qu’on ne saurait négliger. En outre, les varices n’ont aucune tendance à guérir seules, mais en ont une à s’exagérer si l’on n’y prend garde. Ajoutons que la peau, à leur niveau, s’altère volontiers, devient facilement le siège d’un eczéma. Soignons donc les varices, puisque aussi bien la médecine s’est de tout temps ingéniée à le faire et qu’elle ne cesse de multiplier les modes de traitements, dont quelquesuns sont d’hier.

Pour comprendre comment surviennent les varices,il fautse rappelerparquelmécanismelesang progresse dans nos veines. Quand il pénètre dans le système veineux, il vient de traverser, en quelque point du corps que ce soit, un réseau de vaisseaux extrêmement fins, si fins qu’on les a appelés capillaires. Jusque-là, dans le système artériel, il a

bouquet. — Pour bien se

toujours avancé en vertu de l’impulsion qui lui a été donnée par le cœur, moteur central. C’est encore cette impulsion, cette vis a tergo, qui continue à agir sur lui dans les veines, mais bien affaiblie, alors qu’aux membres inférieurs tout au moins il faudrait qu’elle fût accrue pour vaincre la puissance dominatrice de la pesanteur par la vertu de quoi la colonne sanguine a plus de propension à descendre qu’à remonter vers la poitrine.

Afin d’éviter cette chute qui intervertirait totalement le cours du sang, la nature a placé dans les veines un système de valvules qui constitue une série de barrages disposés de telle sorte qu’ils se laissent forcer par le liquide qui va de la périphérie au centre, mais demeurent infranchissables dans la direction contraire. C’est le « sens unique » réalisé de façon parfaite où les valvules jouent automatiquement, sans coup de sifflet, mais sans défaillance, le rôle des agents chargés de régler la circulation dans nos rues. Cela d’autant plus que l’élastique résistance des parois défend aux veines d’accroître leur calibre au delà d’un certain degré et que la peau sert encore à ces parois de contrefort.

D’autres causes, secondaires, aident aussi le sang à progresser dans le sens nécessaire. C’est le jeu des muscles au milieu desquels les veines cheminent et qui compriment celles-ci quand ils travaillent. C’estencore l’aspiration constante, rythmée, que provoque dans les grosses veines de la poitrine (et par contre-coup dans les petites qui s’y déversent) l’espèce d’appel par le vide que provoque l’inspiration.

Pour que les varices se produisent, il suffit qu’en un point quelconque tout ce bel appareil, si bien équilibré, fléchisse. Du coup, l’insuffisance d’un

UN PROBLÈME DE CIRCULATION. ■ 3b des- éléments du système retentira immédiatement sur les autres et la catastrophe se déclenchera.

Imaginons, par exemple, que les parois des veines présentent à la pression que la colonne san-' guine exerce sur elles une résistance affaiblie. Le vaisseau va se dilater, les valvules s’écarter les unes des autres, le barrage cédera, la pesanteur reprendra sa suprématie et l’impulsion première sera incapable de la vaincre : d’où stase et élargissement. Que ce soient les valvules elles-mêmes qui se montrent inférieures à leur tâche, le résultat sera le même. Que les muscles ne soient jamais mis à contribution, que la circulation sanguine dans le thorax soit entravée, et les conditions accessoires ne joueront plus. Cela se fera sentir jusqu’aux confins du système. Ainsi le moindre embarras de voitures crée-t-il au loin des emboutèillages.

Ces conditions défavorables peuvent parfaitement se produire sans que le sujet y soit pour rien. Nous naissons avec des tissus qui n’ont pas toujours la solidité requise, et notre étoffe veineuse, comme dit Laubry, peut n’être pas de bonne qualité. Nous possédons parfois, dans le jeune âge, des valvules qui ne demandent qu’à se laisser forcer. On ne s’en apercevra que plus tard, à l’âge où toutes les résistances commencent à fléchir, pour quelques-uns après la quarantaine, « cette ligne fatale, dit un peu naïvement Barbey d’Aurevilly, qu’une fois passée on ne repasse plus sur les mers de la vie ». Pour le plus grand nombre, heureusement, c’est moins tôt.

Toutefois, ce n’est pas toujours l’âge qui sonne le déclin des réactions indispensables contre les puissances mauvaises. L’insuffisance des glandes à sécrétion interne, ces petits organes jadis dédaignés, aujourd’hui promus à la dignité d’appareils de pre-

mier plan, est ici souvent incriminable. Jointes au système nerveux sympathique avec lequel elles fonctionnent à l’unisson, elles influent fortement sur la tonicité des parois veineuses. Aussi les varices apparaissent-elles de préférence ou bien à l’âge où ces glandes entrent dans leur période de déchéance ou, au contraire, à l’époque où elles doivent, la puberté venue, exalter leur action, pour contribuer à l’évolution normale de l’être. On les voit parfois, à ce moment, manquer à leur mission. La conséquence, dans les deux cas, est identique.

Et puis il y a d’autres raisons qui, dépendant de l’individu lui-même ou de son genre de vie, si elles ne créent pas les varices, les aident à venir. Lorsqu’une personne exerce un métier qui la force à demeurer debout des heures entières, et cela sans faire fonctionner activement les muscles de ses jambes, il est évident que l’action de la pesanteur se fait invinciblement, à la longue, sentir. Si robuste que soit le barrage valvulaire, il n’est pas toujours capable de résister indéfiniment, et un jour vient où, plus ou moins complètement, il cède.

Autre cas, bien mis en valeur par Joly : un homme fait du sport pendant longtemps. Ses muscles se sont fortement développés ; la loi de l’évolution fait que ses veines ont suivi le mouvement, augmenté leur calibre pour aller de pair avec les muscles dont elles recueillent le sang. Plus tard, abandon complet du sport. Les muscles ne fonctionnent plus avec la même intensité, leur circulation s’amoindrit, mais les veines demeurent grosses, trop grosses pour le travail qu’elles ont à accomplir. La colonne sanguine qu’elles contiennent se fait trop lourde pour des membres inertes et la pesanteur là encore s’exagère.

Combien d’autres causes déterminantes, adjuvantes si l’on veut, pourrait-on indiquer? Tout obstacle au retour normal du sang étant un motif d’apparition des varices, la grossesse, les tumeurs du petit bassin, fibromes ou autres, ou de la région rénale, en comprimant les gros troncs veineux où viennent aboutir les veines du membre inférieur, détermineront les mêmes effets. A un degré moindre, les maladies congestionnantes, qu’elles intéressent le foie, le poumon, du moment qu’elles favorisent la stase sanguine en un point du corps, créent encore l’obstacle néfaste. Veut-on des raisons . moins impressionnantes, plus communes? La sédentarité, qui laisse les muscles inactifs, le port de jarretières qui compriment les veines superficielles, tout cela peut déterminer l’apparition des dilatations variqueuses.

Il faut y joindre les infections de toute nature, pneumonie, fièvre typhoïde, scarlatine, qui déterminent trop facilement des altérations des parois veineuses comme elles provoquent des modifications de tant de tissus et d’appareils. La goutte, l’alcoolisme ne seraient-ils pas capables de méfaits du même ordre? Quelques-uns le soutiennent qui n’ont sans doute pas tort.

Quelle qu’en soit l’origine, voici nos varices constituées. Que va-t-on faire? Il est loisible de se demander d’abord si l’on n’aurait pas pu les éviter. Dans certains cas, c’est admissible. Puisque le défaut d’exercice des jambes peut contribuer à les faire naître, ainsi que certaines erreurs hygiéniques, il est évident que la marche, l’action sont indiquées et aussi l’abandon des liens constricteurs, des jarretières, sans compter, mesdames, celui des

hauts talons, si peu favorables à la circulation des jambes. On conseille de même un régime alimentaire convenable, une hygiène générale et bien réglée, une vie normalement établie. Tout cela, c’est une sorte de « tarte à la crème », une ordonnance qui peut être de mise dans la préservation contre une foule de maux. Acceptons-la sans lui attribuer trop de valeur.

Venons-en donc à la cure proprement dite. Que comprendra-t-elle?

Des médicaments? Bien peu. Des extraits de glandes à sécrétion interne, quand on sera assuré que leur défaillance est enjeu, d’accord; des favorisants de la circulation veineuse, comme l’hamamélis, le marron d’Inde, soit. Tout cela sera utile, mais à lui seul bien insuffisant.

Nous en arrivons ainsi au remède universellement connu : le bas à varices. Certes il est digne d’être mis en première ligne. On en fait aujourd’hui de charmants, tissu et couleur sont tellement perfectionnés que le bas du bandagiste devient quasi invisible, n’accroît guère le volume de la jolie jambe, gainée de soie par-dessus lui, recrée la ligne, la fameuse ligne que détruisait la saillie des paquets de veines dilatées. L’essayer, c’est l'adopter. Cependant, le bas n’est suffisant que pour les varices légères, peu marquées, lorsque l’insuffisance valvulaire n’est que peu accentuée. Plus tard ou dans les cas plus graves, il faudra lui adjoindre autre chose si l’on veut guérir, ou du moins cesser de souffrir.

En avant donc les grands moyèns. L'ultima ratio, en ce chapitre comme en tant d’autres, c’est la chirurgie. Quand elle sort ses grands couteaux, c’est pour proposer une solution, qu’elle estime radicale, du problème. Ici, elle offre tout simplement, de

supprimer les veines fâcheusement émancipées depuis là cheville, au besoin, jusqu’à l’aine. Il est évident qu’ainsi toute anomalie a disparu. Toutefois il faut bien compter sur une cicatrice dont on devine la longueur. Au point de vue esthétique, on pouvait rêver mieux. Quant à la circulation, elle se rétablira par les veines profondes, et, de ce côté, rien à redouter.

Parfois la chirurgie se fait moins impressionnante. Elle se contente d’effectuer des ligatures au bon endroit sur les troncs les plus atteints. De ce fait, comme la voie est barrée, le retour du sang en arrière ne menace plus et il n’y a plus de Colonne sanguine qui appuie sur les segments situés en amont. Opération, évidemment, beaucoup moins sérieuse que la précédente, mais qui est à peu près abandonnée.

Cependant les médecins, qui ne se voient qu’avec peine dépouillés d’un traitement au profit de leurs frères les chirurgiens, se sont ingéniés à leur reprendre celui-là. Ils ont donc réédité une vieille méthode de cure qui avait eu jadis peu de succès, et ils l’ont perfectionnée de telle sorte qu’elle a réuni la plupart des suffrages sous le nom de méthode sclérosante. Nous la devons surtout à un bon clinicien, mort prématurément il y a deux ans, et dont ôn a inauguré, voici peu de temps, le médaillon à l’hôpital Necker, le docteur Sicard. Sa sollicitude pour ceux qui souffrent lui avait valu le beau nom de « médecin de la douleur ». Il s’est donc attaché à ce problème et a réussi à déterminer dans les veines variqueuses une irritation qui se traduit par une oblitération du vaisseau. Ainsi réalise-t-on chimiquement, sans opération, la ligature dont nous parlions tout à l’heure. Au perchlorure de fer, à

l’acide phénique, trop caustiques, qu’employaient les premiers promoteurs de cette méthode, il a substitué avec bonheur des solutions moins offensantes, mais actives néanmoins, de salicylate de soude. Celles-ci sont introduites dans les veines, au lieu de choix, par simple injection à la seringue. Et le tout se passe sans que le sujet ressente d’autre douleur que la piqûre de l’aiguille, avec parfois quelques crampes un peu après.

Le procédé est-il aussi anodin, aussi définitif qu’on veut bien le dire? Du premier point de vue, on n’a guère signalé que des accidents rarissimes et la plupart du temps sans importance; du second, quelques bons esprits demandent qu’on attende l’épreuve du temps pour se prononcer. Pour l’instant, il semble bien que ce soit là une conquête thérapeutique de grande valeur, à la condition qu’on la contienne entre certaines limites, qu’on la réserve, par exemple, au cas où la varice est bien isolée. Les grands paquets veineux ne procurent guère de résultats satisfaisants. En outre, il y a des cas où la méthode n’est pas applicable. Chez les sujets qui ont souffert jadis de phlébites, il faut la laisser de côté, parce que leurs dilatations ne sont souvent qu’une réaction naturelle qui tend à intensifier, la circulation dans certaines veines, les autres ayant été bouchées par l’inflammation antérieure; chez les malades dont le système cardiaque est tant soit peu touché, même abstention ; lorsque les varices sont infectées, on agit de même ou plutôt on s’abstient d’agir. Enfin il est bien évident que quand les varices sont dues à un obstacle gênant le retour du sang, ce qu’il faut avant tout, c’est lever cet obstacle, car s’il persiste, on ne fera qu’une besogne inutile.

Ces objections posées, il n’est pas douteux que la méthode sclérosante constitue actuellement le fin du fin en matière de cure des varices. Mais ces' objections mêmes et la diversité que nous avons rencontrée dans les causes de cette infirmité, souvent, au demeurant, très tolérable, démontrent une fois de plus combien il est vain de rêver un traitetement unique pour une affection donnée. Entre tous les procédés, les remèdes, les interventions que nous avons passés en revue, le choix est parfois difficile et ne peut être dicté que par un examen très attentif et très minutieux du sujet atteint. Aije besoin d’ajouter, en guise de corollaire, que ce n’est pas ce dernier qui est capable de le faire?

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