‹ Pour bien se porterChapitre 14 sur 42 · CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII

UN CLOU CHASSE L’AUTRE

S i nous pouvions tenir registre, comme le faisaient nos anciens, des maladies qui se sont montrées particulièrement fréquentes ou sévères au cours de chaque mois ou de chaque trimestre, nous constaterions que les derniers printemps ont été caractérisés, au point de vue de ce que l’on appelait jadis la « constitution épidémique », par une abondance inusitée de cas de furonculose. On a noté dans tous les milieux que de nombreuses personnes présentaient des floraisons de « clous » des plus désagréables et affectant parfois un caractère de gravité. Y a-t-il à cela une raison valable? Notre pain quotidien est-il, comme certains l’ont supposé, coupable, ou bien quelque influence atmosphérique, voire sidérale, est-elle en cause, que notre ignorance nous empêche 4e préciser? Dans le doute où nous demeurons à cet égard, il nous est seulement permis de rechercher par quel mécanisme ce genre d’infection prend naissance et pourquoi elle affecte, chez quelques-unes de ses victimes, une extension fort importante.

Qui dit infection, dit microbe. Celui qu’il faut incriminer ici a reçu, dans le jargon des labora-

UN. CLOU CHASSE L’AUTRE

toires, le nom de staphylocoque, autrement dit microbe en grappe, parce qu’il se présente souvent groupé selon cette figure, composée d’éléments arrondis (ce sont les grains de la grappe) dont chacun mesure un millième de millimètre environ de diamètre. Ce microbe a des lettres de noblesse des plus remarquables, ayant été l’un des premiers qu’ait identifiés et étudiés Pasteur.

Comme beaucoup de ses semblables, le staphylocoque est un hôte habituel de notre organisme où il vit le plus souvent en parasite débonnaire, de préférence sur notre peau, qui lui est un séjour préféré. C’est de là qu’il part soudain, dans certaines circonstances où il perd son innocuité en même temps que ses habitudes pacifiques, pour se livrer à des attaques qui nous sont très dommageables. A l’heure H., l’invasion commence.

Pour qu’elle ait chance de réussir, pour que l’armée des microbes pénètre en nous, il faijt que notre peau soit, en un point quelconque, privée de sa défense naturelle, l’épiderme, palissade que le germe ne saurait franchir. Cette barrière, cependant, est interrompue en de nombreux endroits par des pertuis qui ne sont autre chose que les orifices de nos follicules pileux, autrement dit l’ouverture au dehors des petits sacs d’où émergent nos poils. Ce sont là des points faibles que l’assaillant utilise volontiers, et il est exceptionnel qu’au centre du furoncle on ne trouve pas précisément un poil, dénonciateur de la brèche par où l’ennemi est entré.

Arrivé ainsi dans la place, le staphylocoque se met à proliférer, et, comme tous les peuples féconds, à chercher des débouchés pour ses enfants. Suivant le nombre de ceux-ci, leur virulence, leur ardeur conquérante, le plus ou moins de résistance

que nous leur opposons, l’infection va revêtir des

allures diverses.

La pénétration des microbes est-elle médiocre, leur pouvoir nocif peu intense, on voit seulement apparaître de minuscules boutons à tête blanche qui constituent ce qu’on appelle l’acné furonculeuse, laquelle est si souvent l’apanage de l’adolescence aux environs de la puberté. Le germe s’enfonce-t-il plus profondément dans l’épaisseur de nos tissus, c’est le furoncle franc qui en résulte. Si la pullulation est intense, si les agresseurs sont particulièrement actifs, nous arrivons à l’anthrax, qui n’est qu’une réunion de furoncles en collaboration. La pénétration est-elle plus profonde encore, nous assistons à la naissance de véritables abcès sous-cutanés qui ont reçu le nom de phlegmons.

Laissons de côté ces derniers. Ils constituent déjà une sorte de complication du furoncle. Considérons seulement celui-ci. On sait comment il évolue, car il n’est guère de personnes qui n’en ait quelque jour souffert. Rapidement, la petite tumeur du début augmente de volume, la tension dont elle est le siège s’accroît, la douleur se fait de plus en plus vive. En voilà pour quelques jours — trop nombreux — de gêne, de souffrance, souvent de fièvre. Après quoi le furoncle s’ouvre de lui-même et donne issue à une masse jaunâtre qui est le « bourbillon ». Si l’on examine au microscope ce bourbillon, on constate qu’il est le témoin des ravages causés par les microbes envahisseurs. C’est un amas de ruines, un horrible mélange de choses mortifiées, nécrosées, cellules tuées, débris de glandes, qui démontrent la détestable activité des envahisseurs et leur pouvoir de destruction. L’architecture délicate de nos tissus n’a pas résisté à leurs

UN CLOU CHASSE L’AUTRE

coups, du moins au début. Cependant, la première surprise passée, l’organisme a réagi. Il a envoyé sur le point d’attaque des légions de ces globules blancs qui ont mérité, depuis que Metchnikoff nous a révélé leur rôle, le nom de « gendarmes de l’économie », la lutte a été dure et beaucoup sont morts au champ d’honneur. De leurs cadavres est fait le pus. Mais, un beau jour, après d’épiques batailles dont nous n’avons connu que quelques signes dénonciateurs, la victoire est demeurée au parti de l’ordre. Le furoncle s’est apaisé, la guérison, avec quelques délais, s’est établie, les ruines seront vite réparées.

C’est la guérison, à moins que l’armée staphylococcienne n’ait gardé quelques manœuvres en réserve, à moins, notamment, qu’elle ne multiplie ses points d’attaque. La fin sera la même, bien entendu, mais à plus de frais. Un autre furoncle, en effet, aura succédé au premier, puis un troisième, et le nombre peut en être considérable. Du furoncle, nous passons à la furonculose. Ceux qui en ont souffert savent qu’il n’y a pas là uniquement un changement de mot.

Cette généralisation du phénomène nous pose une énigme qui, avouons-le, n’est peut-être pas entièrement résolue. Nous comprenons bien qu’à côté d’un « clou » en apparaisse un autre, et le mécanisme, en ce cas, n’est pas difficile à interpréter. Spontanément, mais surtout à la faveur des pansements humides et chauds qu’une vieille coutume impose en pareille circonstance, les staphylocoques, dont la virulence a été exaltée un beau jour, ont pullulé sur la peau autour du point d’attaque primitif. Et comme l’humeur guerrière

des premiers assaillants s’est héréditairement communiquée à leurs enfants et aux enfants de leurs enfants, c’est pleins d’une ardeur destructive que les microbes de seconde génération (et des autres) se livrent aux mômes méfaits que leurs ascendants. Ainsi, les furoncles se multiplient-ils autour du premier en date. Faits connus, qui doivent seulement nous engager à modifier les ancestrales coutumes et à n’user ni du séculaire cataplasme, ni d’aucun de ces pansements humides si favorables à la pullulation et à la dissémination des germes. Les protections les plus simples, comme la compresse stérile enduite de glycérine iodée ou de glycérolé d’amidon et posée sur la lésion (sans imperméable), suffiront, la plupart du temps. On pourra aussi pratiquer des pulvérisations antiseptiques à l’aide du vieil appareil de Lucas-Championnière (qui avait été inventé pour créer des nuages destructeurs de microbes autour des plaies suivant les principes de Lister),surtout si l’inflammation est intense et si les douleurs sont vives. Le bistouri restera le plus souvent dans sa boîte de nickel, n’étant utile que si les souffrances sont trop fortes, afin de diminuer la tension des tissus. De même s’abstiendra-t-on de presser sur la petite tumeur : elle se videra moins dangereusement d’elle-même.

Donc, pour le voisinage, c’est aisé à comprendre. Où les choses s’embrouillent, c’est quand l’ensemencement se fait à distance. Pourquoi un furoncle de la nuque est-il suivi d’un furoncle de la cuisse, par exemple? Plusieurs hypothèses peuvent être proposées en explication, mais ce ne sont que des hypothèses.

Tout d’abord, si les staphylocoques, en un point donné de notre peau, changent soudain d’allures

Page 1