LE MICROBE A LA MODE LA COLIBACILLOSE
N est prié de ne pas voir dans ce titre une
adhésion à la thèse ironique d’après laquelle
V-/ il y aurait une mode pour les maladies et il serait de bon ton, suivant les époques, de souffrir de telle ou telle affection qui disparaîtrait ensuite de nos préoccupations lorsque son temps serait révolu. Par microbe à la mode, j’entends celui dont on parle beaucoup, non seulement dans les milieux scientifiques, mais aussi dans d’autres, certainement moins documentés.
Or, si on en parle, ce n’est pas par un simple caprice passager, ni, Dieu merci, parce que c’est un nouveau venu; nous en avions déjà bien assez. Les spécialistes, au contraire, le connaissent depuis longtemps, mais c’est assez récemment que nous avons appris de quoi il est capable. Ce problème capital une fois résolu — si tant est qu’il le soit complètement — on comprit soudain beaucoup de choses qui jusque-là demeuraient obscures.
Il s’appelle « colibacille ». Jadis, avant les tra-
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vaux auxquels j’ai fait allusion, il passait pour un microbe de tout repos (ou à peu près), vivant dans l’obscurité du gros intestin, d’où son nom, mais y' vivant pacifique, en philosophe, pourrait-on dire, qui cherche simplement à durer et à perpétuer son espèce, mais sans dommage pour l’hôte qui, inconsciemment, l’héberge. Apparence trompeuse, nous ont appris les chercheurs. Ne croyons pas à cette innocence, qui n’est que de surface. Peu de chose suffit à transformer cet indifférent en un des plus redoutables de ces germes parmi lesquels le génie de Pasteur nous a permis de porter nos investigations intéressées.
Le colibacille? Une poussière, un presque néant, un végétal microscopique mesurant à peine quelques millièmes de millimètre de taille. Peut-être possède-t-il quelque parenté avec le microbe de la fièvre typhoïde, mais nous vivons en un temps où certaines constatations semblent en voie de bouleverser des notions que nous pensions définitives sur l’individualité de beaucoup des germes auxquels nous devons tant de nos misères. Ayons pour aujourd’hui la prudence de ne pas nous aventurer sur ce terrain mouvant. Contentons-nous de ce soupçon. Toujours est-il qu’on le trouve chez tous les humains ou à peu près. On le décèle dans l’intestin du nouveau-né avant même, assurent quelques-uns, que celui-ci ait ingéré une nourriture quelconque. Comment est-il venu là et si tôt? Mystère. Mais, répétons-le, il demeure silencieux d’une façon générale. Il collabore sans doute au travail compliqué qui dissout les derniers vestiges de nos aliments alors que nous en avons utilisé la meilleure partie. Saprophyte, dit la langue scientifique, microrganisme à tout le moins sans danger
et qui accomplit sans plus la tâche secrète dont la nature l’a chargé.
Mais un beau jour — si l’on peut dire — voilà que ses allures changent soudain. Comme si se réveillaient en lui je ne sais quels instincts ancestraux, comme si cette existence paisible lui pesait, il fait montre des tendances les plus fâcheuses. Il devient alors ce que l’homme de laboratoire appelle virulent, ou encore pathogène. En d’autres termes, de bénin il se fait offensif. L’organisme dans lequel il vivait sans y causer de dommages va ressentir les effets de cette transformation inattendue.
• Pourquoi cette subite irruption de virulence? On a beaucoup discuté à cet égard. Le coupable, est-ce bien le microbe? n’est-ce pas plutôt le milieu où il vit? Qui dira jamais quelle influence peut avoir sur un infiniment petit de cette sorte la moindre modification des tissus et des humeurs au sein desquels se déroule cette frêle existence? C’est l’éternelle controverse sur le rôle respectif de la graine et du terrain. On tend généralement, à l’heure actuelle, à penser que c’est de ce dernier que part l’enchaînement des phénomènes, mais nous n’avons sur ce point particulier que des renseignements assez vagues. Mettons, si l’on veut, que le microbe profite d’une occasion, ce qui partagera les responsabilités, mais ne nous risquons pas à préciser.
Quoi qu’il en soit, voici nos germes partis en' guerre. Pour la faire, ils se constituent une armée. Le recrutement en est facile. La vitalité nouvelle qui les anime les porte, en effet, à multiplier et ils créent, ce faisant, des soldats en grand nombre. Puis cette foule s’arme en fabriquant des poisons (auxquels on donne le nom de toxines) et les hostilités commencent.
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Une pareille guerre ne saurait avoir pour but que. la conquête. Ce peuple en armes ne peut vivre que par l’accession à des territoires nouveaux. L’armée mobilisée va donc quitter les lieux où elle s’est rassemblée et courir les aventures. La première voie qui s’offre à elle est la voie intestinale elle-même. Les microbes la remontent volontiers et découvrent, au cours de cet exode, maint chemin secondaire qui les conduit à d’autres organes. Ils s’y engagent. Combattants plein d’ardeur, à n’en pas douter, mais qui préfèrent la besogne facile, ils s’en prennent de préférence, pour les envahir, à ceux qui sont déjà en mauvais état. C’est une particularité sur laquelle nous reviendrons.
Il ne semble pas, toutefois, que cette attaque directe soit la plus fréquente. Les microbes, suivant les conceptions modernes, préfèrent de beaucoup la voie sanguine, celle qui mène un peu partout avec aisance et rapidité. Le sang aussi est un chemin qui marche. Si l’on peut se laisser transporter par lui, où n’aurait-on pas la prétention de parvenir?
Cependant l’accès du sang n’est pas facile. Les vaisseaux sanguins se trouvent bien là, à quelques millimètres, dans les parois mêmes de l’intestin, mais entre eux et les futurs conquérants se dresse un obstacle des plus sérieux. Quelque faible que puisse nous apparaître la palissade de cellules qui tapisse la face interne de cette paroi, elle n’en constitue pas moins une barrière capable d’entraver les velléités de la gent microbienne. Aucun germe ne saurait la franchir tant qu’elle est intacte. Si elle ne l’est plus, si une brèche s’est produite en un point quelconque, le problème est résolu. C’est ce qui arrive quand l’intestin est malade ou vient de
l’être. Toute inflammation de l’organe, toute entérite, de quelque nature qu’elle soit, peut provoquer dans cette palissade des effractions, minimes à la vérité, mais qui suffisent à la rendre franchissable. C’est même une question de savoir si le colibacille n’est pas capable, à lui tout seul, de provoquer ces lésions, ne serait-ce que par ses toxines qui peuvent être absorbées par l'intestin comme tant des matériaux de toute nature qui y passent. De quelque façon que la brèche soit ouverte (mais il est indispensable qu’elle existe), la route est libre et les envahisseurs passent.
Les voici donc à portée des plus petits vaisseaux sanguins, ceux que leur finesse a fait dénommer capillaires. Les conquérants s’embarquent aussitôt sur les ondes rouges qui y coulent perpétuellement. Ici comme ailleurs, les petits ruisseaux font les grandes rivières. De vaisseaux minuscules en vaisseaux de plus en plus grands, le sang tout entier est envahi. Et comme il va partout, pénètre dans tous nos appareils, tous nos organes, tous nos tissus, on conçoit qu’il soit peu de régions du corps que les microbes ne puissent aspirer à atteindre.
Avant d’en venir à ces méfaits particuliers, il convient de s’arrêter à cette phase de généralisation où le sang tout entier est devenu le véhicule des germes redoutables. Cette « septicémie », que définit assez bien l’expression courante d’empoisonnement du sang, donne lieu à des phénomènes parfois graves et même impressionnants. Certaines des septicémies dues au colibacille sont caractérisées par une fièvre qui peut être très vive, de type continu, par du ballonnement du ventre, de la diarrhée, etc. Ainsi sont réalisés des symptômes infectieux qui en imposent
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souvent pour une fièvre typhoïde et voici de nouveau évoqué ce cousinage dont j’ai parlé au début.. Cette phase est fréquemment plus bénigne, mais il est logique de penser qu’elle existe toujours à un degré quelconque.
La plupart du temps, au reste^ ce n’est qu’une première étape. Comme suite, nous allons rencontrer toutes les localisations possibles. Elles sont si nombreuses qu’on ne saurait les nommer avec la certitude de n’en pas omettre. L’appareil digestif comme le respiratoire, le système urinaire comme le système nerveux, les os comme le tissu cellulaire qui double partout notre « sac de cuir » (comme Le Dantec disait de la peau), autant de terrains où le colibacille peut perpétrer ses méfaits. Et comme, dans chacun de ces appareils, il peut choisir encore l’organe qui lui convient le mieux, on conçoit quelle multitude d’étiquettes seraient nécessaires si l’on voulait tout cataloguer.
Choisir semble bien ambitieux pour un microbe et cependant il semble licite de s’exprimer de la sorte, quelles que soient les réactions qui lui dictent son choix. Nous savons du moins, j’y reviens, qu’il se décide le plus volontiers pour les organes en mauvais état de fonctionnement. Les territoires où sévit le désordre sont pour des envahisseurs une proie plus facile que les autres. S’il s’en prend aux voies biliaires, c’est qu’avant sa venue il y existait déjà un état anormal, il y régnait une infection, une inflammation, des calculs, cause de ces premiers troubles dont il devient le bénéficiaire. S’il attaque le système urinaire, c’est qu’il existe quelque part un obstacle au fonctionnement normal de ce dernier.
Mieux vaut d’ailleurs donner un exemple concret
de cette façon de procéder. C’est précisément cet appareil urinaire qui nous fournira le meilleur, parce qu’il est un de ceux qui se présentent le plus fréquemment. Chez certains sujets, le cours du liquide (on sait lequel) est gêné en un point quelconque du trajet qu’il doit parcourir entre le rein, où il naît, et l’extérieur. La cause, on le comprend, peut être très variée. Chez l'un, ce sera la présence d’un calcul dans l’uretère, début de la filière, ou ailleurs ; chez d’autres, ce sera cette hypertrophie de la prostate dont je parle un peu plus loin. Chez la femme qui va être mère, ce sera la compression exercée plus ou moins près du rein par le poids du doux fardeau qu’elle porte. Dans ce cas — comme dans bien d’autres qu’il n’est pas difficile d’imaginer — il se produit, bien naturellement, une stagnation de l’urine, puis sa fermentation. Le voilà bien, le terrain affaibli qui convient à nos conquérants. Voilà le milieu qui leur plaît. Us s’y précipitent, ils s’y trouvent à leur convenance, ils y prospèrent et y déterminent des maladies dont le nom stipule seulement quel organe est le plus atteint : néphrite, pyélite, uretérite, cystite, etc. La plupart du temps, d’ailleurs, tout l’arbre urinaire souffre. C’est ce que l’on appelle, depuis surtout les travaux de M. Heitz- Boyer, le syndrome entéro-rénal. On a décrit aussi un syndrome entéro-pulmonaire. On pourrait en imaginer d’autres, qui prouveraient comment une infection partie de l’intestin peut parfaitement gagner un autre appareil et y prendre une telle importance que cette infection locale semble être à elle seule toute la maladie.
Si nous résumons ce qui vient d’être exposé, nous constatons que le colibacille, une fois devenu belli-
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queux, envahit d’abord l’organisme entier, puis a une tendance à se fixer de préférence sur un ou plusieurs organes. Il n’est donc pas surprenant que le microscope de l’homme de laboratoire le découvre dans les sécrétions ou les produits organiques les plus divers. Dès qu’il le tient sous son objectif, il a vite fait de reconnaître à quel malfaiteur il a affaire. Il le confie au médecin, dont c’est le rôle de trouver la riposte. Le terme ultime de la médecine n’est pas .de constater, mais de guérir et, et si elle le peut, de réparer.
Il existe une opinion peu encourageante, qui n’a que trop de tendance à se répandre. Elle veut que lorsqu’un organisme a été de la sorte envahi par le colibacille, il ne réussisse jamais à s’en débarrasser. C’est ce que l’on peut appeler du défaitisme. Nous n’en restons pas, sur ce chapitre, à 1’ « une de ces ordonnances indifférentes » dont parle Jean-Jacques, « qui leurrent l’espoir du malade et maintiennent le crédit du médecin ». S'il est juste de reconnaître combien il est souvent difficile de faire renaître l’ordre là où ce malfaiteur a provoqué le désordre, il faut assurer qu’on y parvient cependant, la plupart du temps, de la façon que nous allons dire.
évidemment il ne faut pas exiger qu’il n’existe plus aucun colibacille dans l’organisme, même après guérison. Puisque ce microbe est un habitant pour ainsi dire normal de notre intestin, il n’y a aucune raison pour qu’après la victoire on ne l’y retrouve pas comme chez l’homme sain. Ce que se propose la thérapeutique, ce n’est donc pas de le faire disparaître sans retour, c’est, d’une part, de guérir les lésions qu’il a causées, de rendre la paix aux organes atteints, de leur permettre de cicatriser leurs lésions ; c’est aussi de ramener le colibacille à
ses mœurs paisibles et à son habitat d’avant la tempête. S’il redevient l’hôte tranquille que j’ai dit, le malade est bien guéri.
Le médecin, pour parvenir à ce résultat, emploie des moyens divers : les uns visent les désordres locaux, les autres l’infection générale.
On peut passer rapidement sur les premiers, non qu’ils n’aient souvent une réelle importance, mais ce ne sont que des soins de circonstance, ceux que l’on devrait appliquer en pareil cas, même s’il s’agissait d’un autre microbe. Une seconde raison nous doit engager à être bref sur ce chapitre, c’est que ces soins varient presque à l’infini suivant l’organe atteint. Est-il besoin de dire qu’on ne soigne pas un intestin comme un rein, ni un foie comme une amygdale? A vouloir être complet, on deviendrait diffus.
Cependant on peut penser que les vaccins, qui constituent un mode de lutte très efficace contre l’infection par le colibacille, agissent non seulement à titre de médicament général, mais aussi sur les lieux mêmes où les microbes sont cantonnés. Ils sont surtout efficaces contre le point d’origine de ces désordres et, absorbés par la voie digestive, ces vaccins fabriqués contre le colibacille y tarissent le plus souvent la cause même de l’infection. Us ont l’efficacité qu’aurait une arme qui s’en prendrait aux lieux de concentration des troupes. On doit d’autant plus le penser que si l’on injecte les vaccins sous la peau, ils se montrent en général beaucoup moins actifs.
Contre l’infection générale, que possédons-nous donc? Jusqu’ici nous en étions réduits à espérer en l’action, hypothétique, de ces vaccins. Depuis quelques années, nous avons mieux, car nous disposons d’un sérum. Pour récent qu’il soit, ce
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remède, découvert par le professeur Vincent, a déjà fait ses preuves. Ce n’est pas le lieu de répéter ce que l’on a dit autrefois sur les différences qui séparent un sérum d’un vaccin. Contentons-nous de savoir que ce sérum montre une efficacité d’ordre général qui vient fort heureusement compléter notre armement défensif qui, je l’ai dit, est bien mis quelquefois en échec, mais souvent aussi donne pleinement les résultats souhaités.
On ne saurait terminer cet exposé d’une question bien actuelle sans évoquer la mémoire de Metchnikoff, ce savant original qui faisait passer toutes ses nourritures dans la flamme d’un bec de gaz avant de les poi'ter à sa bouche. Ce grand biologiste estimait que la plupart de nos maux — et même le plus inévitable de tous, la vieillesse —avaient pour origine les microbes sans nombre qui habitent notre tube digestif. N’osant pas proposer de nous priver délibérément de notre gros intestin, qui doit tout de même servir à autre chose, il professait qu’on diminuerait le nombre et la gravité de nos infortunes et que l’on reculerait sensiblement l’échéance de l’âge si l’on avait soin, pendant sa vie, d’entraver la pullulation des éléments qui composent cette « flore » microbienne. Il préconisait pour cela des méthodes sur lesquelles je n’ai pas le loisir de m’étendre. Ne peut-on penser que si les conceptions de Metchnikoff ont fait, de son temps, quelque peu sourire, les découvertes récentes sur le rôle du colibacille leur donnent un certain regain d’actualité ? ’