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LA ROUGEOLE

l est convenu depuis toujours que la venue du

printemps est annoncée par le retour des hiron-

JL déliés et l’apparition des premières fleurs. Moins poétique en ses observations professionnelles, le médecin s’en aperçoit surtout au nombre des cas de rougeole qu’il est appelé à soigner. Chaque année, en effet, en mars, la maladie se met à sévir intensément dans les grandes villes et leur statistique sanitaire s’en ressent. Maladie banale, au demeurant, décrite déjà par Rhazès au IX e siècle; presque tout le monde en a été atteint au cours de l’enfance ou de la jeunesse; maladie dont les symptômes sont bien connus, qui guérit le plus souvent seule et qui ne mériterait pas qu’on s’occupât spécialement d’elle si quelques points de son histoire n’étaient assez communément ignorés pour mériter quelques développements d’une valeur pratique indéniable.

Les limites de sa contagiosité sont du nombre. Ce qui frappe, dans la rougeole, c’est l’éruption, « ce feu qui passe vite, mais qui effraye », comme

le décrivait Mme de Sévigné. C’est au moment où on la constate que l’on songe, la plupart du tjemps, à isoler le petit malade, à le séparer de ses frères ei sœurs, de ses compagnons de jeu ou d’étude. Il est trop tard. L’affection est contagieuse bien avant l’apparition de ce signe qui lui a valu son nom. Elle l’est dès le moment où se sont manifestés le larmoiement, le catarrhe nasal, la toux et la fièvre, qui sont les premiers témoins de l’infection. A ce moment, le virus de la rougeole est déjà en action dans^ les voies respiratoires de la victime. Quand •elle parle, quand elle tousse, quand elle crie, quand elle éternue, elle projette autour d’elle, dans un cercle d’ailleurs restreint que Sevestre appelait la « zone dangereuse », des gouttelettes qui contiennent ce virus. Les petits camarades sont trop souvent là pour les recevoir.

Dès lors on voit combien favorisent la dispersion du mal les réunions enfantines, si nombreuses à la fin de l’hiver. On ne veut pas priver d’un pareil plaisir l’enfant qui tousse un peu, si peu : un rhume, pensent les parents, et l’infection s’étend, à l’abri de cet optimisme. On s’apercevra dans plus d’une maison, douze jours plus tard, que ce prétendu rhume cachait quelque chose de plus sérieux. D’où ce premier enseignement : méfions-nous, vers le déclin de l’hiver, des enfants enrhumés, si la rougeole ne les a pas déjà visités antérieurement. Laissons-les à leurs mères et leurs mères à la maison, suivant le conseil d’une irrévérencieuse chanson. Quelques pleurs, sans doute, sanctionneront cette sévérité, excessive en apparence. Qui sait si elles n’en évitera pas d’autres plus amers?

Si l’on ne prend pas de précautions au début, peut-être en prend-on un peu plus tard, trop. Après

la disparition de l’éruption, la rougeole n’est plus contagieuse. Il est donc bien inutile de séquestrer le patient pendant des semaines. L’hygiène officielle édicte une quarantaine (si l’on peut dire) de seize jours après le début de la maladie. Lors de discussions récentes, les médecins d’enfants et les hygiénistes ont été d’avis qu’elle devait être maintenue, mais en^ajoutant qu’elle dépasse incontestablement les nécessités. L’un d’eux, M. Comby, croit qu’une éviction de huit jours suffirait; un autre, M. Rohmer, n’a jamais vu un cas de contagion le cinquième jour passé. Le maintien du délai prescrit ne s’explique que du point de vue des complications possibles et ne vise, par conséquent, que l’enfant lui-même. Nous y reviendrons.

Autre crainte à bannir : celle du transport de l’infection d’un enfant malade à un enfant sain. La rougeole, par voie directe, est terriblement contagieuse; indirectement, elle ne l’est pas. « Jamais, dit M. Armand Delille, une mère ou un médecin n’ont ramené la rougeole d’une maison voisine. » Son virus, dont la nature nous est inconnue, ne résiste pas à l’action des agents extérieurs, du grand air, de la lumière du jour. Il est d’une fragilité extrême.

Cette fragilité même rend bien vaine et bien inutile la désinfection des locaux oü a vécu le petit malade. Sur ce point, l’avis est à peu près unanime et l’on convient que la contrainte imposée par la loi de 1902 doit disparaître. Elle n’a pas, dans le cas présent, ce caractère de nécessité qui doit par ailleurs nous faire accepter ses inconvénients, lesquels ne sont que trop réels.

De tout ce qui précède, ne nous hâtons pas de conclure que la rougeole doive être envisagée avec

sérénité, sinon avec dédain. Si, dans la très grande majorité des circonstances, elle fait figure de maladie bénigne, elle peut, dans d’autres, prendre une. allure différente dont l’éventualité exige toujours une surveillance attentive.

Pour un enfant dont la santé, antérieurement, ne laissait rien à désirer, déjà grandelet, résistant, soigné chez lui, il n’y a guère de danger à craindre. Il en est tout autrement si l’enfant est très jeune, malingre et surtout si on est obligé de le faire soigner à l’hôpital.

C’est que la rougeole, comme la grippe, présente un grand péril, celui de ses complications, on peut même dire de l’une de ses complications, qui est la broncho-pneumonie. Celle-ci a d’autant plus de chances de survenir que le malade est moins robuste, ce qui est le fait des tout petits, d’une part, et, de l’autre, des sujets prédisposés par les atteintes d’une maladie antérieure, ceux, par exemple, dont le pharynx est le siège de végétations, repaire inépuisable de microbes, ceux dont l’appareil respiratoire est sujet à caution. Ce qui fait le péril de l’hospitalisation en salle commune, c’est l’extrême contagiosité de cette broncho-pneumonie, cette effroyable étouffeuse d’enfants, qui court de lit en lit, exaltant chaque fois davantage sa virulence. Un cas dans une salle hospitalière, c’est un incendie qui menace de tout dévorer. On y a vu la mortalité atteindre parfois 70 p. 100. C’est ainsi que la rougeole, généralement bénigne chez les isolés, a pu être tenue pour une tueuse redoutable. Aujourd’hui que le système de l’isolement en box commence à se généraliser, les hécatombes se font plus rares, mais dans les services hospitaliers qui ne sont

pas encore agencés dè la sorte, le danger persiste

menaçant.

La « broncho », comme dit le peuple en son langage volontiers abréviatif, surgit en général, toujours comme, dans la grippe, les complications pulmonaires, au moment où l’on croit que tout est fini, quand la température est revenue au chiffre normal, quelquefois même plusieurs jours après. Quand on pense à cela, on comprend la prudence de ceux qui veulent maintenir pendant seize jours les rougeoleux à l’écart et les reclure, durant ce temps, dans leur chambre, quoique tout risque de contagion ait disparu. De même si, après une rougeole simple, la désinfection des locaux est superflue, elle devient indispensable lorsqu’il s’est produit des complications. Les microbes qui causent ces dernières résistent beaucoup plus longtemps que celui de la maladie elle-même. Ils demeurent virulents dans les tentures, les poussières. Il faut donc s’efforcer de les détruire.

Cette éventualité des complications nous oblige à lutter, dans la mesure de nos forces, contre la rougeole, quelque inoffensive qu’elle apparaisse la plupart du temps. Ce n’est pas là une besogne aisée. Il n’est sans doute pas une seule maladie qui soit aussi difficilement évitable quand les conditions de contagion sont réunies. Lorsqu’elle pénètre dans une agglomération d’enfants, elle frappe à peu près à coup sûr ceux qui n’ont pas encore ressenti ses atteintes. Les adultes qui sont dans ce dernier cas ne lui échappent d’ailleurs pas davantage. C’est pourquoi elle sévit dans les casernes, parfois avec la même intensité que dans les écoles. Si l’on veut savoir de quoi elle est capable, qu’on n’oublie pas

qu’en 1846, ayant été importée pour la première fois dans l’archipel des Feroë, qui comptait alors 7 782 habitants, elle y fit 6 000 malades.

Devant cette facilité de diffusion, devant les difficultés de diagnostic pendant les premiers jours, ceux que nous savons être les plus favorables à la contagion, que pouvons-nous faire? Quelques-uns ont estimé que la lutte était inutile, que chaque humain devant être atteint tôt ou tard, il était vain de cher- . cher des moyens de protection. D’autres, moins enclins à jeter le manche après la cognée, ont continué à creuser le problème.

Ils ont trouvé d’abord un signe parfois assez précoce, pour que l’isolement de l’enfant qui lejrésente puisse éviter les contaminations. Ce sont de petites taches d’un gris bleuâtre qui, en nombre médiocre, se montrent sur la surface interne des joues èt sur les gencives. Des médecins français en avaient parlé jadis, mais on ne les avait guère écoutés. Quand la notion revint de l’étranger avec le nom de « signe de Koplik », on lui accorda une autre valeur. Malheureusement, celle-ci n’est pas aussi absolue qu’on avait bien voulu le dire. Les taches en question apparaissent parfois tardivement, on peut les constater dans d’autres maladies et enfin elles manquent assez fréquemment.

Vint alors Milne et sa méthode, sa moustiquaire de gaze, destinée à isoler l’enfant du reste de sa chambre, ses badigeonnages à l’huile phéniquée, ses onctions à l’essence d’eucalyptus. Ce fut pendant quelque temps un véritable enthousiasme. Il est bien tombé, j’ignore pourquoi. Le procédé est-il trop compliqué à mettre en œuvre, la sécurité qu’il donne n’est-elle pas absolue, a-t-on constaté que trop souvent il était appliqué trop tard? Toujours

est-il que les livres les plus récents sont muets à son égard. Sic transit....

Notre espoir réside maintenant dans le sérum de convalescents. Ne connaissant pas le microbe de la rougeole (ce n’est pas faute d’avoir annoncé une quinzaine de fois qu’il était découvert), il est malaisé de fabriquer un sérum capable de fournir au sujet sain les contrepoisons qui lui sont nécessaires pour résister à l’infection qui le menace. Ces contrepoisons, cependant, existent dans le sang des sujets qui viennent de subir l’assaut de la maladie et qui les ont fabriqués eux-mêmes au cours de cette épreuve. C’est là qu’en 1916 MM. Nicole et Conseil (de Tunis) eurent l’idée de les aller chercher. Autrement dit, ils imaginèrent d’injecter à un enfant vivant en pleine famille contaminée, et par cela même désigné d’avance comme victime prochaine, le sérum fourni par le sang de son frère, qui était, lui, en convalescence. L’enfant fut préservé. Depuis lors, les tentatives se sont multipliées et leurs résultats enregistrés sont très encourageants. Il semble bien que, même si la contamination est déjà effectuée, ce sérum de convalescent puisse faire avorter l’infection, tout au moins dans 50 0/0 des cas.

Belle acquisition, à n’en pas douter. Seulement, le sérum de convalescent n’est pas une denrée qu’on puisse se procurer facilement. Que ne peut-on mettre ici encore à contribution la complaisance involontaire des animaux? Mais les bêtes prennent-elles la rougeole? On finit par trouver que le mouton y était sensible. Une fois de plus, on lui fit bien voir que la raison du plus fort est la meilleure. On lui injecta le sang de malades, puis, quand il eut montré qu’il avait réagi à ce traitement, on lui prit son sang et on en retira le sérum. S’était-on trompé? Le mouton

nous a-t-il joué un tour de sa façon? On le croirait, car les dernières nouvelles sur la méthode ne res j pirent pas un air de victoire. Le*sérum de mouton semble avoir fait faillite. La chèvre, à laquelle on avait pensé, ne s’est guère montrée plus disposée à sauver les enfants des hommes.

A qui le tour?

bouquet. — Pour bien se porter.

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